PRÉFACE
[Asie Occidentale est bien certainement une des contrées de la terre qui méritent le plus d’attirer l'attention du naturaliste, de archéologue et de l’historien.
Quels souvenirs n’évoque pas cette vaste région qui s'étend entre l'Indus et PAmou-Daria, à l’est; la mer Caspienne, le Caucase et le Pont-Euxin au nord; la Méditerranée et la Mer Rouge à l’ouest; l'Océan Indien au sud ! Que l’Européen place son berceau sur les plateaux de l'Arménie, dans les gorges du Pamir ou aux abords du désert iranien, dans les vallées sauvages du Zagros ou en Mésopotamie, il n’en est pas moins presque démontré que les montagnes du
Kurdistan et de lAsie-Mineure ont été les premières étapes de ses pères
asiatiques durant leur primitive odyssée vers l'Occident. Et lorsque, à l’aube
de l’histoire, de nouvelles tribus, parties probablement des régions méridionales
de l’Inde transgangétique, apportèrent au monde occidental les premières notions de la métallurgie, semant partout des traces de leur passage, c’est dans le
Khorassan, en Médie, en Géorgie, en Cappadoce, en Phrygie qu’elles s’établi-
rent tout d’abord; puis, de ces pays favorisés elles répandirent en Grèce et dans
l'Europe méridionale, et, quelques siècles plus tard, le long du Danube et en
Cauc. TI. a
vI PRÉFACE Scandinavie, les bienfaits de leur activité industrielle. Aussi la plupart des peuples de l’ancien continent ont-ils placé dans ces contrées le berceau ou l'enfance de leurs dieux. En Phrygie grandit Jupiter, protégé contre la voracité du vieux
Saturne par les sons effrayants que produisaient les forgerons Curètes en frappant
leurs boucliers de leurs lances d’airain. De l’Asgard partira Odin, avec les Ases, pour aller civiliser le Nord scandinave.
Plus tard encore, combien d'événements et d’invasions se succédèrent sur les bords de ces fleuves vénérés et célèbres, Indus, Yaxartes, Tigre, Euphrate, Araxe, Cyrus ou Koura, Phase, Halys, Oronte et Jourdain.
« Vu de haut, le grand drame de l’histoire universelle n’est autre chose qu’une
latte incessante entre l’Europe et l’Asiet. » Or, la partie sud-ouest de cette der-
nière était située à merveille, au centre des terres du vieux continent, pour être le théâtre le plus constant de cette lutte et servir de cadre à ses terribles épisodes. C’est là que se sont agitées de tout temps et, qui sait? que se décideront peut-
être les destinées du monde asiatique. Là ont passé tour à tour les Aryas, les
Égyptiens, les Iraniens, les Grecs des temps homériques, les Macédoniens d'Alexandre, les Scythes, les Romains, les Arabes, les Croisés, les Tatars, les Mongols, les Turks et de nos jours les armées de Bonaparte, puis enfin celles des Russes, des Osmanlis et des Anglais, qui se disputent les lambeaux de ce territoire tant de fois dévasté.
Ce n’est pas en vain que ces contrées jadis si fécondes ont été foulées pendant des siècles sous les pieds des envahisseurs. Ces lieux d’où sont sorties les plus nobles manifestations de esprit humain, comme ses aberrations les plus étonnantes, sont aujourd’hui la proie du fanatisme, de l’ignorance et de la misère. Cette terre qui vit naïtre les premiers germes de la civilisation et d’où partit aussi le souffle
religieux qui domine encore une grande partie de lhumanité, cette terre qu'illus-
trèrent Nemrod et Sémiramis, Mithridate et Tamara, Zoroastre, le Christ et Mahomet, expie cruellement la gloire dont ces grands noms l’ont couverte. Déjà VAsie antérieure se meurt d’épuisement, et tous ceux qui l’ont parcourue sont unanimes à déclarer que ce n’est pas entre les mains des Turks qu’elle pourra se relever.
1 Euxsée Recius. Géographie universelle, t. VI (Asie russe), p. 41.
PRÉFACE vil
Une contrée aussi ouverte aux invasions n’a pas été délaissée par les voyageurs
et les savants, Depuis le xwi et surtout le xvir° siècle, l'Asie occidentale a été mise en lumière par toutes les forces intellectuelles de l'Europe.
Mais, bien avant cette époque, les peuples qui ont successivement dominé dans
le bassin de la Méditerranée ont dù acquérir sur les terres du rivage oriental de
cette mer des notions de plus en plus étendues et précises. Les Égyptes, durant
leurs courses militaires à travers l'Asie, sous Thoutmès III et Ramsès IT, le
Sésostris des Grecs, les Phéniciens au cours de leurs pérégrinations commer-
ciales, ont recueilli sur cette partie du globe un ensemble de connaissances dont
la géographie de la Genèse peut donner une idée, car elle est à peu près tout entière
empruntée aux sources de la science égyptienne et phénicienne’. Nous ne nous :
attarderons pas à examiner la date de ce document, objet de tant de discussions.
Nous ferons remarquer seulement que les marchands de Sidon ont dù posséder des
renseignements géographiques bien autrement complets que ceux du tableau de
Moïse. Mais nous ne saurons probablement jamais où s’arrêtaient ces notions, ni
la part d'influence qui leur revient dans les premières conceptions des Hellènes
au sujet de l'Orient; aucun témoignage direct ne vient nous révéler les limites
du savoir des Phéniciens, qui semblent avoir pratiqué cette politique de mystère
naturelle aux possesseurs de monopoles commerciaux, dont le principe régulateur
est le secret des découvertes.
Les Hellènes, navigateurs comme les Phéniciens, conquérants comme les Éeyptes,
connurent dès les temps héroïques les rivages de la mer Noire, la vallée inférieure
du Rion et, plus tard, les pays bordant la mer Éoée et la côte syrienne. Ces hardis
pirates eurent bientôt semé de leurs colonies les contrées où les portait leur soif
d'aventures et leur amour du gain. Le poème orphique, Piade et surtout l'Odyssée sont les plus anciens monuments de cette géographie primitive qui soient parvenus jusqu'à nous.
Mais ce fut surtout aux bouleversements qui marquèrent en Asie les vir et
vi siècles avant notre ère, et dont le retentissement arrivait à leurs oreilles, que
es Grecs durent leurs premières connaissances positives sur la configuration
1 Vivien De Sainr-MARTIN. Histoire des découvertes géographiques des nations européennes dans les diverses parties du monde, t. I, p. 17. Paris, Arthus Bertrand, 1845.