OBSERVATION SUR LE CHOLERA EPIDEMIQUE
Cette partie du travail que j'ai l'honneur de soumettre au Congrès, comprend des observations personnelles sur le mode de transmission du choléra, sur la cause qui peut le produire et enfin sur le traitement que j'ai employé. Ces observations seront nécessairement fort incomplètes ; mais il n'est pas douteux qu'il se trouvera parmi vous, Messieurs, des médecins qui auront eu l'occasion d'étudier le choléra, et que chacun de nous apportant son tribut, un enseignement utile pourra ressortir de la circonstance heureuse qui réunit tant d'hommes éclairés dans ce lieu.
Ne voulant que provoquer une discussion en présentant les éléments principaux sur lesquels elle pourra s'exercer, je serai bref, et me bornerai à une exposition rapide des faits.
Modes de transmission du choléra.
Le choléra est-il contagieux ou ne l' est-il point? C'est là une question considérable qui mérite tout l'intérêt du Congrès ; car de sa solution dépendent les moyens généraux qui peuvent être employés pour prévenir l'invasion de cette maladie.
La transmission du choléra par le contact direct de la peau des individus me paraît impossible ; car il n'y a point là, comme dans la gale, des animalcules qui puissent passer de l'un à l'autre. Ce mode d'infection paraît d'autant moins probable, que, dans la période algide, la plus redoutable de la maladie, la peau se refroidit, perd sa sensibilité et ne peut être l'objet d'aucune émanation ni d'aucune absorption; tous les faits que j'ai observés directement et ma propre expérience m'ont appris que le choléra ne peut être transmis de cette manière.
Le choléra est-il transmissible par voie d'infection, c'est à dire en prenant l'air pour intermédiaire, soit que la cause qui le
produit pénètre dans le corps pendant l'acte de la respiration, ou se dépose sur des aliments qui sont ingérés dans l'estomac?
Je n'ai observé qu'un seul fait qui semble indiquer qu'un individu atteint du choléra puisse transmettre cette maladie.
Mme Catherine Laurent (femme Blenard), demeurant à Préseaux, arrondissement de Valenciennes, est venue à Estreux, le 5 juillet 1832, pour soigner ses parents qui étaient atteints du choléra : tous succombèrent, elle-même fut atteinte par la maladie. Lorsque, le 10 de ce mois, je fus appelé pour la voir, elle avait été transportée chez son beau-père, qui demeurait dans la même commune. Elle allaitait un enfant, et son état était fort grave. L'enfant succomba le 13; le 14, la mère était convalescente ; mais, le 18, le beau-père et la belle-mère présentèrent tous les symptômes du choléra. Tous furent sauvés.
D'après cette observation, Mme Blenard, après avoir été infectée par le choléra dans une partie de sa famille, semble avoir transporté cette maladie dans une autre partie de cette même famille ; mais le choléra régnait dans la commune , et rien ne prouve qu'il n'ait pu atteindre les individus qu'il a frappés sans l'intermédiaire de cette femme. Je ne puis donc rien affirmer à cet égard. Votre expérience, Messieurs, suppléera à ce qui manque dans cette partie de mes observations. Cependant, je dois ajouter qu'il n'émane rien de nuisible des cholériques ni des produits morbides que l'on peut en extraire.
M. Bernadet, qui a fait tant d'autopsies pour extraire les produits qui ont été l'objet de mon travail, n'a jamais éprouvé la moindre atteinte de choléra. En outre, tous les produits qui sont sur cette table et qui sont principalement représentés par du sang et des déjections de cholériques, ont été desséchés dans une étuve placée dans le laboratoire de la Faculté des Sciences ; les vapeurs qui en émanaient s'échappaient dans ce même laboratoire : elles étaient infectes; cependant, j'y suis resté plongé, ainsi que le garçon de mon laboratoire, pendant plus d'un mois, et nous n'en avons été nullement incommodés.
J'ajouterai quelques observations qui tendent à démontrer que le choléra franchit rapidement de grands espaces par la voie de l'air.
