CONCLUSIONS
Les ressemblances considérables que l’on a pu constater entre les ves premier âge du fer du Caucase etun certain nombre d’objets des contrées altaïques attribués soit à l’époque du bronze, soit à celle du fer, ont fait : que, dès les temps protohistoriques, des relations étendues avaient existé e
deux régions. On a pu se demander même si ce n’était pas de ces pays de 9 pay
tiges du
ouralo- 1dmettre ntre ces
» lOural
et de l’Altaï si riches en mines que les industries du bronze et du fer avaient dû se
répandre sur le Caucase et plus tard en Europe. Mais l’étude détaillée du sujet ainsi
que des comparaisons nombreuses ont fait voir qu’il fallait chercher ailleurs
de ces civilisations primitives. Toutes nos connaissances actuelles paraissent
en effet, que le point de départ doit en être cherché dans des contrées dont a permis aux populations de se développer de très bonne heure, et qui, situation, ont pu exercer leur influence civilisatrice sur les peuples « occidentale et de l’Europe méridionale. On sait du reste que l’âge de la
celui du bronze ne se sont révélés que fort tardivement dans les pays
l’origine Trouver, e climat ar leur e l’Asie 1erre et
ouralo-
altaïques. Quant au premier âge du fer, s’il est contemporain de celui du Caucase,
iln’en a pas les caractères généraux; de part et d’autre les usages sont «
comme l’étaient les peuples de ces deux contrées.
Cauc. III.
ifférents
118 RECGHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE : examen attentif des éléments ethnographiques antiques découverts en Sibérie
montre que ce n’est qu'à une époque relativement rapprochée de nous que les
peuples de ces vastes régions ont exercé quelque influence sur ceux du Caucase. 1 est facile, en effet, de reconnaître que les motifs décoratifs sibériens qui présentent le plus de rapport avec ceux de Koban où de Kazbek, en diffèrent néan-
moins considérablement, et que ce n’est que dans les mobiliers funéraires des nécro-
poles scytho-byzantines que l’on trouve des traces évidentes de cette influence nouvelle.
Certains types considérés à juste titre comme barbares, ainsi que emploi exclusif du fer, paraissent avoir été les résultats principaux de l'arrivée d’un nouveau peuple au Caucase, et les vestiges de civilisation qui peuvent lui être attribués se rencontrent parfois superposés où même mêlés à ceux de l’époque précédente. Ce n’est que très exceptionnellement qu'ils semblent être le développement sur place de la seconde période de la métallurgie.
Il y a eu simplement infiltration de formes et d’usages nouveaux. Quelques tombeaux de Komunta et de Tschmi, par exemple, qui paraissent montrer par la composition de leurs mobiliers funéraires une transition entre les deux époques, diffèrent complètement de ceux de Koban, aussi bien par leur mode de construction que
par la manière dont les morts y furent déposés.
À Koban et dans la plupart des nécropoles protohistoriques les tombeaux, cons-
truits sur le sol et recouverts ensuite d’une masse de terre, ne renfermaient, le plus
souvent, qu'un seul individu. À Komunta, à Galiate, à Latz, à Tschmi et ailleurs
en Osséthie, en Kabarda et en Digorie, les sépultures ont été enfermées dans des caveaux cénéralement creusés en forme de cryptes dans le flanc des collines. Aux dalles brutes où aux murs de cailloux qui garnissent simplement les parois des tombeaux Kobaniens, sont très souvent joints des boisages formant quelquefois de véritables sarcophages identiques à ceux des tumulus de la Russie centrale et méridionale. Un certain nombre de ces derniers sont, sans doute, plus récents que les srandes nécropoles scythiques du Caucase.
L'étude des tumulus et surtout celle des Æainene baba qui les surmontent a
fut voir les ressemblances considérables qu'ils offrent avec ceux de la Sibérie.
La présence même de ces monuments dans le nord du Caucase affirme l’origine de
CONCLUSIONS 119 la civilisation qui a transformé dans toutes les régions ponto-caspiennes celle qu'avait inspirée la puissance colossale du génie des Mésopotamiens protohistoriques.
