‹ Recherches expérimentales et cliniques sur la sensibilitéChapitre 117 sur 132 · PATHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

PATHOLOGIQUES

défécation amenaient des douleurs dans le moignon. La miction provoquait aussi des douleurs très—vives. Bernhardt (1) a vu, après une blessure du nerf médian, la piqûre légère du petit doigt amener des douleurs trèsvives au coude. (2)

Pour ma part, j’en ai vu un cas des plus nets et tout à fait analogue aux cas rapportés par Mitchell. C’était un malheureux homme, assez âgé, phthisique, et ayant par par suite d’une tuberculose génitale, une uréthro-cystite très-pénible. Déplus il avait été amputé du bras gauche, et son moignon était extrêmement douloureux ; le pauvre homme souffrait cruellement, chaque fois qu’il urinait; et l’urine en passant dans l’urèthre enflammé, déterminait une atroce douleur dans son moignon. Bien que les souffrances qu’il endurait depuis près de deux ans eussent altéré son caractère qui était devenu intolérable, il consentait à me dire comment il souffrait, et il m’a raconté que chaque fois qu’il urinait, il souffrait « des lances de feu » dans son moignon. A plusieurs reprises il m’a confirmé le même fait. C’est là un exemple typique de synesthésie, et l’explication complètement satisfaisante est encore à trouver, Car je ne crois pas admissible qu’on puisse attacher aux synesthésies les sensations subjectives éprouvées par les amputés dans leur moignon. (3)

Les douleurs que les malades atteints de la pierre ressentent au méat urinaire sont aussi des synesthésies, mais qui ne sont pas tout à fait comparables à celles que nous venons de mentionner. En effet dans les vraies synesthé-

(1) Neuropathische Beobachtungen. Berl. Klin. Wochensblatt, 1875.

(2) Voy. aussi Gayet. Lyon mêd., juin 1870.

(3) Dieufafoy. Th. d’agrég., 1875, p. 33.

DES DYSESTHÉSIES.

sies il y a deux sensations simultanées, perçues par une seule excitation en deux points différents, éloignés l’un de Tautre, et n’ayant pas de rapports anatomiques immédiats. Au contraire, dans la douleur du méat,' il y a une excitation viscérale rapportée à une muqueuse voisine. C’est plutôt une illusion perceptive qu’une synestliésie : et c’est quelque chose d’analogue à ce que nous avons appelé le périphérisme. Selon Brown-Séquard ces synesthésies seraient dues à une hypéresthésie spinale.

Une autre modification intéressante de sensibilité à la douleur, c’est celle que Charcot a nommée dysesthésie ; c’est surtout chez les ataxiques qu’on a rencontré ce phénomène; mais on le trouve aussi chez les malades frappés d’une hémorrhagie cérébrale. (1) La malade de Veyssières sentait à peine les pincements les plus énergiques, elle les rapportait à la racine du membre exploré (2). Une malade de Vulpian, atteinte d’hémorrhagie cérébrale, quand on lui pinçait le membre inférieur, souffrait d’un sentiment général de malaise, ayant pour point de départ une sensation pénible à l’oreille. Une autre malade ne sentait d’abord pas une brûlure, c’était un simple contact qui se transformait en une vive et vague douleur (3). A la Salpétrière, j’ai souvent observé des faits semblables. Des malades ne sentent presque pas de douleur au pincement, mais quand on met une boule d’eau chaude sur la jambe, elles ont une sensation pénible, et ne sauraient dire à quelle cause il faut l’attribuer. Chez presque tous les ata-

(1) Aroh. de physiol. 1873, t. 'V, p. 722.

(2) Veyssières. Th. inaug., p. 16.

(3) Loc. cit., p. 46.

DE l’intermittence. 303

xiques on rencontre des phénomènes analogues plus ou moins marqués, et toujours assez difficiles à constater.

Un autre caractère de la douleur, caractère très-importanx, et qui domine presque tous les autres au point de vue clinique, c’est l’intermittence.

