III. Phénomènes physiologiques produits par le changement
de latitude ci la mer.
L’état de santé n’étant autre chose qu’un juste équilibre dans l’exercice de toutes les fonctions, et cet équilibre étant susceptible d’être dérangé par un changement dans les conditions atmosphériques diverses propres à chaque saison ou à chaque partie du globe, il est certain qu’une variation notable dans ces conditions, si elle ne produit pas toujours des maladies, produira tout au moins des phénomènes physiologiques qui seront en proportion avec l’intensité de la cause modificatrice. C’est en effet ce que l’on observe sur la plupart des individus qui sont rapidement transportés d’un pays actuellement froid sous une latitude chaude, ou des régions équatoriales dans les climats froids.
En hiver, ou lorsque nous nous trouvons pendant longtemps soumis à une basse température, les fonctions de l’organe cutané sont presque suspendues, la peau ne sécrète plus de sueur, et il ne s’exerce à sa surface qu’une transpiration insensible. Toutes les forces paraissent concentrées à l’intérieur, et les liquides comme les solides participent à ce mouvement de concentration continue. Les organes intérieurs jouissent d’une activité plus grande, et les poumons suppléent par une exhalation plus abondante au manque de sécrétion cutanée. La nutrition se fait d’une manière plus active ,
et le sang acquiert une plus grande plasticité. C’est dans
ces circonstances, et par suite de la concentration des forces vitales et des humeurs à l’intérieur du corps, que se déclarent les maladies inflammatoires qui attaquent principalement les organes parenchymateux, etle poumon en particulier, mais qui peuvent se porter sur tous les viscères. L’observation fait reconnaître que c’est souvent à un défaut d’équilibre entre la violence de la maladie et le degré de vitalité de l’organe cutané , qu’il faut attribuer les résultats funestes qu’entraînent si fréquemment les fièvres éruptives qui se déclarent vers la fin de rhivèf.
Dans les pays chauds, au contraire, les fonctions de la peau s’exécutent librement, et ses sécrétions sont même exagérées; la transpiration insensible est devenue plus abondante et plus facile , la sueur coule presque constamment, malgré la sécrétion plus abondante des follicules sébacés. Les vaisseaux cutanés sont gorgés de sang , et les forces vitales se livrent à un mouvement expansif incessant. Les organes intérieurs n’ont plus le même degré d’énergie, toutes les fonctions d’assimilation s’exécutent moins bien , et les organes sécrétoires internes filtrant un sang moins fluide sécrètent des liquides plus épais, qui sont susceptibles de provoquer des réactions vicieuses dans les parties qui les ont produits ou qui les renferment.
C’est alors que régnent les affections bilieuses générales, quoiqu’on regarde, à tort, comme à peu près certain que les maladies du foie et les débordements de bile ne régnent endémiquement dans les pays chauds et n’ac-
quièrent beaucoup de gravité que là où l’air est vicié par des émanations marécageuses (1).
Les climats tempérés qui réunissent alternativement les principales conditions des climats chauds et des climats froids, présentent, dans les saisons intermédiaires à l’été et à l’hiver, des phénomènes intéressants depuis long-temps connus des médecins, et qui n’ont d’autre cause que la différence de température. La transition d’une saison à l’autre , quoique ne s’opérant que par degrés, s’accompagne toujours de certaines maladies ou de quelques troubles dans les fonctions ; la navigation , qui opère ces transitions avec beaucoup de rapidité, doit aussi amener dans notre économie des troubles correspondants , et c’est en effet ce qui a lieu. Mais les phénomènes vitaux produits par le changement de latitude sont très-différents suivant l’état de santé ou l’état de maladie , et ils diffèrent encore beaucoup suivant que l’on passe d’une région chaude dans une région froide, ou d’une latitude froide dans une latitude chaude.
