PATHOGÉNIE DES MALADIES INFECTIEUSES
glycose; la fièvre est due, dans ce cas, aux deux causes réunies, combustion intra-organique et fermentation.
Nous venons d'exposer succinctement notre opinion relative à la pathogénie des maladies infectieuses.
Bien des faits encore, se rapportant à cette question sont à élucider; mais l'hypothèse fondamentale émise par nous, et fécondée heureusement par la méthode expérimentale, est une idée neuve dont la clinique, nous l'espérons, pourra tirer parti.
PRÉPAKATIONS AUX EXPÉRIENCES.
Les procédés opératoires, les moyens d'exploration physique, les liquides destinés aux expériences doivent être l'objet d'un examen d'autant plus approfondi que, ayant porté notre principale attention sur la présence ou l'absence dans l'organisme d'êtres infiniment petits, nous avons pu nous convaincre de leur grande difîusibilité et des précautions à prendre pour éviter leur présence fortuite. Nous consacrerons aussi un chapitre spécial aux conditions pratiques de l'expérimentation.
Nous dirons d'abord tout ce qui se rattache aux instruments et aux opérations, puis nous exposerons les procédés d'investigation microscopique , nous étudierons ensuite les liquides d'expériences et nous
ferons connaître enfin nos prenaières recherches avec des liquides variés. Ces recherches avaient pour objet de donner une idée de la puissance des infections.
Des instruments.
Les diverses injections ont été faites avec des seringues d'Anel contenant 6 centimètres cubes d'eau distillée ; on y adaptait une mince canule trocart longue de 4 centimètres, qu'il était possible à l'occasion d'introduire et de fixer dans une veine de lapin.
Lorsqu'il s'agissait de compter et de graduer le nombre de gouttes, nous avons employé la seringue Pravaz, dernier modèle. Enfin nous avons aussi pratiqué des inoculations à la lancette.
Nous avons fait les injections de liquides dans la trachée, soit en introduisant une sonde ordinaire dans le larynx, soit en mettant la trachée à nu par une petite incision, et en y pénétrant avec un petit trocart recourbé.
A cette canule on pouvait adapter un tube en caoutchouc renflé vers la partie tixée à l'instrument, et muni en cet endroit d'un œil destiné à introduire dans le tube une certaine quantité de matière pulvérulente. L'opérateur, obturant cet œil à l'aide d'un doigt, pouvait, en soufflant, projeter assez loin cette poudre à travers la canule et faire arriver dans
la trachée et les bronches les poussières de sang desséché.
Les injections dans Testomac et le rectum ont été faites à l'aide de sondes élastiques et de la seringue ordinaire.
Nous ne saurions trop insister sur Tentretien et la propreté de ces instruments. Il faut éviter avec le plus grand soin de se servir, pour des expériences comparatives des mêmes appareils.
Pour les diverses espèces de sang malade, il importe d'avoir des instruments spéciaux; ajoutons à ces précautions le nettoyage des canules à la benzine, à l'alcool et à l'eau distillée pure.
Les procédés opératoires doivent être rapides, les plaies aussi restreintes que possible. Par-dessus tout il faut éviter la continuation de ces dernières par les liquides infectieux.
Recherciies microscopiques.
Nous avons employé différents modèles des instruments de Nachet. Nous nous sommes arrêtés , pour le plus fort grossissement, à celui de 950 diamètres , pouvant dépasser 1000 diamètres quand on tire l'oculaire.
A 950 diamètres, une division du micromètre indiquait d/600 de millimètre, soit en décimales 0°^°^,0016.
Une lampe à pétrole nous donnait une lumière
toujours égale et assez vive pour qu'il nous fût possible de saisir de très-menus détails. Nous observerons que ces forts grossissements et cette lumière vive sont très-fatigants pour la vue.
Nous avons augmenté la netteté de nos instruments par l'emploi de la lentille à immersion, bien connuG aujourd'hui des micrographes, et par celui de réclair,^ge Dujardin, qui donnait à nos préparations une clarté et une limpidité sans lesquelles il nous eût été difficile de reconnaître entre les vibrioniens observés des différences d'aspect et de forme.
