AU CAUCASE
Jai réuni sous cette dénomination toute une série de peuples dont les caractères morphologiques ou ethnographiques diffèrent de ceux des populations caucasiennes, et que celles-ci regardent comme des étrangers ou plutôt comme de nouveaux
venus parmi elles.
Si le lieu d’origine de la plupart des Caucasiens est encore à découvrir, car tous
ne sont pas autochtones, assurément, il n’en est pas de même des groupes iranien,
européen, sémite où même ouralo-altaïque, dont l'habitat est plus ou moins cir-
conscrit, mais, dans tous les cas, connu en dehors de la région ponto-caspienne.
Quelques-uns de ces peuples, qui, en somme, sont des émigrés pacifiques ou enva-
hisseurs, ont fini, à la suite de croisements multiples avec les premiers occupants du
sol, par créer de nouveaux types.
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à cause de ces mélanges incessants entre les familles caucasiennes et Le]
les populations étrangères qui se sont infiltrées parmi elles que l'étude des habitants
du Caucase est si complexe. C’est ainsi que l’on observe fréquemment chez certains groupes indigènes des caractères plus ou moins mongoloïdes, où plus ou moins propres aux races de la famille dite sémitique.
236 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE GAUCASE Quelle que soit l'origine que l’on attribue aux peuples caucasiens, et quelle que soit la diversité des types qu'ils présentent, on ne peut méconnaître les traces de ces
, et il importe de rechercher dans quelles proportions elles ont pu
influences diverses agir sur tel ou tel groupe.
Ces considérations démontrent qu'il y a lieu de se préoccuper de la morphologie
des peuples sporadiques que nous classons de la manière suivante : PEUPLES SPORADIQUES AU CAUCASE
OuraLo=ALrAÏQUES. — Tatars Aderbeïdjanis, — Koumiks,— Nogaïs, — Karat-
chaïs et Kabardiens de la montagne, — Turkomans et Kirghiz, — Kalmouks.
Sémrres. — Chaldéo-Assyriens ou Aïssores, — Juifs. IRANIENS. — Persans Hadjemis, — Tats ou Tadjiks, — Taliches, — Kurdes, — Arméniens.
Européens. — Russes, — Allemands, — Grecs, — divers.
OURALO-ALTAIQUES
On doit réunir dans la catégorie des populations ouralo-altaïques toute une série de peuples qui peuvent être considérés comme les débris des diverses invasions jouraniennes qui se déversèrent du xn° au xv° siècle d'Orient en Occident et envahirent le Caucase ainsi que les contrées avoisinantes.
Nous l’avons dit déjà dans l'histoire de la Géorgie, c’est vers la seconde moitié du xr° siècle que plusieurs hordes turques ou turkomanes vinrent avec leurs trouveaux de la Perse en Géorgie et dans les pays voisins du Caucase où ils s’établirent.
Plus tard, sous Tamara, l'invasion des Monools, ayant à leurtête Tchinkiz-Khan, fut le plus long'et le plus sanglant épisode de cette impulsion inexplicable qui poussa es peuples de l'Asie vers l’Europe. Après avoir mis la Perse à feu et à sang en 223, les lieutenants de Tchinkiz-Khan jetèrent leurs hordes de l’autre côté du
Volga et de la mer Caspienne, et inondèrent tout lesud du Caucase jusqu’au Dniepr.
« C’est un des phénomènes les plus étonnants de l’histoire que la constitution
presque soudaine, au commencement du xm° siècle, de cet immense empire des Moncols, le plus grand qui ait jamais existé‘. »
Rappelons encore qu’au xvr siècle les invasions de Timour dans les pays caucasiens furent plus désastreuses, peut-être, que celle des Mongols.
Depuis lors, le flux et le reflux des hordes turkomanes modifia peu à peu la physio-
* E. Reccus, loc. cit.
Cauc, IV 30
nomie de la population par l'introduction de diverses tribus mongoles dont les
descendants constituent une grande partie des habitants du Caucase méridional et septentrional.
