BARABRA
ETHNOGÉNIE ET ETHNOGRAPHIE
Les Barabra sont appelés quelquefois Æenows (au singulier Kenousi), du nom de l’une de leurs principales tribus. Comme leur: nom semble l'indiquer, ils doivent se rattacher aux Berbères, ainsi que d’autres populations que l’on rencontre entre la mer Rouge et l’océan Atlantique, et qui diffèrent complètement des nègres ou des Arabes.
D’après Quatremère!, les auteurs grecs et latins et, après eux, les géographes arabes
du Khalifat ont parlé, en effet, des Berbères comme habitant tout le pays compris entre le Somal, les bords ouest de la mer Rouge et le Nil. On sait, depuis, que les Peuls du Soudan occidental appartiennent également à ce groupe. On a prétendu que ce nom de Berbère provenait de l’épithète de Barbara que les Romains appliquaient, à l’exemple des Grecs, à la plupart des peuples étrangers qui parlaient d’autres langues que celles de Rome ou d’Athènes. Il est à remarquer cependant que cette ethnique, qui a persisté jusqu’à nos jours en Nubie, y était connue avant les Grecs et les Romains. Une inscription du grand roi Ramsès II, à Karnak, cite, parmi les peuples du Sud vaincus par le Pharaon, des Beraberata quine peuvent être quelles Barabra. Cette inscription remonte aux environs de 1400 avant l'ère chrétienne?.
‘Mémoires historiques et géographiques sur l'Egypte, in-8, Paris, 1811, t. II, p. 116. ? Brugsch Reiselericht aus Eyypten, p. 127 et 155.
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Cette population barabra peut s’élever actuellement à environ 300.600 individus. On en connait, pour l'Egypte seulement, près de 180.000, dont 50.000 habitent la Basse- Nubie, et 80.000 répartis au Caire, et à Alexandrie, ainsi que dans quelques autres centres populeux.
Les Barabra se divisent en plusieurs tribus, dont les principales sont les suivantes! :
1° Les Kenous, s'étendant de Keneh à Korosko, nombreux dans la région d’Assouan et de Chellal;
2 Les Motokieh habitant quelques pauvres villages, entre Chellal et Korosko;
3° Les Featitcheh disséminés entre Korosko et Ouadi-Halfa ;
4° Les Mahas, cultivateurs, répandus de Ouadi-Halfa à Dongola;
5° Les Danagolah ou Danaglah qui constituent des groupes, de quelque importance, à Dongola et dans les contrées environnantes, au sud.
Les Barabra que j’ai étudiés, au nombre de quatre-vinet-neuf, dont vingt-cinq femmes ap— partiennent, pour la plupart, à la grande tribu des Kenous. Ils sont presque tous natifs d’Assouan, de Kalapche, de Chellal ou des iles d'Eléphan-
tine et de Bigheh.
Dans leurs pays, ils sont de bons agriculteurs et ont des troupeaux comme les Fellahins dont ils n’ont cependant pas les beaux pâturages. Comme eux, ils cultivent le dourah et
d’autres céréales; ils arrosent aussi leurs maigres
champs au moyen de la chadouf et de la sakieh.
Mais la pauvreté de leur sol, resserré générale- Fe
k — BARABRA D'ASEOUAN.
Fig. 14
ment entre le désert et le fleuve, les force à émigrer en masse vers le nord. La plupart des jeunes gens quittent leurs villages dès qu'ils sont capables de gagner leur vie : ils restent cependant en relation constante avec leur famille, grâce aux allants et venants. Les femmes n’émigrent jamais, de sorte que leur présence, en grand nombre, dans les villages, a fait dire qu’il naissait, parmi eux, plus de filles que de garçons.
Presque tous les bateliers et les pêcheurs du Nil sont des Barabra et, dans les grandes villes, ils sont employés — sous le nom de Barbarins — comme portiers, valets d’écurie,
coureurs où suis, cochers, cuisiniers et domestiques de toutes sortes.
L'esprit de solidarité est tellement développé chez eux que le nouvel émigré, où qu'il porte ses pas, est certain de trouver du travail, aide et assistance partout où il rencontre un compatriote.