Le passage des climats chauds aux climats froids est avantageux , ainsi que nous le dirons plus tard , pour la guérison des maladies qui ont été contractées dans les pays chauds, et le retour en Europe est souvent le seul moyen de guérison pour les malades atteints de dysenterie , de coliques sèches, de fièvres, etc. Mais il peut aussi faire naître des affections morbides diverses qui,
(I) Voy. Stevens , cité par Muller; Manuel de physiologie, X. pag. I2t.
presque toutes , prennent des apparences inflammatoires, comme des catarrhes , des fluxions de poitrine et des rhumatismes. Ces maladies sont évidemment produites par l’action qu’exerce un air froid et vif sur la surface cutanée rendue trop perméable par la chaleur des tropiques, de même que par la débilité relative dont sont frappés les organes respiratoires et digestifs. 11 faut , de toute nécessité, qu’il s’écoule un certain intervalle avant que les organes intérieurs aient acquis le degré de tonicité qu’ils doivent avoir pour résister efficacement à l’action morbifique d’une basse température, et cet effet n’a lieu que lorsque le tissu de la peau s’est resserré, et lorsque la turgescence dont elle était le siège a disparu. Jusqu’à ce moment, les affections catarrhales et fluxionnaires seront à craindre , et leurs conséquences seront d’autant plus funestes, qu’elles attaqueront des sujets débilités et chez lesquels les forces radicales sont diminuées. Dans de telles circonstances, et surtout lorsque le navire a été en station dans des contrées où régnent des pyrexies paludéennes, on est étonné de voir apparaître des fièvres intermittentes malignes, et de voir des affections de nature diverse prendre le caractère pernicieux , alors que tout semblait mettre les équipages à l’abri de ces affections. Nous reviendrons plus tard sur ce sujet.
Les phénomènes physiologiques que l’on observe à la suite du passage d’une latitude chaude à une latitude froide sont peu nombreux , et ne sont pas aussi remarquables que ceux que nous allons exposer dans un instant. Ils se résument dans une activité plus grande de
toutes les fonctions, et principalement de la circulation et de la respiration. Les sueurs sont d’abord diminuées , puis supprimées; l’urine est sécrétée en plus grande abondance. On éprouve le besoin de prendre des aliments plus substantiels et animalisés; les digestions deviennent plus faciles, et la nutrition s’exerçant avec plus d’activité, le moral comme le physique ne tarde pas à en éprouver une heureuse influence. A la sensation d’abattement, je dirai même de prostration , que l’on éprouvait si souvent dans les pays chauds, succède un sentiment de force et d’énergie qui indique que les fonctions de la vie ont recommencé à s’exécuter d’après un mode plus favorable , et que l’âme jouit de toute son activité.
Saisir et faire connaître les phénomènes physiologiques qui se déclarent sur l’homme sain par suite du passage rapide des régions froides ou tempérées aux contrées les plus chaudes , tel est maintenant le but que nous allons essayer d’atteindre. Afin de n’ignorer aucune des circonstances qu’il nous importe de connaître , supposons un bâtiment de guerre français dont l’équipage est composé de matelots Bretons ou Normands, partant de Brest, au mois de décembre , pour se rendre dans un des ports du Brésil ; suivons-le jour par jour afin de connaître constamment l’état de santé de son équipage.
Au moment du départ, l’hiver est dans toute sa rigueur, la température est froide, il pleut presque constamment; avant de quitter les côtes de France, on a presque toujours
à lutter contre des vents contraires et violents qui régnent à cette époque de l’année; l’humidité de l’atmosphère pénètre dans le navire, et souvent les matelots restent plusieurs jours sans pouvoir mettre du linge sec. Examinez alors, l’un après l’autre , tous les hommes de l’équipage, vous serez étonné de voir leur santé se maintenir parfaite; car, malgré le travail et les fatigues qui les attendent nécessairement dans les premiers jours qui suivent un départ, vous ne trouverez que quelques maladies de la même nature que celles qui régnaient au moment où le navire a quitté le port.