Dans les premiers temps, nous nous servions d'eau distillée pour dégager les infusoires des masses corpusculaires du sang. Ce moyen est excellent lorsqu'on est sûr de l'eau distillée que l'on emploie. Par l'habitude de vite voir, nous sommes arrivés à étudier le liquide sanguin sans addition d'aucun autre liquide; pour cela il faut laisser le sang déposer et prendre autant que possible le sérum, dans lequel s'observent alors facilement les infusoires.
L'eau distillée essayée à nos débuts contenait des germes et des infusoires ; chauffée à l'ébullilion pendant un quart d'heure, nous retrouvions toujours les mêmes éléments. Dès lors, afin d'éviter celte cause d'erreur, nous avons fait préparer une eau distillée surchauffée, c'est-à dire dont la vapeur avait passé dans un tube de porcelaine chauffé au rouge,
Nous avons fait introduire cette eau, au fur et à mesure de la distillation, dans de petits flacons à l'éméri, lavés à la potasse et à l'acide sulfurique. Quand un flacon, par l'usage, avait été trop souvent au contact de l'air, nous le remplacions par un autre.
Cette eau nous a paru extrêmement pure, et nonseulement depuis plus d'une année elle n'a présenté aucune altération, mais sucrée, elle a conservé depuis des mois, sans putréfaction, des pièces d'analomie fine.
C'est avec cette eau qu'ont été faites nos observations microscopiques, et qu'ont été nettoyées nos plaques, après que nous les eûmes passées toutefois à l'acide sulfurique et à la potasse.
Nous recommandons aussi pour le nettoyage des plaques, après l'usage de linge fin, une peau de chamois très-souple.
On arrive par tous ces moyens à éviter la présence de germes et d'infusoires étrangers aux recherches.
Dans ces derniers temps, nous avons continué nos investigations et fait en partie l'examen du sang pris sur les malades avec un microscope nouveau de Yerick très-clair, bien établi et donnant avec la lentille à immersion 12 et l'oculaire 4, un grossissement, vérifié par nous, de 1600 diamètres.
Des matières injectées ou inoculées.
Elles sont de différentes espèces :
1^ Liquides de putréfaction; 2^ sang normal; 3" sangs malades; 4' sang desséché et pulvérulent; 5^ eau distillée mise en contact avec du sang desséché.
Différentes parties de cadavres humains, d'individus n'ayant point succombé à des maladies infectieuses, sont mises dans des flacons bouchés à l'éméri et remplis d'eau distillée. Au bout de quelques jours, la fermentation putride est établie.
Les liquides examinés au microscope nous montrent des myriades d'infusoires. Les uns , par leur peu d'activité et leur aspect, rappellent le Bacterkm termo de Mûller; d'autres, très-agiles, sont des vibrions proprement dits, plus ou moins longs ; on aperçoit aussi une infinité de très-petits bâtonnets ressemblant à des points : c'est le Bacterium punctum de Dujardin. Nous distinguons aussi des vibrioniens à articles [fermentum butyricum de Pasteur, Bacterium catemla de Dujardin , vibrion granifère de Pouchet).
Dans cet examen microscopique, une circonstance nous a frappés, et nous n'avons trouvé le fait consigné nulle part. En tournant la vis du microscope pour mettre l'instrument au point, on aperçoit comme un semis de corpuscules tout à fait immo-
biles et assez rapprochés les uns des autres. Ce semis paraît tantôt, et le plus souvent, fixé à la parlie interne de la plaque recouvrante, tantôt, plus rarement, à la plaque inférieure.
Nous avons donné à ce semis le nom de zone immobile; elle est composée de bâtonnets et de points parfaitement situés sur un même plan, et apparaissant d'un coup à l'œil de l'observateur. Une forte proportion d'eau les détache et les fait marcher avec le liquide.
Nous avons été longtemps à nous rendre compte de la nature de cette zone. Nous sommes à peu près convaincus aujourd'hui que nous avons affaire à des vibrioniens devenus inactifs; ces infiniment petits, ayant perdu leur activité propre, se fixeraient, par agglutination, à la surface du verre.
Nous avons reproduit cette zone à l'aide d'infusoires actifs abandonnés sous une plaque pendant vingt-quatre ou trente-six heures. Nous ajouterons à ces faits une observation intéressante: la lumière artificielle ne paraît pas traverser de la même façon les infusoires actifs et ceux qui ne le sont plus ; dans le premier cas l'animalcule présente une teinte d'un gris brillant, qui tranche avec la lumière jaune de la lampe, tandis que les éléments immobiles semblent renfermer la couleur jaune de l'éclairage, ce qui donne à cette zone un aspect particulier trèsfacile à reconnaître.