En 1832, j'exerçais la médecine à Valenciennes. Le choléra régnait à Paris, et aucun cas ne s'était présenté dans la région
que j'habitais. J'observai attentivement la direction du vent. Il était de l'ouest, c'est à dire de la mer. Cependant, le vent tourna vers le sud, et quarante-huit heures après le choléra était parmi nous. Les premiers atteints sérieusement habitaient les bords de V Escaut; plus tard, un quartier de la ville situé près des fossés, qui sont remplis d'eau à demi stagnante, fut un des moins épargnés. L'épidémie atteignit aussi tout particulièrement la commune de Marly, qui est située sur les bords de la Rhonelle, à une petite distance de son confluent avec l'Escaut. Je cédai aux instances de M. Tancrède, dont M. Lévêque, son beau-père, était alors maire de cette commune, et m'en occupai presque exclusivement.
Je ne raconterai point toutes les péripéties de la situation qui me fut faite par l'épidémie, je me bornerai à dire que j'avais préféré l'observer dans un village; car, m'y trouvant presque seul pour en traiter les malades, j'espérais qu'il me serait plus facile de préciser la marche de l'épidémie.
Elle attaquait des points isolés, et je ne puis dire que les lieux infectés eussent été plus malsains que les autres. Les premiers individus atteints dans un même lieu étaient frappés mortellement, d'autres n'avaient que la diarrhée, et les moins atteints éprouvaient de simples étourdissements, tels qu'ils résulteraient d'une congestion. En général, ce fait était observé chez les personnes pléthoriques, et une simple saignée de 100 à 150 grammes suffisait pour les rétablir.
Le cercle allait en grandissant, mais l'intensité du mal diminuait généralement à mesure qu'il s'étendait (1).
En 1849 des observations analogues ont été faites par mon frère Adolphe dans la commune de Giraumont, près Compiègne.
En 1849, le choléra régnait à Paris et n'avait point fait son apparition dans Bordeaux, où je me trouvais. J'observai la direction des vents, et elle était contraire à celle qui aurait pu nous l'amener. Le vent changea cependant, et en moins de deux jours le choléra épidémique sévissait à Bordeaux.
A cette époque, je faisais partie du Conseil de salubrité de la ville, et j'annonçai que, vu la direction du vent, il était probable que le choléra ne tarderait pas à paraître parmi nous.
(*) J'ai rencontré maintes fois, près des murailles, des excréments d'enfants dans lesquels se trouvaient des ascarides lombricoïdes. Cependant, ces enfants ne m'avaient point été signalés comme étant atteints par la maladie.
Mes honorables collègues n'accordèrent point la moindre valeur à mon observation. Un seul, M. Conilh, me dit que si je voulais l'accompagner, il me ferait voir un cholérique à l'hôpital Saint- André. Je m'y rendis immédiatement, et nous y trouvâmes effectivement un malade atteint fortement par le choléra épidémique et qui succomba ving-t-quatre heures après notre visite. Cet homme venait des bords du fleuve. Les premiers qui furent frappés ensuite exerçaient la profession de douanier et faisaient un service de nuit sur Veau.
Les faits qui précèdent semblent indiquer que le choléra franchit rapidement de grands espaces par la voie de l'atmosphère, et qu'il se développe spécialement dans les endroits où il y a de l'eau, sans que l'on puisse inférer de là qu'il ne puisse se développer ailleurs, ni par un autre mode de transmission, ainsi que j'en ai fait moi-même l'observation.
Si le choléra, qui a pris naissance dans l'Inde, est dû, comme on l'a dit, aux cadavres humains qui sont jetés dans les fleuves et notamment dans le Gangue ; si ces cadavres font naître des animalcules d'une nature spéciale, qui, par suite d'une métamorphose, deviennent aériens après avoir été aquatiques, ils doivent, à une certaine période de leur existence, retourner à l'eau pour s'y reproduire, si l'observation est parfaitement conforme avec l'hypothèse qui a été faite.
Je tiens à citer ces faits; car quand on recherche l'origine de la cause inconnue d'une maladie aussi grave que le choléra, rien n'est à négliger pour en découvrir la trace.
