INSTITUT DE FRANCE
Extrait des Comptes rendus des séances de V Académie des Sciences, Ionie XXXVII,
séance do i6 août i853.
Sur un calendrier astronomique et astrologique^ trouvé à TheheSy en Égypte^ dans les tombeaux de Rhamses VI et de Rhamses IX (deuxième et dernier Mémoire) ;
Par M. BIOT.
« Ce débris de Fastronomie des anciens âges, a été déjà l’objet d’un premier travail, que je présentai à l’Académie, il y a six mois, et qui est maintenant imprimé dans le recueil de ses Mémoires (i). Je me proposai seulement alors d’en extraire les dates absolues des deux levers extrêmes de Sirius, qui y sont mentionnés pour certains jours marqués de l’année vague égyptienne, comme ayant lieu, le premier à l’aube du jour, le dernier à l’entrée de la nuit. Je prouvai que ces dates en reportent la confection à l’an avant l’ère chrétienne, ce qui fait remonter au moins jusqu’à la meme époque le règne du prince, dans le tombeau duquel on l’avait inscrit. Des indications pareilles y sont aussi données pour une série d’astérismes stellaires, désignés par leurs dénominations égyptiennes, desquels les levers précèdent ou suivent celui de Sirius, à des intervalles qui se succèdent de quinze jours en quinze jours, pendant tout le cours d’une année. Quels
i) Ce premier travail est inséré au tome XXIV des Mémoires de V Académie des Sciences. Vovez aussi l’extrait que j’en ai donné dans les Comptes rendus de l’Académie, tome XXXVI, seance du 7 février î 853 , page 245,
étaient ces astérismes, et comment les reconnaître dans le ciel? C’était là, sans doute, un curieux sujet d’investigation, et c’est un de ceux que je traite dans mon Mémoire actuel. Mais alors il m’aurait trop détourné de mon but. Je me bornai donc à établir les seuls éléments de discussion qui me fussent nécessaires , et qui étaient autant de préparatifs pour une analyse plus détaillée. J’exposai l’ordonnance générale de ce calendrier, son mode de construction, et j’en reproduisis le squelette graphique dans trois planches qui en font apercevoir tout l’ensemble. Je remets aujourd’hui ces trois planches sous les yeux du lecteur ; et, espérant qu’il voudra bien recourir à l’explication que j’en ai donnée dans mon précédent Mémoire, je vais pénétrer dans les détails où j’avais évité de m’engager d’abord, pour ne pas compliquer inutilement les premières déterminations que j’avais en vue d’obtenir.
Dans cette nouvelle étude, je m’appuie sur un document, qui a pu seul me la rendre abordable. C’est la traduction complète, que notre savant confrère, M. de Rougé, a faite de toutes les légendes par lesquelles l’auteur égyptien caractérise les étoiles, ou les groupes stellaires, qu’il a voulu mentionner aux diverses lignes de son tableau. Chacun pourra s’éclairer comme moi de cette traduction, car M. de Rougé m’a permis de l’annexer à mon Mémoire. Elle ne sera pas moins nécessaire au lecteur pour en suivre la marche, même pour le comprendre, qu’elle ne me l’a été pour le composer. En effet, si l’on n’avait pas ce guide sous les yeux, on ne se formerait aucune idée des astérismes que chacune des lignes du tableau égyptien peut désigner. On ne sentirait pas la nature, la connexion, et la force des caractères qui les identifient nécessairement à telle ou telle partie du ciel. On ne verrait que des hypothèses disjointes, là où il y a des faits certains enchaînés entre eux. Et, pour découvrir ces identifications, pour les établir, quels secours ne vous fournit pas un texte fidèlement, littéralement traduit dans ses moindres détails, qui, parmi toute la multitude d’étoiles, se montrant ensemble sur l’horizon oriental, à une date donnée, vous apprend par les expressions qui le désignent, si l’astérisme que vous cherchez doit être restreint ou étendu ; isolé, ou rattaché à d’autres, dont les parties sont énumérées consécutivement, soit dans les diverses lignes d’une même colonne, soit dans des colonnes différentes! Si je suis parvenu à reconnaître mathématiquement un très-grand nombre de ces astérismes, dans l’état de mutilation partielle où se trouve le tableau égyptien, je le dois à la traduction que M. de Rougé m’en a donnée. Je les aurais identifiés tous par les mêmes méthodes, grâce à ce fil conducteur, si ses colonnes eussent été complètes.
