II. Des effets physiologiques de ta navigation
Avant d’aborder l’étude des phénomènes physiologiques qui sont produits par la navigation, il serait peutêtre nécessaire de commencer par décrire le bâtiment que nous supposons en être le théâtre. La nourriture, le genre de vie , les occupations des marins à bord des navires de guerre français, sont aussi des circonstances qu’il est indispensable de connaître pour bien se rendre compte des influences auxquelles sont soumis les navigateurs. Cette pensée a préoccupé presque tous les auteurs qui se sont occupés d’hydrographie médicale. Houppe , dans les prolégomènes de son ouvrage surles maladies des gens de mer, après avoir averti que ce qu’il va dire n’a trait qu’aux maladies qui se présentent sur les navires de guerre hollandais, commence par donner la description d’un vaisseau de 50 canons; il fait ensuite connaître le tempérament , la nourriture et le genre de vie de l’équipage, et décrit enfin les maladies qui s’y rencontrent. L’état physique et moral de l’homme à la mer a été esquissé par Keraudren , dans son article déjà cité du Dictionnaire des sciences médicales; et bien qu’il y ait un certain nombre de choses à ajouter ou à changer à ce qu’il a dit sur ce sujet, nous nous dispenserons d’en parler pour le moment; peut-être plus tard essaieronsnous de compléter cette Physiologie de marin français.
La navigation est évidemment un acte contre nature ,
et, en cette qualité, nous devons nous attendre à la voir amener en nous un certain nombre de modifications physiologiques, pathologiques et même thérapeutiques, modifications qui seront certainement différentes suivant les saisons et les climats. Aujourd’hui , nous nous contenterons d’étudier le premier ordre d’influences, et nous ferons cette étude sur un bâtiment naviguant dans notre zône tempérée. Mais afin qu’il n’y ait pas d’équivoque sur ce que nous avons à dire, nous noterons avec la plupart des navigateurs qu’il y a toujours beaucoup moins de malades en pleine mer que près des côtes, et sur les bâtiments qui naviguent que sur ceux qui stationnent. Rouppe attribue avec raison cet effet à ce que l’on observe rarement des brouillards en pleine mer, à ce que ces brouillards sont simplement formés de vapeur d’eau , et de plus , à ce que le régime est beaucoup plus réglé à la mer qu’à terre.
Un des premiers phénomènes produits par la navigation , c’est le mal de mer , état auquel on a , je ne sais pourquoi, appliqué le terme de maladie. Le mal de mer est un mal, c’est très-vrai; mais je ne saurais donner le nom de maladie à un état qui se déclare chez presque tous les individus qui sont pour la première fois soumis aux mouvements d un navire, qui peut paraître et disparaître suivant l’intensité de ces mouvements, et qui, chez quelques sujets, peut avoir une durée presque indéfinie. A mon avis, le mal de mer n’est pas plus une maladie que le dérangement amené par l’exercice de la balan-
coi re ou de la voiture chez quelques personnes, ou que l’insensibilité dans le sommeil provoqué par l’éther ou le chloroforme. Les mouvements produits par le navire amènent, par une cause que nous ne connaissons pas encore, malgré toutes les explications qui ont été données , une perturbation , un dérangement dans la distribution de l’influx nerveux, qui a pour résultat des actes anormaux et insolites. Mais, après une lutte plus ou moins prolongée , le principe vital parvient à dominer les forces qui , pour un instant , s’étaient soustraites à son empire, et tout rentre dans l’ordre. En d’autres termes, l’habitude des mouvements du navire qui a été contractée par l’être vivant amène la cessation des effets qu’ils produisaient. On pourrait, quoique d’une manière éloignée, comparer ces phénomènes à ceux qui se produisent chez les animaux , dans l’expérience qui consiste à ouvrir les méninges à leur partie supérieure pour faire écouler le liquide sous-arachnoïdien. On sait que, dans ce cas, l’animal va se blottir dans un coin sans pouvoir conserver son équilibre. « Si l’on répète l’expérience plusieurs fois, il finit par s’y habituer, au moins sous le point de vue des effets physiologiques de la soustraction du liquide, soustraction qui n’a peut-être d’autre effet que de priver la moelle d’une compression légère à laquelle elle était accoutumée (t). »
Il n’entre nullement dans mon plan de donner une explication du mal de mer; je renvoie les amateurs de
(1) Cruveilhier, Traité d’anatomie descriptive , 2e édit. T. IV,
théories aux ouvrages qui ont été écrits dans ces derniers temps; ils n’auront qu’à choisir entre les diverses explications qui ont été données par leurs auteurs.