Examen microscopique de l'air.
Pensant et n'étant point le seul à penser que la cause du choléra pouvait résider dans l'atmosphère ; pensant d'ailleurs que cette cause ne pouvait être attribuée ni à un g*az, ni à un état particulier de l'air, électrique ou autre, mais bien plutôt à des organismes vivants, les seuls qui permettent de comprendre comment cette cause se multiplie et s'étend, car il n'y a que la vie qui paraisse pouvoir se propager ainsi; pensant, dis-je, qu'il pouvait y avoir dans l'air des êtres org-anisés, que ces êtres pouvaient sans doute être observés à l'aide du microscope, je portai mes investigations de ce côté ; mais jusqu'à ce jour, on
rimait aucun moyen de faire ces observations; on savait bien qu'un mélange réfrigèrent condense l'humidité atmosphérique sur les parois du vase qui le renferme; que Moscati a pu condenser ainsi les miasmes des rizières de la Toscane, et que la même chose a pu être faite dans des salles d'hôpitaux ; mais ces moyens sont insuffisants, et rien ne démontre qu'ils pourraient saisir des êtres vivants. Je pensai alors à faire passer un grand volume d'air dans une petite quantité d'eau, et à observer cette eau à l'aide du microscope, avec ou sans réactifs, en faisant varier le mode d'éclairage, enfin en employant tous les moyens capables de favoriser les observations.
Ce lavage de l'air pouvait être obtenu par un grand nombre de moyens différents : en insufflant de l'air avec un soufflet ou avec une pompe $ ou bien en l'aspirant par un vase dit aspirateur, connu de tous ceux qui s'occupent de chimie.
Ce dernier genre d'appareil a un avantage considérable, parce que le vase aspirateur peut être un tonneau que l'on trouve partout, et parce qu'il fonctionne pendant un temps assez long sans que l'on ait besoin de s'en occuper.
Pour barboteurs, j'employai principalement : 1° un petit flacon contenant quelques grammes d'eau, dans lequel plonge l'extrémité d'un petit entonnoir en verre; 2° ou un long tube incliné et légèrement recourbé à son extrémité inférieure.
Les figures suivantes permettront de comprendre la disposition de ces appareils :
Les observations que je fis à l'aide de ce procédé furent l'objet d'un Mémoire que je présentai à l'Institut (Académie des Sciences) le 8 octobre 1855, et qui fut inséré par extrait dans le journal scientifique Y Institut, lre section, n° 1136, 10 octobre 1855.
A l'époque où j'ai publié ces expériences, je n'avais observé dans l'air que des poussières minérales, et principalement du sable siliceux, de petites masses tuberculeuses formées de particules sphéroïdales et souvent accompagnées de membranes d'une ténuité extrême, du pollen, des filaments organiques ayant l'apparence de la fibre ligneuse, et quelques êtres bizarres paraissant appartenir au règne animal. J'ai joint à ma note des dessins exécutés à la chambre claire et accompagnés d'une échelle micrométrique.
Je n'ai fait aucune observation dans un lieu infecté par le choléra, parce que l'occasion ne s'en est pas présentée ; mais je tiens à faire connaître les procédés que j'ai employés, car il importerait que ces observations fussent répétées dans une foule de lieux et de circonstances. Nous sommes loin de connaître tout ce qui constitue l'atmosphère, et c'est aux médecins surtout, qui sont répandus partout et qui ont reçu une éducation suffisante, qu'il appartient de développer nos connaissances à cet égard.
Depuis 1855, l'idée des générations spontanées est devenue l'objet d'un grand nombre d'expériences, et l'étude microsco-
pique de l'atmosphère a été poussée assez loin; mais, je le répète, on ne sait encore que peu de chose, et beaucoup de bonnes et utiles observations restent à faire, notamment celle de l'air vicié dans les lieux infectés par les causes qui produisent les épidémies ou les endémies. Cette étude pourrait nous révéler des faits inconnus dont nous ne soupçonnons même pas l'existence, et qui nous indiqueraient probablement de nouveaux moyens prophylactiques ou thérapeutiques. En même temps que cette étude étendrait le domaine de nos connaissances, elle serait aussi un grand bienfait pour l'humanité (*).
