OBSERVATION XLVI
Onze ans; valétudinaire; roideur convulsive generale; renversement de la tête en arrière; mouvemens convulsifs de la langue, des bras; gémissemens inarticulés; coma; mort le 3e jour. — j Perforation de V estomac ; épanchement de quatre à cinq onces de matière liquide , visqueuse et brune entre le foie , la rate , le diaphragme et V estomac ; rougeur dans la membrane folliculaire des intestins ; me'ningine crânienne et rachidienne phlcgose'e ; vaisseaux de la surface de V encéphale gorgés d’un sang demi-concret; caillot de sang autour du ine'socéphale.
(Observation recueillie par M. le professeur Chaussier (i). )
Au mois de septembre 1817, un enfant de 11 ans est admis a l'hôpital pour une chorée. On r en guérit ; mais il reste faible et mal portant. Au mois de janvier suivant, invasion subite d7une roideur convulsive générale ; renversement de la tête en arrière ; yeux immobiles ; iris contractile à la lumière ; mouvemens convulsifs de la langue , des bras ; gémissemens inarticulés : deux jours se passent dans des alternatives de convulsions et de coma. Le troisième, l'enfant meurt.
AUTOPSIE CADAVÉRIQUE
Télé. Les vaisseaux de la surface de l’en ce*?'
(1) Cette observation se trouve consigne'e dans les considération* médico-lcgales sur les érosions et perforations spontanées de l’estomac, p. 1C9 et 170; par le docteur Laisne'.
phale sont gorgés d’un sang demi-concret; la méningine crânienne et rachidienne est rouge; un gros caillot de sang existe autour du mésoecphale , et comprime les nerfs optiques et moteurs des yeux.
Poitrine . Etat normal.
Abdomen » Il existe , à la partie postérieure de l hypocondre gauche , un épanchement de quatre à cinq onces de matière liquide , visqueuse et brune entre le foie , la rate , le diaphragme et l’estomac. Le foie est sain ; mais la rate et le diaphragme , dans les portions qui correspondent à l’épanchement , sont dépouillés du péritoine; et, de ce côté, l’estomac offre une large perforation. Ce viscère est affaissé , aminci , mollasse vers l’ouverture. Celle-ci , située à la partie gauche de l’extréniité diaphragmatique , est ovalaire , et a trois pouces de diamètre ; les bords en sont minces , muqueux et mous ; dans quelques points, l’érosion de la muqueuse était plus prolongée ; en d’autres, c’était celle de la séreuse qui anticipait. Les intestins contractés , affaissés , offraient quelques légères rougeurs à leur membrane foL îiculaire.
Réflexions. L’influence de l’estomac sur le cerveau est ici tellement prononcée , que si on
s’en fût tenu à l’examen des symptômes , on
aurait considéré ce dernier organe comme
étant seul lésé ; mais l’ouverture du cadavre
vient encore , dans ce cas , déposer en faveur *
d’une opinion qui , comme on voit , a pour base l’observation la plus scrupuleuse des faits. La chorée qu’éprouva le malade quatre mois avant sa mort, n’était-elle pas due à un état phlegmasique des organes digestifs, lequel aurait préludé à la perforation de l’estomac que la nécropsie fit découvrir? Le laconisme qui existe dans cette observation commande impérieusement le doute ; mais si la prudence ne permet pas de faire une réponse affirmative sur ce point , il est, on peut le dire, très-probable que sj l’enfant est resté faible et jouissant d une mauvaise santé , c’est qu’il portait déjà le germe de cette maladie funeste et jusqu’ici peu observée. Mais on nous demandera peut-être: comment se fait-il qu’un délabrement aussi considérable n’ait cté indiqué par aucun de ces phénomènes que lui ont assignés les auteurs ? Je l’ignore ; et tout ce que je peux dire , c’est que cela arrive assez fréquemment. Gérard a consigné, dans son Mémoire, publié en i8o3, sur les perforations de l’estomac , une observation qui a la plus grande analogie avec celle-ci. L’enfant dont il y est question présenta tous les signes d’une fièvre
têrêbrale aigue ; il mourut le troisième jour. A l’ouverture du cadavre , on trouva dans le cerveau une rougeur des méninges , et , dans F estomac , une perforation ovalaire de trois pouces d’ctendue. Jaeger et plusieurs autres médecins , notamment M. Balme (i) , ont vu aussi des désordres encéphaliques très-intenses, sans avoir pu soupçonner une affection quelconque de l’estomac. La nécropsie leur montrait ensuite des perforations plus ou moins larges dans cet organe.
