HISTORIQUE
Pendant mon année d'internat chez mon excellent maître le D"" Tillaux, je pus observer un cas de fracture de côtes, qui s'accompagna d'un phénomène d'auscultation, sinon insolite, du moins peu connu. Ce phénomène consistait, ainsi qu'on le verra plus loin, dans un bruit anormal rappelant le clapotement de la palette d'une roue de moulin battant l'eau.
C'était là, en efFet, le bruit, qu'à deux reprises différentes Morel-Lavallée (1) avait signalé : une première fois, à la Société de chirurgie, dans une observation de fracture de côtes que nous reproduisons plus loin : une seconde fois à l'Académie de médecine dans un mé-
(l) More-lLavallée, Bulletins et mémoires de la Société de chirurgie, 1860. Gaz, médicale, 1863.
moire fait à propos de deux malades, qui avaient présenté ce symptôme. 11 donna à ce bruit le nom de hruit de moulin ou brait de roue hydraulique, expression heureuse qui en indiquait parfaitement la nature et les caractères.
Si Morel-Lavallée fut le premier à insister sur ce signe sthétoscopique, il ne fut pas le premier à en parler. En 1844, Bricheteau avait entendu dans la région cardiaque un clapotement,, qu'il compara à celui que produirait une roue de moulin, frappant successivement l'eau. Il regarda ce phénomène comme un signe d 'hydro-aéropéricarde. L'observation détaillée parut dans les Archives de Médecine, 1844. D'après Bricheteau, Laënnec aurait peut-être également perçu ce symptôme ; car Laënnec prétendait diagnostiquer les épanchements d'air et de liquide dans l'intérieur du péricarde, grâce au bruit de fluctuation produit par les mouvements du cœur. Nous pouvons nous demander si ce bruit de fluctuation est bien le bruit de clapotement qui a frappé Bricheteau, Morel-Lavallé, et qui fait le sujet de notre mémoire? Dans le cas de Laënnec l'autopsie manqua pour donner de la valeur à son observation.
Depuis Tûtel (1), Graves (2), Dowel (3), Stôkes (4), Sorauer (5) avaient publié des cas d'hydro-aéro-péricarde, dans lesquels ils avaient été frappés d'un bruit hydro-aérique particulier.
Les observations de ces auteurs, ainsi que celles de
(1) Tùtel. Fall von pneumopericardium (Deutsche Klinik, 1860).
(2) Graves. Leçons de clinique médicale, t. [I, p. 33, trad. de Jaccoud.
(3) Dowel in W. Stokes. Diseases of the heart andthe aorta, Dublin, 1864.
(4) Stokes. Loc. cit.
(5) Sorauer. De hydropneumo-pericardio. Berolini, 1858.
Brieheteau, se rapportaient à des cas médicaux, dus soit à la formation de pus et d'air dans des péricardites suppurées, soit à la mise en communication pathologique d'organes aérifères avec le péricarde. A Morel-Lavallée revient le mérite d'avoir le premier attiré l'attention sur ce phénomène dans les cas de traumatisme de la poitrine, et de s'être occupé de la question à un point de vue, qui intéresse tout particulièrement les chirurgiens. Néanmoins le mémoire de cet auteur eut peu de retentissement ; dans nos traités classiques de pathologie externe, nous ne trouvons aucun renseignement sur le bruit de moulin; dans les nouveaux dictionnaires de médecine, aux articles fractures de côtes, ce n'est qu'à l'index bibliographique, qu'on fait mention du travail de Morel-Lavallée.
Les médecins lui firent meilleur accueil. Barth et Roger, dans leur traité d'auscultation en parlent ; ils donnent même l'observation d'un bruit anormcil entendu à la région péricardique, qui peut-être d'après eux serait le bruit de moulin. On peut se demander si véritablement ils ont entendu le bruit de Brieheteau et de Morel-Lavallée, les auteurs eux-mêmes semblant très hésitants à ce sujet.
En Allemagne Friedreich, dans son traité des maladies du cœur, fait un chapitre spécial sur le pneumopéricarde ; il cite les observations françaises et en ajoute d'autres, dont une personnelle. Cette année en France, M. M. Raynaud suivit l'exemple de Friedreich, et dans le dictionnaire de médecine et de chirurgie de Jaccoud, il traite assez longuement du pneumo-péricarde (tome XXVI), mais sans ajouter de faits nouveaux à ceux qu'avait donnés l'auteur allemand.
