‹ Recherches anthropologiques dans le Caucase; (volume 4)Chapitre 31 sur 52 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Les plus anciens trésors trouvés en Hongrie remontent, jusqu'à présent, au 1° siècle; mais en admettant que ce mouvement de migration ait commencé dès le n°, on pourrait attribuer à lun de ces peuples migrateurs, aux Scythes, par exemple, si souvent confondus avecles Goths, la diffusion de la fibule à arbalète, et celle de quelques autres types qui ont donné naissance dans l’Europe centrale et occidentale au style dit mérovingien.

M. Hampel, passant en revue les découvertes hongroises appartenant à ce s yle,

arrive à la conclusion qu’il s’est développé sur les bords du Danube au moins un

demi-siècle plutôt qu’en France ou en Belgique : « Ce fait, dit-il, est à lui seul une raison suffisante pour ne pas faire provenir ce style de l’ouest, mais de l’est’. »

Quant à la fibule émaillée en champlevé,

mpagne fidèle de la fibule à arbalète, et dont on a voulu voir aussi l’invention en Occident, son origine orientale parait

suflisamment démontrée. En ce qui concerne son développement au Caucase, il

semble également affirmé par cette particularité que nulle part ailleurs on n’a

signalé de spécimens inachevés et d’un style plus primitif de ce genre de bijoux.

Leur présence dans des nécropoles certainement plus anciennes que toutes celles où on les a rencontrées dans les autres pays, sont autant de preuves en faveur de cette opinion.

Ces faits s’expliqueront facilement si l’on accepte la théorie de M. de Linas : il

est, en effet, hors de doute que les artistes nomades auxquels on est disposé à attribuer Pimportation de l'émaillerie, ont dû répandre leurs nouveaux procédés artistiques beaucoup plus tôt dans les contrées ponto-caspiennes qu’en Europe. Il est donc permis de penser que les bijoux émaillés de Komunta et de Kambylte sont plus anciens que ceux de l'Occident et même que ceux de la Hongrie, région pourtant peu éloignée de la mer Noire et du Caucase. Au reste, si ces bijoux ne |

sont pas caucasiens, ils sont, du moins, le produit d’un art importé au Caucase par

des artistes orientaux. D'ailleurs, Koban ne nous a-t-il pas révélé laurore de | 1

l’émaillerie champlevée? Il y a loin, il est vrai, de ces émaux kobaniens, premiers

tâtonnements de l'artiste qui essaye un nouveau procédé, aux fibules émaillées qui

1 Loc. cit., p. 100.

Cao. IL 16

126 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE attestent une connaissance profonde de cet art. Il est pourtant vraisemblable d'admettre que ces dernières sont le développement, dans toute sa perfection, de l’art ébauché à Koban.

Ce raisonnement paraîtra, sans doute, inacceptable aux archéologues qui croient que l’émail champlevé ne date que de l’époque romaine; où qui pensent, comme

‘ele

M. Tischler, de Kœnisberg ‘, que Koban appartient à la première moitié du s avant Jésus-Christ. Cette manière de voir n’est plus discutable depuis que la grande nécropole a été étudiée, et qu'il est démontré qu’elle date d’un premier âge du fer encore plus ancien que celui de Hallstatt.

Quant à la première

inion, elle ne porte que sur des affirmations sans fondement, car nombre d'objets émaillés ont été découverts sur divers points de l’Europe dans

e siècle environ avant

des gisements remontant sûrement à l’époque hallstattienne (

J.-C.), tandis que d’autres appartiennent à la civilisation gauloise de la Têne et de Ja Marne (1v° siècle environ avant J.-C.).