Tous les individus ne sont pas également exposés au mal de mer; on rencontre des hommes qui n’en ont jamais été atteints , tandis qu’il en est d’autres qui ne peuvent pour ainsi dire pas s’en débarrasser. Il y a cependant peu de personnes qui » dans les grands mauvais temps, n’aient ressenti quelques-unes de ses atteintes. Les phénomènes dont l’ensemble constitue le mai de mer ne se rencontrent pas non plus à un égal degré chez tous les sujets indisposés. Ordinairement, cet état se manifeste par de la céphalalgie, un tremblement dans les jambes et un sentiment d’abattement général ; puis viennent des bouffées de chaleur suivies d’une sueur froide, de l’anorexie, une expuition de crachats muqueux , des envies de vomir, et enfin des vomissements. Ceux-ci formés d’abord par des matières alimentaires deviennent bientôt bilieux, et, à mesure qu’ils se répètent davantage, ils entraînent un plus grand abattement et obligent à garder la position horizontale. La diarrhée survient assez rarement; le plus souvent c’est le contraire qui a lieu. Des mouvements convulsifs peuvent se déclarer chez les femmes et chez les sujets très-nerveux. Tel est l’ensemble des symptômes du mal de mer, dont la durée peut varier entre quelques heures et plusieurs jours, ou même plusieurs semaines. Mais, comme je l’ai déjà dit, tous les sujets ne sont pas atteints au même degré. Il en est chez lesquels la céphalalgie et l’inappé-
lence sont tout ce que Ton observe, d’autres vomissent aussi souvent qu’ils mangent, sans être autrement incommodés. 11 y a enfin des personnes qui, plongées dans une prostration profonde, restent immobiles à la même place, pendant plusieurs jours, sans prendre ni boissons ni aliments, ou qui, tourmentées par des vomissements incessants, appellent la mort comme le seul remède à leurs maux. J’en connais d’autres qui , sans être arrivées à ce degré de souffrance, éprouvent tous les matins, aussi long-temps qu’elles restent à la mer, des nausées, de l’inappétence, et une sensation désagréable dans la bouche : c’est ce que l’on pourrait appeler le mal de mer chronique .
Les passions, de même que la plupart des facultés de l’âme, sont influencées par le mal de mer, et peuvent à leur tour réagir sur ce dernier. La crainte d’un danger immédiat, une violente colère ou le sentiment du devoir, suffisent quelquefois pour le faire cesser subitement ou pour suspendre ses effets. J’ai été plusieurs fois témoin de ce fait, et j’ai pu l’observer sur moi-même. — Le 51 décembre 1848, le brig l'Alcibiade, sur lequel j’étais embarqué, se trouvait par le travers du golfe de Gascogne, luttant contre une forte brise du S.d). ; la mer étant fort grosse et la brise violente, on mit à la cape sous le petit-foc et le grand-hunier au bas-ris. Pendant que l’on était occupé à serrer le petit-hunier, le nommé Martin , quartier-maître de canonnage, qui était sur la vergue du petit-hunier, perdit l’équilibre et fut précipité sur le pont. En ce
moment, j’étais anéanti par un affreux mal de mer qui durait depuis la veille ; on vint m’avertir de l’accident qui venait d’arriver; en un clin-d’œil je fus sur le pont auprès du blessé , je le fis descendre , je le fis coucher, je soignai les pansements et administrai les remèdes convenables, ce qui prit beaucoup de temps, le blessé ayant plusieurs fractures. Quand tout fut fini , le mal de mer, qui m’avait abandonné lorsqu’on était venu m’appeler, p me reprit subitement, et je dus m’empresser de me recoucher, — Une véritable maladie aurait-elle pu être suspendue de la même manière ? Je ne le crois pas.