» C’était à cela que se bornaient d’abord mes espérances. Je ne voyais.
dans ces identifications, que la satisfaction d’une curiosité archéologique. Mais, lorsque je me suis mis à étudier intimement les détails du document égyptien, à analyser sa contexture, à reporter sur le ciel du temps, la série continue des résultats qu’il me fournissait, il m’a offert un intérêt d’un tout iutre ordre, que je n’y avais jusque-là nullement soupçonné . J’avais cru y trouver seulement la réalisation anticipée du théorème abstrait énoncé sans démonstration par Autolycus, neuf siècles plus tard : que les levers apparents de toutes les étoiles, sont visibles, pour chacune, pendant 1 5 o jours, et invisibles pendant 210; ces deux périodes embrassant les intervalles de temps pendant lesquels la présence du Soleil permet ou ne permet pas de les apercevoir quand elles arrivent à l’horizon oriental, r/est en effet à ce théorème que s’adaptent très-approximativement les <leux levers extrêmes du matin et du soir de Sirius, qui étaient Tunique objet <le mes premiers calculs. Mais cet accord n’est en réalité qu’un accident, qui tient à la position qu’occupait Sirius, relativement aux points équinoxiaux et solsticiaux, lorsque ses deux levers se sont opérés. Hors de cette portion de Tannée, qui comprend les cinq premiers mois, par conséquent les dix premières colonnes du tableau égyptien, les intervalles de visibilité et d’invisibilité, deviennent tout autres que ne les suppose le théorème d’ Autolycus, à cause des conditions de variabilité qui y sont introduites par T obliquité de l’écliptique sur le plan de l’équateur, et par Tinclinaison de Téquateur sur l’horizon local. Or l’auteur égyptien, a ordonné et espacé les levers de tous ses astérismes, conformément à ces conditions d’inégalité, qui, à Tépoque et dans la localité où il observait, faisaient varier les arcs d’invisibilité depuis 202 jours, jusqu’à 22^^ pour les étoiles de diverses grandeurs qu’il pouvait employer; et il Ta fait avec tant de justesse, comme avec tant d’habileté pratique, qu’en calculant ses résultats par nos Tables du Soleil, je ne les ai trouvés nulle part en discordance d’un seul jour, quoique, d’après la nature de ces phénomènes, et d’après ce qu’en dit Ptolémée, nous dussions leur supposer des incertitudes bien plus grandes. Mais, à Tépoque où Ptolémée écrivait, les perfectionnements que l’astronomie avait reçus, ne laissaient plus aux levers apparents des étoiles, que l’intérêt d’annonces populaires; et, pour ce but, il était bien plus commode de les prédire par théorie, que de les déterminer par des observations effectives. Il en était tout autrement treize siècles plus tôt, chez les ligyptiens. Ces phénomènes ne pouvaient se constater que sur le ciel même. L’étude en était confiée aux prêtres, comme toutes les autres «léterminations de l’astronomie usuelle; et, dans ce genre d’observation,
comme dans tout autre, la continuelle pratique doit restreindre lamplitude des erreurs. Un tableau astronomique pareil, étendu systématiquement à toute une année, n’a pu être construit par eux que d’après des observations nombreuses, suivies pendant longtemps avec une assiduité persévérante, en choisissant avec une intention habile, les étoiles dont les levers s’opéraient aux jours, et aux intervalles relatifs de dates, qu’exigeait le mode de construction adopté. Cela suffirait sans doute, pour le rendre trèsdigne d’une exploration attentive. Mais, quand on pénètre sa structure, et qu’on a découvert l’art qui y règne, on est tout autrement surpris. Car, de trouver dans une antiquité si reculée, une telle richesse de matériaux astronomiques, coordonnés avec tant d’adresse, c’est à quoi l’on était loin de s’attendre. Et, ce n’est pas seulement l’exécution, c’est l’idée même de l’entreprise qui étonne; quand on vient à reconnaître qu’elle n’a été réalisable qu’à l’époque où on l’a tentée, lorsque l’année vague égyptienne se trouvait placée dans l’année solaire, comme elle l’était au temps de Rhamsès VI ; y ayant impossibilité absolue de former un tableau de levers d’étoiles, se succédant ainsi, pendant 36 o jours, de quinzaine en quinzaine, quelques siècles plus tôt, ou plus tard. En effet, supposez que l’équinoxe vernal tombât dans les six premiers mois de l’année vague. Alors, les étoiles qui se seraient levées avec ce point de l’équateur, auraient eu des arcs de visibilité trop courts, pour qu’elles fussent perceptibles à l’horizon oriental, pendant les dix quinzaines de nuits que l’ordonnance du tableau leur donnait à remplir. Mais, à l’époque de Rhamsès VI, cet équinoxe tombait au 7® jour du 9® mois; de sorte que les arcs de visibilité des étoiles qui se levaient avec lui, suffisaient, malgré leur étendue restreinte, pour embrasser les cinq ou six quinzaines qui terminaient l’année, le tableau ne devant pas s’étendre au delà. Il a donc fallu avoir une notion claire de ces circonstances, et des facilités actuelles qu’elles procuraient, pour imaginer d’en faire une semblable application. Il a fallu encore choisir les étoiles qui se levaient aux deux extrémités d’une même nuit, c’est-à-dire vers la fin de la première heure temporaire nocturne, et vers la fin de la onzième, de manière qu’elles se trouvassent adaptées aux durées variables de ces heures pendant le cours d’une année. Car ces variations n’auraient pu être négligées sans fausser toutes les applications, puisque les dix heures temporaires qui séparaient les levers extrêmes de chaque nuit, embrassaient sur l’équateur un arc de 129^30' 48'" au solstice d’été, et de 29' 12" au solstice d’hiver. Or, par des épreuves qui s’appliquent à toutes les parties du tableau, j’ai reconnu que les levers des