Des formes transitoires ont dû se faire jour au Caucase durant les quelques siècles

qui séparent l'apogée du premier âge du fer à Koban (vne siècle environ avant notre

ère) de la date de l'établissement de Komunta. Il est probable que les vestiges de cette époque intermédiaire correspondent, au point de vue artistique, à la période gauloise de l’Europe centrale qui a pris fin avec l'invasion romaine. C’est probablement au milieu de cette civilisation qu'ont apparu les types scythiques, puis les

types helléniques, byzantins et ‘persans qui s’infillrèrent successivement jusqu’au

moment où la Géorgie parvint à se créer une individualité,

Cest dès la fin du 1v° siècle que le christianisme du rite grec fut préché au Caucase, et que se fit la conversion des Géorgiens et des Arméniens. Les Byzantins eurent soin d'envoyer avec les prédicateurs des artistes pour élever des églises, en même temps qu'ils pourvurent an mobilier religieux. La pompe déployée dans

les cérémonies, la richesse des vêtements des prêtres ainsi que celle des objets

4 Orro TiscaLer, Eine E'mailscheibe von Oberhof, kurser Abriss der Geschichte des Emails. Abdruck aus der Sitsungtoerichten der physik-ühkon. Gesellschaft Künigsberg, 18

CONCLUSIONS 127 servant au culte, la nouveauté aussi qui a toujours un certain attrait, excitèrent les Caucasiens à construire de nouvelles églises, et à les décorer eux-mêmes. Ce fut le point de départ de l’art religieux indigène au Caucase.

& Au commencement du 1v° siècle, la Géorgie était définitivement chrétienne (Mirian, 318); elle accepta le schisme oriental sans préoccupation aucune. Cette circonstance et les immenses richesses minérales, pierres ou métaux précieux que recèlent les flancs du Caucase, expliquent à la fois et la tendance byzantine des arts religieux caucasiens, et la suprême magnificence que déployèrent les souverains bagratides dont la célèbre reine Thamar (1174-1201) reste la plus haute personnalité 1. »

Il n’entre pas dans le cadre de mes études sur le Caucase de reprendre ici, en

détail, la question de l’art et des monuments religieux dans ces régions. C’est un

sujet que d’autres, plus compétents que moi, ont eu déjà l’occasion de traiter. Je

me contenterai de donner un aperçu sur l’art géorgien proprement dit pour ter-

miner l’ensemble archéologique que j'ai essayé d’esquisser, et pour montrer que l’art

indigène n’est autre chose que le développement et la continuation de celui ébauché dans les tombes scytho-byzantines des couches supérieures.

C'est du vi au xn° siècle que se développa cet art géorgien que lon pourrait appeler aussi gréco-géorgien ou byzantino-géorgien, et. dont le rèone de Thamar

marque l’apogée. Le xr° siècle est, pour la Géorgie, une sorte de Renaissance origi-

nale et présentant un cachet particulier. En architecture, les artistes ont imité les modèles byzantins, sans s’astreindre à une copie scrupuleuse, et en les modifiant d’après leurs propres inspirations. C’est principalement comme ornementistes qu'ils se sont montrés indépendants et fantaisistes par d’heureuses combinaisons de motifs byzantins, persans et arabes. Mais c’est surtout de l’art persan, de l’époque

des $

ssanicles, que s’est inspiré l’art géorgien, et il est hors de doute que, dès le

1x° siècle, le Caucase possédait un groupe considérable d'ouvriers habiles qui

s’adonnaient alors à l’orfèvrerie, à la peinture et à l’émaillerie. C’est du vu siècle que datent les plus anciens spécimens d’ornementation géorgienne. Parmi les objets faisant partie de la décoration: des églises byzantines du Caucase

se trouvent d’une manière constante et en grand nombre les icones, images reli-

4 De Linas, loc. cit., t. Il, p. 473.

gieuses habillées de métal, actuellement en usage dans toute la Russie, et qui pourraient bien être originaires de la Géorgie. C’est aussi l'avis de M. de Linas qui s'exprime ainsi à ce sujet :