Tels sont ordinairement les premiers effets de la navigation; au bout de quelques jours ils ont plus ou moins cessé, mais les fonctions ne s’exercent pas encore suivant leur rhythme normal ; certains phénomènes sont toujours là pour attester que l’homme n’a pas été créé pour vivre sur mer.
h appétit est ordinairement dépravé; habituellement dans les premiers jours qui suivent l’embarquement il y a de l'anorexie, et l’on a quelquefois une répugnance invincible pour certains aliments; plus tard , au contraire,
I appétit devient plus vif , la quantité d’aliments ingérés est plus grande , et quelques personnes qui à terre mangent modérément deviennent boulimiques à bord.
Les digestions paraissent plus difficiles: cet effet n’a pas lieu ordinairement au commencement d’une campagne; mais , au bout de quelques jours de mer, les hommes de l’équipage et les passagers se plaignent éga-
iement d’éprouver des pesanteurs d’estomac , des renvois acides ou des vomituritions. Leur nombre ne fera qu’augmenter à mesure que la traversée se prolongera , et bientôt ces indispositions atteindront tous les hommes de l’équipage qui n’ont pas une longue habitude de la navigation. Le médecin consulté dans tous ces cas sait bien qu’aucun remède ne peut faire disparaître ces accidents , mais il sait aussi que la nature les fera cesser d’elle-même aussitôt que du repos et une nourriture fraîche seront donnés à l’équipage. Ce dérangement des digestions est un effet complexe qui résulte et de la navigation elle-même et de la nourriture habituelle des équipages. Il est bien probable que si à la mer le régime pouvait être varié comme à terre, les choses s’y passeraient à peu près de la même manière , car les officiers dont la nourriture est plus choisie sont exempts de la plupart de ces indispositions.
La constipation , phénomène à peu près constant chez les marins, est sans doute causée par les mouvements du navire , et résulte d’un changement dans la direction ou la force des contractions intestinales; elle est liée aux autres phénomènes que nous avons fait connaître précédemment, et entraîne, comme conséquences des céphalalgies rebelles , des migraines, une tendance aux congestions cérébrales, et la formation de tumeurs liéinorrhoïdales. A la mer, la constipation devient en quelque sorle l’état normal; il n’y a guère que son degré qui varie.
Les mouvements ondulatoires du navire, le langage
elle roulis obligent à des efforts musculaires incessants pour se conserver en équilibre; pour celui qui n’a pas 1 e pied marin, ces efforts sont pénibles, et exigent une grande attention qui augmente encore la force des contractions musculaires. Par l’habitude du séjour à bord, ou après des voyages réitérés sur mer, nous exerçons instinctivement des mouvements qui , dans les commencements , exigeaient toute notre attention ; mais les efforts musculaires nécessaires pour maintenir l’équilibre ou pour y ramener le corps ne s’en exercent pas avec moins d’activité. H résulte de là que , lors même qu’on est assis ou dans un état d’apparente immobilité, pour peu que le navire soit en mouvement , l’on fait encore un exercice que l’on peut appeler exercice forcé. C’est ce qui explique la fatigue qu’occasionnent les promenades sur mer chez les personnes qui n’y sont pas habituées, et la lassitude non moins grande que l’on ressent si souvent à bord. Cette circonstance est, du reste, fort avantageuse pour le traitement de certaines maladies , ainsi que nous aurons occasion de le faire voir plus tard.
Il reste démontré, par ce qui précède, que les contractions musculaires s’exercent à la mer avec plus de fréquence et d’énergie que sur terre ; on admettra sans peine que la respiration et la circulation peuvent éprouver, par ce seul fait , certaines modifications. Les contractions des muscles qui prennent leur appui sur le thorax, favorisent les mouvements d’expansion et de resserrement de cette cavité, et augmentent par là l’aclion du poumon et des gros vaisseaux. La circula-
tion du sang dans les vaisseaux des membres est aussi activée par les contractions réitérées des muscles de ces appendices.
Une autre cause qui doit donner plus d’activité à l’acte respiratoire , c’est que l’air que l’on respire est toujours très-pur, et qu’il est sans cesse renouvelé. Les degrés variés de pression atmosphérique auxquels est soumis le corps par suite des mouvements du navire , les déplacements rapides et l’agitation de l'air ambiant , ne doivent pas non plus être sans influence sur le degré d’activité de la respiration et de la circulation.