Le type humain de l’époque quinous occupe, tel qu'il peut être défini d’après les quelques crânes que l’on a pu extraire des tombeaux du nord du Caucase, parait dolichocéphale mêlé de mésocéphalie et de brachycéphalie; il peut être comparé à celui des Tchoudes décrits par Ch. de Baër, tandis qu'à Koban l’on n’a guère constaté que des sous-dolichocéphales.
Si l’on aborde le chapitre des mobiliers funéraires, parfois si complexes dans ces
nécropoles, on se trouve en présence de faits non moins curieux, On remarquera,
en effet, que, tandis que certaines sépultur:
montrent l’enchevétrement de quelques
types kobaniens qui ont persisté avec des types entièrement nouveaux, on en
trouve d’autres dans lesquelles les caractères anciens ont tout à fait disparu, et ont
fait place à des objets portant un cachet spécial dénotant des influences diverses et
puissantes.
Ces faits expliquent la diversité si grande que l’on constate dans les mobiliers
funéraires de la plupart des nécropoles que nous venons d'étudier; ils tendent aussi
à prouver que ces dernières ont été fort longtemps utilisé
Les vestiges des civilisations qui y ont été accumulées, et que des fouilles nouvelles permettront, sans doute, de retrouver régulièrement superposées siècle par siècle, dénotent enfin que, dans ces pays, comme partout ailleurs, le progrès n’a pu
s’effectuer que lentement et de proche en proche.
Cette civilisation des tombeaux scytho-byzantins présente dans son état primitif
et en possession de son individualité, des caractères qui la rapprochent de celle de l’époque gauloise de la Tène et de la Marne, des tombeaux supérieurs des nécropoles de la Carniole, et de quelques localités de lorient de l’Europe. C’est l'équivalent d’une partie du premier Âge du fer de la Scandinavie, lequel doit être rattaché au
deuxième âge du fer de l’Europe occidentale et méridionale. Mais au milieu du
éveloppement de cette culture nouvelle qui paraît avoir pris naissance au Caucase vers le vir° siècle avant Jésus-Christ, au contact des hordes ouralo-altaïques dont
le flot envahissait alors la région, se fit sentir l'influence des Grecs qui venaient établir
des colonies sur les rivages de la mer Noire, depuis le Bosphore de Thrace jusqu'au
Caucase.
C’est pendant cette période qu’on voit grandir Olbia commandant les embouchures du Dniepr et du Bog, et qui exporte les riches moissons des Scythes agricoles, en échange des vins et des fruits de la Grèce; Tanaïs assise sur le Don aux débouchés des caravanes de l'Inde et de la Sibérie; puis Phanagorie heureusement placée sur les bouches du Kouban ; Panticapée qui bientôt devint la métropole de ces diverses colonies, etconcentra en elle tous les intérêts de la région ; Diouscourias, enfin, située au centre de la magnifique Abkhasie, troquant le sel des lacs salés de la région avec les habitants des hautes montagnes voisines contre des peaux et d’autres produits,
et s’ouvrant même une route de commerce à travers le Caucase.
L'influence hellénique qui, en réalité, n’eut une action sérieuse sur l’art indigène des Caucasiens que vers les derniers siècles avant Jésus-Christ, fut, dès les premiers temps de notre ère, contre-balancée par celle des Romains, des Byzantins et des Persans.
En effet, depuis l’époque de l'établissement des colonies grecques et des invasions
scythiques, les événements marchèrent rapidement dans les régions iraniennes et
mésopotamiennes. La chute rapide du colossal empire d’Assyrie (225) fut suivie de près de celle des deux grands royaumes de Chaldée et de Médie élevés sur ses ruines. La Perse engloba dès lors tout l’ancien monde civilisé. Au 1v° siècle, elle acheva la ruine des Phéniciens, puis celle de l'Égypte qui rentra pour toujours sous a domination de l’étranger (345). Ce fut le dernier grand succès remporté par la
?erse. La Macédoine hérita de son empire et la race grecque joua le rôle prépon-
dérant que la Perse avait joué pendant deux sièc
Quant aux peuples civilisés de l’ancien moude, Égyptiens, Juifs, gens de la
Phénicie et de la Chaldée, ils étaient trop habitués à la domination étrangère pour
recouvrer jamais leur indépendance. « Ils vécurent sous leurs maîtres grecs le même genre de vie qu'ils avaient vécu sous leurs maitres iraniens, et durèrent par
a force des choses près de huit siècles encore. On continua de parler et d’écrire
égyptien à Memphis, le phénicien à Tyr, le chaldéen dans les écoles d’Ouroukh ;
il y eut des empires d'Égypte et de Syrie, des rois de Babylone et de Jérusalem.
