I. — XIX
Prophétie relative à la conversion de l'Egypte la thèse développée au chapitre précédent q prendra l'initiative du mouvement yahwéiste q de tous les peuples, y compris le peuple envahissi Isaïe s'arrête tout particulièrement sur la mai mouvement se projJagera dans le vieux pays ( Là la résistance sera plus forte à vaincre. L'Ég; parfaitement en mesure de repousser l'invasion Assyriens, et la disparition miraculeuse de ce Judée non seulement la laissait indifférente, ma sait l'occasion de les remplacer dans le gou l'Asie. Le miracle manquera-til son but par l'ax l'Egypte? Cela ne sera pas, pense Isaïe. Yahwé, nuage rapide, s'y rendra en personne. Sa préser bler les statues des faux dieux et le cœur de soufflera la discorde entre les habitants, l'anai rannie régneront partout, le Nil baissera telle canaux tariront et les plantations se dessécheron pris pour enrayer le mal resteront sans effe qu'affoler le peuple (1-15). Alors l'Pjgypte y i bras de Yahwé, et le territoire de Juda lui crainte salutaire, se doutant que les coups qi
réserve fondront sur elle de ce côté (16-17). Pour éviter ces coups, cinq villes égyptiennes, naturellement les plus proches de la Palestine et partant les plus menacées, adopteront la langue de Ghanaan (= la langue hébraïque) et prêteront serment de fidélité à Yahwé Sabaoth. Une de ces villes portera le nom de ""Ir-hahéres, « ville de la ruine >, visiblement celle qui aura le plus souffert des bouleversements passés (1 8). Un autel et un cippe seront alors élevés en Egypte, près de la frontière, lesquels serviront de marque et de témoignage pour rappeler à Yahwé que la protection de l'Egypte lui incombe désormais (19-20). Dès lors Yahwé se fera connaître des Égyptiens, et les Égyptiens le reconnaîtront et lui rendront un culte CnSVI P^"^ -YlSVl) P^^ ^^^ sacrifices et des offrandes et en accomplissant en son honneur les vœux qu'ils lui auraient faits. Si rÉgypte se détourne parfois du bon chemin, elle sera frappée; mais aussitôt qu'elle reviendra à Yahwé, celui-ci la guérira (21-22). En ce temps, les Assyriens et les Égyptiens, cessant leur ancienne rivalité, auront des rapports fréquents les uns avec les autres, et les deux peuples auront en commun le culte de Yahwé (^*i3Vi pour navi). Israël formera avec
Assur et Miçraïm dans le monde un objel* de bénédiction que Yahwé formulera ainsi (13313 pour 1313) : Soyez bénis mon peuple Miçraïm, œuvre de ma main, Assur, mon héritage, Israël (23-25).
Tout se tient étroitement uni dans cette prédiction, qui constitue la suite indispensable du chapitre xvm qui traite de la conversion de l'Ethiopie, car du temps d'Isaïe l'Ethiopie était mêlée aux affaires de l'Egypte et en avait parfois l'hégémonie. Comme caractéristique du style isaïque, notons : ^p, € rapide» (1 ; cf. xviil, 2); 't'û");:^ {ibidem; cf. viii,4) ; -jd^d (2; cf. IX, 1 0) ; ^^3, dans le sens de c faire dévier, égarer > (3 ; cf. m, 1 2 ; IX, 1 5) ; qv oc Nil » (5 ; cf. xviii, 2) ; '^y yy> (13, 17; cf. VII, 5); nsi3n (<6; cf. xxx, 32); -|> t^^jn (^6; cf. XI, 15);^ -iDN'^ (1 8 ; cf, iv, 3); nQyi ^W (22 ; cf. vi, 1 0); nboD (22 ; cf. XI, 1 6) ; ^^i nit^pD» appliqué à un peuple (25; cf. XXIX, 23). Rarement un écrit ancien montre autant de marques de cohésion et d'authenticité. L'école critique ferme
cependant les yeux, et non seulement elle déclare non isaïque le chapitre tout entier, mais elle attribue même les groupes 1-17 et 18-25 à deux auteurs différents. M. Duhm place le premier au i\* siècle avant l'ère chrétienne. L'auteur aurait mis pêle-mêle toutes les calamités qui affligèrent alors l'Egypte. Le dernier roi égyptien s'était substitué à son prédécesseur Taches ; fait prisonnier à Tanis, il aurait succombé sans le secours d'Agésilaûs, et ces circonstances excitèrent les Perses à conquérir l'Egypte. C'est ce mouvement insignifiant qui se renouvelait à tout changement de trône qui aurait été décrit au verset 2. Par qui? M. Duhm nous le dit triomphalement, par un Judéen domicilié en Egypte et qui s'intéressait aux produits agricoles et industriels de ce pays (5-10). Nous regrettons que le sagace commentateur qui a découvert au verset 3 le sorcier royal Nectanabis, et