Dès qu’ils ont amassé un peu ‘d'argent, ils rentrent au pays, au village natal, dont
* Renseignement verbal du cheikh des Barabra, bateliers à Chellal, février 1898.
ils ont la nostalgie, et où ils n’ont d’autre ambition que d'y devenir propriétaires et de s’y marier. Au Caire et à Alexandrie, ils sont organisés en cinq corporations, ayant chacune à leur tête un cheikh; celui-ci perçoit des taxes sur chacun d'eux et offre une certaine garantie pour les gens qu’il recommande. Si un vol est commis, la somme est prélevée par le cheikh sur ses administrés. Les individus fautifs ou même suspects sont bannis de la corporation.
Le Barabra est inférieur au Fellah pour l'énergie et le travail. Il est aussi moins fort et moins endurant. Comme lui, il est musulman et polygame, mais plus fanatique et superstitieux, ainsi que le montrent les mnombrables amulettes qu’il porte suspendues au
cou et aux bras. Pourtant, il est supérieur à lEgyptien par son sentiment de dignité, par
Fig. 145. — RaBaD DE JEUNE BarABrA DE \Vapi-Harrae
sa propreté, son exactitude, son esprit conciliant et son honnêteté. Il ne faut pourtant pas lui demander, plus qu’à son voisin, l’attachement véritable, la fidélité et la gratitude, sauf exceptions, bien entendu.
Les Barabra de la région de Dongola émigrent moins que les autres vers le nord; ils vivent surtout dans la Nubie méridionale et dans les îles du fleuve. Ils se distmguent des précédents par leur préférence pour le commerce; ils sont entrainés plus volontiers vers le Soudan à Karthoum, dans le Kordofan et le Darfour où ils forment des colonies nom— breuses et se louent comme mercenaires à des négociants arabes. Ce sont eux qui ont fait
jadis tant de razzias de captifs pour les marchands d'esclaves. De là, les Barabra du Sud
ont perdu, en partie, leur type primitif au contact des Soudanais et des Baggara, dont ils
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ont pris nombre d’usages, et avec lesquels ils contractent des unions. Du reste, la plupart des Barabra épousent indistinetement des femmes de leur race où des Soudanaises. Ce fait explique comment on rencontre dans ces familles tant d’individus au type négroïde.
Le costume ordinaire des Barabra des deux sexes se compose d’une tunique blanche ou d'autre couleur sur laquelle s'ajoute la longue robe de cotonnade bleue ou blanche. Les rommes se coiffent de la calotte de feutre ou d’un léger turban. Le port des armes est défendu, mais il est peu d’hommes qui n’aient au bras gauche, retenu par une tresse de cuir, un poignard généralement court, caché dans la manche de sa robe. La coifture des emmes est encore celle que l’on voit représentée sur certains monuments égyptiens. Mais e plus grand nombre divisent leurs cheveux en toutes petites tresses, qu’elles graissent fortement et réunissent par des ornements divers : coquilles, perles ou sequins. Elles portent presque toutes — surtout quand elles sont jeunes — dans la narine droite, un anneau de cuivre ou d'argent qui atteint parfois une assez grande dimension. Elles se percent aussi le lobe inférieur des oreilles, et souvent le lobe supérieur pour y placer un petit bâtonnet qui sera plus tard remplacé par des bijoux en métal. Comme les Bicharich,
es hommes se percent aussi les oreilles pour y introduire des anneaux d'argent. Les
femmes ne se voilent généralement pas. Les enfants vont nus jusqu'à l’âge de puberté. Dans la Nubie moyenne et méridionale, les jeunes filles portent en guise de tunique le rabad ou ceinture de franges faite en lanières de peau de gazelle et ornée de verroteries ou
. En outre des cicatrices dont ils s’ornent le visage, les Barabra, comme les
de coquilla,
Bicharieh, les Soudanais et les Arabes, se tatouent par piqüres. Le front, les joues, les
lèvres sont spécialement décorés. Toutes les femmes ont ainsi les lèvres bleues! Les cica— trices consistent en lignes obliques tracées sur les joues. Ils emploient, au reste, fréquem— ment le fer rouge comme remède à la plupart de leurs maux. Quelquefois, pour accélérer ou assurer la guérison d’une plaie, par exemple, on bràle la partie malade avec de l'huile bouillante.