Cette zone a été également signalée tout récemment par Davaine (^).
(*)Davaine, Dictionnaire Dechamhre ^ art, «Bactérie.»
Avant de commencer nos éludes sur l'inoculation de liquides divers, il était important de reconnaître l'inocuité du sang d'homme ou d'animaux sains. L'un de nous déjà, il y a quelques années, avait constaté que ces sortes d'injections ne sont pas nuisibles , et récemment nous avons de nouveau établi expérimentalement que l'on peut introduire sous la peau des lapins une assez grande quantité de sang pris sur l'homme sain, sans déterminer ni augmentation de température ni autres désordres.
Expériences d'essai.
Cela fait, nous avons essayé des injections de sang d'individus malades, afin de rechercher à peu près dans quelle voie nous pourrions marcher et quels effets nous verrions se produire.
1° Le sang d'un individu ayant succombé à une infection putride dans une des cliniques de la Faculté a été mêlé à son volume d'eau distillée et filtré; ce liquide, sans odeur, et contenant de petits bâtonnets en proportion restreinte, servit à faire six expériences d'injection dans la jugulaire de lapins.
La mort chez cinq de ces animaux arriva en moyenne en cinquante-six heures.
Le sang artériel d'un de ces lapins a été injecté sans eau et avec précaution dans la jugulaire de trois nouveaux lapins qui succombèrent en cinq à six jours.
Le liquide, extrait du foie des animaux de cette seconde série, mêlé à Teau et filtré, a été introduit à son tour sous la peau de six nouveaux lapins, dont la mort est arrivée très-rapidement.
Le même liquide du foie a été porté dans la trachée de trois animaux, et n'a produit qu'une légère augmentation de température sans entraîner la mort.
2° Le sang non putride de lochies, traité par l'eau distillée et filtré, a donné un liquide auquel ont résisté trois animaux (injection dans la jugulaire).
3® Le sang d'un individu mort très-rapidement d'un pneumo-thorax, et préparé de même, a servi à quatre expériences semblables; la mort est arrivée rapidement.
4° Dix autres expériences ont été faites avec le sang pris sur un enfant ayant succombé à une variole confïuente et hémorrhagique ; ce sang préparé a été injecté cinq fois dans la jugulaire et cinq fois sous la peau. Le sang des animaux qui avaient succombé en trois à quatre jours, contenait des Bactéries en grand nombre [Bacterium termo de Mûller).
5° Nous fîmes aussi deux expériences d'injection dans la jugulaire avec du sang pris chez un homme atteint de brûlure grave (clinique chirurgicale), et
qui succomba plus tard; les animaux résistèrent à celle injection.
6' Nous pratiquâmes aussi sans succès l'injection de sang pris sur un homme qui venait de succomber à des accidents de phlébite à la suite d'une fracture comminutive de la jambe.
Ces premiers faits qui nous prouvèrent Tinocuilé de certains liquides et le danger des autres, nous conduisirent à étudier plus méthodiquement cette grande question , en apportant, bien entendu, la plus prudente réserve dans l'appréciation des faits très-nombreux qui nous ont passé sous les yeux.
Insalubrité des locanx où sont renfermés les lapins en expérience.
Au mois de novembre 1866, nous avons introduit dans une écurie qui avait servi aux animaux de l'été passé, une douzaine de lapins destinés à des recherches sur le sang de maladies diverses. Cinq de ces lapins sont morts sans que nous sachions pourquoi. La mort était arrivée assez rapidement. L'autopsie de l'un d'eux, faite par hasard, nous révéla des altérations parfaitement semblables à celles observées sur nos lapins variolisés précédemment.
Dans les mois de septembre et octobre 1866, des lapins destinés à d'autres recherches avaient déjà succombé de la même manière, au dire du garçon de service.
Les sept animaux survivants se remirent peu à peu quand on les eut mis dans une autre écurie, et servirent plus tard à des expériences qui ne leur firent aucun mal; ils vivent très-bien.