Aussi long-temps que le bâtiment restera dans les latitudes froides, vous ne verrez aucun changement; mais la scène change aussitôt que la chaleur commence à se faire sentir. Douze ou quinze jours après le départ* on se trouve par le travers des îles Canaries , la température s’élève d’une manière sensible; dans la journée le thermomètre indique 18 ou 20 degrés centigrades, tandis que pendant la nuit la température est encore assez basse. Un changement remarquable se fait alors sentir dans l’état sanitaire de l’équipage; les affections catarrhales que l’on n’avait pas observées tant que le temps était resté froid, arrivent aussitôt que la chaleur devient un peu plus forte. A bord de tous les bâtiments, on observe comme de véritables épidémies de catarrhes qui portent principalement sur les voies aériennes; on remarque un grand nombre de coryzas , des otites , des conjonctivites légères, des bronchites, des pleurésies, toutes affections qui, dans les premiers temps, prennent souvent un
caractère inflammatoire ; on a encore à traiter des oreillons, des pleurodynies et autres douleurs d’apparence rhumatismale , mais qui sont toutes évidemment de nature catarrhale.
Ce fait du développement des affections catarrhales alors seulement que Ton arrive sur la limite des régions chaudes, coïncide avec cet autre fait que, dans nos climats, c’est au printemps et en automne que ces affections régnent le plus habituellement. ïl nous semble prouver d’une manière incontestable , ce que nous savions déjà, que c’est bien aux variations de température que sont dues ces affections; mais il prouve surtout qu’un certain degré de chaleur et de froid alternatifs est nécessaire pour que les affections catarrhales se produisent. Pour que le passage du froid au chaud pût être supporté sans amener en nous de réactions vitales morbides, il faudrait qu’il eût lieu d’une manière lente et tout-à-fait insensible en même temps qu’uniforme , ce qui ne peut jamais avoir lieu. Toutes les fois que ce passage se fera d’une manière irrégulière, il entraînera nécessairement les affections morbides que nous venons de nommer, c’est-à-dire les affections catarrhales.
Un autre fait qui nous paraît digne de remarque, c’est que les catarrhes ne cessent pas par le seul fait du séjour dans les régions les plus chaudes, et qu’ils persistent encore lors même que leurs causes apparentes ont disparu. Le navire dont nous suivons la marche a bientôt en effet franchi le tropique du Cancer ; il vogue poussé par les vents alizés et se rapproche chaque jour de
l’équateur; la température qui , sous le tropique, variait entre 18 et 24 degrés centig. (1), est pendant la journée de 27 ou 28 degrés et baisse fort peu durant la nuit. Néanmoins les catarrhes existants continuent encore et l’on en observe de nouveaux; seulement on remarque qu’au lieu d’affecter comme précédemment les organes de la respiration , l’affection catarrhale se porte plus volontiers sur les organes digestifs. La raison de cette différence réside , non plus dans les variations de la température , mais dans les suppressions de la transpiration cutanée produites par les courants d’air ou par la rosée des nuits. Nous retrouverons cette même cause comme productrice de certains autres états morbides; mais il est nécessaire de revenir pour un instant en arrière.
A peine les chaleurs ont-elles commencé à se faire sentir, que le mouvement expansif dont j’ai parlé en commençant s’établit d’une manière prononcée. La différence de température entre les latitudes que l’on vient de quitter et celles dans lesquelles on entre , est telle, que la chaleur paraît insupportable. Des sueurs abondantes se déclarent sur presque tous les individus, et sont, au bout de peu de jours, accompagnées d’une éruption abondante de sudamina. Le passage suivant de J. -P. Franck se rapporte certainement à cette éruption et explique son origine:® L’excrétion cutanée devient plus «abondante , contracte une fétidité , une acrimonie par-
(I) On n’a pas oublié que nous nous trouvons au mois d© janvier.