Principaux phénomènes observés chez les cholériques.
Les symptômes du choléra ou les phénomènes présentés par les cholériques sont nombreux et terribles. Les voici tels que je les ai observés et à peu près dans l'ordre de leur apparition :
1° Étourdissement;
2° Accablement dans les membres;
3° Fourmillement dans les pieds et les mains ;
4° Refroidissement des extrémités ;
5° Douleur dans la région épig"astrique, oppression, g"êne de la respiration ;
6° Céphalalgie frontale ou sus-orbitaire ; 7° Douleur autour de l'ombilic, dans l'hypog'astre, dans les reins, quelquefois sentiment de chaleur; 8° Vomissements ; 9° Déjections alvines riziformes ; 10° Crampes; 11° Cyanose;
(*) Depuis que le Congrès s'est réuni à Bordeaux, on a pu lire dans les Mondes revue hebdomadaire des sciences, publiée par l'abbé Moigno, 2e série, 1. 1, mars 1866, p. 511, une note qui annonce la découverte de l'agent producteur des fièvres inter mittentes, et cet agent serait représenté par les sporules d'une plante agame, qui auraient été observées au microscope et qui, transportées dans un lieu où la fièvre paludéenne n'avait jamais existé, aurait pu l'y faire naître.
Cette observation est fort remarquable et vient confirmer mes prévisions qui attribuent la plupart des épidémies à des êtres vivants. Cependant je dois dire que des faits positifs et bien observés dans les Marais pontins ayant démontré que la fièvre paludéenne est contractée pendant la nuit et non pendant le jour, il en résulte un doute qui plane sur l'observation précédente, car ce doivent être des animalcules nocturnes et non les sporules d'une plante agame qui déterminent cette maladie
12° Amaigrissement rapide ;
13° Contraction des muscles de la face, retrait du nez ; 14° Diminution ou suppression des pulsations radiales; 15° Suppression de la transpiration ; 16° Suppression des urines ;
17° Impossibilité de pratiquer une saignée par suite de l'épaississement du sang* ;
18° Tintement et sifflement dans les oreilles, affaiblissement de l'ouïe ; les malades entendent la voix des personnes qui leur parlent comme si elle venait d'un lieu souterrain;
19° Trouble et affaiblissement de la vision ; disparition de l'iris et de la pupille, flétrissement de l'œil, cécité;
20° Voix altérée, caverneuse, chevrotante; réponses tardives, mais justes; intelligence affaiblie, mais non troublée;
21° Diminution générale de la vitalité.
Rarement on observe tous ces symptômes chez un même sujet. Les plus constants sont la douleur sus-orbitaire et celle de la région épigastrique. Des individus peuvent mourir sans avoir été cyanosés. On dit même qu'il en est qui ont succombé sans avoir éprouvé de déjections d'aucune espèce. Mais il est probable que ceux-là sont morts de peur, ou que l'on a mis sur le compte du choléra d'autres affections qui se sont présentées pendant les épidémies dues à cette maladie.
L'abondance des déjections et l'épaississement du sang sont des preuves convaincantes que ce dernier fluide est profondément altéré. Telle a été ma première opinion, telle a été l'origine du traitement que j'ai prescrit et qui m'a réussi au delà de mes espérances. Le Mémoire qui précède celui-ci a démontré que ces prévisions étaient justes; car le sang est altéré par une perte considérable d'albumine, par la transformation de cette matière en diastase, par des sels qui l'abandonnent, et par ses éléments solides, qui n'ont plus la propriété de se réunir en caillot. Cette altération est encore démontrée par l'amaigrissement du malade, par le flétrissement des yeux, et par la cyanose, qui indique que la matière colorante du sang s'est séparée des globules, qu'elle s'est infiltrée dans les tissus, où elle a perdu la couleur vive du sang artériel par le défaut d'aération.
Après ce court exposé des symptômes du choléra, je passerai au mode de traitement que l'on peut lui opposer.