Vers la fin de janvier 1867, douze nouveaux lapins furent replacés dans l'écurie qui avait dû être, sur notre ordre, nettoyée et désinfectée à fond. Sur douze, sept étaient morts en huit jours. Le garçon de service n'avait fait subir aucun changement au local. Les cinq qui n'étaient pas morts furent portés ailleurs et se remirent. Les autopsies des lapins morts furent en tout conformes à ce que nous avions observé sur les lapins variolisés et sur le lapin mort en novembre.
Ainsi, sur quatre-vingts animaux bien portants, douze succombent sans inoculations et par le fait seul de leur séjour dans un local évidemment insalubre par infection, ainsi que l'ont prouvé les autopsies.
D'autres faits, provenant de l'absence de propreté des écuries, devaient se joindre encore à ceux déjà observés.
Obs. I. Lapin bien portant. Injection sous-cutanée de sang humain provenant d'une femme atteinte d'érysipèle simple. Quinze divisions de la seringue de Pravaz.
Le sixième jour, la température atteint 40**,5. L'animal meurt le neuvième jour.
Autopsie. Pneumonie à gauche. Le foie, la rate, les reins ne présentent rien de particulier. Dans le
liquide d'infiltration de Toreille, prés de la plaie, nous rencontrons des Bactéries; on en trouve aussi dans le sang , dont les globules sont en partie altérés.
Obs. II. Injection sous-cutanée de sang provenant d'un individu atteint de pneumonie. Mort au douzième jour, avec une température de 40°,3.
Autopsie semblable à la précédente.
Obs. III. Injection de sang provenant d'un individu atteint de rhumatisme articulaire. Mort au dixhuitième jour, après avoir donné une température de 42^3 au maximum. Collection purulente au point d'injection. Pneumonie à gauche. Foie malade (dégénérescence graisseuse des cellules). Globules blancs du sang augmentés en nombre. Quelques Bactéries dans le sang. Globules rouges, altérés , déchiquetés.
Obs. V. Injection du même sang sur un autre animal. Mort le sixième jour, avec une température de 40",8. Bactéries dans le sang. Pneumonie. Rate, foie et reins, rien de particulier.
Ces résultais, semblables au point de vue des symptômes de l'infection, nous font soupçonner que ces animaux ont séjourné dans des locaux infectés, ce qui était vrai, de l'aveu du garçon de service.
Il est donc bien prouvé pour nous que l'infection a été contractée dans des écuries infectées et que l'inoculation des diverses espèces de sang n'entrait
pour rien, ou du moins pour peu de chose, dans la terminaison fatale. Nous disons peu de chose, car on peut admettre que des animaux , sous le coup d'une opération légère, peuvent subir une perturbation, un affaiblissement momentané qui les dispose à contracter l'infection.
Recherclies physiologiques avec diverses espèces de sang.
Nous avons déjà constaté, dans notre Mémoire de 1866, p. 15, l'innocuité des injections de sang humain sain et de sang provenant de diverses maladies. Il nous a paru utile de refaire, sur une plus grande échelle, ces recherches avec le sang d'individus atteints d'affections différentes.
Les animaux en expérience furent mis dans des locaux à l'abri de toute infection. (Grandes cages, pouvant être mises en plein air.)
Obs. I. Injection sous-cutanée de 15 divisions de la seringue Pravaz de sang d'une femme atteinte d'érysipèle simple (salle 48, 17).
L'animal n'a été aucunement influencé par cette opération. Observé pendant longtemps , il se remit sans augmentation sensible de température.
Obs. II. Injection faite dans les mêmes conditions avec le même sang.
Ce lapin a parfaitement résisté. Observé pendant vingt-deux jours, il a présenté quatre fois une augmentation de température, qui de 38^,5 atteignit 40°.
Obs. III. Injection sous-cutanée de 15 divisions de la seringue Pravaz avec du sang provenant d'un homme atteint de pneumonie aiguë (clinique, salle 19,11° 7).
Le sixième jour, la température de 38%5 arrive à iO^. Observation pendant vingt-deux jours. Animal parfaitement remis.
Obs. IV. Injection sous- cutanée de sang provenant d'un homme atteint de pleurésie aiguë très-intense, avec forte fièvre.
Le troisième jour, température de 39^ à 40^. L'animal se remet complètement.
Obs. V. Injection sous-cutanée de 15 divisions de la seringue Pravaz d'un sang pris sur un individu atteint de phthisie galopante.
