‹ Recherches expérimentales et cliniques sur la sensibilitéChapitre 130 sur 132 · CONCLUSIONS ET RÉSUME · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS ET RÉSUME

Parvenu au terme de cette longue étude, dans laquelle malheureusement je n’ai pu éviter ni une certaine confusion, ni une certaine obscurité, je crois qu’il sera utile de résumer brièvement les principaux faits que j ai essayé de mettre en lumière.

Le système nerveux central, représenté par l’encéphale et la moelle, est en rapport avec des nerfs centrifuges ou moteurs, et des nerfsu:entripètes ou sensitifs. L’excitation des nerfs sensitifs provoque une perception, comme l’excitation des nerfs moteurs un mouvement : mais par l’étude attentive des lois de la perception, comparées aux lois du mouvement, on découvre une analogie merveilleuse entre ces deux fonctions : tandis que la fonction du nerf est une simple transmission, la fonction, soit des centres nerveux, soit des muscles, est un travail, un dégagement de force qui dure pendant un temps relativement prolongé. La conséquence de cette durée, aussi bien que de l’inertie des masses mises en jeu, fait que les excitations accumulent leurs effets, et que le travail produit est en raison directe non-seulement de l’intensité de l’excitation, mais de la fréquence et du nombre de ces mêmes excitations. Aussi pour des excitations répétées et égales

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entre elles, le moment de la perception est d’autant plus retardé que leur intensité est plus faible et d’autant plus rapide que cette intensité est plus grande. Quant à la persistance dans les centres d’une excitation unique, elle est en raison directe de l'intensité de cette excitation.

Quoi qu’il en soit, l’excitation du système nerveux central est provoquée par l’excitation du nerf. Or, un nerf sensitif, comme aussi probablement-un nerf moteur, est excité par un changement brusque dans ses conditions d’existence. C’est ainsi que les substances chimiques, les agents physiques, les excitations mécaniques provoquent un courant nerveux. Ce courant nerveux, dont la seule manifestation extérieure estunchangement dans l’étatélectrique dunerf,ne peut être assimiléà un courantélectrique : sa vitesse est beaucoup moins grande, puisqu’elle ne dépasse pas 60 mètres par seconde ; d’ailleurs elle exige l’intégrité histologique du nerf, condition qui serait inutile si le courant nerveux était un courant électrique. Chez les ataxiques, la vitesse du courantnerveux dans la moelle n’estpas constante; elle diffère suivant l’intensité de l'excitation. La compression d’un nerf diminue la vitesse ducourant nerveux,et cette vitesseà l’étatnormalparaît êtreplus considérable pour le nerf sensitif que pour le nerf moteur. Le sens du courant n’est pasle même pour le nerf moteur et le nerf sensitif, au moins quant à ses effets. Pour le nerf moteur, le sens est vers le muscle ; pour le nerf sensitif, vers le cerveau. Cependant, si dans les %ros troncs sensitifs, le sens du courant est nettement ^déterminé, à mesure qu’on s’éloigne des centres, il semble que le courant se propage de plus en plus dans les deux sens, en sorte qu’à la périphérie tout se passe comme si la propagation

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se faisait également vers le haut et vers le bas. C’est ce qu’on doit appeler la sensibilité récurrente. Cette sensibilité récurrente est très-marquée pour les racines rachidiennes, mais elle n’est pas moins évidente pour les nerfs sensitifs de la périphérie.

Il est extrêmement probable que les excitations mécaniques portées sur la peau sont renforcées par un appareil périphérique (corps de Pacini, Vater, Krause, etc.). Si l’on veut savoir quels sont les effets de 1 excitation des troncs nerveux eux-mêmes, il faut recourir, soit à l’analyse physiologique, par l’exploration électrique par exemple, soit à l’analyse pathologique des nombreux cas dans lesquels des troncs nerveux volumineux ont été lésés ; on voit alors que suivant les degrés de l’excitation il y a :

1® L’engourdissement ;

2° Le fourmillement

3® Le scintillement ;

4“ La douleur fulgurante.

