‹ Recherches cliniques et anatomiques sur les affections pseudo-membranenses, productions plastiques, diphthériques, ulcéro-membranenses aphtheuses, croup, muguet, etcChapitre 44 sur 74 · EXPÉRIENCE XI · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCE XI

Obligé de partir pour le Havre le 3 août 1858, j'emportai des tubes très-propres, fermés avec un bouchon neuf et remplis d'albumine d'œuf de poule sur laquelle j'avais placé, comme dans l'expérience dixième, des fragments de muguet renfermant l'Oïdium albicans. A mon arrivée, je plaçai les fragments, où VOidium fut de nouveau constaté en bon élat de germination, sur de l'albumine fraîche, sur de l'albumine acidulée de plusieurs manières, sur de l'eau de mer, sur de l'albumine délayée dans une solution de borate de soude avec l'eau distillée.

VOidium recueilli à la Charité la veille de mon départ sur une phthisique à la dernière période , a végété au Havre sur l'albumine fraîche, beaucoup mieux sur l'albumine acidulée, mais je n'ai bientôt pu le reconnaître dans les fragments placés sur l'eau de mer et sur l'albu- BÛne boratée. Le mycélium était déformé, presque introuvable.

J'ai fait beaucoup d'autres expériences, dont le résultat n'a pas constamment été net. D'autres en grand nombre confirmaient celles que je rapporte, je ne parlerai point de ces dernières pour éviter un double emploi. Le choix que j'ai fait parmi elles donnera une idée suffisante des essais que j'ai tentés*

SUR I.BS AFTEGTIONS PSIUDCHailBRàNEUMS. 807

De eeg diverse» expériencest je puis déduire les pro* positions suivantes :

Les végétaux du muguet (Oïdium albicans, Ch. Robiû) se développent très-facilement dans une matière albumi* neuse, ou fibro-albumineuse ou sur une surface épithé* liale (Ecopériences I, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI).

Ces végétaux inférieurs s'y développent d'autant mieux que la température se rapproche davantage de celle du corps humain {Eaypér. VII et IX).

L'acidité du milieu où orott VOidium du muguet favo* rise àun haut degré son développement (£a?pà^. I et XI).

L'acidité du liquide albumineux peut être indifférem* ment produite par divers acides minéraux ou végétaux {Expér. VI et autres).

Un degré trop fort d'acidité paraît être contraire (J?a>pèr. VI, acide sulfurique).

VOidium peut se développer avec un degré d'acidité très-faible (Eocfér. VlIIet IX).

VOidium albicans ne se développe point quand il est imbibé par l'eau de mer ou une solution de borax {Earpér. XI).

Je crois pouvoir assurer présentement que si un ma* lade, pour quelque cause que ce soit, vient à offrir dans la cavité buccale une réaction acide du liquide qui humecte les parois et la langue, l'Oïdium pourra bientôt apparaître. S'il existe chez ce malade une desquamation surabondante, mais partielle, avec accumulation de l'épithélium, dans cet amas épithélial, qui n'est plus vivant, dans cet humus azoté, les végétaux parasites du muguet se développeront et croîtront facilement. Cette desqua-

matioQ limitée des cellules ou des lamelles épithéliales est fréquente chez les enfants mal nourris, ou atteints d'affections gastro-intestinales ou de diarrhée rebelle; elle est fréquente encore chez lès adultes débilités * ou bien arrivés à la période ultime de la phthisie du cancer. Je crois aussi qu'un enfant dans de bonnes conditions de santé, et qu'une nourrice bien portante, peuvent offrir les productions du muguet dans la cavité buccale ou bien sur le mamelon. L'enfant qui a dans la bouche une simple érosion revêtue d'une exsudation légère pourra fixer le végétal dont les sporules arriveront transportés par l'air ou lui seront communiqués par un jouet, une cuiller ayant déjà servi à un enfant malade. En étudiant la transplantation artificielle de l' Oïdium albicanSf M. le professeur Natalis Guillot a trouvé que le muguet et son végétal s'étaient, quoique très-rarement, développés dans la bouche saine d'un enfant. M. Gubler' a prouvé que dans un liquide légèrement acide et dans un liquide sucré, le végétal du muguet hâtait l'acidification et tendait à préparer les meilleures conditions de son développement ultérieur. Une nourrice dont le mamelon offrira une excoriation ou une desquamation épithéliale pourra avoir en cet endroit le végétal du muguet. Dans ces conditions, M.Gublera noté que la couche

* M. Gubler a trouvé des produclions de muguet dans un grand nombre de maladies aiguës générales, dans les fièvres éruptives, rérysipèle, etc.

