MINES D’ÉTAIN
D’après M. Dufréné’, l’étain des premiers bronzes égyptiens proviendrait du Caucase, et dès lors ce métal y aurait été exploité depuis la plus haute antiquité. M. Dufréné appuie cette opinion sur la parenté possible entre les mots Æazbek, nom de l’un des pics les plus élevés du Caucase, et Æhespet, mot qui servait à désigner l’étain chez les anciens Égyptiens.
Cet argument étymologique, si ingénieux qu'il soit, ne saurait prévaloir contre l'absence, scientifiquement constatée, de tout gisement d’étain au Caucase. M. Dufréné n’est pas le premier, d’ailleurs, qui, séduit par l’ensemble des traditions
bibliques et profanes, ait fait des montagnes de l’Ibérie un centre stanifère de la [ ] $
1 Durréné. Étude sur l'histoire de la production et du commerce de l'étain, p. 22, in-8. Paris, Lacroix, 1881.
Cauc. I. 11
28 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE plus haute importance. François Lenormant!, dans son mémoire déjà cité sur l’invention des métaux, est tombé dans la même erreur avec une confiance obstinément
ante école. Cherchant quel pays à étain peut avoir
partagée par toute une puis donné naissance au bronze, le brillant érudit écarte successivement la Grande- Bretagne, l'extrême Orient et les péninsules méridionales de PAsie. « Restent, ditil, les gisements de l Ibérie caucasienne et ceux du Paropamisus.
« Les uns et les autres ont été activement fouillés dès un temps bien plus reculé que
celui des voyages des Phéniciens aux îles Cassitérides. Dans la Géorgie actuelle, on
découvre les traces d'exploitations d’un caractère extrêmement primitif dans les filons
de minerai d’étain, et le silence absolu que gardent au sujet de l’extraction de ce métal chez les Ibères, les écrivains grecs et latins de l’époque impériale, et l’historien arménien Moïse de Khorène, semble indiquer que les travaux dont les vestiges attestent un assez grand développement d'activité minière, étaient déjà abandonnés vers le temps de l’ère chrétienne. »
Il y avait pourtant une excellente raison pour que niles Grecs, ni Moïse de Khorène ne parlassent de l'extraction de l’étain chez les Ibères du Caucase: c’est que cette chaîne, non plus que les plateaux de l’Arménie et les monts Mesques — ancien
habitat des Mes’ek de la Bible — n’en a jamais contenu. C’est du moins le résultat
des recherches géolosiques de MM. Abich, Bayern, Radde, Favre et d’une fou d’autres auteurs aussi compétents et consciencieux.
Cette preuve négative devrait dès à présent mettre hors de discussion l'hypothèse
adoptée par M. Dufréné. Néanmoins, s’il était démontré que l’Oural possède «
l’étain, un des côtés les plus importants de ce système, la direction nord-sud du commerce primitif de ce métal, voiremême du bronze, serait garantie de tout reproche d’invraisemblance. À l'appui de cette théorie, on pourrait citer une intuition très hardie de Bayern, qui se rapporte, il est vrai, dans la pensée de son auteur, à une époque plus récente, mais qui ne perd rien de sa valeur lorsqu'on l’applique à la première phase de la métallurgie :
L’étain, m’écrivait-il en octobre 1883, venait de l’Oural aux ports de la Caspienne,
puis remontait le cours des grands fleuves du nord du Caucase, Terek, Kouma et
1FR. LeNoRManT. Loc. cit.,t. I, p. 128.
AGE DU BRONZE 83 Maniteh. Par ce dernier il se rendait à la mer d’Azov, puis dans la mer Noire et de là dans les provinces centrales et méridionales de l’Europe, Par le Terek dont le lit était alors, d’après Bayern, un golfe de la mer Hyrcanienne, l'étain pénétrait au Caucase et, par le centre de la chaîne, la route médique et la vallée de PAkstafa, il
gagnait l'Arménie, la Perse, la Syrie, l'Arabie, la Phénicie, l'Egypte, ete. ete.
L'absence de l’étain au Caucase une fois reconnue, ilne s'ensuit pas que l’on doive refuser à cette contrée un certain développement métallurgique pendant l’âge du onze. L’incomparable civilisation manifestée à Koban, civilisationque nous aurons à étudier prochainement, témoigne d’une industrie trop avancée et, malgré de nomreuses et saillantes affinités, trop vraiment indigène, pour n'avoir été précédée d'aucun essai moins parfait. Si peu fréquents que soient les vestiges attestant cette manière de voir, il ne semble pas improbable que quelques objets aïent été
abriqués sur place bien avant le premier âge du fer, il est vrai, mais alors que
a diffusion de la métallurgie avait déjà atteint en partie l'Occident.