L'animal n'a présenté aucun changement de température et se remet très-bien de l'opération.
Obs. YI. Injection de sang d'un individu atteint de rhumatisme articulaire aigu généralisé.
Le quatrième jour, la température passe de 39^ à 40". L'animal se rétablit.
Obs. VIL Injection de sang d'un individu atteint d'arthrite aiguë du genou , avec fièvre.
On remarque à peine une légère augmentation de température.
Obs. VIII. Injection faite avec le même sang. Le résultat est le même.
Obs. IX. Injection faite avec le sang d'un individu atteint de méningite aiguë.
L'animal ne subit aucune influence.
Obs. X. Injection faite avec le même sang. Résultat identique.
Cette série d'observations nous a prouvé que le sang d'individus atteints de maladies fébriles, que Ton ne regarde pas comme infectieuses, peut être inoculé sans produire sur l'organisme du lapin un effet pathologique sérieux.
Ces faits confirment notre interprétation relative aux effets toxiques produits à la suite d'inoculations semblables, et que nous avons rapportés à l'infection des écuries.
Nous ne voulons pas dire qu'il suffit qu'un sang soit infectieux pour produire des désordres. Car le paragraphe suivant va nous prouver qu'un sang infectieux peut très-bien ne pas reproduire d'infection dans l'organisme du lapin.
Le lapin , cet animal si apte à reproduire les Bactéries en général, ne peut reproduire les Bactéries de toute espèce, ainsi que nous allons le voir.
Injections faites snr des lapins avec du sang infectieux provenant de la maladie des jeunes chevaux.
Nous avons vu, en avril et en mai 1867, avec M. Caillé, vétérinaire de l'armée, et à qui nous de-
VOUS les détails intéressants que l'on va lire, la maladie typhoïde des jeunes chevaux à l'époque des achats forcés qui ont été faits sur la place de Strasbourg.
Cette maladie, épizootique en quelque sorte, atteint les chevaux de remonte de l'armée dans des conditions particuHères; variable dans son intensité et ses symptômes, toujours grave, elle s'attaque aux sources vives de l'organisme, qu'elle altère profondément.
Les dénominations variées par lesquelles on la désigne montrent l'incertitude qui règne sur sa nature : gastro-entérite, pneumonie typhoïde, fièvre typhoïde, typhus, influenza, maladie d'acclimatement, maladie des jeunes chevaux; elle peut être une affection générale avec localisations, revêtir les formes d'une maladie infectieuse et développer la septicohémie.
La maladie est plus tardive à apparaître dans les temps de remonte ordinaire, en été et en automne.
C'est dans les moments de presse, sur les chevaux jeunes, achetés à la hâte, entassés dans des écuries trop étroites, mal soignés, expédiés par les voies rapides, que la maladie se développe sous sa forme la plus grave.
L'usure du sang, la fatigue excessive, paraissent déterminer chez les vieux chevaux les zoonoses, morvettes farcineuses et quelquefois le charbon.
Ces causes, chez les jeunes chevaux , semblent au contraire produire l'infection qui nous occupe. On la
rencontra à Lunéville et à Niort, en 1861 , sur les chevaux du 12® dragons, alors que le dressage était achevé. A Milan, après la campagne d'Italie, dans l'automne de 1859-1860j sur les chevaux des 13® batteries du 7® et du 8® régiment d'artillerie, tandis que les chevaux de 8 ans et au-dessus sont restés indemnes, ou si quelques-uns ont été frappés, cela ne s'est fait que par infection contagieuse.
Les marchands de chevaux voient aussi cette affection se développer dans leurs convois lorsqu'ils sont en station.
A Strasbourg, pendant les mois de mai, juin et juillet, les vétérinaires de la ville ont eu à soigner, dans les différents quartiers, un grand nombre de chevaux atteints probablement de la même maladie par contagion.
Symptômes. Dans la forme bénigne, les premiers indices qui révèlent le mal sont le manque d'énergie, la lassitude, les sueurs faciles, de l'essoufflement après des exercices modérés; déjà l'appétit est diminué; les aliments les plus recherchés, tels que l'avoine et l'orge, sont délaissés pour le foin. L'appétit devient capricieux, l'animal mange plus volontiers la paille imprégnée de matières excrémentitielles, et lèche les murssalpétrésde son écurie. La bouche est chaude et la langue légèrement saburrale; la conjonctive présente une teinte ictérique prononcée, sur laquelle on voit des vésicules bleuâtres ou noirâtres, et quelquefois le long de leur trajet des pétéchies petites ou étalées en plaques.