Si nous examinons maintenant la ressemblance qui existe entre ces cas et ceux où le ramollissement de l’estomac a été en rapport avec l’hydrocéphale aiguë, nous verrons que ces exemples doivent porter à restreindre l’assertion , que l’absence des symptômes qu’on regarde comme caractéristiques de cette altération de l’estomac, n’est pas suffisante pour en faire nier l’existence. U se peut, en effet, que les réactions ordinaires qui nous font reconnaître l’état maladif de ce viscère, ne puissent plus se distinguer, ou n’aient même pas lieu lorsque le cerveau, étant lésé profondément , a perdu sa sensibilité.
<0 "Voy. Joum. de Med., 1687, p. 24$.
OBSERVATION XLVH.
Quatre ans ; douleurs abdominales ; rougeole remplacée par une diarrhée accompagnée de fièvre; accidens cérébraux; rougeur de la face ; froid des extrémités inférieures; assoupissement profona; ventre météorisé; secrétions supprimées; mort le 12® jour. Plaques d un rouge vif sur la surface de la membrane muqueuse de l estomac y ramollissement gélatiniforme y perfora • lion de cet organe y plaques rouges et ulcérations vers la valvule ileo-cœcale ; ganglions mésentériques engorgés et rougeâtres y rougeur dans les bronches , les valvules sygmoides et les artères aorte et pulmonaire y arachnoïde rouge } granulée y sérosité dans le tissu cellulaire qui unit cette membrane à la pie-mère .
(Observation recueillie par M. Desruelles, Journal universel des Scienc. méd. , t. XIX. p. 2j\S.')
Le juillet 1818, je fus appelé pour donner ïrtes soins à une petite fille de quatre ans qui se plaignait, depuis dix jours, de douleurs au ventre. Cette enfant avait éprouvé les prodromes d une phlegmasie éruptive ; la rougeole avait paru quelques jours après ; mais une diarrhée , accompagnée de fièvre , l’avait remplacée sous l’influence d’un régime échauffant auquel sa mère l’avait soumise. J’ordonnai six sangsues sur l’épigastre ( on n’en mit que deux ) , des lavemens , des boissons pectorales , un bain tiède qui ne fut point donné.
Le lendemain , tous les accidens s’étaient exaspérés; le pouls avait augmenté de fréquence; le ventre était plus douloureux ; je prescrivis
de nouveau huit sangsues sur l’épîgaslre ( oit n’en mit que quatre) ; un bain qui fut donné soulagea beaucoup la malade.
Le soir , des accidens cérébraux s’étëpit développés avec rougeur à la face et froid des extrémités inférieures , je fis appliquer deux sangsues derrière chaque oreille. Ces accidens se dissipèrent ; mais , le jour suivant , la malade était plus mal. On appela en consultation le docteur Récamier ; le pouls était vif, fréquent ;; la langue rouge et sèche, la soif très-grande, l’assoupissement profond , la peau brûlante , le ventre météorisé ; on remarquait sur les joues et les lèvres quelques boutons semblables à ceux de la rougeole. Nous convînmes de mettre deux sangsues derrière les oreilles et deux à l’anus. Cette saignée locale amena du calme ; il y eut une selle copieuse ; la rougeole se manifesta sur la surface du corps , excepté aux extrémités inférieures.
y ers le soir , les boutons s’effacèrent ; l’assoupissement et la fréquence du pouls revinrent: la glace fut inutilement appliquée sur la tète. M. Récamier proposa les affusions d’eau froide de la tète aux pieds. A la seconde irrigation , le pouls diminua de fréquence , l’assoupissement céda, mais le ventre resta ballonné ; les affusions d’eau froide furent répétées toutes les
quatre heures. La rougeole se manifesta de nouveau , marcha avec régularité ; et la malade touchait au moment de la convalescence , quand, le 3o , le pouls redevint très-fréquent , îe ventre se météorisa , l’assoupissement fut très-prononcé , toutes les sécrétions se supprimèrent. Nous apprîmes bientôt que la mère , effrayée de la diète sévère à laquelle nous soumettions son enfant , lui avait fait prendre du bouillon et du vin.