A cette époque, les populations des vallées du Térek, de la Koura et du Kouban étaient certainement en relations constantes avec l'Orient qui fournissait de Pétain à l’Assyrie et à l'Égypte. — Il serait en effet difficile de dire, en dehors de ces relations, d’où provenait l’étain employé par les métallurges caucasiens pour la
fabrication de leurs objets de bronze.
On ne peut admettre qu’il ait été transporté du Nord ou de l'Occident de l’Europe
durant ces temps primitifs, comme on l’a prétendu pour la Phénicie, où le fait peut être exact pour une époque plus rapprochée de la nôtre que le commencement de âge du bronze.
Faut-il, avec Lenormant’, le faire venir de PAsie centrale, par exemple des mines
très anciennement exploitées que M. von Baer a signalées au Khorassan *? Ou de l'Inde, c’est-à-dire du pays auquel on peut attribuer jusqu'ici avec le plus de vraisemblance l'invention du bronze? Je ne reviendrai pas sur les raisons que M. Gabriel
de Mortillet a fait valoir en faveur de cette dernière opinion. Elles sont très nette-
1 Loc. cit., p. 9 et suiv.
2 Von Bazr. Archiv für Anthropologie, t. IX, 4e liv., 1876.
ment formulées dans la Revue d’ Anthropologie (n° 4, 1875) et je les ai résumées moi-même dans mon Age du Bronze. Rien ne s'oppose du reste à ce que les gisements de l'Asie centrale aient fourni, mais à une époque plus tardive, leur contingent d’étain à mesure que l'expansion du bronze en nécessitait des quantités de plus en plus grandes. Les marchés de l'Inde n’auraient, d’ailleurs, rien perdu de leur célébrité pendant cette concurrence, puisque c’est de là que les
Phéniciens ont tiré tout d’abord leur étain ?.
Les objets trouvés à Koban prouvent que les relations du Caucase avec la Chaldée et sans doute aussi avec l’Asie centrale élaient considérables. car, à côté des nombreuses traces d’une influence orientale que l'on observe dans les sujets décoratifs, on trouve des ornements en étain pur et quelques pièces d’un bronze particulièrement riche en étain.
C’est écalement avec une civilisation analogue à celle de Koban, si bien carac-
térisée par la spirale, le swastika, et les représentations animales que l’on rencontre
en Europe l’étain employé isolément où comme incrustations.
Pendant cette période de progrès, l’étain, ainsi utilisé en Occident et au Nord. à pu provenir des gisements signalés en Grande-Bretagne, en Allemagne, en France où en [talie; mais alors on est bien loin de ces temps primitifs pendant lesquels
l'usage du bronze s’est infiltré peu à peu au milieu de la civilisation néolithic ue. 8 I
Un fait curieux mérite encore de fixer l’attention, c’est l'absence, au Caucase,
d'objets en cuivre affectant les formes de l’âge du bronze. Il serait pourtant
naturel d’en rencontrer dans ces régions riches en cuivre au
si bien qu’en
Égypte, à Chypre”, dans l’Inde et en Hongrie où pareils objets ont été signalés en grand nombre. On sait que l’on attribue les haches et les marteaux de cuivre pur, découverts dans ce dernier pays, à une période de disette d’étain et qu'ils appartiennent vraisemblablement à la fin de l’âge du bronze.
On a parlé aussi plusieurs fois d’un àge du cuivre en Espagne et en Portugal.
1 T. II, p. 805 et 806.
* Historische Fragen mit Hülfe der Naturiwissenschaften beantwortet. Saint-Pétersboure, 1873.