» ticulière dans les climats chauds , et la moindre cause »la supprime chez les personnes dont la peau est sensible. L’impression du froid resserre les pores ; la matière »de la transpiration transsude au-dessous de l’épiderme, »le sépare du réseau muqueux , le soulève et forme des «vésicules miliaires dans lesquelles elle se ramasse (1). »
Cette éruption , qui épargne peu de personnes , se rencontre surtout chez les individus à peau fine et blanche ; elle ne ressemble pas aux sudamina que l’on observe chez les malades atteints d’affections fébriles, cardans les points où elle existe la peau est rouge , tendue , douloureuse et couverte d’une innombrable quantité de vésicules comme miliaires. Elle est désignée par les marins sous le nom de bourbouilles; c’est Vhydroa sudamen de J. -P. Franck. On l’observe principalement au cou, au dos , à la poitrine , ainsi qu’à la face interne des membres. Elle produit des démangeaisons vives, un sentiment d’ardeur insupportable lorsque les parties atteintes sont baignées par la sueur, et une insomnie désespérante ; quelquefois elle s’accompagne deun véritable mouvement fébrile, surtout lorsque, les vésicules ayant été déchirées par l’action de se gratter, la peau est devenue le siège d’une véritable inflammation. La durée de cette éruption est ordinairement longue: elle persiste souvent aussi long-temps que les chaleurs qui l’ont produite.
11 est impossible de méconnaître dans cet acte de la nature une intention salutaire et un mouvement dépurateur , car cette éruption paraît dans certains cas être
(1) Traité de médecine pratique , T. I, p. 3GI .
critique des affections catarrhales; sa suppression brusque peut entraîner de fâcheux inconvénients et des maladies telles que ie choléra - morbifs , la diarrhée, la fièvre, l’anxiété, des catarrhes et des rhumatismes (S).
En même temps qu’apparaissent les sudamina , on observe aussi de nombreux furoncles qui sont évidemment amenés par les mômes causes qui produisent les vésicules dont nous venons de parler. Ce qui semble faire croire
que ce n’est ni à la malpropreté ni aux aliments sales
qu’il faut attribuer ces furoncles , et qu’ils sont , au contraire, le résultat de la fluxion dont !a peau est devenue le siège, c’est qu’on les observe également sur les matelots et sur les officiers , dont le régime est cependant entièrement différent.
Les furoncles et les sudamina peuvent être observés sur le même individu ; mais il est plus commun que , lorsque l’une des deux éruptions est très développée , i autre le soit moins. On sait que le propre des furoncles est de s’engendrer en quelque sorte les uns les autres , et que ces pustules ont pour caractère de se reproduire pendant long-temps dans les parties qui en ont été primitivement le siège. C’est ce qu’il nous a été donné d’observer fréquemment, et, chez certains sujets, malgré tous les
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traitements employés , nous avons vu les furoncles s’é-
terniser et durer aussi long-temps que ces individus, que
nous n’appelons pas malades , séjournaient dans les pays
(I) J. -P. Franck, loc, cit.
chauds. Nous ne prétendons pas que la malpropreté et d’autres causes ne puissent contribuer à leur développement; mais, dans le cas actuel, c’est la chaleur qui est
la cause dominante.
Nous avons dit, en commençant, que sous F influence
d’une température élevée les organes intérieurs ne jouissent plus du même degre d’energie , et que les fonctions d’assimilation s’exécutent moins bien. L’appétit est, en effet, diminué , et les aliments substantiels répugnent le.
plus souvent, tandis que l’on éprouve d ordinaire le désir de prendre des aliments légers et tirés du règne végétal. Lesdigestions sont moins faciles , et ce qui prouve que les organes digestifs sont dans un état habituel de paresse,
cD
c’est que les indigestions, les gastralgies , les coliqueset les diarrhées sont beaucoup plus fréquentes que dans les pays froids. S’il était nécessaire d’apporter ici de nouvelles preuves en faveur de ce fait , il nous suffirait de rappeler que la dysenterie , le ebo'éra-morbus sporadique et la colique sèche, maladies qui sont presque toujours produites par des suppressions de la transpiration cutanée,
ne s’observent guère que dans les pays chauds.
L’embarras des voies digestives est un phénomène commun dans les latitudes chaudes. A bord d’un navire de guerre , îl est certain que le régime de l’équipage doit prédisposer à cet ordre d’affections; car ce régime est toujours le même, que ï’bn navigue dans les régions froides ou sous les latitudes les plus chaudes. Or, la physiologie nous enseigne que les aliments gras, qui
sont de facile digestion dans les pays froids, sont plus difficilement supportés dans les pays chauds. L’expérience avait , en ce point comme en beaucoup d’autres , devancé la science , et les législateurs de l’Orient sont tous d’accord pour défendre l’usage de la viande de porc , qui forme en très-grande partie la nourriture de nos équipages à la mer. L’estomac et les intestins étant dans un état d’atonie marquée et ne recevant que des aliments de difficile digestion , il est preque certain qu’un refroidissement léger produira de la diarrhée ou une indigestion , phénomènes qui n’auraient pas lieu si la nourriture pouvait être toujours accommodée aux latitudes sous lesquelles on se trouve.