Ces phénomènes sont des phénomènes purement subjectifs, des sensations affectives qui ne nous donnent aucune notion sur les objets extérieurs. Pour qu’il y ait perception des objets extérieurs, il faut le concours de l’appareil de renforcement périphérique. Les bouffées de froid et de chaleur, de démangeaison, de chatouillement, les sensations de crampes musculaires peuvent aussi provenir de l’excitation directe des troncs nerveux. L’existence de l’appareil nerveux tégumentaire placé à la périphérie est démontrée par ce fait que la sensibilité cutanée est mise en jeu par des excitations qui seraient insuffisantes pour éveiller la sensibilité du tronc nerveux luimême.

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Les appareils conducteurs ou percepteurs de la sensibilité peuvent être lésés de diverses manières, leur excitabilité étant diminuée, éteinte ou exagérée. La cause de l’anesthésie ou de l’hyperesthésie est centrale ou périphérique, en comprenant par périphérie tout ce qui n’est pas Taxe encéphalo-médullaire.

L’hypéresthésie périphérique, telle qu’on l’observe dans les névralgies et les inflammations, ne porte jamais sur la sensibilité tactile : elle ne porte que sur les différentes formes de l’excitabilité des troncs nerveux. Souvent cette hyperesthésie est portée à un tel point que l’excitation la plus légère devient une excitation douloureuse. Les tissus primitivement insensibles acquièrent par l’inflammation une sensibilité exquise, les tissus fibreux, par exemple. De même un nerf enflammé est beaucoup plus sensible à la douleur qu’un nerf sain.

Lorsque un nerf sensitif meurt, il meurt de la périphérie aux centres, et, pour un membre, desextrémitésàla racine, et des parties superficielles aux parties profondes : quelle que soit la cause de la mort d’un nerf sensitif, l’anesthésie, qui en est la conséquence dernière, est toujours précédée d’une période d’hypéresthésie plus ou moins passagère. En outre, les différentes sensibilités se paralysent isolément. En général c’est la finesse du toucher qui périt tout d’abord, car l’anesthésie tactile est la conséquence nécessaire de l’hyperesthésie douloureuse d’un nerf, le toucher exigeant, pour être parfait, qu’il n’y ait pas d’excitabilité exagérée. La sensibilité à la douleur disparait ensuite, puis le sens musculaire, et la sensibilité à la chaleur. Toutefois, cet ordre de disparition des propriétés nerveuses est loin d’être constant.

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En étudiant chez la grenouille les effets de l’anhémiesur la sensibilité, j’ai vu que le nerf sensitif mourait avant ’e nerf de mouvement et avant le muscle. Sur l’homme, en appl’oaant l’appareil de Sil^^estri (bande d’Esmarch), on constate le même phénomène, c’est-à-dire la mort de la sensibilité précédant la mort de la motilité. Chez ^es grenouilles empoisonnées avec de la strychnine, de manière à rendre manifestes les plus légères sensations, c’est la sensibilité aux excitants électriques qui meurt en dernier lieu. Chez l’homme, il semble que ce soit plutôt la sensibilité aux excitants thermiques. Mais la période d’anesthésie est toujours précédée d’une période d’hypéresthésie.

La compression,'Fanhémie, la commotion, le froid produisent des effets d’hyjDéresthésie passagère, bientôt suivie d’anesthésie définitive. Bien d’autres causes pathologiques agissent encore sur les nerfs sensitifs, en particulier les névrites, soit des gros troncs, soit dés ramuscules terminaux (névrite interstitielle), qui, dans quelques cas, après une période d’hyperesthésie longue et pénible, amènent une anesthésie plus ou moins complète.

Les substances chimiques agissent aussi sur l’excitabilité des nerfs. Même à travers lapeau intacte, il se fait une sorte d’absorption lente, qu’on pourrait appeler absorption interstitielle, par laquelle des corps dissous ou réduits en poussière impalpable, peuvent agir sur la périphérie des nerfs, sans qu’il y ait pénétration dans la circulation générale. Toutes les substances anesthésiques locales agissent de cette manière, laquelle est essentiellement différente de l’anesthésie toxique de cause centrale. Cette anesthésie locale est une sorte de destruction chimi-

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que du nerf, et toutes les substances caustiques sont des anesthésiques locaux. En combinant l’anesthésie locale par l’éther à la compression et à l’anhémie, on a un moyen sûr pour obtenir une anesthésie locale suffisant à la pratique chirurgicale.