D'un autre côté, dans les journaux de médecine on ne
trouve que fort peu d'observations, dans lesquelles ce symptôme ait été noté. Ce n'est que dans ces derniers temps, qu'à peu d'intervalles parurent deux faits publiés par deux de nos excellents collègues, le D"" Schwartz et M. Ghevallereau.Le premier parut dans la Revue de médecine et de chirurgie pratiques en août 1878 ; il s'agissait d'un malade du service de M. Gosselin, que j'avais pu moi-même observer en même temps que M. Schwartz, étant alors comme lui l'interne de M. Gosselin; le second fait fut publié par M. Ghevallereau dans la France Médicale (le 28 août 1878) ; cette observation était tirée du service de M. Polaillon.
On voit que la rareté des observations m'engageait déjà à publier la mienne, lorsqu'à cette considération s'ajouta la suivante : M. Tillaux avait, en présence de ce malade, donné du phénomène une explication différente de celle de Morel-Lavallée et de Bricheteau. J'allais me contenter de publier simplement cette observation, lorque ayant changé de service, chez mon excellent maître le D'" Duplay, j'eus l'occasion d'étudier coup sur coup deux nouveaux blessés, chez lesquels j'avais entendu le bruit de moulin. En présence de tous ces faits, je ne crus pas devoir les laisser passer sans en profiter.
Après de nouvelles recherches je pus recueillir d'autres observations publiées, soit dans lesjournaux allemands, soit dans des thèses de médecine, où on les avait mises, sans tenir compte du symptôme curieux, qui y était noté.
J'ai pu réunir ainsi vingt-deux cas, dans lesquels ce bruit avait été signalé, ajoutant à la statistique de Friedreich, qui étaitde quatorze cas, huit nouveaux faits et sur ces huit faits (en comptant celui de Schwartz) cinq vus, recueillis etétudiés par moi-même. Enfin presqu'au moment de mettre sous presse, ce symptôme fut perçu
une fois encore par moi; et cette fois l'autopsie confirma le diagnostic porté pendant la vie ; on retrouvera l'observation à la fin de ce travail.
Ces vingt-trois observations^ je les ai comparées entre elles, et de ce travail, j'ai pu tirer une étude clinique du symptôme, qui y avait été noté, qui est encore si mal connu, et surlequelMorel-Lavallée avec trois observations n'avait pu qu'attirer l'attention.
En étudiant les causes anatomiques de ce bruit, et les conditions qui modifient plus ou moins sa manière d'être, j'ai constaté que contrairement à l'idée de Morel Lavallée, admise par tous, tantôt le bruit de moulin est le signe d'une lésion très grave, tantôt au contraire d'une lésion relativement bénigne.
Dans le premier ordre de faits la mort arrive le plus souvent ; et les autopsies confirment et indiquent le siège de la lésion.
Dans le second ordre de faits, la guérison est la règle. Alors je n'avais plus ce puissant moyen de contrôle, sans lequel, tout fait nouveau avancé en médecine est indiscutable.
Pour remplir cette lacune, avec mon ami le D"" Schwartz, j'ai eu recours à des expériences, qui ont confirmé, de tout point, les résultats que m'avait donnés la clinique.
Ce sont ces expériences, ce sont ces observations, que je réunis, pour présenter une étude clinique et expérimentale du bruit du moulin, comme sujet de ma thèse.
J'ai étudié ce symptôme, surtout danslestraumatismes de la poitrine, et dans ces cas, j'ai essayé d'en établir la valeur séméiologique et pronostique. Des faits produits par la chirurgie, j'ai cru devoir rapprocher ceux qui ontétéétudiés principalement en médecine, telsquepneumo-
péricardes, suite de péricarditc ou de perforation, dans lesquels on avait noté le même phénomène sthétoscopique. Grâce à ce rapprochement, j'ai essayé de faire ressortir les quelques particularités intéressantes, que ce symptôme présente, suivant que son origine est spontanée ou traumatique
Gela explique la division de mon travail en deux parties.
Dans la première, j'ai rapporté succinctement, mais fidèlement les faits qu'il m'a été donné d'observer, et je montre comment j'ai été amené par la clinique à ne pas admettre les idées de Morel-Lavallée.
Dans la seconde, je fais une étude didactique du bruit de moulin, tel, qu'il est possible de le décrire aujourd'hui, étant donné le nombre d'observations, que j'ai pu recueillir.