Il y a une liaison intime entre l’embarras gastrique dont nous venons de nous occuper, et les éruptions cutanées dont nous avons parlé précédemment. Les rapports qui existent entre la peau et l’estomac sont tellement intimes, qu’un de ces organes ne peut être affecté sans que l’autre le soit sympathiquement. Dans le cas actuel , il est réellement impossible de déterminer lequel de ces deux organes a été primitivement atteint ; mais il est permis de supposer que l'impression d’une température élevée à laquelle l’organisme n’était plus habitué , a déterminé une vive turgescence vers la peau, sous l’influence de laquelle ont paru les sudamina. Par un effet de la loi de balancement qui existe entre les fonctions de la peau et celles de l’estomac, cet organe se trouve affaibli et conséquemment disposé à subir l’empire des affections catarrhales ou pituiteuses, pour nous servir
de l’expression des anciens. L’estomac, ainsi affaibli et chargé de matières muqueuses , reçoit des aliments de difficile digestion , qui ne font par leur présence qu’augmenter sa débilité et provoquer une réaction de ce viscère sur la peau , réaction qui entretient les éruptions dont celte membrane est le siège.
Les mêmes phénomènes sont donc successivement cause et effet; c’est ce qui fait que ces deux ordres de symptômes persistent tant que la température reste la même. Ce qui démontre la réalité de cette manière de voir, c’est que lorsque les émétiques ont un effet avantageux sur l’état de l’estomac , ils agissent aussi utilement sur l’affection cutanée. Cependant, le plus souvent, ils sont sans effet sur l’un comme sur l’autre, jusqu’à ce que la température soit devenue moindre, ou jusqu’à ce que l’habitude de la chaleur ait été prise.
Tous les phénomènes que nous avons étudiés jusqu’ici se déclarent successivement et avec plus ou moins de rapidité , à mesure que le navire se rapproche des régions les plus chaudes du globe. Nous sommes actuellement sous l’équateur , la température habituelle est de 28 à 50 degrés à l’air libre ; mais dans l’intérieur du navire elle atteint un chiffre un peu plus élevé , à cause du défaut de renouvellement de l’air. Des calmes prolongés retardent la marche du bâtiment, et ce calme joint à l’humidité de l’atmosphère fait éprouver une sensation de chaleur insupportable. Presque tous les jours et plusieurs fois dans la journée, des grains de
pluie ou de violents orages viennent faire diversion à 1 état ordinaire de l’atmosphère , en même temps qu’ils font faire un peu de route au navire. Durant la nuit , quoique la température soit à peine diminuée, une rosée abondante couvre le pont et vient baigner pendant leur sommeil les hommes que la chaleur du faux-pont ou des batteries avait obligés à venir chercher en plein air un peu de calme et de repos.
C’est évidemment à cette cause que l’on doit de voir persister, malgré les chaleurs, les diverses affections catarrhales dont nous avons parlé ; on remarque de plus que les diarrhées, les dysenteries observées prennent le caractère bilieux. Quelques hommes seront atteints d’ictère simple ou venant compliquer d’autres affections, mais cependant dans aucun cas on n’observera des affections bilieuses graves. Il n’en serait pas de même si , au lieu d être au milieu de l’Océan , le navire se trouvait rapproché de certains rivages à exhalations marécageuses, comme les côtes occidentales d’Afrique. Il faut ajouter que , dans ces circonstances ; on a bien rarement a traiter des fièvres intermittentes ; ce qui , entre autres faits , doit déranger un peu la théorie du docteur Semanas (l) , au sujet de l’identité de nature qu’il croit exister entre le miasme marin qu’il suppose produire le mal de mer, et les miasmes producteurs de la fièvre jaune, du choléra , de la peste , des rémittentes bilieuses , etc. Nous ne sachons pas qu’aucune de ces graves maladies se soit
(t) Du mal de mer; ses causes , sa nature, son traitement; Lyon 1850.