Q.uoique la science n’ait pas éclairci ce point fondamental, il y a très-probablement à la périphérie des nerfs une action de l’oxygène de l’air sur l’état fonctionnel de ces nerfs. Aussi la privation d’oxygène, par les moyens variés que la pratique a mis en usage, est- elle un agent anesthésique puissant. L’appareil ouaté, lès bains prolongés, les douches d’acide carbonique, les applications de collodion n’agissent pas autrement : ces moyens sont utiles, non-seulement dans les cas de plaies, mais encore pour les inflammations dans lesquelles la peau est intacte, car il s’établit certainement des échanges gazeux entre l’air extérieur et le réseau circulatoire du derme.

Les nerfs qui se rendent à l’axe cérébro-spinal peuvent être classés d’après leurs fonctions en trois groupes : le premier groupe comprend les nerfs sensoriels qui donnent des sensations spéciales, et, par une excitation forte, ne produisent pas de douleurs; le second groupe comprend les nerfs sensitifs proprement dits, qui, par une excitation forte, produisent de la douleur,qui donnent une perception nette, et, nous mettant en rapport avec les objets extérieurs, règlent les mouvements musculaires ; le troisième groupe est constitué parles nerfs sensitivo- sympathiques qui viennent des viscères, nous donnent des sensations fort longues, à peine perçues, et sont à l’état norîîial peu ou point sensibles à la douleur.

Comme, dans la nature, il n’y a pas de classification

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établie entre les diverses fonctions, on trouvera admissible l’existence de nerfs intermédiaires, les glosso-pharyngien et lingual, entre le premier et le deuxième groupe, le pneumogastrique, entre le deuxième et le troisième. Dans ce travail, nous n’avons étudié®queies fonctions des nerfs du deuxième groupe Inerfs sensitifs proprement dits), c’est-à-dire ce qu’on appelle communément la sensibilité générale.

Les nerfs sensitifs sont en rapport avec des parties déterminées du cerveau. Comme tout nous porte à croire que l’action d’un nerf est toujours identique à elle-rnême, et que cet organe est un simple |fil de transmission, la spécificité des sensations tiendra non à la nature de l’excitation, maisà la fonction du centre sensitif excité ; autrement dit, 1 excitation d’un centre sensitif spécial provoquera une sensation spéciale. Cette hypothèse est assurément permise, aujourd’hui qu’on a démontré l’existence de centres moteurs spéciaux pour chaque action musculaire synergique.

Cela posé, sinous considérons les sensations transmises aux centres par les nerfs sensitifs de la sensibilité générale, nous pouvons en créer trois classes bien distinctes.

La première classe comprendra les sensibilités particulières, éveillant immédiatement une action réflexe nettement déterminée, et provoquant dans les centres une perception de nature spéciale : ce sont des sensibilités motrices. Elles sont locales, provoquées par l’excitation des nerfs de la région, et tiennent très-probablement à l’excitabilité de certains centres sensitifs, liés étroitement à des centres moteurs correspondants. Nous avons compris dans ce groupe les dix sensations suivantes : Volupté, Hichet. 43

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respiration, bâillement, éternùment, toux, déglutition, clignement, vomissement, défécation, miction.

La seconde classe comprendra les sensibilités liées â une excitation modérée des nerfs sensitifs, et amenant une notion du monde extérieur. Ces sensibilités donnent une perception nette de l’excitation, et elles constituent par leur ensemble le sens du toucher : nous les appellerons sensibilités perceptives.

Ces sensibilités perceptives peuvent elles-mêmes se subdiviser ainsi, et probablement cette division répond à des conducteurs spéciaux.

Sensibilité musculaire, répondant à une double excitation physiologique, à la périphérie, excitation par la contraction des muscles, et dans les centres, excitation par la mise en jeu des centres moteurs des muscles, centres juxtaposés aux centres sensitifs.

Sensibilité thermique, répondant à une excitation physique.

Sensibilité tactile, provoquée par une excitation mécanique, et ainsi subdivisée :

Sensibilité superficielle.

Sensibilité dermique.

Sensibilité profonde ( sens de la pression des anciens auteurs).