au verset 4 le cruel Ochus, n'ait pas deviné les compagnons d'Âgésilaûs da^s les sages conseillers de Pharaon auxquels fait allusion le verset 1 1 • Sa démonstration aurait encore été plus complète s'il avait déclaré la prévision de la terreur des dieux égyptiens comme une interpolation empruntée à la sibylle chrétienne, parallèlement à l'influence de la sibylle juive qu'il reconnaît dans 16- 25, pièce écrite, selon lui, également en Egypte, mais environ deux cents ans plus tard, sous le règne d'Alexandre Jannée. Résumons l'argumentation de M. Duhm. Elle repose d'abord sur l'assertion gratuite que, d'après 1 6-1 7, l'Egypte doit avoir peur de Juda, tandis que le texte ne parle que du sol de la Judée, min^ noix» ^^ ^^^^ q^'î' ^st la demeure de Yahwé, M. D. poursuit : c L'auteur a vécu pendant la gloire macchabéenne ; il n'est pas nécessaire d'admettre des succès guerriers contre les Égyptiens ni un motif particulier pour sa colère contre eux. Cinq villes parleront palestinien, c'est-à-dire seront peuplées de Juifs ou de clients juifs, naturellement de petites villes. Au temps de Philon, il y avait un million de Juifs en Egypte. Pour Isaïe et les temps anciens, la possibilité que les Juifs occupent cinq villes entières, et partiellement d'autres encore, n'était pas seulement improbable, mais aussi peu désirable. Alors le séjour en Egypte était une menace, et même au temps postexilique, un Juif d'Egypte pouvait seul parler
Voilà une jolie collection d'affirmations audacieuses qui défient les expressions les plus claires du texte en même temps que les données historiques de l'époque des derniers Macchabées.
Notons avant tout une curieuse psychologie. Pseudo-Isaïe :p
est terriblement fâché contre les Égyptiens juste au moment où ces derniers comblent de faveurs ses coreligionnaires, dont beaucoup parmi eux, entre autres les fils du grand prêtre, occupent les hauts commandements de l'armée, et cette haine sans rime ni raison irait ensemble avec l'annonce que l'Egypte sera bientôt le peuple de Yahwé, à l'égal d'Israël. Sans parler du sentiment de reconnaissance pour des bienfaiteurs que les Juifs ont montré au cours de leur histoire, un Juif de cette époque aurait-il pu seulement concevoir l'idée de convertir l'Egypte de force par une armée juive? Et la Syrie, pour laquelle, malgré les persécutions passées et les réticences souvent répétées, l'auteur n'aurait pas gardé la moindre rancune, comment se convertirait -elle? Est-ce par une grâce mystique venue du ciel ou bien à la suite d'une conquête judéenne? L'auteur aurait dû nous renseigner là-dessus au lieu d'en citer le fait accompli comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Cette espérance d'une conversion pour ainsi dire instantanée, qui est si compréhensible quand on l'applique à l'Assyrie après la ruine de son armée en Judée, devient une folie quand on l'applique à la Syrie pendant le règne d'Alexandre Jannée, le messie de Pseudo-Isaïe d'après M, Duhm.
Esquissons brièvement l'histoire de ce messie étrange.
Jannée, mis sur le trône par sa mère Salomé, après avoir obtenu quelques succès contre les gens de Ptolémaïs, est terriblement battu par Ptolémée-Latur. Pendant sa fuite, il commet les plus grandes atrocités en faisant égorger les femmes et les enfants de ceux qu'il croit être ses adversaires. Secouru par Tarmée de Cléopâtre, commandée par les généraux juifs Ananias et Helcias, il reprend ses expéditions et exerce des vengeances horribles qui coûtent la vie à beaucoup de Juifs. Dès lors le peuple le prend en haine et appelle à son secours Démétrius Eucérus. Mis en fuite par ce dernier, Jannée, renforcé par dix mille volontaires qui avaient pitié de lui, bat ses
ersaires et en fait crucifier huit cents pendant le festin 1 prépare à son retour à Jérusalem, acte de barbarie qui ralut le surnom de «Thracique». Les derniers temps de son le se chiffrent par une grave défaite infligée par les Arabes es menus succès gagnés sur des villes particulières. A 3e de la haine du peuple à son égard, sa femme a dû tenir nort secrète pendant quelque temps et se réconcilier avec pharisiens, qui étaient ses ennemis acharnés dans toute la Se de son règne.