Tous les moyens dont nous avions retiré tant d’avantage furent de nouveau employés ; un mieux sensible en fut le résultat ; mais un verre de bouillon donné à notre malade ramena tous les accidens : les sangsues , les affusions d’eau froide, les vésicatoires aux jambes, aux cuisses, derrière les oreilles, les sinapismes aux pieds, ne purent tirer l’enfant de l’état dans lequel l’avait jetée cette dernière imprudence.
Le 6 août , elle était généralement froide ; sa figure était décomposée ; et le 7 , à sept heures du matin , elle expira , après un calme de deux heures , pendant lequel elle ouvrit les yeux et parut délivrée de toute souffrance.
AUTOPSIE CADAVÉRIQUE
Tête. L’arachnoïde, qui tapisse la portion du
cerveau correspondante à la fosse temporale interne , e tait rouge , granulée ; au-dessous de cette membrane , le tissu cellulaire qui lunit à la pie-mère contenait de la sérosité ; il n’y en avait pas dans les ventricules cérébraux , ni dans le canal rachidien»
Poitrine. Les organes de la poitrine paraissaient sains , à l’exception des bronches , des valvules sygmoïdes et des artères aorte et pulmonaire , qui étaient rouges.
Abdomen. L’estomac était flasque ; vers le bas-fond , on apercevait une portion , de la grandeur d’une pièce de six francs, qui était réduite en une gelée molle , fluante , d’une couleur grisâtre , laquelle offrait une ouverture peu considérable ; au-dedans de l’estomac , elle avait le même aspect ; ses bords étaient inégaux, frangés, d’un rouge noirâtre ; on remarquait sur la surface de la membrane muqueuse des plaques d’un rouge vif.
La membrane muqueuse de l’iléon était rouge dans plusieurs points , sur-tout vers la valvule iléo-cœcale , où l’on voyait des plaques rouges et de petits ulcères. A ces portions correspondantes des intestins , les ganglions mésentériques étaient engorgés et rougeâtres ; le foie volumineux ; la vésicule biliaire contenait une bile fluide et d’un jaune blanchâtre. .
Réflexions. On vient de voir une fille de quatre ans éprouver les prodromes de la rougeole i dont elle ne tarde pas à être atteinte. Dix jours avant , elle s’était plainte dune douleur abdominale. Lu régime échauffant auquel on la soumit favorisa le développement de F irritation intestinale , qu’aggrava encore l’application de deux sangsues à l’épigastre , toujours en vertu de cette éternelle loi ubi stimulus ibi fluxus . Cela est si vrai, que le lendemain tous les symptôrties étaient exaspérés. Le soir , la tête se prit ; bientôt les phénomènes cérébraux furent d’une remarquable intensité. La malade succomba en peu de temps à cette funeste complication.
Comme F observation XVe , celle-ci est un exemple frappant de la facilité qu’a la gastroentérite à récidiver , et du danger inévitable que courent les malades , lorsque , par un zèle indiscret , les par en s n’obtempèrent pas religieusement aux ordres du médecin.