Traitement.
Les divers traitements que l'on a opposés au choléra, et qui presque tous ont été impuissants, même lorsque la maladie était peu avancée, prouvent que les médecins n'étaient guidés par aucun principe fondé sur la connaissance exacte de cette maladie.
Je n'oserai point dire tout ce que je pense à cet égard; car je craindrais que l'énergie que je puise dans ma conviction ne me portât au delà des limites dans lesquelles je désire rester. Cependant, je ne puis m' empêcher de signaler quelques-uns de ces traitements et de les examiner au point de vue des connaissances scientifiques de notre époque.
Dans la succession des symptômes qui caractérisent le choléra, symptômes qui se succèdent quelquefois avec une rapidité effrayante, on distingue l'invasion de la maladie, la période algide et la réaction.
Le traitement peut varier selon l'état du malade et selon la période dans laquelle il se trouve.
Au début de la maladie, on a employé la saignée. Nous avons dit qu'elle n'est plus praticable, lorsque cette dernière a fait des progrès notables.
Cette opération est-elle bien utile? Lorsque la personne malade a des évacuations considérables, la saignée ne vient-elle pas ajouter au mal? N'est-ce pas retrancher du sang à un individu qui en perd la partie la plus fluide par le seul fait de la maladie?
Évidemment, la saignée est plus nuisible qu'utile ; et lorsque en 1832 les journaux nous apprenaient que Casimir Périer, alors ministre, était atteint du choléra et avait été saigné plusieurs fois, j'avais jugé que son état avait dû être aggravé par cette opération, pour ne pas dire plus.
Lorsque nous nous plongeons les mains dans de l'eau à une basse température, nous éprouvons le sentiment du froid. Si nous les retirons de l'eau, leur température s'élève, et nous éprouvons un sentiment de chaleur. Un médecin très célèbre, mais connaissant mal la physique et la physiologie, s'est cependant fondé sur cette observation pour appliquer de la glace sur les cholériques et leur en faire prendre intérieurement pendant la période algide, afin de déterminer la réaction.
En prenant la chose telle qu'elle est, il faut reconnaître que quand la réaction se fait en présence d'un pareil traitement, c'est qu'on n'a pas pu l'empêcher.
Quoi! un individu a perdu une grande partie du fluide qui vivifiait son corps et qui transportait la chaleur jusque dans les parties les plus éloignées et les plus intimes ; la respiration, cause de cette chaleur, ne se fait que péniblement ; la circulation du sang- est presque suspendue ; la vie lutte contre la mort qui l'étreint, et l'on ajoute à toutes ces difficultés celle de produire de la chaleur pour fondre en pw •e perte une quantité notable de glace, lorsqu'il en est un si urgent besoin pour ranimer un corps que la vie abandonne ?
Si l'on ne connaît point l'essence de la maladie, si Ton ignore la cause de tous les symptômes qui se produisent, les actions mécaniques et les effets antagonistes sont faciles à comprendre ; et il sera bien préférable d'aider la nature, de frictionner le malade pour rappeler la circulation et exciter la sensibilité de la peau, et de le réchauffer par tous les moyens convenables et possibles.
Ces moyens sont insuffisants sans doute; ils ne peuvent rétablir le sang dans son état normal et créer de l'albumine ; mais on les a vus quelquefois réussir, et au moins ils n'outragent pas la raison humaine.
On a donné des opiacées aux cholériques, et notamment du laudanum de Sydenham à très haute dose. Ces médicaments n'ont aucune action pendant la période algide; mais ils empêchent la réaction de se faire, et ils tuent infailliblement les malades, c'est à dire qu'ils sont toujours nuisibles. On a vu certainement le laudanum à petite dose réussir contre des diarrhées, dans une irritation légère; mais il ne faut pas penser qu'en élevant la dose de ce médicament, il permettra de combattre le choléra : il ne faut pas oublier que le flux cholérique diffère essentiellement de ceux qui forment les autres déjections alvines.