La maison du Barabra, comme celle de tout Egyptien, est faite avec la boue du fleuve et recouverte de paille de dourah et de feuilles de palmier : fragile et immuable demeure des riverains du Nil.
Leur nourriture consiste surtout en galettes de farme de dourah ; en lentilles, dattes
et laitage. Ils ne mangent de la viande que très exceptionnellement. En dehors de l’eau du Nil, la seule boisson que leur offre la région, ils consomment volontiers du nebite, sorte de vin de datte. ou de la bière de dourah. Ces boissons doucâtres acquièrent — par la
fermentation — un certain degré alcoolique, et ne sont pas désagréables au palais européen.
MORPHOLOGIE ANTHROPOMÉTRIQUE
La physionomie des Barabra diffère complètement de celle des Bicharieh et des Ababdeh. La nuance de leur peau est plus foncée que chez ces derniers. On l’a décrite comme tenant le milieu entre le noir d’ébène des gens du Sénaar et le teint des Egyptiens du Saïd, ou bien encore comme variant du bronze florentin au noir presque bleu. On l’a comparée aussi à la nuance de l’acajou poli. En réalité, elleest d’un marron chocolat ou cannelle plus
ou moins foncé variant du numéro 28 au numéro 12 du tableau chromatique de Broca.
Le reflet rougeâtre que présente leur peau les a fait classer à côté des Peuls et de quelques autres peuples tels que les El-Akmar (rouge) du Sénaar décrits par Cailliaud ‘ et les Danakils des rives de la mer Rouge signalés d’abord par Rochet d'Héricourt, et d’autres encore qui se trouvent entre la mer Rouge et le Sénégal. C’est d’après ces considérations que Topinard a établi son type rouge africain représenté par les Peuls ou Foulbé et les Barabra?.
Les anciens Égyptiens n’ignoraient pas l’exis—
tence d’individus rouges au centre de l’Afrique ; des personnages négritiques à la coloration rou— Fig. 116. — Barasra Kénous pe Lie pe Biemeu. geâtre sont figurés surles monuments de Thèbes de la XVIII dynastie.
La tête des Barabra est allongée et légèrement couchée en arrière. Leur nez est quelquefois négroïde ou aplati au bout et large des ailes. Cependant leurs traits ont une
certaine régularité, et l’on rencontre parmi eux des individus dont le type est d’une réelle beauté. Bien proportionnés, ils ont la poitrine large, mais les membres sont plutô grêles. Ils sont loin de présenter cette prestance élégante et vigoureuse des Bicharieh rehaussée encore par de belles draperies, ni l’air martial des Ababdeh, que l'on ne peu oublier quand on a eu l’occasion d’en rencontrer.
Les cheveux et les yeux.— "Tous sans exception, ont les cheveux foncés, très forte-
ment frisés sans être crépus ou laineux comme ceux des nègres. La barbe, également toujours noire, est rare chez eux comme chez les nigritiens. Les yeux noirs où marron foncé, sont bien fendus, largement ouverts, brillant d’un vif éclat et ombragés de beaux cils. Leur écartement est
moins considérable que celui des Bedjah en géné-
ral. Leur indice bipalpébral est de 31,03, alors
que celui des Bicharieh (quatre-vingt-onze sujets) est de 32,26, et celui des Ababdeh (quatrevingt-un sujets) de 31,95. Ces caractères sont assez homogènes chez nos Barabra. La mise en série de cet indice montre qu'il varie peu chez soixante—trois sujets, tandis que quatre seulement dépassent ce chiffre, et vingt-deux oscillent entre 29,9 et 26. Le diamètre bipalpébral interne
est en moyenne de 30 millimètres, et le dia—
Voyage à Meroé et au fleuve Blanc, t. II, p. 273. ? L'Anthropologie, Paris, 1876, p. 512.
Fig. 147. — BaraBra KéNouS De L'ÎLE pe Bicaeu.
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