« Je croirais volontiers qu'il faut aller au Caucase pour trouver le plus ancien spécimen connu des icones habillées de métal. Près de Koutais en Iméréthie, dans le monastère de Ghelathi (Nativité), on vénère une Madone peinte sur bois qui occupe le panneau central d’un triptyque. On n’aperçoit que le visage et les mains, le reste disparaît sous une plaque de métal repoussé, resplendissante de bijoux,

perles, rubis, topazes et diamants pour une valeur de plusieurs millions. Les champs

latéraux sont ornés de ciselures, de filigranes et d’émaux cloisonnés (T5 environ)

entourés de perlés, décor d’une grande richesse et d’un très bon goût. Les émaux

sont byzantins; ils représentent Notre-Seigneur, la sainte Vierge, des anges et

divers saints en pied ou en buste. Au bas de chaque volet se trouve une inscription

en caractères séorgiens si antiques que les lettrés nationaux ne savent même plus

les déchiffrer. Au sommet du panneau central, le Christ couronne un empereur et

une impératrice, sujet accompagné de la légende : Je couronne de mes mains Michel et Marie !. »

On rapporte cette inscription à Michel VII (1067-1078) et à sa femme Marie, ille du roi d'Ibérie, Reste à savoir si Pinscription indigène est du xr° siècle comme es éMAUX ?

Il paraît, selon Brosset, que les Géorgiens se battaient pour la possession de cerains anciens tableaux représentant des madones.

C’est en Souanie, dans les églises de Tchakounderi, de Tchoukoul et d’Ouchkoul,

que l’on voit les types les plus primitifs de ces images religieuses. Elles sont, pour

a plupart, en argent pur travaillé au repoussé et d’un dessin naïf et grossier. Citons aussi dans cette même région l’image d’Etseri (fig. 46) qui est un type excellent de l’art primitif religieux au Caucase. Elle est en argent pur travaillé au repoussé et d’un dessin incorrect. Au milieu, la Vierge, avec l'enfant Jésus, est assise entre saint Pierre et saint Paul et les deux archanges, Michel et Gabriel.

À droite est saint Théodore, à gauche saint Georges.

1 De Linas, loc. cit., L. Il, p. A7L.

CONCLUSIONS 129 Parmi les objets d’orfèvrerie religieuse de cette époque que l’on rencontre dans les trésors des églises ou des couvents, nous signalerons certaines croix latines en

chêne couvertes de lames d’or et d’argent repoussé. « Ces croix, rares dans les

églises de la plaine, dit M. Bernoville, se retrouvent dans quelques localités de

Re

Fe

Un

Fit. 46. — Image d'Etseri (Souanie).

l’Osséthie et du Ratcha ‘, A côté de ces pièces primitives se trouvent un très grand nombre d'objets servant au culte, parfois très artistiques, et dont quelques-uns

reflètent le goût byzantino-persan.

1 La Souanie libre, loc. cit. p. 75.

Mais c’est principalement l’orfèvrerie et les émaux qui attirent notre attention.

En orfèvrerie, les artistes indigènes employèrent presque exclusivement le procéc

du repoussé que Labarte a appelé « l'art sans limite ». Ils surent produire « véritables merveilles de légèreté et de bon goût, alliant de la manière la plus heureuse l'or, l'argent et le vermeil aux pierres précieuses. Certaines pièces, telles que des images, des triptyques, des reliquaires, des croix, etc., sont admirables par la

finesse du travail et l’éclat des émaux qui les décorent.

C'est à partir du vr siècle, sous Justinien, que l’art de l’émaillerie prit de

l'extension. La poss

ion des pièces émaillées fut tout d’abord le privilège exclusif

es familles princières et de riches particuliers. Puis, au 1x° siècle, on fabriqua

es objets de moindre valeur, à la portée des bourses plus modestes, tels que

es croix, des images, des reliquaires portatifs de petite dimension, et tous ces divers émaux détachés qui pouvaient s'adapter à toute pièce d'orfèvrerie, et qu’on sertissait comme des gemmes dans des chatons, en les entourant de perles fines,

de rubis et de saphirs ‘.