Il y a , sur-tout dans ce cas , un point qui , dans l’état actuel de la science , m’a paru offrir un intérêt tel , que j’ai cru devoir y arrêter un instant l’attention de mes lecteurs. Autant de fois on parvint , par le moyen des anti-phi ogistiques , à calmer les symptômes de l’irritation épigastro-abdominale , autant de fois l’éruption cutanée reparut. Cet exemple se trouve donc en
opposition avec les idées de certains médecins » qui , entraînés par la doctrine de M. Broussais , ont avancé qu’il était possible de prévenir les diverses affections exanthématiques , en attaquant directement et avec énergie les phlegmasies des viscères. On ne peut, sans doute, qu’applaudir à ces idées ; mais ne serait-il pas téméraire de se prononcer en leur faveur sur de simples assertions , et sur des faits rares ou peu détaillés , et par cela même insuffisans potn% donner une entière conviction ? Toutefois , on nous comprendrait mal, si l’on pensait que nous Voulons exclure du traitement des éruptions cutanées l’application des sangsues sur la région épigastrique ; telle ne fut jamais notre idée. Nous n’ignorons pas, en effet , que , dans presque toutes les affections de la peau, il y a, ainsi que l’avait remarqué Baglivi , et comme une observation attentive le démontre tous les jours , une irritation plus ou moins intense des membranes muqueuses gastrique et pulmonaire , qu’on voit cesser ou au moins diminuer considérablement dès que l’éruption est achevée. Partant de cette idée , on peut bien alors , dans certains cas , faire des saignées locales pour modérer l’inflammation interne , la traiter même , si elle est très- prononcée , comme si l’éruption ne
devait pas avoir lieu, ainsi que M. Desru elles (i) en a fait la juste remarque ; mais , lorsque la maladie ne sort pas des limites que tous les bons observateurs lui ont tracées, n’est-i! pas plus rationnel de favoriser cette éruption salutaire f dépuratiçe même , que de la prévenir ?
OBSERVATION XLVIIÏ.
Quatre mois; dartres sur la face et les mains quelques joufi après la naissance; constipation habituelle; diarrhée violente; somnolence invincible; mouvemens latéraux et continuels de la tête; chaleur et rougeur de cette partie; mort. — Verfo ■* ration au bas-fond de l’estomac • plaques rouges dans l’iléon ; ganglions mésentériques irès-développés j épanchement de sérosité entre l’arachno'ide et la pie-mèré.
(Observation recueillie par M. le docteur Desruelles; Journal
cité y même volume 7 p. 343.)
Il se manifesta des dartres sur la face d’un enfant quelques jours après sa naissance , bientôt les mains en furent couvertes. Cet enfant fut nourri par sa mère jusqu’à l’âge de quatre mois; à cette époque on le sevra , et il fut nourri avec le lait de chèvre. Appelé pour lui donner des soins , je fis appliquer deux vésicatoires derrière les oreilles ; je veillai à maintenir à l’extérieur la dartre qui s’y trouvait ; je combattis la cons-
(i) Voy, Mém. déjà cité, Journ* gêner, de Méd. , t. LXXVIÏ %
iîpation habituelle , au moyen de lavemens et de légers purgatifs amers. Jusqu’à l’âge de six ans et demi , l’enfant jouit d’une assez bonne santé ; mais, à cette époque , il fut pris d’une diarrhée violente que je calmai avec des adoucissans i la dartre s’effaça en partie ; quelques bains animés avec le sulfate de soude la firent reparaître. J’établis un vésicatoire au bras pour remplacer ceux des oreilles qui avaient cessé de suppurer. Apres plusieurs alternatives de constipation et de diarrhée , l’enfant fut toutà-coup frappé d’un froid glacial , avec altération extrême du pouls ; somnolence invincible ; mouveine ns continuels de latéralité de la tête qui était brûlante et rouge, sur-tGut au cuir chevelu. Je fis appliquer les sangsues derrière les oreilles, la glace sur la tête ; je fis plonger les jambes dans un bain sinapisé , mettre des cataplasmes chauds aux pieds ; enfin , dans l’espoir de rappeler les dartres , on irrita les parties sur lesquelles siégeait l’affection herpétique. Je n’obtins aucune amélioration. Je proposai aux docteurs Auvity et Récamier , appelés en consultation > de fouetter ces parties avec des orties fraîches ; tous nos soins furent superflus ; l’enfant mourut dans une agonie cruelle , trente heures après l’invasion de la maladie.
Autopsie cadavérique (i).
