‹ Recherches de quelques dates absolues qui peuvent se conclure des dates vagues inscrites sur des monuments égyptiens: lues à l'Académie des inscriptions et à l'Académie des sciences, les 4 et 7 février 1853Chapitre 1 sur 13 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On sait que toutes les observations astronomiques raj)portées dans l’Almageste de Ptolémée sont liées entre elles par un catalogue chronologique très-étendu, qui conqjrend, dans une énumération continue, régulière et précise, tout l’intervalle de temps qu’elles embrassent. Il commence à l’avé-

nement historique ûvl roi de Babylone Nabonassar ; par quoi, selon l’usage adopté alors, et conservé depuis en Egypte, dans les computations officielles, il faut entendre le premier jour de l’année où ce prince est parvenu à la couronne. On prouve, par des éclipses, que ce premier jour concorde avec le 26 février de l’an avant notre ère, date astronomique,

ou de la période julienne 8967. De là, le catalogue se prolo nge, suivant la même règle, par une suite d’années égyptiennes , complètes, à travers la série des souverains assyriens, mèdes, perses, grecs et romains, qui ont successivement régné sur la Chaldée, ou sur l’Egypte, jusqu’au premier Antonin, qui était empereur au temps où Ptolémée composa son ouvrage. Ce document, unique dans l’iiistoire, nous est parvenu sous la dénomination de Canon des Rois. On ignore complètement d’où il provient, et dans quelles sources ont été puisés les matériaux qui ont servi à le construire. On présume seulement que les plus anciens, antérieurs à Alexandre, ont été pris dans les registres des prêtres chaldéens, et qu’ils ont été progressivement complétés depuis, d’après les annales grecques. Hipparque a dû l’avoir dans les mains, puisqu’il a combiné des observations chaldéennes avec les siennes propres. Ptolémée, qui s’appuie continuellement sur les dates qu’il contient, dates qui se vérifient pour nous par les éclipses (ju’il y rattache, ne l’a pas cité une seule fois; et cet élément fondamental de tous ses calculs ne nous a été connu que parce qu’on l’a retrouvé dans les manuscrits de Théon, son commentateur, qui le rapporte, sans aucune explication, comme un texte consacré par l’usage; tant l’esprit de la critique scientifique est rare chez les anciens. Malheureusement, cette pièce , si précieuse pour l’astronomie et l’histoire , ne

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nous fournit aucun renseignement qui s’applique à la chronologie de l’ancien empire égyptien, proprement dit. Comme Ptolémée, pas plus c[ue ses contemporains et ses continuateurs, n’ont employé aucune observation astronomique

faite par les naturels de l’Egypte, ils ne nous ont pas transmis une seule date relative à son histoire. Cette longue suite de souverains, qui ont régné pendant tant de siècles sur la haute et basse Égypte, qui l’ont couverte de monuments dont les restes nous étonnent encore par leur grandeur, qui l’ont fertilisée par d’immenses ouvrages d’art, attestant une civilisation très-avancée quand les Grecs étaient encore sauvages, sont maintenant, pour nous, perdus et mêlés entre eux dans la nuit des temps. Nous savons bien qu’à une époque tardive, celle de Ptolémée Philadelpbe, un prêtre d’Héliopolis, appelé Manéthon , avait compilé, par l’ordre de

ce prince, une histoire chronographique des rois d’Egypte, où leurs noms et les durées de leurs règnes étaient rangés consécutivement, depuis une antiquité fabuleuse. Mais cet ouvrage ne nous est parvenu qu’en fragments incomplets, occasionnellement rapportés par des écrivains très-postérieurs, avec des discordances déplorables; de sorte que la critique moderne peut tout au plus s’efforcer de les rajuster avec vraisemblance les uns aux autres, sans avoir jusqu’ici le moyen d’y attacher avec certitude une seule date absolue. Pourtant, depuis que le génie inventif de Champollion nous a ouvert l’intelligence des textes hiéroglyphiques, on a constaté indubitablement que les Égyptiens tenaient des registres continus des règnes de leurs rois, soigneusement spécifiés en ans, mois et jours. Mais cette preuve ne nous a été donnée que par des débris d’anciens papyrus, dont les parcelles ne

