‹ Recherches et observations sur les causes des maladies scrofuleusesChapitre 31 sur 36 · DIFFICULTÉS QUE PRÉSENTE LETUDE DES CAUSES DE LA SCROFULE · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS QUE PRÉSENTE LETUDE DES CAUSES DE LA SCROFULE

Le diagnostic des maladies scrofuleuses est généralement assez facile; le caractère spécial d'une ophtbalmie, d'un abcès, d'une tumeur blanche, etc., est pour ainsi dire attesté par les cicatrices des tubercules qui ont préexisté, ou même par la coïncidence de ces derniers; elle l'est encore, le plus ordinairement, par la présence de ces productions parasites sur d'autres individus de la famille; puis la marche, la durée, la physionomie particulière de ces maladies laissent rarement le praticien dans le doute.

Mais il n'en est plus de même lorsqu'on veut savoir d'où elles proviennent; le plus ordinairement on ne reçoit à cet égard que des notions erronées, car les malades ne substituent que trop souvent de prétendues causes locales accidentelles à la véritable ; nous voulons parler de l'hérédité. Ces notions erronées, que les médecins admettent avec trop de facilité, les conduisent en définitive à une erreur de diagnostic, erreur qui entraîne des conséquences graves si l'on considère la différence qui doit exister entre le traitement qui sera appliqué à une maladie accidentelle acquise et celui que réclame une maladie constitutionnelle qui est intimement liée à la complexion du sujet.

L'étude des causes des maladies scrofuleuses présente en outre par elle-même des difficultés de plus d'un genre. L'histoire d'un scrofuleux n'embrasse pas seulement toute la vie médicale de l'individu; elle se compose aussi de la vie médicale de ses parents ascendants, de celle de ses frères et sœurs ; et il y a souvent des renseignements précieux à receuillir dans la santé des diverses branches de la famille', qui offrent fréquemment entre elles une très grande ressemblance sous ce rapport.

Pour coordonner tous les détails nés de l'histoire particulière des individus et reconnaître leur nature commune, il faut interroger les malades avec la plus grande attention , mais surtout en ayant soin de ne pas les influencer, car autrement on leur ferait dire tout ce qu'on voudrait.

Les difficultés sont les mêmes à chaque malade qu'on interroge, quelque habitude qu'on ait acquise, parce que c'est, chaque fois, une sorte d'éducation à faire, le malade n'ayant d'abord aucune idée de ce qu'on lui demande, et mettant toujours ce qu'il pense à la place de ce qu'il a éprouvé, lui ou ses parents.

La principale difficulté qu'on ait à surmonter quand on interroge les malades consiste à leur faire articuler les causes héréditaires; leur amour-propre, celui de leurs parents, leurs appréhensions même sont constamment tendus comme un voile officieux sur l'origine de leurs maladies. Dans beaucoup de cas je n'ai été édifié sur ce point que longtemps après un premier examen. Si l'on s'en rapportait au récit

de beaucoup de malades, leur maladie n'aurait point de cause, surtout point de cause héréditaire. Cette croyance est tellement inébranlable chez quelques personnes qu'elle résiste même à l'évidence. Une jeune dame m'a présenté, il y a plusieurs années, sa fille âgée de quatre ans qui avait une douleur coxalgique avec allongement notable du membre inférieur droit. Cette dame, de petite taille, repoussait l'hérédité, et cependant elle n'avait aucune cause extérieure à donner à la maladie de sa fille. Sa sœur, qui l'accompagnait, était aussi de petite stature ; elle était en outre de faible complexion, pâle, dépourvue d'embonpoint et de bonnes dents; ajoutons qu'elle avait eu quatre enfants et n avait pu en élever aucun. Je fis remarquer à la mère de la jeune malade tout ce qu'un pareil précédent, fourni par sa sœur, avait de rapport avec la maladie de sa fille; mais ce fut inutilement, car elle resta persuadée que sa santé n'avait aucune ressemblance avec celle de sa sœur (prem. part. chap. il, art. iv).

.l'ai traité à Tivoli-les-Bains, en i832-i833, une demoiselle du département des Côtes-du-Nord, sans être fixé sur l'origine de sa maladie, mais sachant fort bien qu'elle n'avait éprouvé l'influence d'aucune cause de scrofule. Le traitement était commencé depuis deux mois, lorsque j'appris que la grand'mère de cette jeune personne était raehitique, que sa mère n'avait pas la taille droite , non plus que sa tante maternelle.

Dans ce cas, il est vrai , j'avais déjà admis l'hérédité j basée sur la connaissance que j'avais eue de la

mort d'un frère aîné qui ressemblait beaucoup à ma jeune malade, et qui avait succombé à l'âge de seize ans à une hydrocéphale aiguë. Il y avait en outre trois autres enfants qu'on m'avait dit être d'une faible complexion.

L'aveuglement des parents se multiplie sous toutes les formes; c'est surtout la généralisation de la maladie dans la famille qu'on a de la peine à leur faire comprendre. Il semble que les enfants reconnus pour être scrofuleux étant une source incessante de peines et de chagrins pour les parents , ceux-ci cherchent à poser une limite au malheur de leur position en s'abusant comme ils le font sur quelques différences apparentes des maladies scrofuleuses.

Il faut aussi convenir que l'on commet beaucoup d'erreurs de ce genre daus la pratique de la médecine , et que ces erreurs commises par des médecins doivent singulièrement favoriser la tendance des parents à se faire illusion.