À jeter les yeux sur la carte du monde, il sembla que rien ou presque rien ne
CONCLUSIONS 121 ût changé depuis le vmi siècle avant notre ère : les vieux peuples se mouraient ou étaient morts, mais le nom en était demeuré ‘. »
Après ces faits si bien résumés par M. Maspero, on peut dire que la face de cette
artie du monde oriental fut complètement chang l'Asie versa, dès lors, à diverses reprises, sur l'Occident, des flots de populations étrangères, appelées barares par les anciens, et qui apportèrent avec elles des industries et des croyances
nouvelles.
Vers le prenuer siècle de notre ère, les Scythes du Don n'étaient certainement
as Insensibles au bien-être que procure la civilisation, Strabon le dit positivement ?; il avait eu aussi la vague intuition d’un art barbare chez les habitants de la Tauride
Aurea barbarica stat dea facta manu.
Martial cite les pierres précieuses de la Seythie :
Gemmatum Seythicis ut luceat ignibus aurum,
Adspice quot digitos exuit iste calix. (XIV, 109.
4es trésors minéralosiques que renferme la chaîne des monts Ourals sont déjà
connus
D'autre part les Lazes de la Colchide fournissaient au luxe des Romains des cuirs, des fourrures et des esclaves; Procope l’affirme quand il dit : Quia ab ipsis pellium maninarum venit commercium*.
Il est intéressant de signaler le rôle important que jouèrent les Parthes pendant cette période de transformation du vieil Orient. Nous rapporterons le résumé donné par Klaproth à ce sujeti :
« Les Parthes avaient fondé une puissante monarchie féodale composée de quatre royaumes principaux possédés par une même famille ; la branche aînée occupait la Perse. et son chef décoré du titre de roi des rois, avait la haute souveraineté sur tous les princes de son sang. Les rois de l'Arménie tenaient le second rang ;
venaient ensuite ceux de la Bactriane, chefs de toutes les tribus alanes ou gothes
, p. 42, in-4. Paris, 1829.
122 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE répandues sur les bords de l’Indus ou dans les régions inconnues qui se prolongent au nord de l'Inde et à lorient de la Perse. Au dernier rang était le roi arsacide des
Massaoètes qui possédait toute la Russie méridionale. »
Cette dynastie arsacide dura, suivant de Linas, de 250 avant Jésus-Christ à
223 après. Quoi d'étonnant alors de trouver dans les tombes des rois du Bosphore des objets de luxe oréco-asiatiques, chargés d'inscriptions ou de symboles perses, puisqu’au mm° siècle après Jésus-Christ les rois du Bosphore n'étaient autre chose que des dynastes parthes®. Les princes du Bosphore avaient, nous dit M. Perrot, sur le rivage asiatique de la mer d’Azof et de la mer Noire, subordonné à leur
autorité de vastes espaces qui répondent, à peu de chose près, au territoire actuel
des Cosaques d’Azof et de la côte du pays des Tcherkess
Les relations entretenues par le Bosphore avec Athènes font comprendre l'influence notable de l’art et de l’industrie grecs sur l'alimentation du luxe des monarques spartocides, des riches habitants de l’Euxin et des chefs scythes dépendants ou
indépendants.
L'arrivée des Romains au Caucase, leur installation à Byzance et l'introduction du christianisme apportèrent une modification profonde dans les arts et la manière
de vivre des Orientaux sur qui s’étendit influence
> du culte et du peuple romain.
Cette influence s’exerça, en particulier, et de bonne heure, sur les peuples du
Caucase. Le mouvement artistique se fait sentir nettement dès Constantin l°, mais
on peut dire qu'historiquement l’ère byzantine ne s'ouvre qu'avec Théodose le Grand.
Les faits historiques qui viennent d’être résumés très succintement expliquent, en partie, l’hétérogénéité si grande que l’on constate dans les mobiliers funéraires des nécropoles de la Digorie, de la Kabarda et de l'Osséthie. Peut-être permettront-ils aussi d'expliquer la diversité des types humains dont on a recueilli les débris dans les tombeaux de ces contrées. Outre les événements politiques qui se dérou-
lèrent tout autour d'eux, il est très naturel d'admettre que par leur situation
4 De Lanas, loc. cit., t. II.
? Commerce des céréales en Attique, p. 31 à 36.