* Je me plais à dire que M. Gubler a soigneusement étudié les conditions de développement et de transplantation de V Oïdium albicans (loc.ciL, p. 440 et 443).

blanche membraniforme offrait une réaction acide. Il n'est pas jusqu'au mucus acide de la bouche de l'enfant allaité qui ne favorise en ce cas le développement du muguet sur le mamelon, en fournissant à la fois Tacidité du sol et le végétal qui peut y croître. Mais dans ces deux cas 9 le végétal du muguet n'aura point jses meilleures conditions d'existence ; il s'épuisera vite sur place, et l'économie saine refusera bientôt un sol convenable au parasite qui disparaîtra.

Bien que le végétal du muguet puisse croître facilement dès qu'il passe d'un individu malade à un autre malade prédisposé, il ne résulte point de là que le muguet et que son végétal soient contagieux, car le muguet n'est point une maladie. Il en résulte seulement que YOidium albicans peut être transporté et transplanté d'un lieu à un autre par son mycélium ou par ses spores, et qu'il se développe avec facilité dans de certaines conditions.

us TÉciÉTAiiz roEMiirv-ns A muT amaiB &■ MucivaT ov mm

•MIT-ai QUim DU 8B8 ÉLÉMBUTST

Je crois avoir des preuves suffisantes pour prouver que les végétaux du muguet ne le constituent pas à eux seuls. Ces végétaux se développent, comme un élément surajouté, dans Tépithélium desquamé de la membrane muqueuse buccale.

Il m'a toujours paru extraordinaire qu'on ait voulu adopter l'opinion exclusive du muguet composé uniquement

de végétaux à la manière de certaines moisissures. Envisager le muguet de la sorte, c'est rejeter absolument ou du moins ne pas tenir compte du stratum épithélial ou de la fausse membrane épithéliale dans laquelle les végétaux du muguet prennent naissance. Quand les observateurs les plus attentifs, quand les yeux les plus exercés trouvent seulement quelques filaments de mycélium dans un amas de cellules desquamées, on ne peut dire que ces productions cryptogamiques soient l'élément le plus Important dans le muguet. Il y a exagération à regarder les spores et le mycélium de VOidium comme donnant la majeure partie de la coloration blanche; le mycélium même abondant est d'une teinte pâle et les cellules desquamées en si grande quantité donnent bien plutôt à elles seules cette coloration. Les enduits blancs ordinaires de la langue renferment presque exclusivement de l'épithélium. Il y a d'ailleurs le plus souvent, dans le muguet, de la matière grasse et opaque, parfois une exsudation légère. Mes observations sur ce sujet concordent avec celles qu'a publiées mon savant maître M. Monneret*.

Voici d'ailleurs mes preuves : deux enfants, l'un assez bien portant {Obs. V), l'autre déjà débilité {Obs. VII), offrent presque en même temps des productions buccales ayant un aspect identique et reconnues pour du muguet. Ces productions sont examinées très-soigneusement et à diverses reprises. Toutes les deux renferment des éléments pareils, mais à celte différence près que les unes montrent nettement des végétaux, spores et mycélium ,

* E. MoNNERiT, Gaz, méd. de Paris, 4852, p. 589.

SUR LES âPFEGTlONS PSEUDO-MEIIBRAHEUSBS. 311

et que ies autres n'en offrent point. Ne suis-je pas en droit de conclure que le muguet peut exister sans végéktux ?

L'enfant dont Tobservation est rapportée sous le numéro V est examiné une première fois le 80 septembre 1860, à midi:

l"" Le muguet de la face interne des lèvres n'offire pas, après un long examen, un seul corps reproducteur, point de spore, point de filament végétal ;

3* Le muguet de la langue offre à peine quelques spores et quelques tubes du mycélium;

8° Le muguet recueilli plus en arrière dans la cavité buccale ne présente que quelques rares spores.