Le choléra, finalement, quelle que soit sa nature, est caractérisé par une diminution rapide de toutes les fonctions organiques, et tout ce qui tend à la favoriser doit être repoussé; l'opium est dans ce cas, et ce n'est évidemment que par une fausse interprétation d'une loi physiologique que la glace a pu être considérée comme pouvant faciliter la réaction.
Lorsque l'épidémie commença ses ravages dans Valenciennes et ses environs, j'avoue que je me trouvai fort embarrassé. Jusqu'alors, la maladie n'avait même pas été décrite d'une manière convenable, et les différents traitements qui avaient été préconisés, même par des hommes fort célèbres et auxquels toute mon estime était due, étaient si disparates, si incohérents, si peu en rapport avec les faits observés, qu'il me paraissait impossible d'en tirer quelque enseignement utilisable pour le traitement de cette maladie. Un phénomène singulier, qui eut lieu à cette époque, vint fixer mes idées et me mit sur la voie d'un traitement dont je n'ai eu qu'à me louer. Dans la nuit du 4 au 5 mai 1832, des blanchisseuses du faubourg de Paris observèrent que du linge, qui avait été mis au bleu avec du tournesol, était devenu rouge. De mémoire d'homme jamais ce fait ne s'était présenté. Il existait bien une fabrique d'acide chlorhydrique à Marly-lez-Valenciennes , mais elle était chez M. Tancrède même, où j'avais un pied à terre pendant l'épidémie, et je savais que l'on n'avait point fait d'acide chlorhydrique ce jour-là. Je vis une partie de ce linge ; il était d'un rouge vineux.
Ce fait avait-il une relation directe avec l'épidémie régnante? Je ne puis l'affirmer; mais je l'admis comme très probable. Pensant que le choléra pouvait être dû à la présence d'un acide répandu dans l'atmosphère, acide qui pouvait être sécrété par des animalcules microscopiques, comme l'acide formique l'est par les fourmis; ayant observé par moi-même l'épaississement du sang des cholériques, et même dans quelques cas graves l'impossibilité de pratiquer une saignée à cause de ce fait, je crus que la première chose à faire était de combattre cet épaississement du sang, pour agir contre la cause, qui produit le choléra. J'employai l'ammoniaque, qui, étant volatile, pouvait saturer les acides répandus dans l'air, et pour fluidifier le sang je fis prendre aux malades du bi-carbonate de soude, sel qui, lorsqu'il est bien saturé, n'a aucune saveur désagréable et peut être pris à une dose assez élevée sans aucun danger. Je fus d'autant plus confirmé dans l'emploi de ce traitement, que les ouvriers de la fabrique de charbon animal de M. Tancrède, où régnait constamment du carbonate d'ammoniaque dans l'air, n'étaient nullement atteints par l'épidémie, et que j'appris d'une manière certaine par M. Jules
Lévêque, alors adjoint au maire de La Vilette, près Paris, et fabricant de charbon animal, qu'aucun ouvrier des fabriques de ce produit n'avait été atteint par l'épidémie; que tous les fabricants l'avaient attesté par écrit, et qu'à Montfaucon, dépendant de la commune de La Villette, où l'on déposait les vidanges de Paris, matières fécales et urines, qui répandent, comme on le sait, des vapeurs de carbonate et d'hydrosulfate d'ammoniaque qui se font sentir à une grande distance, les ouvriers avaient été également préservés, à l'exception d'un seul qui était entré récemment au service des vidanges et qui avait pu contracter le choléra au dehors.
En résumé, le traitement que j'ai suivi, et qui a été couronné de succès toutes les fois que la maladie n'était point trop avancée, consiste simplement dans l'emploi du bi-carbonate de soude, 8 à
10 grammes dans un litre d'infusion de fleurs de tilleul ou de feuilles d'oranger; dans celui d'un Uniment ammoniacal formé de parties égales d'huile et d'ammoniaque liquide (*), employé en frictions énergiques sur les membres et la colonne vertébrale, et enfin en sinapismes appliqués aux pieds.
Depuis cette époque, de nombreuses expériences ont été faites et notamment par mon frère Adolphe Baudrimont, qui reconnut que le bi-carbonate de soude, administré en une ou deux fois, était plus efficace que lorsqu'il était dissous dans de la tisane et administré à de faibles doses éloignées les unes des autres.