# Franks, congrès de Stockholm, 1874 p. 346,
AGE DU BRONZE 85 M. Vilanova s’est fait, au Congrès international d'anthropologie de Lisbonne‘, le
champion de cette idée : « Dans un pays, dit-il, où le cuivre abonde considéra-
blement, et l'on peut citer à l’appui le grand nombre de mines en exploitation depuis
les temps les plus reculés, je trouve bien plus naturel que l’homme ait commencé à se servir d’abord du métal simple et que seulement après de longs et pénibles essais
il ait appris à mêler le cuivre avec l’étain dans des proportions convenables pour
obtenir le bronze. Cela ne veut pas dire, Messieurs, que dans des temps bien postérieurs l'Europe n’ait pas reçu, dans la fabrication du bronze, l’influence des races
asiatiques; ce que je voulais soumettre à votre jugement, c’est seulement que le
cuivre en Espagne a précédé le bronze et que cette branche de l’industrie a été tout
à fait indigène. »
Ainsi présentée, la question n’a qu’un intérêt purement local et dépend tout entière
des analyses auxquelles furent soumis les objets qui ont donné lieu à cette hypothèse,
du type de ces objets et de leurs rapports avec celui des pièces analogues trouvées
hors de la péninsule ibérique. Ce sont ces rapports, en effet, qui permettront de
fixer la date relative des découvertes auxquelles M. Vilanova a fait allusion et par
suite de discuter le problème de l’âge du cuivre espagnol.
Au sujet des analyses j'ai présenté ailleurs, quant à la manière de les opérer, des réserves expresses justifiées déjà antérieurement? et que je crois devoir: maintenir.
Relativement à la forme des antiquités et à la date que l’on doit leur attribuer,
je rappellerai ici l'opinion émise à la suite de la communication deM. Vilanova par M. G. de Mortillet : « Les haches plates, qui sont souvent en cuivre, il faut l'avouer, paraissent bien plus récentes que les haches de bronze affectant d’autres formes. Je nepuis done accepter Fhypothèse de M. Vilanoya. » Il semble que, même en
admettant que ces haches soient réellement en cuivre, la question se réduirait
1 Consrès international ‘anthropologie et d'urchéologie préhistorique de Lisbonne, 1880, page 192.
? Parcilles prétentions ont été élevées autrefois en faveur de certains petits objets métalliques trouvés dans les
dolmens du midi de la France * et surtout à propos des pièces en brouze recueillies par M. Schliemann dans les
s ont prouvé l’existence de
fouilles d'Issarliek** et que cet explorateur soutenait être en cuivre pur. Des anal
J'étain dans la composition de ces antiquités.
je du bronze, 1875, t. 11, p. 36.
1874, traduit de l'allemand pa
* ERNgst CHANTRE.
Ramgabé. Appendice.
+ Rapport sur les fouilles de Troie. Leip
86 REGHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE aux mêmes termes en Espagne et en Portugal qu’en Hongrie. Nous considérerions ces instruments comme dus à une disette momentanée d’étain.
L'absence au Caucase de ces pièces en cuivre pur prouverait une fois de plus la continuité des rapports qu'il entretenait avec des régions pouvant lui fournir l'étain qui lui manque, c’est-à-dire l'Inde et l’Asie centrale.
Les premiers bronzes du Caucase semblent y avoir été importés des contrées
productrices, comme ils l'ont été tout d’abord au Nord et à l'Ouest. On à pu fondre
quelques pièces en Abkhazie, mais rien ne prouve que l’alliage ait été tout d’abord
opéré sur place.
I1 faut donc revenir pour le Caucase comme pour lOccident, à la théorie [
de la diffusion lente et progressive de la métallurgie par des commerçants ou
fondeurs nomades (Tziganes, Tzengaris, Gitanos, Bohémiens, Gypsies, Calderari Le) 5 ; YE
venant de la région où le bronze a pu être inventé.
Ce n’est point la une hypothèse sans fondement. Outre les arguments qui ont été irés des caractères de certains produits industriels de l’âge du bronze, les migrations et l’origine des hordes Tziganes, aujourd’hui sérieusement étudiées, semblent venir
en confirmer la réalité. Le rôle de ces fondeurs ou forgerons se dégage en effet de
lus en plus des ténèbres dont l'imagination des anciens s’était plu à l’entourer.
Sigynes, Sinti, etc., d’une part, et les
Les rapports existant entre les Tziganes
corporations mystérieuses des Telchines, Dactyles et Gabires des Grecs, le passage et mêm le séjour, à diverses époques, dans les régions qui nous occupent, de ces bandes de métallurges ainsi que leur point de départ presque invariable pour tous les auteurs sont autant de faits que les travaux de MM. Vivien de Saint-Martin, Fournet ?, Rossienol* et bien d’autrest ont puissamment contribué à faire connaître.
Il est fort probable que le rôle de ces tribus était déjà beaucoup diminué à l’époque
où ont été composés les textes qui ont permis de le reconstituer. La connaissance
1 Études de géographie ancienne et d'ethnograplie asiatique.