Certaines sécrétions paraissent diminuées par la navigation , tandis que d’autres se font à l’étal normal. Lors-^ que l’on est atteint du mal de mer, les reins semblent ne plus fonctionner, et l’excrétion de l’urine ne se fait plus qu’à de rares intervalles et en petite quantité. 11 est aussi permis de supposer, d’après la fréquence de la constipation, que les sécrétions intestinales sont modifiées dans leur qualité ou dans leur quantité. Les fluides sécrétés par les muqueuses sont plus épais et en moins grande abondance , ce qui explique la sécheresse de la muqueuse buccale et la diminution des crachats chez les personnes atteintes de catarrhes pulmonaires chroniques. Le contraire a cependant lieu quelquefois , et 11 n’est pas rare de voir des écoulements blennorrhagiques se réveiller au bout de quelques jours de mer et devenir plus abondants, surtout lorsque le temps a été mauvais.il est assez difficile de dire d’une manière générale quelles sont les modifications que la navigation imprime à la
sécrétion du fluide spermatique; cependant la continence forcée à laquelle sont soumis les marins est ordinairement supportée avec assez de facilité pour que l’on puisse croire que la sécrétion de ce liquide est plutôt diminuée qu’angmentée. Quelques observations qui nous sont propres tendent à nous faire croire que la puissance virile est au moins assoupie par la navigation.
11 n’est pas jusqu’au sommeil qui , à bord d’un bâtiment à la mer, n’éprouve quelques modifications ; ce n’est plus ce repos parfait de corps et d’esprit dont on jouit d’ordinaire pendant cet acte réparateur. Dans les premiers temps qui suivent l’embarquement, les mouvements du navire, les craquements des pièces qui le composent , le bruit occasionné sur le pont par les manœuvres empêchent que l’on goûte un repos complet; plus tard l’habitude émousse ces sensations , et les bruits les plus forts parviennent à peine à faire cesser le sommeil ; l’esprit et les sens sont endormis , il est vrai , mais le système musculaire est constamment en activité pour empêcher le corps de céder aux mouvements qui lui sont imprimés par les balancements du vaisseau.
Les effets de la navigation ne sont pas seulement vitaux, ils peuvent se faire sentir jusque dans l’ordre moral ; la crainte du danger que l’on court, l’appréhension d’un naufrage possible, phénomènes sur lesquels ont beaucoup trop insisté plusieurs des auteurs qui se sont occupés de ce sujet, ne se rencontrent guère que dans les premiers jours d’une traversée et chez les hommes
pusillanimes. L’aclion que ces sentiments pourraient exercer sur les fonctions , si elle est réelle, ne saurait être durable, et ne mérite pas de nous arrêter plus longtemps.
La vie du marin est une existence qui a fort peu d’analogues: confiné dans une étroite habitation où il manque de la plupart des commodités de la vie, il est obligé de se contenter du strict nécessaire ; rien dans ce
qui l’entoure ne lui rappelle les habitudes qu’il avait contractées avant son embarquement. Une discipline rigide, des exercices fatigants, des occupations constamment uniformes, un manque absolu de distractions et de plaisirs, une nourriture toujours la même , telles sont les conditions principales qui caractérisent l’existence du marin. Le caractère, l’imagination, les passions en reçoivent une puissante influence. Pour la personne qui fait un voyage sur mer pour la première fois, les premiers jours de la traversée , loin de causer de l’ennui , sont une distraction ; les manœuvres du bâtiment, l’aspect de la mer, les terres ou les navires que l’on aperçoit, sont autant d’objets qui l’intéressent et qui l’occupent ; mais tout cela change au bout d’un certain temps et l’ennui ne tarde pas à paraître. Je n’essaierai pas de définir l’ennui, chacun sait ce que c’est par expérience; mais ceux qui ont navigué connaissent seuls cet ennui indéfinissable, cette fatigue des sens, ce vide de l’âme et de l’imagination, que l’on ressent quelquefois dans une longue traversée, lorsque l’air est calme, quand le navire sans appui est soulevé par une houle sourde et
lorsque la chaleur de l’atmosphère amène l'anéantissement des forces.