De cet ensemble de peuplades plus ou moins nomades sont sorties la plupart de
| ces familles connues sousle nom de Tatars, de Nogaïs, de Karatchaïs, de Kalmouks,
| || de Turkomans. de Kirghiz, etc.
Tarars. — On désigne sous lenom impropre de T'atars des tribus turques d’origine plus ou moins mongolique. Le nom de Tatars leur vient probablement de celui {| d’une branche mongole, les Tata, signalés pour la première fois par les Chroniques [11 chinoises au vin‘ siècle. Les Byzantins et les Arabes les ont confondus, sous le nom
général de Khazares, avec les peuples répandus dans les régions du Volga et du Don.
Klaproth considère les T'atars et les Mongols comme étant de même souche; néan- Le] ,
moins il recarde comme Turcs les Tatars blancs soumis par Tchinkiz-Khan.
| | A ne : pie . :
(hi On s’est demandé si les Tatars habitant actuellement le midi de la Russie pouvaient
être considérés comme les descendants des tribus turques qui occupaient ces con-
trées antérieurement au xn° siècle, ou bien s'ils sont les débris des conquérants
mongols-tatars. Il est probable que cette dernière opinion est la plus exacte, mais il | est évident que, plus tard, après les invasions de Tchinkiz-Khan et de ses fils, les | Européens, par ignorance, donnèrent le nom de Tatars non seulement aux tribus venues avecles invasions asiatiques, mais encore aux peuples mahométans, d’origine sûrement turque, qui occupent les rives de la mer Caspienne et de la mer Noire. De là
sont venues toutes les erreurs et touxes les discussions sur l’origine des Tatars.
| Au Caucase, ce groupe comprend les Tatars Aderbeïdjanis, les Tatars Koumiks
et les Tatars Nogaïs.
ll Tarars AperBripsants. — Cette race habite la plus grande partie du territoire 11 sud et sud-est de la Transcaucasie arrosé par la Koura moyenne et inférieure et | par l’Araxe, c’est-à-dire presque toute l'Arménie russe. Elle s’avance au nord
jusqu’à la Grousie, la Kakhétie et le Daghestan méridional, et constitue le peuple
le plus important de la Transcaucasie.
L'influence de la Perse s’est vivement fait sentir sur cette population. Les mœurs | et les costumes sont, le plus souvent, entièrement persans, surtout dans la région de la Basse-Kourà et du Chirvan.….
Ils ont l’habitude de se raser la tête et de ne conserver que deux mèches de cheveux à droite et à gauche sur les tempes. De même que les Arméniens et les
Kurdes, au milieu desquels ils vivent, i
Am
déforment la tête de leurs enfants en
la comprimant de façon à rejeter le front en arrière. A cette forme particulière
| | du crâne, il faut ajouter que le T'atar Aderbeïdjani a, d’une facon générale, de grands | yeux bruns non obliques, un nez long et arqué et souvent des lèvres épaisses. Il est | moins beau que son voisin le Géorgien ou le Lesghien, sa physionomie est grave | et son caractère sérieux.
S'il n’a pas la beauté physique du Karthevélien, le Tatar possède des qualités |
morales que l’on ne rencontre pas toujours chez le premier. Il s’en distingue surtout par son incessante activité, sa sincérité et sa probité incorruptible, qualités qui le font rechercher comme domestique, et le placent au-dessus des autres races du pays comme agriculteur et comme artisan. |
Le voyageur trouve chez les Tatars une hospitalité pleine de délicatesse’ qui ne | répond guère à la réputation de grossièreté qui leur a été faite. Le séjour que je fis
dans leur pays m'a permis de constater la douceur de leurs mœurs et leurs nom-
breuses qualités. Ce sont eux, d’ailleurs, qui m’ont fourni les meilleurs serviteurs;
? 2 CEA je n'ai cessé de les regretter lorsque j’en ai été privé durant mes fouilles dans la ll montagne.