? De l'influence du mineur sur les prog t. XII, 1860.
3 Les métaux dans l'antiquité. Paris, 1869.
ès de la civilisation. Mémoires de l'Académie de Lyon, classe des sciences,
4 Baron d’Eckstein, Paul Bataillard, etc.
AGE DU BRONZE 87 “ de leurs procédés industriels avait dû, malgré le secret dont ils s’entouraient, se répandre peu à peu jusqu'au moment où les Phéniciens les supplantèrent dans le commerce des objets métalliques. Mais à l’époque de l'introduction du bronze en Occident, ces dangereux concurrents n’existaient pas encore et les Calderari devaient avoir une importance dont ne peuvent donner aucune idée les bandes misérables et vagabondes qui errent actuellement en Europe sous le
nom de Bohémiens,
En ce qui concerne le Caucase, des Tziganes l'ont parcouru à diverses reprises et ont peut-être séjourné longtemps dans quelques-unes de ses vallées. M. Vivien de Saint-Martin‘ dans son Caucase d’ Hérodote, et à propos de l’hypo-
thèse qu’émet l'historien d'Halicarnasse au sujet de l’origine égyptienne des Colches ?,
a cherché à prouver que les caractères anthropologiques qui avaientinspiré cette idi
à l’auteur grec peuvent se rapporter à une tribu Tzigane que le poème orphique ?
montre établie sous le nom de Sigumnes (Zvov ou mieux Zvwa, Sigunnes) dans
le nord de la Colchide et qu'Hérodote avait prise pour une colonie égyptienne.
Cette méprise paraît d’autant plus vraisemblable qu'Egyptiens, d'où l’on a tiré
Gitanos et Gypsies, est une des nombreuses appellations que lon donne parfois à ces nomades.
Au temps d'Hérodote, du reste, les Sigunnes * avaient déjà pénétré dans la vallée moyenne du Danube; Apollonius de Rhodes, quatre siècles plus tard, place des Sigunes (2) à l'embouchure même de ce fleuve ?.
Quoique les historiens qui ont suivi Hérodote n’aient plus mentionné en Colchide ni Égyptiens, ni Sigunnes, il est facile de suivre les tribus de ces derniers et de déterminer leur situation au temps dont nous parlons.
Nous n'avons pas l'intention de reprendre ici cette étude qui a été très bien conduite, en ce qui concerne le Caucase, par l’éminent géographe auquel nous
empruntons ces détails. Nous signalerons seulement parmi les faits curieux qu'il a si
r-Marrix. Études de géographie ancienne et d'ethnographie asiatique. Mémoire historique sur la géographie du Caucase, p. 244 à 276.
2 Henonorg. Lib. II, p. 158. Édition Saurar et Tarsor. Paris, Blois, 1864.
3 Orpael. Argonautica, p. 754 (d'après M. V. de S.-M.).
4 Vivien DE SA
Herovors. Lib. V, p.362, 5 Arorronu Ron. Argonaut. IV, p. 302. Trad. Caussin de Perceval (d'après M. V. de S.-M.)
88 RECHERCHES ANTHROPOLOGIQUES DANS LE CAUCASE bien mis en lumière, une particularité qui, si elle ne prouve rien quant à la diffusion des outils de bronze, montre cependant que les hordes errantes auxquelles on a été amené à attribuer cette diffusion n’ont jamais abandonné complètement l’isthme ponto-caspien. C’est l’existence dès une époque très reculée, sur les rives asiatiques du Bosphore Kimmérien, d’une peuplade que ses mœurs et ses lécendes rapportées par les anciens permettent d’assimiler aux Tziganes. Ces Sindit de l’extrémité occidentale du Caucase ont été signalés par tous les autéurs antérieurs à Hérodote ?.
Il serait aisé de multiplier ces exemples, d’en induire que le Caucase qui, dès le temps d'Homère, était le théâtre des mouvements de ces peuplades a pu, bien avant cette époque, en être déjà visité et profiter ainsi des bienfaits de leurs connaissances
métallurgiques. Mais ces inductions maloré leur vraisemblance n’auront de valeur
qu’autant que des découvertes réitérées auront permis de mettre hors de doute la participation du Caucase aux premiers courants importateurs du bronze. Les pages qui suivent montreront dans quelle mesure on peut affirmer quant à
présent cette participation.