Le lissu cellulaire soiis-muqueux est infiltré, et la muqueiKse forme, comme dans les cachexies séreuses, un bourrelet saillant qui soulève la paupière inférieure. Le pouls est alors petit, irrégulier, inégal, fréquent, sans dureté; il présente presque toujours des intermittences variables après un faible nombre de pulsations; quelquefois il est dicrote. La petitesse et la mollesse de l'artère maxillaire externe, que l'on consulte, ne coïncident pas avec les battements du cœur, qui sont forts et tumultueux.
L'auscultation donne au premier temps un bruit sourd et intense, quelquefois un tintement métallique ou les bruits propres aux altérations de l'organe.
Dans le même temps, la respiration est anxieuse, accélérée, irrégulière. L'auscultation donne la notion de bronchite avec les souffles tubaircs diminués, ou seulement une respiration rude; quelques jours après, le lendemain quelquefois ou dans la même journée, le poumon s'engoue et l'oreille perçoit un râle crépitant humide localisé dans les parties déclives, le plus souvent des deux côtés de la poitrine. Ces râles font quelquefois défaut, tant l'engouement est rapide et l'absence des bruits respiratoires est seulement noté. c
La délimitation des parties engouées et des parties restées saines est difficile à établir, et le souffle tubaire n'en marque pas également la trace comme dans les pneumonies franches. Il y a des gradations entre les parties franchement mates et celles
qui donnent à l'oreille la sensation de respiration exagérée. C'est dans ces points intermédiaires un mélange de râles crépitants fins, de râles à moyennes bulles et de souffle. Les bords inférieurs des lobes pulmonaires sont le plus souvent envahis ensemble ou isolément; quelquefois c'est la base des poumons et le plus souvent le lobe droit qui est en rapport médiat avec la plus grande masse du foie.
Le rhythme des battements du cœur et celui de la respiration ne sont pas conservés;, ce n'est plus le rapport de 38 à 1^ environ (chez le jeune cheval), mais un rapport tout différent, variant dans un sens ou dans l'autre.
Le pouls atteint la fréquence de 95 environ , et les mouvements du flanc, celle de 30 et plus.
La plèvre est le plus souvent enflammée, et il nous a été donné maintes fois de constater le frottement pleural au début.
L'épanchement n'est pas fatalement considérable; la pleurite peut être sèche et marcher à guérison sans fausses membranes abondantes, ainsi que nous l'avons souvent constaté dans nos autopsies.
Dans ce même temps, les phénomènes de prostration musculaire se montrent; l'urine est rare, épaisse et filante; les extrémités: nez, oreilles, membres, sont froides et glacées; la stupeur existe ou des phénomènes nerveux d'excitation passagère : hennissements, mouvements variés comme à l'époque de l'invasion de la fièvre charbonneuse.
Puis, dans les cas favorables, le pouls redevient
40 CHAPITRE m.
plein et fréquent, l'artère tendue; la chaleur et la turgescence se montrent à la peau; le faciès ridé change, l'anxiété diminue, et il ne reste plus que les symptômes propres à la fonction que la maladie paraît avoir frappée de préférence. Symptômes pectoraux; le plus souvent affection du foie, du cœur, des reins, infiltration chaude des extrémités ou tumeurs sanguines à la peau.
La médecine devient alors celle des symptômes; cette forme de l'affection est la plus bénigne: elle est souvent curable. Les sels de Glauber, de nitre, les révulsifs à la peau, sinapismes, sétons animés avec l'essence de térébenthine, les vésicatoires et les toniques, quinquina , gentiane, constituent la base du traitement. En même temps on recommande l'aération des écuries, les fumigations aromatiques et excitantes, la mise en plein air des animaux et une nourriture parcimonieuse , mais choisie. La saignée est contre-indiquée d'une manière générale.
En quinze jours, trois semaines, un mois, la maladie se juge, et la convalescence est facile ou de longue durée , suivant la gravité des symptômes ou l'importance des organes particulièrement atteints.