On l’a dit bien souvent, les Tatars sont les civilisateurs du Caucase. La plupart
savent lire et écrire purement le ture, et beaucoup y joignent la connaissance de
l'arabe et du persan. Leur langue, le ture de l’Aderhbeïdjan, un des dialectes du
tatar, se distingue par une grande simplicité qui en fait une langue très facile ë il
Les Tatars sont encore remarquables par leur extrême tolérance : sunnites, chiites
et chrétiens vivent côte à côte sans haine. |
apprendre, paraît-il : aussi est-elle fort répandue dans tout le Caucase. | | |
Le plus souvent monogames, leurs femmes sont, en général, libres et travail- I 8 {
lent le visage découvert. Leur population s’élève actuellement à plus d’un million
d'individus.
Tarars Koumis. — Frères de race des précédents, les Koumiks parlent un dialecte grossier du ture de l’Aderbeïdjan, et professent également la religion mahométane. Ils sont répandus le long de la mer Caspienne, sur le versant oriental du Daghestan, depuis les bouches du Térek jusqu'au delà de Derbent. Leurs deux places principales sont Pétrovsk et Temir-Khan-Choura. Leur origine est peu connue. Suivant quelques auteurs, les Koumiks seraient les descendants des Kha-
zares. Dans tous les cas, leur histoire est souvent mêlée aux traditions tchetchènes.
Leur territoire nu et aride est très peu fertile. Sur certains points, l’herbe fait
complètement défaut, aussi les troupeaux ysont rares. Ils sont au nombre de plus de
quatre-vingt mille individus,
Tarars Nocaïs. — Ces Tatars, qui ont certainement le plus d’analogie avec es Mongols, se seraient établis, d’après la tradition, après la mort de Tehinkiz- {han, sur la rive gauche du Volga qu'ils occupèrent pendant un grand nombre d'années.
Plus tard, une partie de cette horde pénétra jusqu'au Caucase et s’établit sur es rives de la Kouma et du Térek; puis une tribu se détacha, et quittant ces régions, alla s'établir en Bessarabie pour revenir plus tard sur les bords du Kouban où une des
branches se fixa. Les Nogaïs du Kouban, de leur côté, se partagèrent en différentes
ribus qui se rapprochèrent, les unes des hordes kalmoukes, les autres des montaonards du Caucase.
Le territoire actuel des Nogaïs longe la frontière du Caucase au nord-ouest, et s’étend au midi jusqu'aux steppes des Kalmouks. Cest un peuple pacifique, assez laborieux, et s’attachant au sol plus facilement que les Kalmouks.
s la tente circulaire
Ils étaient, autrefois, essentiellement nomades et vivaient sc en feutre appelée 4ibitka; mais peu à peu le gouvernement est arrivé à leur faire construire des demeures fixes. Ils mènent une existence plus confortable que celle de leurs voisins les Kalmouks. Ils sont très hospitaliers et la moralité y est plus grande que chez ces derniers. Les femmes se parent de colliers faits en monnaies
d'argent dont elles ornent également leur chevelure. Elles portent aux oreilles de ,
grands anneaux.
PEUPLES SPORADIQUES AU CAUCASE 241 | | Les Nogaïs parlent le ture de l’Aderbeïdjan et sont au nombre de onze mille indi- |
dividus environ. l
KararcrHAïÏs ET KABARDIENS DE LA MONTAGNE. — Ces tribus, considérées comme | sûrement d’origine tatare, sont mahométanes. ù
Les Karatchaïs habitent dans les vallées méridionnales du Kouban à l’ouest de | l’'Elbrouz. Ce sont eux qui font le commerce et servent d’intermédiaires entre les | diverses tribus voisines. Ce petit peuple, placé dans une région en quelque sorte | fermée, n’aété connu que fort tard. D’après les documents les plus récents, ils sont | au nombre de vingt mille environ. |
Suivant leur tradition, ils sont des Tatars, et vivaient autrefois dans le voisinage de la Crimée, Leur arrivée dans le pays qu'ils occupent actuellement ne date que de quatre cents ans, selon les uns, de deux cent cinquante selon les autres. Ces derniers prétendent qu'ils séjournèrent quelque temps chez les Svanes, puis s’établirent dans la région du Kouban supérieur. Une fois installés dans leur nouvelle patrie |
à laquelle ils s’attachèrent rapidement, ils reçurent parmi eux, à divers intervalles, |
de nombreuses familles venant des régions environnantes et d'origines diverses.