peuvent se rejoindre, et qui étaient peut-être déjà aussi mutilés, au temps de Ptolémée et des autres écrivains grecs, qu’ils le sont aujourd’hui. D’ailleurs, on n’y trouve aucune date absolue, et il est peu à croire qu’ils pussent en fournir. La raison en est très-évidente. On sait que, chez les Égyptiens, l’année usuelle et officielle comprenait trois cent soixante-cinq jours justes, sans aucune intercalation. Elle se déplaçait donc continuellement dans l’année solaire vraie, ce qui fait qu’on la désigne ordinairement par la dénomination année vague. C’est à cette forme simple d’énumération du temps que Ptolémée a rapporté tous ses calculs, et elle se trouve mise en rapport certain avec l’année julienne par toutes les éclipses qu’il y a rattachées. Or, j’ai rassemblé dans mon Mémoire une série de faits et de raisonnements qui concourent à prouver que, dans tout l’intervalle de temps qui remonte de Ptolémée jusqu’à une époque très-ancienne, au moins jusqu’à l’an 1780 avant notre ère, les jours de son calendrier vague, reconduits en arrière, ont coïncidé physiquement avec ceux que l’on désignait aux mêmes instants par les mêmes noms dans toute l’Égypte ; de sorte, par exem pie, qu’un thot ou un I®® mesori de ce calendrier ont été, pour les Egyptiens, le thot ou le 1®® mesori actuels, que l’on inscri-

vait sur les monuments. Conséquemment, une date de jour ainsi inscrite étant donnée, si elle est annexée à l’indication

d’un phénomène fixe dans l’année julienne ou dans l’année solaire, duquel on pui.sse déterminer, par le calcul astronomique, le jour julien propre, et que l’on connaisse historiquement, à 1460 ans près, l’époque du monument où on le trouve noté, laquelle n’est jamais sujette à une incertitude de cet ordre, on pourra assigner le rang absolu de l’année ju-

lieiine danslaquelle le jour égyptien désigné a concordé avec son correspondant julien; ce qui donnera la date de l’inscription. Ce procédé mathématique est le seul qui puisse nous faire retrouver aujourd’hui les dates absolues des souverains sous lesquels ces monuments ont été érigés, et dont ils portent toujours les cartouches royaux. Car les Égyptiens, comme presque toutes les nations orientales soumises au régime despotique, ne comptaient pas les années des règnes de leurs rois à partir d’une ère fixe, de manière à en former une série continue. Ils les comptaient à partir du premier jour de l’année vague où s’était opéré leur avènement ; et l’on a pu s’assurer que ce système d’énumération partielle a été employé dans toute l’étendue du canon des rois de Ptolémée, depuis Nabonassar jusqu’à Antonin inclusivement. Ainsi, il y avait autant d’ères nouvelles qu’il y avait de souverains reconnus. Lorsque plusieurs princes se disputaient ou se partageaient l’empire, chacun d’eux, dans les parties de l’Égypte soumises à sa puissance, datait de son ère propre ; puis reprenait souvent l’ère de son compétiteur, si elle était plus ancienne, quand il l’avait renversé. On conçoit aisément les obstacles qu’un tel usage oppose ensuite à la restitution d’une chronologie continue; et, très-probablement, c’est par l’impossibilité de les surmonter, pour les souverains de l’Egypte, que Ptolémée n’a pas employé les observations de phénomènes célestes qui avaient sans doute été faites sous leur longue domination, puisque toute l’antiquité nous atteste que les prêtres égyptiens se livraient assidûment à l’étude du <‘iel. Ces difficultés sont bien plus fortes aujourd’hui pour nous, n’ayant, pourrétablir la chronologie des souverainsde l’Égypte, que des synchronismes disjoints, incomplets et dis-

cordants entre eux. A tel point que, si nous essayons seulement de remonter jusqu’à huit ou neuf siècles avant notre ère, nous trouvons, entre leurs dates absolues, des incertitudes que l’on ne saurait évaluer à moins de deux cents ans.

Dès que Champollion eut découvert la notation symbolique de l’année vague égyptienne, ce qui permit de lire et d’interpréter les dates de jours et d’années de règnes inscrites sur les monuments les plus anciens, on put concevoir l’espérance de pénétrer dans ce labyrinthe de vieilles dynasties, en trouvant quelques-unes de ces dates qui fussent attachées à la constatation de phénomènes astronomiques , tels que des éclipses, des solstices, des équinoxes, même de simples levers héliaques , particulièrement celui de Sirius, qui leur était d’une extrême importance, parce que, dans les temps trèsreculés, il leur annonçait la crue du Nil, et que, depuis, il en accompagna toujours la première apparition. Les tentatives que l’on fit dans cette voie n’eurent pas d’abord le succès qu’on en avait espéré, parce que les indications tirées des monuments n’offraient pas au calcul des données suffisamment définies. Mais elles ne laissèrent pas d’être fructueuses, parce qu’ elles montrèrent comment il fallait procéder dans cette recherche, et qu’elles excitèrent les continuateurs de Champollion à recueillir soigneusement, dans les inscriptions, dans les papyrus, toutes les dates qui pouvaient fournir des éléments de calcul plus arrêtés. Telles sont celles que l’un des plus habiles et des plus actifs d’entre eux, M. de Rougé, vient de découvrir et de publier récemment (i). Il me les avait communiquées, il y a plusieurs mois, connaissant le vif inté-