jamais déclarée à bord d’un bâtiment naviguant sous les latitudes les plus chaudes , si précédemment il ne s’était trouvé dans un foyer d’infection. Lorsque la cale d’un navire est malpropre , ou lorsqu’il y a accumulation d’un grand nombre de personnes, on observe parfois des épidémies de fièvres typhoïdes ou des fièvres intermittentes plus ou moins sérieuses , mais dans aucun cas on ne rencontre les maladies que nous venons de nommer. Ces faits ont à nos yeux une grande importance , car ils prouvent d’une manière incontestable que la plupart des maladies des régions tropicales , dans lesquelles domine l’élément bilieux , ne sont pas produites seulement par l’élévation de la température, et que d’autres causes puissantes entrent dans leur étiologie ; car , comme le dit Dazille , « les grandes chaleurs de la zone torride développent ces causes et leur donnent plus ou moins d’ac- » tivité , mais elles ne sont pas elles-mêmes cause première (1). »
Un autre effet de la chaleur sur les Européens qui arrivent dans les pays chauds, c’est de voir leur sensibilité se développer d’une manière exagérée. On sait que dans ces climats les fonctions digestives sont en raison inverse des fonctions de la sensibilité ; aussi les maladies nerveuses et les affections convulsives sont-elles fréquentes chez tous les habitants des régions tropicales, et surtout chez les Européens nouvellement arrivés. La
(I) Dazille, Observations générales sur les maladies des climats chauds , p. 4.
colique végétale, maladiecommunechezîesmarins, prouve combien est forte cette disposition aux maladies nerveuses ; car, sans admettre, avec M. Segond (1), que la colique végétale ou colique sèche n'est autre chose qu’une névralgie du grand sympathique, il n’en est pas moins certain que cette maladie est une affection nerveuse générale, localisée dans l’intestin à raison de l’impression de la chaleur atmosphérique. Plusieurs observateurs ont noté que, dans les latitudes très-chaudes et pendant la nuit, lorsque les écoutilles sont fermées, les matelots embrasés par la chaleur éprouvent quelquefois un accident que l’on désigne sous le nom de calentura . C’est, dit M. Fournier , un délire phrénétique qui prive entièrement les malades de leur raison et que l’on a attribué à tort à l’insolation, car l’observation contredit celte manière de voir. « La calenture n’arrive jamais que de nuit ; elle se «-développe spontanément; c’est plus certainement le >» produit de l’excessive chaleur dans un lieu où l’oxygène »de l’air a été remplacé par une surabondance de gaz ««délétère (2). » Nous nous contenterons de rapporter cette description telle que nous la trouvons dans l’auteur que nous venons de citer ; car nos observations personnelles ne nous ont montré rien d’analogue durant une station de deux ans dans les contrées les plus chaudes du globe.
Nous ne devons pas oublier, dans l’exposé des phénomènes produits par une température élevée , d’indiquer
(1) Essai sur la névralgie du grand sympathique, etc.
(2) Voy. l’article Armée du Dictionnaire des sciences médi= cales, T. II.
la disposition aux hémorrhagies qui se manifeste chez un grand nombre d’individus, surtout chez ceux qui sont d’un tempérament sanguin , peu après leur arrivée dans les pays chauds. Ces hémorrhagies s’opèrent le plus souvent par la muqueuse nasale, mais quelquefois eiles ont lieu par les poumons ou par les veines hémorrhoïdales. Des affections inflammaloires peuvent aussi se déclarer et acquérir en peu de temps leur plus haut degré d’exacerbation par la continuité delà chaleur (1). Ceci prouve que , lorsque la transition du froid au chaud a été rapide , un des effets de la chaleur est d’accélérer momentanément la circulation du sang, et de produire une pléthore artificielle qui n’est pas de longue durée, mais qui peut avoir toutes les conséquences de la pléthore véritable ; et, comme nous le ferons voir plus lard , <• il faut que d’Européen perde de sa vigueur, de sa pléthore san- »guine, abandonne son régime trop nourrissant pour s’acoelimater dans les pays chauds et y vivre en santé(2), >»
Si maintenant nous jetons un regard synthétique sur les phénomènes que nous avons passés en revue, nous serons bien près, je crois, de connaître les causes qui rendent les Européens qui arrivent dans les pays chauds ,
(1) Lind , Maladies des Européens dans les pays chauds.