let homme sanguinaire, successivement vaincu par les ptiens, les Syriens et les Arabes, et détesté des siens tout mt que des peuples voisins, aurait été métamorphosé en 'ésentant de l'époque messianique. Cette Judée, souillée ang innocent versé par un fou furieux et atrocement ravapar des bandes ennemies, aurait été alors, ne fût-ce qu'en gination, la terreur de l'Egypte! Un fanatisme aveugle r un gouvernement aussi indigne se comprendra encore de art d'un saducéen attaché au service du roi, mais pour un égyptien, qui pouvait peser dans un calme parfait les teres malheurs qui accablaient alors la Judée, une telle excuse :iste pas. En vérité, M. Duhm a besoin d'un Juif helléniste de rapporter l'universalité du monothéisme à l'influence 'esprit grec, et ne le trouvant pas ailleurs, il le place en pte, mais il perd de vue que les Juifs d'Egypte n'ont ais cultivé la langue hébraïque et ne comprenaient même l'araméen. De quelque côté qu'on l'aborde, la thèse histole de M. Duhm ne se soutient pas un seul instant.
.es autres assertions de M. Duhm se réfutent en peu de s. Ainsi le prouve l'expression mK2V mn^b niVSB^il? 5 s'agit pas de villes juives, mais d'Égyptiens rallia; Q-|n (f ruine >, non c lion »; une tour haute de soixante cous n'est pas un autel et des maççeboth n'ont jamais existé i les Juifs d'Egypte ; les généraux juifs de Cléopâtre ont 1 rerpporté la victoire sur le fils rebelle de celle-ci, Ptolémée Lir, mais non sur des oppresseurs, jai^^n^ ; l'espérance que
lémée Philométor et son épouse Cléopâtre se convertiraient udaïsme est d'autant plus folle que la reine avait un mo-
ment l'intention de s'emparer de la Judée. Il est également faux que Jean Hyrcan ait converti les Iduméens par esprit de prosélytisme : ces bandes turbulentes menaçaient continuellement la sécurité des villes juives limitrophes, et, ne pouvant les exterminer, il a pris le parti de les rattacher par des liens religieux. C'était aussi le cas des Ituréens, convertis par Alexandre Jannée. L'idée que le prophète désirait la formation d'une bonne route ralliant TÉgypte à la Syrie dans un but commercial ne fait pas hoimeur au rationnalisme moderne. La conversion espérée d'Alexandre Balas par un auteur alexandrin est aussi une trouvaille dont peu de personnes féliciteront M. Duhm. Enfin, s'il est un fait que Thellénisme juif avait des tendances universalistes, il les devait non à la philosophie grecque, mais aux enseignements des prophètes : l'apôtre Paul, qui introduit cette doctrine dans le christianisme naissant, se vante de son origine palestinienne et n'a jamais été en Egypte.
Après avoir établi la source isaïque de notre chapitre sur une base inébranlable, nous passons à signaler certaines idées ou expressions qui nous semblent remonter au Pentateuque ; elles sont peu nombreuses, mais fort caractéristiques. La terreur des idoles égyptiennes devant l'apparition de Yahwé (1) est une répétition explicative de l'Exode, xii, 21 (cf. Deutéronome, xxxin, 4; I Samuel, v, 1-5) ; l'autel comme signe de ralliement rappelle l'histoire des tribus transjordaniques au temps de Josué (Josué, xxii); la locution j;*niT b mîT (^^) ^s* copiée sur l'Exode, vi, 3; celle ^^T pl3-)3-^X")ty^ (^4) fait allusion au nD")3 HMI de la Genèse, xu, 2 ; enfin l'expression ^xitt^ ^nbni * P^^^ prototype le n^ni Dy du Deutéronome, iv, 20. Isaïe annonce l'accomplissement prochain du plan tracé par le Pentateuque ; il n'invente rien.