En étudiant la sensibilité normale nous avons vu qu’une excitation continue et égale déterminait des sensations allant en croissant d’abord, puis ensuite en décroissant graduellement, mais qu’il suffisait d’une interruption très-légère pour laisser revenir rapidement cette sensibi^ lité. (1) De fait, dans les douleurs pathologiques, l’excitation n’est jamais égale et jamais continue, et la multiplicité des causes apporte à l’excitation des modifications incessantes. Pour la douleur consécutive aux plaies et aux opérations, que M. Verneuil propose avec tant de raison d’appeler douleur traumatique, les pansements, les médicaments internes, les complications internes, les complications de la plaie changent les conditions de l’excitation qu’il n’y a pas lieu de s'étonner que la douleur soit dans ces cas là toujours intermittente.

Même lorsque l’irritation est constante, il y a intermittence dans les effets; si une cause permanente agit sur un nerf, la perception sera alternativement douloureuse et non douloureuse. Ainsi les corps étrangers des voies aériennes et de l’œsophage, quoiqu’il soit nécessaire de les regarder comme une cause irritative permanente, produisent des alternatives de spasme avec douleur et de repos

(1) L intermittence dans les phénomènes sensitifs, pour la vue, a été constatée par Helmholtz (Opf. physiol., p. 365. Leipzig, 1867), et pour l’ouïe, par Urbansohitsch (Centralblatt, 1875, p. 625).

l’ INTERMITTENCE.

relatif. Les anévrysmes de l’aorte, les tumeurs qui compriment les nerfs, agissent de la même manière

Cette intermittence a une durée très-variable ; tantôt l’intervalle est très-court, tantôt il est très-long. J’ai observé un malade atteint de lymphosarcome du cou (salle Saint-Louis, n“ 30) chez qui les nerfs du plexus cervical étaient soit comprimés, soit envahis par la tumeur. Trois ou quatre fois par jour, le malheureux était pris d’accès de douleur épouvantable. Il se dressait sur son lit, poussait des gémissements, et avait une anxiété respiratoire intense qu’il est permis de rattacher à une lésion du pneumogastrique. Puis au bout de quelques minutes, tous ces symptômes se calmaient, et il restait dans un état de prostration morne et de frayeur dans Tattente d’un nouvel accès.

Même dans les inflammations simples, la douleur n’est pas continue. Un de mes amis est sujet à avoir des furoncles très-douloureux: quoique’il n’ait jamais eu de fièvre intermittente, à une époque déterminée de la journée, généralement vers le soir, il est pris de crises douloureuses, avec hyperesthésie de toute la région voisine, et une exaltation générale de la sensibilité, qui est des plus pénibles. Le sulfate de quinine associé à la morphine a triomphé de ces symptômes.

Il en est de même pour la douleur traumatique (1), qui est tantôt intermittente franchement, tantôt seulement périodique, tantôt rémittente. Ainsi, dans les brûlures étendues, la douleur ne cesse jqmais complètement, mais

(1) Verneuil. Des névralgies traumatiques secondaires précoces {Arch. gén. dô méd.^ nov. et déc. 1874),

DE l’intermittence. 305

quelquefois elle réparait plus vive â certains moments. J’ai vu un malade atteint de brûlure considérable du dos par la vapeur, qui souffrait modérément dans la journée, et qui, toutes les nuits, vers une heure du matin, était pris de douleurs très-vives et d’insomnie. Mon père cite le cas. d’un jeune homme blessé par une balle, laquelle, ayant brisé l’os iliaque,’avait envoyé une esquille dans le nerf crural. La névrite de ce nerf donnait lieu à d,’atroces douleurs qui revenaient par accès de quelques minutes trois ou quatre fois par jour. (1)

Cette intermittence dans les excitations douloureuses est la règle; et les auteurs en citent des cas nombreux. Burdel (de Vierzon) rapporte qu’un calcul bronchique donna lieu à des phénomènes absolument identiques à ceux de l’intoxication palustre, et qui cessèrent après le rejet de ce calcul. Trousseau (2) cite plusieurs exemples d’affections organiques, de cancers de l’utérus, par exemple, où la douleur survenait régulièrement à la même heure. Dans un cas, ces douleurs retardaient d’une demi-heure tous les jours, absolument comme certaines fièvres intermittentes anormales.