Tête. Epanchement de sérosité entre l’arachnoïde et ïa pie-mère.
Poitrine. Etat normal.
Abdomen. Perforation au bas-fond de Festomac , de îa grandeur d’une pièce de cinq francs; il restait encore attaché aux bords de cette perforation une substance pulpeuse d’un blanc grisâtre ; les bords étaient amincis , déchirés ; la membrane muqueuse de l’estomac était rouge seulement aux environs de la nerforation ; les
dernières portions de Filéon offraient des plaques rouges, et les glandes du mésentère étaient trèsdéveloppées.
Réflexions. La somnolence invincible , les mouvemens latéraux continuels , la chaleur et la rougeur de la tête , que les auteurs se sont plu à signaler comme appartenant essentiellement à l’hydrocéphale aigue , pouvaient bien induire en erreur en faisant supposer que ces symptômes dénotaient une affection de l’encéphale , qui avait non-seulement une existence réelle , mais encore idiopathique. Cependant ,
(i) Elle fut faite en présence de MM« Dupuytren, Récamier
et Auvity.
( agi >
pour îa considérer comme telle , il aurait fallu faire abstraction de cette diarrhée violente qui avait long-temps auparavant tourmenté ce malade ; il aurait fallu sur-tout ne pas se livrer à des recherches d’anatomie phathologique ; car les traces non équivoques d’inflammation, trouvées dans l’iléon et les ganglions mésentériques , mais principalement la perforation du fond de l’estomac , ne permettent point d’élever le moindre doute sur la préexistence de l’altération abdominale.
Ce n’est point assez de constater , soit par l’analyse des phénomènes observés pendant le cours d’une maladie compliquée , soit par l’autopsie cadavérique , l’organe primitivement affecté ; il faut encore remonter à la cause de cette affection. Dirons-nous, à cet égard, avec M. Desruelles , que le travail perforatif de l’estomac dépend de la répercussion de l’affection herpétique sur cet organe ? Devons-nous , au contraire, avec M. Cruveilhier, qui a transcrit aussi cette observation , l’attribuer au sevrage prématuré et à la diarrhée ?
Avec ce dernier , je pense bien que le sevrage prématuré a joué le plus grand , le premier rôle meme dans la production de cet te maladie; la fréquence des affections auxquelles les enfans se trouvent alors exposés, dépendant.
en général , de l’excès ou de la mauvaise qualité des aîimens , en vertu de l’irritation trop vive qu’ils déterminent dans les organes digestifs. Cela s’observe sür-tout chez les enfans du peuple ; c’est la qu’on voit à tout instant leurs mères se hâter de les habituer à une nourriture à laquelle leur estomac n’est point fait encore , afin de se soustraire plutôt aux soins de la maternité. Or , voilà ce qui arrivera tant qu’on ne mettra pas une juste proportion entre la quantité des alimens et les forces de l’estomac. Ne pas vouloir en convenir, ce serait se refuser à l’expérience et à l’observation de tous les temps et de tous les lieux; on s’est convaincu, en effet, que c’est pour s’étre écarté de la marche de la nature , pour n’avoir pas usé de tous les soins , de toutes les précautions nécessaires , qu’on voit la plupart des enfans , respectés par les premières maladies de l’enfance , périr à l’époque du sevrage. Parmi les exemples nombreux qu’on pourrait fournir à l’appui , je me contenterai de citer le suivant. Spigel rapporte que la femme d’un imprimeur de Bologne , qui avait eu plusieurs enfans , les avait fait tous périr en leur donnant trop tôt et sans gradation une nourriture solide. Je borne là ces réflexions ; les étendre autant que pourrait l’exiger le haut intérêt que présente cette importante matière ,
serait m’écarter un peu trop de mon sujet mais , quoique très-courtes , celles que je viens de présenter me paraissent néanmoins suffisantes pour faire sentir que le meilleur moyen d’éviter les écueils que nous avons signalés , consiste à ne priver les enfans de leur première nourriture que d’une manière insensible , parce que leurs organes digestifs ne peuvent jamais sans danger passer brusquement d’un état à un autre.