On attribue généralement à cette même école géorgienne les émaux cloisonnés

es églises de Martvili, Kortzkhéli, de Tsalendjika, de Khopi en Mingrélie, Chémokmédi, en Gourie, de Djoumati, quelques-uns de ceux de l’image dite de la Prière

à Ghélathi; enfin certains émaux peints de la cathédrale de Sion à Tiflis.

En résumé, nous conclurons de ce qui précède que vers le vn® siècle avant notre ère la civilisation du premier âge du fer, dont la nécropole de Koban a montré le remarquable développement au Caucase, a été considérablement modifiée par l’arrivée d’un peuple d’origine ouralo-altaïque, et que l’on a cru pouvoir rattacher aux

Scythes des anciens et sans doute aussi aux lehoudes.

La nouvelle civilisation due à ce nouveau peuple dont le point de départ semble être démontré par de nombreuses comparaisons paléoethnographiques, doit corres-

pondre au deuxième âge du ferde l'Occident. Elle est caractérisée par l'adoption des

4 D’après LaBArTE, Histoire des arts industriels. Paris, Morel, 1875,

CONCLUSIONS 131 grands tombeaux souterrains en forme de cryptes et par celle des tumulus ; par l’emploi exclusif du fer pour les armes et les instruments tranchants; enfin par l'apparition

des statues tombales où kamene baba, ainsi que celle de nombreux types et de

ivers motifs décoratifs inconnus jusque-là.

Peu après leur introduction au Caucase, une transformation artistique s'opère

’un côté sous l’influence des Grecs qui viennent d'établir leurs riches colonies sur le Pont, et de l’autre au contact de leurs voisins iraniens. Les styles barbare et

hellénique se fusionnent en partie jusqu'aux premiers siècles de notre ère et

donnent naissance à des formes nouvelles qui se répandent en Europe durant l’époque romaine. Puis au moment de l’expansion de sa puissance, Byzance vint

à son tour modifier as

ez profondément cet art déjà transformé, et qui méritait bien alors le nom de scytho-yrec, pour produire des types nouveaux qui ont donné naissance au style dit mérovinqien dans une grande partie de l’Europe. Cette influence byzantine enfin qui se répandit en Géorgie avec le christianisme, unie à celle des Sassanides, favorisa considérablement le développement de lart géorgien qui s’épanouit vers le xr° siècle.

Il se dégage de l'étude que l’on a pu faire des rares débris humains extraits

des tombeaux seytho-byzantins du Caucase un fait du plus haut intérêt au point de vue ethnique.

La dolichocéphalie présentée par les crânes de Koban et ceux des autres nécro-

poles protohistoriques de la région ponto-caspienne, de même que les caractères archéologiques de leurs mobiliers funéraires, nous ont conduit à donner aux populations auxquelles on doit ces nécropoles et la diffusion de la civilisation du premier âge du fer une origine mésopotamienne.

Dans les tumulus et les nécropoles seytho-byzantines, on constate la persistance de la dolichocéphalie, mais on la voit, peu à peu, influencée par l’arrivée d’un peuple brachycéphale : des sujets mésaticéphales se montrent en assez grand nombre pour affirmer ce mélange. Enfin, la proportion considérable de brachycéphales que l’on observe dans plusieurs tombeaux, prouve que le type a fini par dominer sur certains points du nord du Caucase et par faire souche. Les Abkhases, les Kabardiens et

Q + quelques autres peuplades paraissent être, en effet, les descendants de ces Scythes

nomades des auteurs anciens.

Ces observations tendent à démontrer que si le Caucase a été peuplé d’abord à l’époque protohistorique et sans doute déjà à l’époque préhistorique, par des races dolichocéphales d’origine iranienne ou sémite, celles-ci ont, à l’aurore des temps historiques, fait place, dans le nord du Caucase principalement, à des races bra-

chycéphales d’origine ouralo-altaïque.

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