J'ai connu une mère et sa fille qui étaient des personnes fort raisonnables sous tout autre rapport ; elles portaient toutes les deux un goitre de la même forme et du même volume ; la mère ne pouvait comprendre d'où venait la maladie de sa fille, et l'amour filial rendait cet aveuglement réciproque.

Il y a plusieurs années, j'ai traité une jeune demoiselle âgée de treize ans, qui était affectée de scrofule cutanée esthiomène du côté gauche du lobe du nez, et de tubercules cervicaux. La mère de cette jeune personne jouissait d'une assez bonne santé , mais elle avait une leucorrhée habituelle et les yeux humides ,

surtout le gauche , dont les poiats lacrymaux fonctionnaient mal et laissaient accumuler des larmes sur le bord libre de la paupière inférieure et dans l'angle interne de l'œil.

Cette dame avait aussi un embonpoint qui u'était pas de bonne nature, et qui, avec les affections catarrhales dont je viens de parler, décelait le vice scrofuleux. Un jour, en sortant de chez elle, je me rencontrai vis-à-vis de son père, qui était de faible complexion et qui avait un ulcère de fort mauvaise nature sur le côté gauche du lobe du nez , au même endroit que celui de sa petite-fille. On m'avait laissé ignorer l'existence de cette maladie chez le grandpère maternel, et lorsque je fis remarquer le rapport qu'elle avait avec celle de la petite-fille, ce rapprochement fut à peine compris.

Dans le printemps de i 8q5, je fus consulté pour une jeuue demoiselle de dix ans, affectée d'un impétigo du cuir chevelu qu'on avait regardé comme une teigne. La sœur aînée de cette jeune demoiselle avait des palpitations de cœur et sa poitrine mal conformée.

Ayant remarqué que la boucle de la ceinture n'était pas droite , je fus porté à penser qu'il y avait chez ces deux sœurs une déviation de la taille à laquelle les parents avaient de la peine à croire, mais qui fut reconnue, ces demoiselles ayant été déshabillées en ma présence. Plusieurs faits de ce genre ont passé sous mes yeux.

L'aînée de ces jeunes personnes, pour laquelle je n'étais consulté qu'incidemment me parut plus ma-

lade que sa sœur, et je déclarai que ces deux enfants n'avaient pas acquis, à leur âge, des maladies aussi profondes , qu'il devait y avoir chez elles une prédisposition héréditaire.

C'était la tante de ces demoiselles, la sœur de leur père (mort depuis tuberculeux-pulmonaire à l'âgé de quarante-deux ans), qui me consultait sur leur santé, et qui était bien éloignée de partager mon avis suiTorigine héréditaire de leurs maladies.

Cette dame était dotée d'un embonpoint trop fort qu'elle croyait être un signe de belle santé, mais que je ne regardais que comme une hypertrophie du système cellulaire et de la peau, assez commune chez les sujets scrofuleux (chap. i nr de la Complexïon scrqfuleuse). Inutilement j'aurais ainsi qualifié cet embonpoint, je n'aurais convaincu personne , quoique j'eusse pu faire remarquer sur les phalanges des doigts des cicatrices, suite d'anciennes engelures rebelles , quoiqu'il existât une double ophthalmie palpébrale cbronique et des plus anciennes , quoique les dents fussent des plus mauvaises, et qu'enfin cette dame n'eût qu'un fils qui offrait la plupart des signes de la complexion scrofuleuse.

Qu'on ne s'imagine point que ces illusions de l'amour-propre appartiennent seulement aux classes élevées de la société. Il y a seize ans, causant avec un malade de l'hôpital Saint-Louis sur la santé de ses frères et sœurs, ce malade insistait beaucoup pour me dire qu'il était le seul de sa famille qui fût scrofuleux ; il ajouta qu'il avait à Paris une sœur qui était très belle et qui devait partir ce jour-là même pour

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Metz. Je fis mes dispositions pour voir cette femme avant son départ : c'était une de mes anciennes malades; elle avait encore une tumeur tuberculeuse dans la région latérale droite du col dont je l'avais soignée deux ans auparavant à l'hôpital Saint-Louis. Je l'engageai beaucoup à rentrer dans mes salles, pour la traiter par les préparations iodurées, dont je faisais alors les premiers essais; mais elle avait retenu sa place à la diligence, et elle voulut retourner dans sa famille, où elle mourut subitement peu de jours après son arrivée.

Le sapeur-pompier dont nous avons rapporté l'histoire plus haut (3* part. chap. m, art. vu) n'avait pas non plus l'intention de nous cacher la vérité; il croyait fermement que sa sœur était trop belle pour être malade, et que si sa nièce avait du mal à la figure, ce mal n'avait aucun rapport avec les tubercules dont il était lui-même affecté.

Les observations de la nature de celles que nous venons de citer sont toujours fort difficiles à recueillir; elles le sont d'autant plus que l'aveuglement des parents est phis sincère. Les liens de mariage, l'amour maternel, l'amour filial, mais surtout l'amour-propre , produisent quelquefois des illusions qu'il faut savoir observer, contre lesquelles on doit se tenir en garde sans chercher toujours à les dissiper. Je dois dire cependant que ces illusions sont si profondes chez quelques personnes, qu'elles persistent après des investigations qu'on aurait pu croire indiscrètes et même cruelles.

Je pourrais écrire un plus long chapitre sur ces

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