D'accord avec M. Cruveilhier relativement à l’influence que le sevrage a dû exercer sur le développement de la maladie abdominale qui nous occupe , le serons-nous de même sur la diarrhée ? non. N’est -il pas , en effet , plus probable , plus rationnel, de ne voir dans cette diarrhée qu’un simple accident et non une cause efficiente ? Ce qui nous porte à la considérer comme telle , c’est qu’elle ne se manifesta qu’à six mois et demi. Or, si on fait attention à l’âge auquel l’enfant fut sevré ( à quatre mois ) , à ce que nous disions il n’y a qu’un instant par rapport à ce meme sevrage , et aux purgatifs amers qu’on employa jusqu’à son apparition , il noos semble que toutes ces causes durent déterminer une forte irritation dans l’estomac , qui amena insensiblement la perforation de cet organe , dont la diarrhée fut le résultat. Il est en outre très-important d’observer qu’on par-
vint à la calmer à laide des adoucissans ; qn elle fut meme remplacée par la constipation. Je demanderai donc si la suppression de la diarrhée n’était pas plutôt due au calme procuré à l’estomac par les moyens dont il vient d’étre fait mention? Dans les cas nombreux de plithisies chroniques avec diarrhée colliqualive , qui font périr les malades à l’ouverture desquels on trouve presque toujours une ulcération de la moqueuse intestinale , cette diarrhée peut-elle en être considérée comme la cause productrice ? Cette idée n’a jamais été , que je sache , émise par personne : on ne voit là qu’un symptôme de l’irritation intestinale , irritation qui est alors purement sympathique.
Quant à M. Desruelles , il considère , au contraire , la disparition de l’affection dartreuse , comme la cause de la perforation de l’estomac. Que cette répercussion soit venue ajouter à la gravité de la maladie abdominale , je ne vois là qu’un fait no Lé par tous les observateurs ; mais , d’une cause accidentellement aggravante, vouloir en faire une cause efficiente, voilà ce que je crois être en droit de contester. L’enfant était sevré depuis plus de deux mois et demi, et en proie à une diarrhée violente dont l’usage des adoucissans avait triomphé , lorsque la dartre commença à s’effacer en partie ; mais
quelques tains animés avec le sulfate de soucie la firent bientôt reparaître. Or , je demande si à ce que nous avons dit plus haut on joint une analyse exacte de l’état du malade ; si , dis™ je , il sera encore possible d’accuser l’affection herpétique seulement ?
Ces mots dartre re'per entée , rétropulsion des humeurs , ne seront pas , je le sais bien, du goût de tout le monde ; ils ne sont plus de mode aujourd’hui (ï) , du moins pour ceux qui font tout dépendre de l’organisation , et qui disent : sans organisation point de vie ;
sans vie point de maladie. Or, nous ne reconnaissons , ajoutent ces solidistes outrés, aucune organisation dans les humeurs ; donc , elles ne vivent pas ; donc , elles ne sont jamais malades. Ce n’est point ici le lieu de réfuter celie argumentation ; mais je ne puis m’empêcher de leur demander comment ils conçoivent que les humeurs qui sont aux solides dans le corps humain comme 6 : i , puissent , dans un tel état de mortalité , être compatibles avec un sixième vivant ? La simple raison nous paraît donc réclamer en faveur de la vitalité des humeurs ; mais en supposant que les solides fussent seuls lésés , je leur demanderai encore s’ils croient
(i) On y revient cependant, parce que l’observation l’emportetoujours sur la prévention et la mode»