(2) Virey, article Climat du Dictionnaire des sciences médicales , T. Y.
si susceptibles d’être atteints par les maladies qu’on y observe habituellement.
La chaleur humide qui règne à la mer sous les tropiques , produit une sensation qui n’est nullement en rapport avec ce que semblerait indiquer le thermomètre : l’ordre naturel des mouvements vitaux est changé ; la peau , devenue le centre d’une vive fluxion , appelle à la périphérie du corps les humeurs et les forces vitales ; son tissu , rendu plus perméable et plus sensible , est plus susceptible d’être affecté par les variations atmosphériques qui tiennent à la température , à l’humidité , aux miasmes.
Cette plus grande vitalité de l’organe cutané ne peut avoir lieu sans que les organes intérieurs en souffrent puissamment: l’estomac languit , l’appétit est diminué ou perdu ; une soif presque inextinguible et qui ne peut être satisfaite par la petite quantité d’eau accordée à bord, tourmente presque tous les individus. Au lieu d’aliments légers, d’une nourriture végétale que semble réclamer l’estomac, on n’a le plus ordinairement à lui donner que des viandes salées et des légumes de qualité souvent inférieure. Les organes digestifs déjà affaiblis sont fatigués par ces aliments trop substantiels et de difficile digestion ; les pertes produites par des sueurs excessives et par une exhalation pulmonaire abondante , n’étant plus suffisamment réparées, il y a bientôt un véritable état de faiblesse et d’atonie. Cette faiblesse est générale , mais elle est surtout réelle dans l’estomac , ce centre des organes de la nutrition ; elle se traduit par
de l’embarras gastrique , des aigreurs d’estomac , des gastralgies, des indigestions, etc., etc. On se trouve alors exactement dans le même cas que les personnes convalescentes de fièvres gastriques bilieuses, chez lesquelles le besoin des remèdes toniques ne saurait être douteux: or, on sait que, chez ces dernières, les causes les plus légères peuvent suffire pour amener des fièvres malignes du plus mauvais caractère.
Que, sur ces entrefaites , notre navire, qui compte trente ou quarante jours de traversée , arrive à Rio- Janeiro , pays très-chaud et à émanations marécageuses intenses , on ne tardera pas à observer les effets meurtriers du climat. Des écarts de régime, des refroidissements seront les causes occasionnelles qui feront éclater, chez les individus prédisposés par toutes les circonstances que nous avons énumérées, des fièvres graves qui ne se seraient certainement pas développées sous la seule influence de la chaleur.
On voit donc , et c’est ce que nous nous proposions de démontrer, que le passage rapide d’une latitude froide à une latitude chaude est contraire à l’ordre régulier des fonctions, et que, sans être lui-même cause de maladies, il prédispose du moins à de nombreuses maladies. On voit encore que , si la chaleur sèche ou humide prolongée peut suffire pour provoquer des affections bilieuses franches , ce n’est pas uniquement à une température élevée qu il faut attribuer les maladies graves , à caractère bilieux , qui régnent dans les colonies , puisqu’on ne les observe jamais à la mer sous les latitudes les plus chau-
des. Nous nous réservons d’élucider plus tard cette question par une comparaison des maladies des pays chauds suivant le lieu où on les observe ; nous montrerons que c’est principalement par la peau que les miasmes agissent sur les Européens nouvellement arrivés. Une hygiène bien entendue serait celle qui tendrait à modifier cette disposition avant l’arrivée dans les pays infectés ; nous tâcherons de traiter ce sujet quand nous nous occuperons de l’acclimatement dans les pays chauds .