(i) Reme archéologique^ ix® année, i853.

rêt que j’ai pris à ce genre de recherches depuis qu’il a été possible de l’aborder. Il y a maintenant vingt-deux ans que Champollion me confia sa mémorable découverte de la notation symbolique des années, des mois et des jours, chez les Égyptiens. Je compris aussitôt les concordances qui devaient périodiquement s’opérer entre ce système de notation et l’ordre naturel des saisons , ainsi que des travaux agricoles en Egypte, à des époques distantes entre elles de 1 5o5 années solaires vraies; et, dans la séance même où Champollion vint annoncer sa découverte à cette Académie, je présentai, avec son assentiment , un travail actuellement imprimé dans nos Mémoires , dans lequel j’exposais ces rapports, en faisant voir comment les déplacements des phénomènes célestes dans la notation de l’année vague pourraient conduire à constater des dates absolues, si l’on trouvait quelqu’un de ces phénomènes inscrit avec sa date de jour sur les monuments. Parmi les documents que Champollion avait rapportés de son voyage en Egypte, un surtout avait fixé son attention, et, par suite, la mienne; son intuition instinctive lui ayant fait y reconnaître un catalogue de levers d’étoiles, notés de quinzaine en quinzaine , pour un intervalle de douze mois. Mais la mort nous ayant enlevé l’Œdipe qui m’aurait expliqué cette énigme, je dus renoncer à en pénétrer le sens. Le zèle de M. de Rougé m’a ramené à cette tâche. Il m’avait remis depuis quatre ans la traduction complète de ce document, non pas d’après la publication inintelligente qu’on en a faite, où des textes de provenances différentes sont mêlés et confondus, mais en s’aidant des manuscrits qui nous restent

de Champollion. Dans un voyage récemment effectué en

Egypte par les ordres du roi de Prusse, avec tous les moyens

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de succès désirables, le savant archéologue M. Lepsius a repris sur les lieux une copie de ce texte, encore inédite, dont il a bien voulu remettre à M. de Rougé un exemplaire pour moi; et M. Lenormant, qui avait accompagné Champollion

en Egypte, l’ayant minutieusement conférée sous mes yeux avec les manuscrits originaux de Champollion, m’a prouvé qu’elle y était entièrement conforme. J’ai dû, par conséquent, me remettre sans délai à cette étude ; et, d’après l’ensemble de ces indications, éclaircies et commentées au besoin par M. de Rougé avec une infatigable patience , j’espère avoir analysé la contexture de ce document avec assez de détail pour en extraire tous les éléments de calcul qu’il peut fournir. Ces données, jointes à celles que M. de Rougé a découvertes, établissent quatre dates vagues de jours annexées à des phénomènes célestes,. Trois d’entre elles se rapportent ii des levers héliaques de Sirius; la quatrième à un phénomène naturel moins clairement désigné, mais que j’ai indubitablement reconnu, par sa date de jour vague, être un équinoxe vernal. C’est jusqu’ici le seul dont on ait retrouvé la mention ; mais celui-là en fera découvrir d’autres. I^es trois levers héliaques remontent aux années juliennes la/jo, i3oo, i444 avant notre ère, date astronomique (i). L’équinoxe vernal.

(i) Ces trois dates sont ici rapportées à Tannée julienne bissextile, qui commence la période quadriennale, pendant laquelle chaque concordance subsiste. L’année i444 appartient au règne de Touthmès III; Tannée i3oo au règne de Ramsès III. La première apparition matutinale de Sirius, sur l’horizon de Thèbes, eut lieu alors à la fin de la nuit qui précédait immédiatement le premier jour civil du mois thot vague, commençant au lever du soleil. Ce thot fut donc héliaque, pour Thèbes. Enfin, Tannée 1240 est celle que donne le tableau astrologique découvert par Champollion dans le

daté du même roi que la plus ancienne, se reporte, par nos Tables solaires, au même temps, à quatre ou huit ans près, au plus. De sorte que ces trois jalons chronologiques me paraissent très-approximativement fixés. Tels sont les résultats contenus dans mon Mémoire. Je vais maintenant exposer les procédés que j’ai suivis et les discussions critiques dans lesquelles il m’a fallu entrer, pour les conclure des documents qui m’ont été fournis.

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