que ce s humeurs restent dans l’économie animale , pendant 3o , 4° ? 5° ans, un siècle même , sans s’altérer , et sans obéir aux agens physiques ou chimiques , comme tous les corps inanimés répandus dans la nature ? Il est cependant reconnu de tout le monde , que le corps humain ne peut se soustraire à Faction des agens destructeurs qui F environnent , qu’en vertu des forces vitales qu’il a en sa puissance. Or , si les
humeurs en étaient véritablement privées ,. elles
seraient passibles d’un plus grand nombre d’altérations. Cette conséquence , rigoureusement déduite des principes des solidistes, est , comme on le voit , on ne peut plus contraire à leur théorie. Il est aisé de s’apercevoir , d’après ce simple énoncé , combien le solidisme , quoique fondé sur des preuves irrécusables , peut, considéré d’une maniéré exclusive , donner lieu à de fausses inductions (i). Les solidistes ont eu donc très -grand tort de rompre avec les humoristes , et plus grand tort encore de les poursuivre avec l’arme du ridicule. Il faut réunir les solides et les fluides: c’est le vœu de tous les bons esprits ; et comment les séparer dans l’étude de l’économie animale où toutes
(i) On n’a , pour s’en convaincre , qu’à jeter un regard sur les
ouvrages des humoristes et des solidistes*
les parties , tant en physiologie qu’en pathofo-3 gie , sont dans une dépendance mutuelle , où tous les phénomènes s’enchaînent et peuvent être tou r-à -tour causes et effets: c’est ce qu’exprimait Hippocrate , en comparant le corps humain à un cercle où on ne voit ni commencement , ni fin. En réunissant ainsi les é lé me os qui entrent dans la composition de notre corps, on a l’avantage de rendre raison de tous les faits ; avantage que n’ont jamais eu et que n’auront jamais les humoristes ou les solidistes exclusifs , parce que la vérité ne saurait appartenir à une théorie qui n’embrasse pas tous les faits dont les rapports avec elle sont établis par la nature même des choses.
A moins de vouloir tout confondre et de ne plus s’entendre en médecine , nous sommes donc autorisé à dire qu’une dartre s’est répercutée sur l’estomac, lorsqu’un malade, atteint de cette affection du système cutané, viendrait à éprouver subitement une vive inflammation delà muqueuse gastrique. On peut d’autant moins se refuser à admettre cette explication, que, dans beaucoup de cas , il y a identité de nature et ressemblance parfaite entre la maladie interne et la maladie externe. Ainsi Morgagni ( Epist . 5q , art. 20) rapporte , d’après Bâillon et Riolan , que , l’estomac ayant été trouvé assiégé d’exanthèmes
dans un cas ou Ton soupçonnait un empoison^ nement , peu s’en fallut que les médecins ne confirmassent ce soupçon avec opiniâtreté , s’ils rfavaient point été avertis que ces exanthèmes dépendaient de la rougeole , dont l’éruption ayant commencé à la peau , mais n’ayant pas continué par suite de la faiblesse , s’était portée sur l’estomac. M. Cruveilhier a aussi plusieurs fois noté la ressemblance qu’il y a entre les boutons que l’on trouve sur les muqueuses et ceux qui sont à la peau.
On ne peut donc point contester le transport d’une affection cutanée sur une partie interne ; car, si on le contestait, il faudrait rejeter nécessairement cet aphorisme d’Hippocrate : Duohus Üalorïhus simul obortis , vehementior obscurcit allerurn. Tout le monde est d’accord cependant-
que le point fluxionnaire interne étant plus fort
que l’éruption extérieure , a fait disparaître celle-ci. N’est-ce pas en procédant de la même manière , c’est-à-dire , en déterminant des irritations cutanées artificielles très - énergiques , qu’on parvient, tous les jours, à triompher d’une foule de phlegmasies qui ont leur siège dans les viscères? Cela est si vrai , qu’il n’est pas un seul Ouvrage de médecine-pratique ou de thérapeutique , dans lequel cet axiome ne se trouve fortement recommandé.