,(stérism<:îs ainsi conjugués, ne s'écartent jamaisdes valeurs vraies et actuelles de leurs intervalles nocturnes, que de quantités très-petites, facilement uriputables aux erreurs des observations. Tout cela suppose donc, sinon me science théorique dont le tableau égyptien n’offre aucune trace, du noins*une connaissance du ciel, et une pratique des observations célestes, beaucoup plus grande que le silence des écrivains grecs, particulièrement de Ptolérnée, n’aurait pu le faire soupçonner. Mais c’est un fait maintenant trop constaté, que, de la multitude d’observations anciennes qu’il a eues dans les mains, Ptolérnée nous a seulement transmis celles qui pouvaient servir à établir ses théories, et nous a laissé ignorer toutes les autres. Or, ce qu’il aurait pu en recueillir dans les registres des prêtres d’Égypte ne lui aurait été d’aucun usage, par le manque d’une chronologie continue (jui lui permît de les rattacher à son temps, et de les faire servir de preuve a ses doctrines. Aussi n’en mentionne-t-il pas une seule. Il se borne a dire, une fois, en termes généraux, que les levers des cinq planètes, sans doute aussi des étoiles, ont été très-soigneusement observés en Égypte (i). N ous voyons aujourd’hui que, pour les étoiles au moins, son assertion est vraie, et plus vraie peut-être, dans ce cju’elle a d’approbatif, qu’il ne le croyait lui-même; si, comme cela est très-probable, il n’a pas connu le document que nous possédons; ou si, le connaissant, il n’a pas pris la peine de l’approfondir, n’en pouvant tirer aucun parti, pour ses spè- .1 dations.
> Je ne fatiguerai pas l’Académie par l’exposition des raisonnements et des calculs que cette exploration a nécessités : on les trouvera détaillés dans mon Mémoire. Je n’ai voulu que lui donner une idée de l’importance diï document égyptien, et je ne lui en ai rien dit que je ne l’aie constaté mathématiquement. J’ajouterai seulement un mot sur les nombreuses identifica-
rions que je suis parvenu à faire des astérismes égyptiens avec le ciel. Ces identifications, qui sembleraient devoir prêter à beaucoup de doutes, ont ère rendues très-faciles, et je crois très-assurées, par la concordance parfaite qui règne dans toute l’étendue du tableau, entre les diverses indications d’où je pouvais les déduire. J’ai procédé généralement à cette opération par trois méthodes distinctes et indépendantes entre elles, dont les résultats se contrôlent mutuellement, et ne peuvent s’accorder que dans la vérité. J’ai pris séparément, pour données : les dates des premières apparitions matutinales; celles qui sont assignées aux levers de l’entrée de la nuit; et les arcs
( I ) Almageste , livre XIII, chapitre VII
de Féquateur compris entre les levers extrêmes d’une même nuit, embrassant très-approximativement lo heures temporaires actuelles. Toutes les fois que Tétât de conservation du tableau m’a permis d’appliquer ces trois genres d’épreuves à un même astérisme, elles m’ont conduit à un même point du ciel, dont l’identification s’est trouvée constamment confirmée par sa connexion avec les astérismes précédents et suivants. Cette recherche a été rendue aussi plus directe et plus sûre, quand j’ai eu reconnu que l’observateur égyptien a toujours pris ses astérismes dans le voisinage de Téquateur et de Técliptique, à l’exclusion d’étoiles plus brillantes, mais qui se trouvaient plus distantes de cette zone. A cette restriction qu’il s’était prescrite, il s’en joignait une autre qui lui était imposée. C’est que Sirius étant un élément exigé, et vraisemblablement le principal de son tableau, les autres astérismes, dont il mentionnait le lever héliaque dans ses colonnes, ne pouvaient plus être pris que parmi les étoiles isolées ou les groupes stellaires, dont la première apparition matutinale précédait ou suivait celle de Sirius à des intervalles précis de quinzaines. Ceci, ajouté à la condition de s’écarter peu de Téquateur et de l’écliptique, restreignait considérablement les choix qu’il a pu faire, et nous donne, par conséquent, une grande facilité pour les retrouver ; surtout en nous aidant des indications que les légendes fournissent, lesquelles les signalent fréquemment par des particularités dont l’application évidente achève de lever toute incertitude. En combinant toutes ces spécialités de dates, de situation, et de caractères propres, on parvient, je crois, à rendre très-sûres des identifications, qui seraient fort incertaines si Ton n’avait pas tant de données diverses à y faire converger.