Forme grave. Ce sont les mêmes symptômes, mais avec des phénomènesalarmants. Période algide grave, anxiété extrême, extrémités glacées. Coma profond ou excitation passagère, puis prostration extrême.
Bruits du cœur tumultueux, choc précordial soulevant la paroi pectorale, lèvres pendantes, infiltration énorme des membres et du fourreau , pénis pendant,
érections fréquentes , aniirie, paupières tuméfiées, yeux larmoyants, pétéchies sur la muqueuse nasale et sur la conjonctive, respiration difficile, insensibilité presque absolue, soubresauts musculaires etc., tous les symptômes, en un mot, des fièvres pernicieuses ou des septicohémies.
Les moyens utilement employés dans la forme bénigne restent cette fois impuissants, et l'animal succombe presque debout, c'est-à-dire qu'il tombe pour expirer aussitôt.
Autopsies. Les lésions trouvées immédiatement après la mort sont constamment: foie énorme, décoloré et friable, devenu graisseux dans quelques jours, comme dans l'ictère grave.
Cœur volumineux, pâle, ayant subi, dans ses fibres, la dégénérescence graisseuse et présentant, dans ses cavités gauches et droites, des caillots diffluents noirâtres. Taches pétéchiales noires sur la face externe du cœur et dans les cavités gauches, près des muscles papillaires.
Poumon gorgé de sang noir et spumeux par des gaz de décomposition ante mortem, engoué plutôt qu'hépatisé ou splénisé. Pleurésie fréquente avec sérosité roussâtre et fausses membranes épaisses ne remontant pas à vingt-quatre heures. Péricardite fréquente et toujours sérosité jaunâtre dans cette séreuse. Tumeurs sanguines noirâtres entourées d'une infiltration gélatineuse jaunâtre.
Reins souvent augmentés de volume, friables et quelquefois réduits en déliquium ; la couche tubu-
leuse seule, c'est-à-dire la moins vasculaire, présente encore des linéaments d'organisation. Ganglions lymphatiques quelquefois noirâtres et ramollis; cette lésion n'est pas constante- Rate grossie et remplie d'un sang noir, diffluent, rarement fleurie à sa surface par des pétéchies. Sang épais, visqueux, gorgeant les veines et se retrouvant aussi dans les grosses artères. Ce sang présente des globules déchiquetés, étoilés, ayant mis à nu la matière noire pigmentée, qui apparaît sous la forme d'un fin sablé. Innombrables bactéridies dans la masse sanguine et dans tous les points de l'organisme.
Sinus cérébraux gorgés de sang noir et taches noirâtres dans la substance cérébrale. Épanchement séreux notable dans les cavités ventriculaires.
Lorsque la gourme complique cette affection, indépendamment de ces lésions générales qui peuvent toutes coexister au plus haut degré ou se rencontrer isolées, le poumon est réduit en putrilage gangréneux, et alors le sang présente, outre des bactéridies, des tablettes de cholestérine et des cristaux d'hématine.
Toutes ces lésions prouvent évidemment la nature infectieuse, septicohémique de l'affection. La contagion ressort d'observations propres : jamais cette maladie n'ayant débuté spontanément avec ces caractères chez les chevaux de huit ans et audessus.
Le sang des chevaux malades a été inoculé par
nous à six lapins. Nous avons toujours suivi le même procédé opératoire. Deux lapins furent inoculés avec le sang d'un cheval au début de la maladie. Le cheval guérit et les lapins ne présentèrent aucun phénomène morbide, si ce n'est un peu de fièvre dans les trois premiers jours.
Les quatre autres lapins furent traités par le sang d'un cheval sur le point de succomber. Ces quatre animaux furent pris de fièvre quatorze heures après l'opération, de diarrhée excessive pendant trois jours, mais ils ne succombèrent pas. Huit jours après l'inoculation , l'état normal avait reparu. Pendant ces huit jours nous avons examiné journellement le sang extrait d'une piqûre à l'oreille, sans pouvoir constater une seule fois la reproduction de bactéries et bactéridies.
De ces expériences nous pouvons conclure que l'infection des chevaux (dite maladie des jeunes chevaux) ne détermine pas d'accidents graves chez les lapins; nous avions déjà soupçonné ce fait, parce que les animaux qui vivent généralement en contact avec les chevaux dans les écuries, tels que les lapins et les chiens, ne sont jamais atteints de la maladif.