De meme que les autres afffections de l’estomac , la perforation de cet organe simule souvent chez les enfans l’hydrocéphale aiguë avec ou sans altération organique : les trois observations qu’on vient de lire , en sont une preuve irréfragable. On doit pressentir par là combien il importe qu’elle soit bien connue , bien appréciée. Une maladie qui ne respecte ni le sexe , ni l’âge (i) ; qui éclate sur l’homme jouissant , du moins en apparence , d’une santé parfaite , comme sur l’homme malade ; qui tantôt fait périr instantanément et sans aucun signe précurseur ; qui tantôt s’annonce par tous les symptômes propres à une phlegmasie violente, ne saurait trop fixer l’attention des praticiens. Elle le doit d’autant plus qu’elle est parfois précédée et accompagnée de phénomènes semblables à ceux d’un empoisonnement, qui n’ont que trop souvent compromis la liberté et la vie. C’est , sans contredit , dans des cas de cette nature qu’il faut sur-tout imposer silence à la vanité, ce faux sentiment qui n’est propre qu’à nous induire en erreur. C’est alors qu’il faut que le médecin pèse toutes les circonstances ; qu’il
(i) On a même observé des traces de cette lésion sur des enfans
venus morts au monde.
( 3oo )
s'informe minutieusement de tous les antecédeos et de tous les poncomitans ; qu’il se livre à l’examen le plus sévère , le plus impartial et le plus approfondi , non-seulement des diverses parties du corps et des a Itéra lions que présente l’ estomac , ruais encore de toutes les matières qui y sont contenues; qu’il s’éclaire des lumières de la chimie ; qu’il ne néglige aucune expérience ; qu’il réunisse , en un mot , tous les dûcumens possibles avant de porter un jugement qui doit faire triompher l’innocent sur lequel plane déjà le doute affreux du crime d’empoisonnement , en prouvant qu’il peut se développer , dans l’économie animale , des altérations analogues à celles qu’auraient produites de véritables poisons.
Par quel mécanisme s’opèrent ces perforations spontanées de l’estomac? Plusieurs observateurs sont entrés dans 3a lice pour arriver à la solution du problème ; mais nous passerons sous silence les opinions que limiter et son enthousiaste élève Joseph Adams, Alphonse Leroy , Spailanzani , Sœmmering , Cruikshank , Jaeger , etc. , ont émises sur ce sujet, les regardant toutes comme hypothétiques , et ne méritant par conséquent qu’un intérêt très-secondaire, pour exposer celle de M. Broussais. Cet auteur a établi que les perforations ne sont que le résultat de l’inflamma*-
'(- Soi )
lion (i) , dont , ajouterai-je , le ramollissement gélatiaiforme est presque toujours le prélude. Je dis presque toujours , parce que les ulcères de l’estomac , qui ne sont pas très-rares à la suite de la gastrite chronique , peuvent aussi les précéder. Il me paraît fort difficile qu’on puisse admettre des perforations sans ces modifications morbides. L’opinion que Percy et Laurent ont consignée dans le Dictionnaire des Sciences médicales (2) , ne se rapproche -t- elle pas beaucoup de celle que nous venons d’émettre?, « Quoique les perforations par terminaison gangréneuse de l’estomac soient toujours mortelles, elles pourraient être souvent prévenues , disent ces auteurs , si , plus en garde contre la fréquence des gastrites , quelques praticiens ne les exaspéraient par des vomitifs et des toniques. » Espérons donc que la vive lumière , répandue par M. Broussais sur la thérapeutique des phïegmasies chroniques , qui avant lui entretenaient les médecins et les malades dans une funeste
(i) Il ne faut pas être très-versé dans la littérature médicale , pour savoir que cette idée n’est pas nouvelle; mais le professeur du Val-de-Gràce a le mérite de l’avoir bien développée , et de l’avoir appuyée sur des faits incontestables. Bonet , dans son Sepulchretum , indique la gastrite comme cause des perforations qu’il a rencontrées dans l’estomac.
(?) "Voy. tom* XL3 pag, 3^0. Art, perforations*
securité , pourra prévenir ou faire avorter une désorganisation dont la mort a toujours été jusqu’à présent la suite inévitable. L’observation XIVe que M. Louis rapporte dans ses Recherches anatomico-pathologiques sur le ramollissement avec amincissement et sur la destruction de la membrane muqueuse de l’estomac , confirme cet espoir. Il est permis de croire qu’il y a eu, dans ce cas, gastrite intense, ramollissement et amincissement de la membrane muqueuse de ce viscère dans une partie plus ou moins considérable de son étendue , et que la malade a guéri en conservant quelques traces de cette lésion.