Une des conséquences de l’ennui c’est la nostalgie , maladie qui atteint rarement les marins proprement dits, mais dont sont souvent attaqués les jeunes gens qui proviennent de la conscription et que leur mauvais sort a destinés à la marine. La nostalgie est originairement une affection mentale, mais elle ne tarde pas à entraîner des désordres vitaux plus ou moins graves, et prive les malheureux qui en sont atteints de toute résistance aux causes morbifiques qui n’auraient peut-être pas agi sur eux sans cette fâcheuse prédisposition ; on sait, du reste, que la peur et toutes les passions déprimantes agissent dans le même sens.
Quoique environné d’un grand nombre de ses semblables qui vivent de la même existence que lui , le marin vit dans la solitude ; l’uniformité des objets qui l’entourent, la répétition constante des mêmes actes et des mêmes sensations, l’obligent à se replier sur lui-même et à chercher dans son cœur ou dans son imagination les aliments qui lui manquent. « Dans la triste absence de tout ce dont le cœur a besoin, lorsqu’on se trouve seul à regret , on n’a d’autres ressources que de s’occuper comme on peut de ses propres idées (1). » Alors le présent n’est rien , le passé et l’avenir sont tout. Quel est l’homme qui , dans une longue traversée , n’a passé cent fois des heures entières absorbé dans le souvenir d’êtres chéris, se rappelant les moindres détails des sensations
(1) Zimmermann, La Solitude y traduction de M. X. Marinier.
qu’il a éprouvées, et faisant pour l’avenir mille projets enchanteurs? Dans ces moments de douce rêverie, rien ne parvenait à nous distraire; les conversations bruyantes qui se tenaient à nos côtés, les bruits causés par la manœuvre passaient inaperçus, et pendant que nous regardions, sans les voir, les lames qui venaient battre les flancs du navire, nous étions aussi complètement isolé qu’au milieu d’un désert* La vie du bord a tous les avantages et tous les inconvénients de la solitude ; on passe lour-à-tour, et presque sans motifs, d’une vive surexcitation morale à un affaissement complet, les passions s’exaltent et le caractère s’aigrit. L’amour privé de son objet le revêt des couleurs les plus brillantes et des plus belles qualités, l’amitié devient un attachement sans bornes, et la haine est une passion dont les traits ont été dépeints avec vérité par un romancier moderne (1).
L’ennui, les fatigues, les privations finissent à la longue par influer sur le caractère ; on devient susceptible , irritable , on supporte difficilement la contrariété , et la discipline elle-même est ébranlée lorsqu’une campagne se prolonge trop long-temps. Je ne poursuivrai pas plus loin cet exposé des effets moraux de la navigation , parce que je pense que ce que j’en ai dit suffira pour faire comprendre que , outre l’action vitale exercée directement sur nos organes et leurs fonctions par l’acte même de la navigation, il y a aussi une action psychique provoquée par la même cause, mais qui agit d’une manière plus éloignée quoique tout aussi réelle. Ce que nous
(!) Voy. Une Haine à bord , par M. G. de Lalandelte.
savons de l’influence que le moral exerce sur le physique nous dispense d’entrer à ce sujet dans des détails qui deviendraient fastidieux ; le médecin n’oubliera pas cette double action, dont la connaissance lui sera indispensable pour prévenir comme pour traiter les maladies provoquées par la navigation.
Résumons en quelques mots ce que nous venons de dire. Les effets physiologiques (l) de la navigation sont de deux sortes: effets vitaux et effets moraux. Le mal de mer, la diminution ou l’augmentation de l’appétit , les troubles de la digestion, la constipation, les modifications des sécrétions, etc., appartiennent au premier ordre. Au second ordre se rapportent l’ennui , la nostalgie et les alternatives de surexcitation et d’affaissement que nous avons signalées dans les passions , l’imagination et le caractère. Ces derniers effets peuvent devenir causes à leur tour et amener des maladies , ou imprimer une marche funeste à celles qui se seraient déclarées indépendamment de leur influence. C’est ainsi que dans les épidémies, comme à la suite de blessures, les individus dont le moral est affecté succombent ordinairement les premiers ou se rétablissent avec peine, d’où ressort la nécessité pour le médecin de la marine de s’occuper nu moins autant du moral que du physique des hommes dont la santé lui est confiée.
(1) On voit que je prends ce mot dans une acception plus large que celle qu’on lui donne ordinairement.