Dans bien d’autres circonstances, une excitation prolongée et constante donne lieu à des phénomènes intermittents. Des abcès (3), des orchites (4) et spécialement le passage d’une , sonde dans l’urètbre ont donné lieu à

(1) Anat. méd. chtr., 4® édit., p. 266.

(2) Clinique médicale, 1868, t. II, p. 386.

(3) Griffin. London med. Gaz., 1836, t. XIX, p. 104.

(4) Simon. Med. Zeit., 1834, 3' année, p.' 201

Richet. 39

306 DE l’intermittence.

des affections périodiques qui simulaient à s’y méprendre l’intoxication paludique. La migraine, l’asthme, le hoquet même (1) sont quelquefois intermittents. L’insomnie peut prendre aussi la forme périodique : à certaines heures de la nuit, et toujours les mêmes, surviennent une agitation, une anxiété dont on ne peut se rendre maître : sans qu’il y ait de douleurs ou de fièvre, il y a un véritable accès d’insomnie aussi pénible qu’une maladie. C est presque Une affection pathologique, laquelle est connue plutôt que décrite par les médecins, et souvent appelée par eux, mal à propos d’ailleurs, fièvre nerveuse.

Nous devbns ajouter que les lésions de certains viscères paraissent prédisposer à l’intermittence (2).

Aussi ne faut-il pus en présence d’une douleur intermittente, liée soit à une névralgie, soit à une tumeur, soit à une inflammation, admettre sans autres preuves l’existence d’une intoxication paludéenne, comme Jolly a essayé de le faire (3). L’intermittence est due à la perte de l’excitabilité nerveuse par épuisement. Le système nerveux, soit central, soit périphérique, ne peut pas être constamment excitable, quoique l’excitation soit constante. La conséquence est donc un temps d’arrêt, un repos dans la fonction nerveuse comme il y a un repos musculaire après chaque systole du cœur et un repos de toutes les fonctions animales, c’est-à-dire le sommeil, après l’état de veille.

D’ailleurs la fièvre intermittente elle-même ne doit son

(1) Trousseau. Loc. cit., t. III, p. 442.

(2) Grasset. Cancer de la rate. Th. Montpellier, 1874, p. 57. — Charcot. Leçons sur les maladies des vieillards, p, 24.

(3) JSfouv. biblioth. médic. juin i8f7, t. II et nov. 1828.

PE l’intebmittence. 307

caractère d’intermittence qu’au système nerveux, qui réagit à certaines heures fixes et périodiques. L’infection du sang par le miasme paludéen ne disparait pas à certains moments pour reparaître à d’autres. Le sang est constamment infecté, et si les phénomènes d’empoisonnement ne se manifestent que par accès, c’est parce que les effets s’accumulant dans le système nerveux produisent une sorte de décharge finale, qui dure un certain temps pour reparaître le lendemain à la même heure, après l’accumulation d’une nouvelle série d’excitations.

En cela le système nerveux suit toujours la même loi : ce sont toujours des excitations faibles accumulées finissant par produire un effet tardif. Rien ne serait plus intéressant à étudier d’une façon complète que cette question de l’intermittence dans les phénomènes nerveux. Malheureusement, si les documents sont assez nombreux, le'travail nécessaire pour les résumer et les coordonner n’a pas été fait.

En tout cas, ce qu’on sait, c’est que les narcotiques asso« ciés au sulfate de quinine agissent merveilleusement contre ces manifestations intermittentes de la dopleur. C’est un fait remarquable sur lequel mon père etM. Verneuil insistent à chaque instant dans leurs leçons cliniques. Je ne crois pas avoir vu une seule de ces douleurs intermittentes résister à l’action thérapeutique du sulfate de quinine^ surtout si on prend soin de l’associer à la morphine et de faire précéder le traitement par l’administration d’un purgatif, ou d’un éméto-cathartique, selon le vieux précepte des médecins du siècle dernier.

DES ANESTHÉSIES.

Page 1