La troisième classe comprend les sensibilités affectives, c’est-à-dire la douleur, avec ses deux modifications (chatouillement et démangeaison). Le caractère de la sensibilité à la douleur est qu’elle peut être éveillée par l’excitation démesurée d’un nerf sensitif quelconque. Aussi, si les sensibilités des deux premières classes sont trop vivement surexcitées, y a-t-il douleur, c’est-à-dire une sen-

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sation spéciale qui ne nous avertit que de l’état de nos organes, et ne nous donne aucune notion perceptive.

La douleur est donc une fonction des centres, et j ai essayé de l’étudier le plus complètement possible.

Lorsqu’il y a hypéresthésie d’un nerf, la sensibilité à la douleur est exaltée. Que si l’excitation du nerf se prolonge, il s’ensuivra une hypéresthésie qui gagnera graduellement les troncs même de ce nerf (hypéresthésie par propagation), puis les nerf voisins (hypéresthésie par irradiation), puis le système sensitif médullaire, puis le système sensitif encéphalique (hypéresthésie générale), et finira par produire des désordres dans la raison.

D’ailleurs, il existe un rapport étroit [entre la sensibilité et l’intelligence, et tous les poisons de l’intelligence portent aussi leur action sur l’appareil sensitif de 1 axe cérébro-spinal,l’alcool, le chloroforme, etc.Comme pour les nerfs, la période d’hypéresthésie précède toujours l’anesthésie. Le rapport étroit qui existe entre la sensibilité et l’intelligence est aussi manifeste dans les cas pathologiques; toutes les fois que l’intelligence est lésée, il y a des désordres plus ou mpins étendus de la sensibilité à la douleur et réciproquement.

C’est surtout dans l’hystérie qu’il y a analgésie, avec conservation du sens du toucher et de toutes les sensibilités motrices ou perceptives. Aussi l’intégrité du sens du toucher, quand la sensibilité à la douleur est abolie, permet-elle de diagnostiquer hardiment une lésion plus ou moins matérielle dans les organes centraux, puisque la lésion des organes périphériques [entraîne d’abord l’anesthésie du toucher.

Si on cherche les caractères physiologiques de la dou-

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leur, on verra que l’un de ces caractères, c’est la lenteur de la perception douloureuse, en sorte qu’il faut en général, pour la produire, une excitation de longue durée ; et que la perception sensitive précédera la perception douloureuse. Il se passe là un phénomène'analogue au phénomène général de la perception; mais le travail des centres nerveux, étant plus considérable pourune douleur que pour une sensation, exige par cela même ou un temps plus long, ou des excitations plus fortes.

Une autre conséquence de cette lenteur de la perception douloureuse, c’est que la douleur, lente à se produire, persiste aussi longtemps, et cet ébranlement prolongé des centres nerveux est, non pas seulement la suite de la douleur, mais la douleur même.

Les autres .caractères moins constants de la douleur, sont l’irradiation et l’intermittence,qui rentrent aussi dans les lois générales de la sensibilité. La douleur peut venir encore de l’excitation du grand sympathique, dans ce cas elle a des caractères particuliers, une diffusion et une anxiété dans tout l’organisme, ainsi qu’une angoisse profonde qui plonge le malade dans une sorte d’adynamie invincible.

Dans certains cas d’excitation très-forte d’un nerf, comme par un traumatisme violent, il n’y a pas de douleur. Le fait, quelque étrange qu’il puisse paraître, est constant et fréquemment observé. La douleur qui est la conséquence d’une plaie, d’une blessure, d’une opération, est la douleur traumatique, qui n’est influencée ni par la hèvre, ni par les changements de température. La douleur primitive dure environ une à quatre heures après la blessure, et à partir de ce moment elle disparaît pour tou-

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jours : dans certains cas la douleur reparaît aux deuxième, troisième ou quatrième jour (douleur traumatique secondaire) sous l’influence de l’inflammation ou de la névrite de la plaie.

Quant aux agents qui produisent de la douleur, ils sont les mêmes que ceux qui excitent les nerfs, de sorte que l’excitation démesurée d’un nerf sensitif quelconque produira de la douleur. C’est ou un changement d’état brusque et violent dans un nerf, ou bien un changement graduel et répété dont les effets vont s’accumuler dans les centres. Quoi qu’il en soit, il semble qu’il y ait dans l’encéphale un centre de la douleur, ne pouvant être atteint que par l’excitation trop intense des nerfs qui arrivent au cerveau par la moelle ou le bulbe.

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