CONCLUSIONS 1122) géographique et l’étendue de leur commerce, les habitants de ces pays eurent à subir les nombreuses influences des peuples avec lesquels les circonstances les mirent en relation.
Il est du plus haut intérêt, enfin, de constater que les faits historiques viennent ici très heureusement à l'appui des présomptions vers lesquelles l'étude seule des éléments archéologiques m'avait entraîné tout d’abord,
Le goût artistique que révèlent un assez grand nombre de bijoux découverts dans les tombeaux caucasiens ne laisse aucun doute sur l’origine des orfèvres auxquels
ils sont dus. Les rapports qu’ils présentent avec ceux des tombeaux gréco-sarmates
de la Crimée permettaient déjà de leur assioner des dates probables. Il en est de même de quelques pièces d’orfèvrerie d’un cachet tout à fait spécial, telles que certaines fibules ou plaques cloisonnées dans lesquelles il est impossible dene pas voir
les traces de cet art auquel les Byzantins ont su donner, plus tard,un si grand renom.
FiG. 41, — Anastase. Fi, 42. — Bractéate
D'un autre côté les pièces de monnaie (’Anastase, de Justinien, de Tibère Constantin, de Maurice, de Phocas et d'Héraclius qui donnent des dates exactes viennent encore, par leur présence dans ces tombeaux, affirmer les relations qui ont existé entre Byzance et les montagnards de la Digorie, de la Kabarda et de l'Osséthie (fig. 41 à 45).
Des intailles diverses et plus d’un motif décoratif décèlent enfin des relations fré-
quentes entre ces populations et les Sassanides.
Il reste encore à signaler une série peu nombreuse, mais importante, d’objets en pâte de verre bleue, tels que la figurine représentant le dieu Bès, des scarabées, des scorpions, et surtout des perles et des pendeloques diverses d’origine sûrement égyptienne.
A côté de ces produits artistiques dont les types indiquent leur origine d’une façon presque certaine, on a recueilli dans les nécropoles scytho-byzantines du Caucase quelques objets de parure dont la provenance est plus difficile à indiquer : telles sont les fibules à arbalète et les fibules émaillées en champlevé.
La fibule à arbalète, caractéristique du premier âge du fer scandinave, consi-
dérée comme propre à l’époque romaine dans l'Europe centrale, et qui persiste
jusqu'à l’époque mérovingienne dans quelques pays, notamment en France, se rencontre associée dans l’orient de l'Europe, comme au Caucase, à des objets miscythiques, mi-helléniques, et, dès lors, il semble que son antiquité doit être plus grande dans les régions ponto-caspiennes que partout ailleurs. Mais cette constatation, tout importante qu’elle soit, n’indique pas le point de départ de ce type si spécial ni
son mode de d
fusion. Il paraît démontré, toutefois, qu'il est plutôt originaire de la
partie occidentale de l'Asie que nous étudions que du nord ou du centre de l'Europe.
Les découvertes faites en Hongrie d’un certain nombre de trésors renfermant des ensembles d'objets analogues à ceux des nécropoles scytho-byzantines du Caucase et présentant comme eux un mélange de style hellénique et seythique, offrent un
très grand intérêt dans la question qui nous occupe.
Quelques archéologues hongrois rattachent ces œuvres, dont les analogues, sous le nom de romain, de mérovingien et de barbare, ont été trouvées également sur un
nent
orand nombre de points en Europe, à une époque caractéristique qu’ils dés
sous le nom, assez vague du reste, d’égoque de migration, et ils les attribuent à ces peuplades des rives du Pont qui se répandirent à plusieurs époques sur l'Occident.
M. de Pulzky rapporte les produits artistiques de cette période qui s’étend dans lorient de l’Europe, du moins, du 1° au vin* siècle, aux peuples dits Avares. M. Henzlmann les attribue aux Goths, et M. Hampel les considère comme scytho-
grecs‘.
1 Der Goldfund Nagy-Szent Miklos, ete., in-8, p. 98. Buda-Pesth, 1886.