Ce mélange explique la variété dans le type que nous avons constatée. Tou- |
tefois l’élément tatar domine. Cest un petit peuple à lexistence simple et A RS à ë : à | pacifique. Leur principale industrie est d’abattre des arbres qu’ils font descendre N à : lent |
sur le cours du Kouban. Mais ce sont avant tout des pasteurs adonnés à l'élevage et
au commerce des bestiaux, et vivant exclusivement du produit de leurs troupeaux.
Les grandes prairies qui leur servent de pâturages sont situées sur les plus
hautes montagnes. Elles sont entourées de haies et les troupeaux qui y paissent sont
confiés à la garde de quelques bergers qui y restent en permanence, avec leurs
chiens vigilants. Ces bergers errants du Karatchaï vivent sous de misérables tentes
qui sont leurs seuls abris contre les terribles ouragans si fréquents sur les cimes | élevées. Ajoutons que le bouquetin est assez abondant dans la région, et qu'il |} donne lieu à des chasses où les Karatchaïs déploient une vigueur et une agilité | merveilleuses.
Disons encore qu’un fragment de population habitant la montagne immédiatement,
au-dessus des Kabardiens, et sur le cours supérieur des principaux affluents de
gauche du Kouban, est désigné sous le nom de Xabardiens de la montagne. C’est
| à tort qu'on leur donne ce nom, car ils sont beaucoup plus Tatars que Kabardiens. | Leur village principal est Tchegem. Demême que les habitants de Karatchaï, ils se nl livrent exclusivement à la chasse et à l’élevage de leurs troupeaux, au milieu des nl
| sites les plus sauvages, et de la nature la plus grandiose qu’on puisse imaginer.
| . Turkomaxs. — Les Turkomans où Turkmènes, appelés par les Russes 7ruch- | || mènes, ont leurs terres dans le gouvernement du Caucase entre la Kouma et le (hi Térek, mais lorsque l’été arrive, harcelés par les moustiques, ils passent avec leurs
| troupeaux de l’autre côté de la Kouma en compagnie de quelques tribus nogaïs,
et vont camper près des Kalmouks‘.
Arrivés en Russie à la suite des hordes kalmoukes, les Turkomans, dont le oros dela nation habite les plaines transcaspiennes, sont considérablement mélangés de | Nogaïs, et professent, comme ces dernier:
s, la religion mahométane. Ils sont moins
mongoloïdes que les Nogaïs. Les Turkomans sont les plus pillards des habitants des
steppes, et les seuls dont on doive se défier.
| KirGurz. — Ces nomades ne sont établis en Russie que depuis la fameuse émigration du khan Oubacha (1770). Cette population, qui appartient à la petite horde,
faible dans le principe, s’accrut rapidement par l’arrivée de nouveaux émigrants.
Elle a reçu le nom de Hordeintérieure ou de Boukéi. Les Kirghiz vivent sous la tente comme les Kalmouks, ét s'occupent exclusive-
| ment de leurs troupeaux. Ils appartiennent évidemment à la race turque et ont | |l
été de tous temps les ennemis implacables des Mongols. Ils professent la religion
musulmane. La population des Turkomans et des Kirghiz, assez difficile à établir,
s'élève à onze mille individus environ.
KaLmouxs. — Répandus dans les steppes situées entre la Kouma et le Volga,
| les Kalmouks auraient fait, d’après d'anciennes traditions, bien antérieurement à
| 4 Xavier Hommame pe Herr, Les Steppes de la mer Uaspienne, 3 vol. in-8; t. II, p. 90. Paris, 1845.
Tchinkiz-Khan, une expédition dans