Le lendemain, !•' octobre, les végétaux s'étaient développés; le 3 octobre, on trouve jusque sur le bord alvéo» laire des tubes ramifiés, dans les plaques blanches et punctiformes où la veille ces végétaux n'existaient pas.

Mais, je le demande à tout observateur jugeant sans idée arrêtée, si on appelle, avec tous les médecins, muguet, productions du muguet ^ les lâches blanches et caséeuses, examinées en premier lieu et dans lesquelles les végétaux n'ont paru que tardivement, on est forcé logiquement de conclure que le muguet, à son début et parfois pendant sa durée, peut ne pas renfermer les filaments de l'Otdium albicans. On est forcé d'admettre que la desqua<mation et l'accumulation de l'épithélium préexistent» et que, par conséquent, les végétaux ne constituent pas à eiMO seuls Vêlement essentiel du muguet.

Ces faits avaient été constatés minutieusement par mon regretté maître Legendre, et ils avaient entraîné sa conviction, quoiqu'il fut à priori d'un avis contraure. Le

312 RECUERCULS CUMQUES EX ANATOMIQUES

résultat avait été décisif pour lui , à cause de l'exameo fait sur Fenfant de Tobservation VII, qui, débilité par une longue maladie, n'avait jamais offert des végétaux sur les fausses membranes buccales.

Je rappellerai encore l'enfant qui a été le sujet de l'observation IV et chez lequel les fausses membranes du muguet, fausses membranes typiques à l'œil nu et développées sur une muqueuse à réaction franchement acide, n'ont offert que des végétaux relativement peu abondants. J'ajouterai encore le fait observé par M. Potain et par moi sur un malade du service de M. Andral à la Charité (Êxpèr.X). A peine avons-nous vu d'abord quelques mycélium d'Oidium albicans, il a fallu les chercher avec un soin tout particulier; le premier jour, on aurait pu croire qu'ils ne s'y trouvaient point. Plus tard, ils se sont développés en quantité notable et leur présence était facile à mettre en évidence. Je suis très-porté à penser que la malade de l'observation IX du mémoire précité * de M. Gubler, malade qui offrit très-peu de végétaux dans des productions buccales, membraniformes et blanches, avait du muguet véritable, mais avec peu de végétaux. M. Gubler, admettant que les végétaux sont l'élément essentiel du muguet, explique par une sorte de psoriasis cette production blanchâtre.

. Si je voulais appeler à mon aide les faits d'anatomie pathologique observés chez les animaux et les végétaux, je montrerais facilement des exsudations morbides sur lesquelles se développent des végétaux parasites, et il me

' Voy. A. GoBLRR, loc. cit. y p. 4B6.

serait facile de prouver que les végétaux ne constituent pas essentiellement ces productions morbides. J'aurais pu en outre rappeler l'opinion de plusieurs médecins d'un grand mérite qui» dans la discussion du mémoire de M. Gubler *, ont affirmé que pour eux les végétaux n'étûent qu'un élément surajouté aux productions membraniformes du muguet; mais désireux d'avoir une opinion basée sur des faits observés par moi-même» j'ai cherché des preuves cliniques; je crois les avoir trouvées et je les avance avec confiance.

s 3. LH téoAtauz pamnniT-iLt am wmovuoLm dans vautbbs rAVflnt

La réponse ne peut être qu'affirmative, et ce n'est que par un vice de langage ou par suite d'une idée préconçue qu'on a pu dire que dès qu'il y avait des végétaux» il y avait muguet» et que sans végétaux il n'y en avait point. Je rapporte {Obs. XVI et pL III» fig.B) un fait de végétal inférieur voisin des Cryptococcus ou des Torula^ développé dans la bouche d'un homme atteint de pneumonie avec de fausses membranes produites par le tartre stibié.

MM. Hannover» Lebert, Vogel, etc.» cités par M. Ch. Robin'» ont vu» dans des conditions analogues» des végétaux presque pareils; ils ont observé le Cryptococcus

« BvÀUiin de VAcad. de méd., t. xxiii, p. 333 et 348 à 346, 4858. * Cb. Robin, Hist. nat des végétaux parasites, etc..» p. 324, 48S3.