Voilà, èn peu de mots, le traitement que j'ai suivi et qui a toujours été efficace lorsqu'il a été administré à temps.
Je crois devoir ajouter que, depuis cette époque, j'ai eu un grand nombre de fois l'occasion d'employer le bi-carbonate de soude contre des vomissements et des diarrhées opiniâtres, et qu'il a toujours réussi. Pour moi, il n'y a pas de plus grand anti-émétique que cet agent. Son efficacité dans cette circonstance est sans doute due à la facilité avec laquelle il est absorbé.
11 modifie ainsi le cours des sécrétions, et c'est peut-être à ce mode d'action qu'est due une grande partie de son efficacité dans le traitement du choléra (-).
(!) La dose de l'ammoniaque n'est point trop élevée. Ce liniment, qui ferait venir immédiatement des ampoules sur la peau d'une personne dans l'état de santé, demeure presque inactif dans la période algide.
(2) Il ne faudrait point croire que l'on pourrait impunément prendre journellement
Aujourd'hui que cette maladie est mieux connue, que nous savons positivement que les symptômes observés sont principalement dus à la transformation de l'albumine en diastase et à son extravasion, il demeure évident que lorsque la perte de sérum a été très considérable, le bi-carbonate de soude ne peut y suppléer; mais je l'ai vu réussir dans des cas d'une gravité extrême, notamment chez Mœe Angélique Manouvrier, femme Poteaux, de Marly-lez-Valenciennes.
Je copie textuellement l'observation prise à cette époque.
Invasion, le 16 mars 1832; appelé le 17 au matin; âge de la malade, 32 ans; symptômes observés : face convulsée, yeux troubles, flétris, enfoncés dans leur orbite, strabisme (probablement produit par des crampes des muscles moteurs de l'œil), extrémités froides, pulsations insensibles, voix rauque et plaintive, crampes dans tous les membres ; affaiblissement considérable de l'audition et de la vision, suppression des urines, déjections nombreuses par haut et par bas.
Plusieurs années après l'épidémie, j'ai revu Mme Poteaux; je lui ai demandé si elle me reconnaissait. Elle m'a répondu qu cela était impossible, parce qu'elle n'avait pu me voir pendant la maladie, attendu qu'elle était complètement aveugle. Elle a ajouté qu'elle ne pouvait non plus reconnnaître ma voix, parce qu'elle l'avait entendue comme si elle fût venue du fond d'une cave. La voix de cette dame était aussi fortement altérée et semblait venir d'un lieu souterrain ; triste conformité entre deux phénomènes de relation : le voix et l'audition.
une certaine dose de bi-carbonate de soude pour se soustraire à l'influence d'une épidémie cholérique. Ce serait une grave erreur. Le liquide qui se trouve dans l'estomac est naturellement acide; si on le rend alcalin, on pervertit la fonction principale de cet organe, et l'on s'expose à de grands dangers. J'en ai fait l'essai sur moi-même, et ai fait naître une maladie spéciale que des amis, excellents médecins, ont cru pouvoir rapprocher des fièvres muqueuses. Le repos et l'emploi des acidulés, tels que la limonade minérale faite avec l'acide chlorhydrique, qui, combiné avec la soude, devait donner du sel marin tout à fait inoffensif, ont fini par opérer mon rétablissement.
Le bi-carbonate de soude, les pastilles et les liqueurs qui en contiennent, doivent donc être pris avec modération. Ces agents ne peuvent être considérés comme des digestifs qu'autant que l'estomac contient des sucs trop acides et que le malade est affecté de pyrosis. En dehors delà, on peut affirmer que ces prétendus digestifs sont les plus grands anti-digestifs qui existent, parce qu'ils placent l'estomac dans une condition tout à fait opposée à celle dans laquelle il fonctionne normalement, en rendant alcalins des agents qui doivent être acides.
Mme Poteaux existe probablement encore et pourrait au besoin témoigner du fait que j'avance.