» Lorsque Champollion découvrit ce curieux document dans les tombeaux des rois de Thèbes, Tinstinct divinatoire qui lui était propre, lui fit tout de suite concevoir que ce devait être un tableau de levers d’étoiles, distribué de quinze nuits en quinze nuits, pour le cours entier d’une année. Cette conjecture ingénieuse fut universellement admise parles érudits. Mais étaient-ce réellement des levers, et de quelle sorte? à quels instants de chaque nuit étaient-ils censés s’opérer? comment étaient-ils coordonnés entre eux? à quel temps remontaient les dates courantes que le tableau leur assignait? quels étaient, les étoiles ou les groupes stellaires, auxquels on les avait appliqués ? Personne ne le savait ; et Ton ne pouvait le savoir, qu’en faisant une analyse mathématique du tableau, retrouvant les règles de sa construction, et prouvant la justesse de cette interprétation, en déterminant sur le ciel les astérismes qu’on y avait désignés. Le long travail dont je viens de présenter à T Académiie un exposé sommaire, a pour but, et pour résultat, de résoudre
routes ces questions par des procédés rigoureux. La découverte de Chain» pollion me semble en recevoir une valeur inattendue, en ce que, dans une profondeur d'antiquité jusqu’à présent impénétrable, elle nous montre Tastronomie observatrice déjà officiellement établie, assidûment cultivée, obtenant, à la simple vue, des déterminations beaucoup plus précises que nous n’aurions pu le croire, et les coordonnant avec un art qui décèle une grande connaissance du ciel. De là nous pouvons inférer, avec une probabilité presque équivalente à la certitude, que, conformément au témoignage de Sénèque et d’Aristote, on retrouvera tôt ou tard, dans les monuments égyptiens ou dans les papyrus, des documents astronomiques bien plus importants et plus faciles à recueillir ; je veux dire des dates d’éclipses de Soleil et de Lune, au moyen desquelles on reconstruirait en toute rigueur la chronologie de l’ancien empire égyptien, sur laquelle nous n’avons jusqu’ici que des données confuses, éparses, disjointes, et souvent contradictoires. Car, de supposer que des collèges de prêtres, adonnés par profession à l’étude du ciel, et capables d’imaginer, de construire le tableau de Rhamsès VI avec J’art (jue nous y voyons, auraient omis de remarquer, d’enregistrer des phénomènes célestes aussi frappants, aussi considérables, qu’il suffisait de regarder pour les constater, cela ne saurait plus être admis par personne ; surtout quand des cérémonies religieuses affectées au culte de la Lune et du Soleil sont fréquemment rappelées et signalées sur les monuments de toutes les époques. C’est donc vers ce but que les égyptologues ont maintenant le plus d’intérêt à diriger leurs investigations. Ils ne peuvent s’en proposer aucun autre où le succès fût à la fois plus important et plus présumable. Si mon travail avait pour effet de les attirer dans cette voie où ils ne sont pas entrés encore, et dans laquelle leurs découvertes seraient si utiles à l’histoire, je ne regretterais ni le temps ni la fatigue qu’il m’a coûtés. Cet espoir seul m’a donné la force de m’y attacher si obstinément.