31b BEGHERGHES CLIMIQUES ET AMATOMIQUES

cerevisiœ dans de fausses membranes, surTenduitde la langue chez des malades atteints d'affections typhiques.

Le Leptothrix buccalis existe dans presque toutes les fausses membranes * ; je l'ai trouvé un très-grand nombre de fois, je pourrais dire presque constamment. J'ai noté spécialement sa, présence dans TobservatiouXI pour l'angine scarlatineuse pultacée.

M. Vogel a vu sur les Aphthes un végétal qui n'est autre que VOidium albicans d'après M. Ch. Robin *.

Dans le croup , Remak* a trouvé un végétal qui pourrait bien être YOidium albicans. Eschricht, Hannover, Hœnerkopf, ont observé le champignon du muguet dans des exsudations; mais ici revient la dénomination générale A' Aphthes *, Dans tous les cas, les fausses membranes autres que le muguet renferment certainement des végétaux.

Dans le remarquable et savant travail de H. A. Gubler» inséré dans les Mémoires de f Académie de médecine y et dont j'ai souvent parlé, nous trouvons plusieurs observations de fausses membranes buccales dans lesquelles l'examen microscopique a fait reconnaître des végétaux. M« Gubler, par cela méiae, les a regardées comme étant du muguet et il les a guéries rapidement par la médication alcaline. J'accepte les conclusions de cet observateur

* M. Këlliker a fait remarquer la présence constante du Leptotkrici> buccaUi dans la cavité buccale (Éléments d'histologie humaine^ trad. J. Béclard et M. Sée, p. 400, fig. 478 et 479, 4856).

• Ch. Robin, loc. ctï., p. 497.

» Ch. Robin, loe, ci<., p. 543.

^Ch. Robin, toc, cit., p. 540.

SUR LES AFFECTIONS PSBUDO-MBMBRAllEnSBS. 115

distingué; j'admets avec lui qu'il ne s'agissait point de productions diphthériques,mais je m'appuie sur la déclaration de M. Gubler, à savoir que dans l'observation IX les végétaux n'étaient pas très-abondants, pour montrer que certainement ce n'étaient pas ces végétaux qui cons-* tituaient exclusivement les plaques membraniformes et qu'ils leur étaient surajoutés»

Je termine cette discussion sur les végétaux des fausses membranes par les conclusions suivantes :

Les observateurs qui ont constaté la présence des végétaux inférieurs dans les fausses membranes, ont établi un fait incontestable; mais la production du végétal n'indique pas autre chose que la fertilité de la couche épithéliale azotée ou du produit exsudé sur lesquels croît le végétal parasite.

Les végétaux inférieurs des pseudo-membranes se montrent comme un épiphénomène de plusieurs maladies; ils ne constituent pas une maladie véritable.

La présence des végétaux est à peu près constante dans les productions membraniformes du muguet, au milieu d'un épithélium abondant et desquamé. Le végétal qu'on y trouve est YOidium albicans (Ch. Robin). Cet Oidium est tellement multiplié qu'on a pu facilement croire qu^àlui seul il constituait les productions du muguet, mais cette opinion exclusive n'est pas exacte. La desquamation épithéliale ou la production blanchâtre du muguet préexiste; elle peut ne renfermer que peu de végétaux et même n'en offtir aucune trace.

V Oidium albicans peut apparatbre dans d'autres fausses membranes buccales que celles du muguet ; dans les

aphthes vésiculo-ulcéreux, peut-être dans la diphthérie, ete.

Les productions membraniformes du muguet peuvent renfermer en même temps que YOidiim albicans, le Leptothrix buccalis (Gh. Robin).

Le Leptothrix a été observé dans presque toutes les fausses membranes bucco-pharyngiennes (muguet, stomatite ulcéro-membraneuse^ aphthes, scarlatine angineuse).

Des végétaux tout autres que les précédents et appartenant à la famille des Cryptococcées, ont été rencontrés dans quelques fausses membranes buccales soit seuls (06s, XVI) ou en même temps que YOidium du muguet.

Page 1