Mais depuis 1832 de nombreuses expériences ont été faites, particulièrement par mon frère déjà cité, en 1849 et 1854, dans la commune de Giraumont, près Compiègne, département de l'Oise. Il n'a pas eu un seul insuccès et a arrêté immédiatement les effets de l'épidémie. Tous ces faits ont été attestés par des certificats et l'ont été encore récemment par un certificat signé par trente-un habitants de cette commune, ainsi qu'on peut le voir dans le Progrès de V Oise du 2 décembre 1865.
.M. Ernest Baudrimont, pharmacien en chef de l'hôpital Sainte-Eugénie de Paris, chargé d'une mission par le Ministre du commerce, a appliqué ce traitement avec un véritable succès lors de l'épidémie de 1849. Il termine ainsi ses observations :
« Nous ne dirons rien ici de la théorie et des observations chi- » miques qui ont fait le point de départ de ce traitement. Le » principal de la question étant la guérison et non la théorie de » celle-ci, nous affirmons avec enthousiasme la réussite cons- » tante de ce traitement, d'après les résultats authentiques que » nous avons consignés plus haut et dans le Mémoire que nous » avons déposé au ministère du commerce en 1849. » (Journal de Chimie médicale et de Toxicologie.)
Le traitement que j'ai employé étant d'une simplicité extrême, il en résulte qu'il n'est pas besoin d'être médecin pour en faire l'application. Aussi, M. Tancrède (de Marly-lez-Valenciennes), que j'ai déjà cité plusieurs fois, ayant été témoin des résultats que j'ai obtenus, l'a recommandé et mis lui-même en pratique autant qu'il l'a pu.
On lit dans une Note publiée par M. Tancrède, le 25 juin 1849, dans le Courrier du Nord :
Ayant obtenu d'un médecin qu'il rédigeât une Note sur ce traitement, il dit : « Ce médecin, je puis l'affirmer, obtient les plus » heureux résultats et considère ce traitement comme le seul rationnel. » — Je crois devoir ajouter que plusieurs médecins de Valenciennes, » entre autres MM. Stiévenard, qui, le premier, a donné l 'exemple, » Branche, Perriquet et autres, ont reconnu l'efficacité du traitement » par les alcalis et qu'ils le suivent avec le plus grand succès; » M. Stiévenard m'affirmait hier encore, que parmi les cholériques y> qu'il traitait, la guérison était la règle, la mort l'exception. »
Le 21 août 1832, j'ai déposé à l'Académie de Médecine un Mémoire fort étendu sur les observations que j'avais faites et le traitement que j'ai suivi. Cette Académie ayant décidé qu'elle ne ferait aucun rapport sur les travaux qui lui avaient été envoyés, j'ai demandé à retirer mon Mémoire, et on me l'a rendu.
Le 15 octobre 1849, j'ai adressé à M. Dumas, alors ministre du commerce et des travaux publics, un Mémoire sur les faits accomplis dans la commune de Giraumont, avec toutes les attestations possibles pour en certifier l'exactitude. Cette communication n'a pas eu de suite.
Le 23 du même mois, j'ai publié dans Y Union médicale une Note suffisamment détaillée pour appeler l'attention des médecins ; mais, depuis, elle a été oubliée, et mon traitement a pu et dû demeurer confondu avec les relations de traitements plus ou moins bizarres qui ont été publiées.
Enfin, je ne raconterai pas tous les efforts, que j'ai faits pour appeler l'attention sur ce traitement; en agissant ainsi, je n'ai fait que mon devoir, et j'ai vu avec douleur que les médecins cherchaient encore, lorsque, sans avoir le mieux possible, ils avaient au moins quelque chose de rationnel et dont l'expérience a prouvé l'efficacité.
Je crains bien que toutes les citations que je viens de faire ne ressemblent un peu trop à celles de certains prôneurs de médicaments; mais ma conscience exige que je démontre que j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour répandre le traitement qui a tant de fois réussi, et l'on sait d'ailleurs que je ne suis poussé à cette action par aucun autre intérêt que celui du devoir et de l'humanité.