DU MICROBE DE LA RAGE
Après l’importante découverte de Davaine, qui paraît avoir été le premier à découvrir, sinon à pressentir, le rôle des microphytes dans les maladies contagieuses, après les travaux de Pasteur, de ses élèves et de tous ses imitateurs, il
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était légitime, en présence d’une maladie contagieuse, comme l’est la rage, d'admettre qu’elle est due à l'existence d’un ferment. Dès 1866 Schivardi (1) émettait cette opinion, et en 1872 Hallier, pressé sans doute de mettre la théorie d'accord avec les faits, publia des expériences sur un micrococcus trouvé dans le sang des animaux enragés (2); il prétend avoir réussi (ce que personne n’a pu faire depuis, même avec l’ensemencement du bulbe où réside le microbe d’une façon certaine) à cultiver ce micrococcus. Sous l'influence de la culture, cet élément se gonflerait et se métamorphoserait en un champignon nouveau! Comme il fallait un nom à ce produit remarquable et qu’il tenait à en être le parrain, l’auteur (?) lui donne le titre pompeux de Lyssophyton. Nous avons maintes fois examiné le sang des animaux morts de rage et nous n’avons jamais Constaté dans ce liquide qu’un petit nombre degranulations ressemblant fort peu aux micrococcus que nous décrirons dans un instant. Du reste, dans le sang d’un animal quelconque, on trouve toujours un nombre plus ou moins considérable de granulations de dimensions variables, au sujet desquelles on ‘peut dire, en employant une vieille formule, que les hématogénistes ont discuté, discutent et discuteront longtemps. Si l’on consulte les expériences nombreuses faites avec des injections de sang d’animal rabique à animal sain, on peut constater que, pour la grande majorité, ces expériences ont été négatives, et les autres douteuses. Plusieurs expérimentatateurs, comme Magendie, Breschet, Dupuytren, Renault ont pratiqué la transfusion d'un chien enragé à un chien sain sans produire d'accidents chez celui-ci.
Mon illustre maître le professeur Paul Bert a transfusé en
(1) Gaz. méd. ital. Lomb., 1866.
(2) Zeitsch. Paras, vol. I, p. 301, et Arch, de méd,, 1872.
proportions énormes, jusqu’à faire périr l’animal de syncope, le sang d’un chien rabique à un chien sain qui se portait à merveille de longs mois après cette opération. Cependant la salive du chien malade était virulente, comme l'ont prouvé les inoculations. LH
- Sans nier la présence du microbe de la rage dans le sang à un moment donné et, par exception, on peut dire d’une façon générale qn’on ne doit pas le chercher là.
Nous inspirant des travaux antérieurs, nous avons recherché l'élément de la rage dans le système nerveux et aussi dans la bave.
Dès le mois de février 1883 nous avions constaté, de la façon la plus nette, l'existence, dans le bulbe de plusieurs chiens enragés, de certains éléments que nous ne trouvions pas dans le bulbe des chiens sains. Nous poursuivimes ces recherches sur plusieurs variétés d'animaux, et, au mois de mai de la même année, nous déposions sur le bureau de l’Académie des sciences un pli cacheté sûr ce sujet. f
Le 11 juin 1883 nous faisions part à la même Académie, dans une note que nous avons reproduite au commencement de ce travail, des résultats de nos recherches sur le micro= parasite de la rage.
Les observations que nous avions faites étaient one peu favorisées par le matériel dont nous disposions alors, et, en particulier, parle manque d'objectifs puissants. Néanmoins, aujourd’hui que nous avons pu observer avec des instraments perfectionnés, nous maintenons les termes de notre commu nication du 11 juin 1883 dans ce qu'ils ont d’essentiel : Le microbe de la rage existe, et il est très vraisemblablement représenté par les éléments en forme de micrococcus que j'ai signalé comme existant exclusivement chez les animaux morts de rage.
Je ne rectifierai qu’un seul point, c’est celui qui a trait au
prolongement ciliaire. L'emploi de puissants grossissements . (oculaire 15 de Verick) m'a permis de reconnaître que ce prolongement est dû à la présence d’une granulation plus petite, semblant bourgeonner sur le micrococcus ordinaire. Lorsque deux très petites granulations se trouvent entre deux . microcoques on peut, avec un grossissement relativement faible, les prendre pour un filament reliant ces derniers.
Aujourd'hui que nous avons fait au moins quatre cents autopsies d'animaux rabiques, et l'examen comparatif de la . Substance cérébrale chez plus de cent animaux, nous pouvons
parler avec une certaine confiance et affirmer (autant que cela se peut d’un microbe qu'on n’a pas encore isolé ni reproduit par la culture in vitro) que nous sommes bien en présence du microbe de la rage. Comment pourrait-on nous accuser d’être téméraire dans notre affirmation? Voici deux animaux, par exemple deux rats, de la même portée : à l’un nous inoculons la rage à la lancette ou par un autre procédé quelconque, son frère servira de témoin. Au bout de dix ou douze jours, au moment où l’inoculé n’a plus qu’un souffle, nous mettons fin à son agonie, et nous sacrifions en mêmé temps son frère en pleine santé. Nous faisons vingt préparations de la substance cérébrale de l’un et de l’autre, et constamment nous trouvons chez le malade des éléments ayant tous les caractères des microphytes, tandis que nous ne trouvons chez l’autre rien de semblable, et ainsi autant de fois qu’on peut l'imaginer. C'est une expérience que nous avons faite (1) récemment, dans une leçon publique au Muséum d'histoire naturelle, dans laquelle M. le professeur Bouley a bien voulu me céderla parole pour faire cette démonstration. Les auditeurs les moins exercés aux examens microscopiques ont été frappés de la netteté du fait.
(1) 8 juillet 1884.
Rive.
Mais vous ne pouvez le cultiver, ce microbe, objectera-t-on? Nous répondrons que, parmi les microbes, ceux que l'on cultive sont, à beaucoup près, moins nombreux que ceux qu'on ne cultive pas, et puis, rien ne prouve qu’on ne puisse les cultiver jamais. A-t-on des doutes sur la nature du bâtonnet du charbon symptomatique? Nous ne le croyons pas. L’a-t-on cultivé? Pas davantage. Et ainsi de beaucoup d’autres.
On pourrait formuler une objection bien plus sérieuse sur la nature de cet élément (non sur son existence : elle est incontestable), c'est de n’avoir par encore été mise en évidence par les agents colorants employés d'habitude dans ces sortes de recherches.
J'ai dit que les couleurs d’aniline se fixent sur ce microbe ; le fait est exact, mais elles s’y fixent très faiblement et tant que la dessication n'est pas arrivée. Dès qu'une pièce a été desséchée comme sur la préparation en couches minces sur lamelles, les micrococeus de la rage se détruisent ou du moins ne se laissent pas colorer. Il en est de même pour les coupes des pièces durcies par l'alcool.
Nous avons tenté, non pas de mille manière, mais bien plus, de colorer ce micrococcus à l'instar de ses congénères, sans y réussir. Nous avons essayé toutes les couleurs employées en histologie : en solutions alcooliques, aqueuses, alcalines ou acides, mélangées, à froid, à chaud, avec ou sans action préalable de l'acide osmique, en solution dans le chloroforme, l’éther, elc., en combinaison comme le liquide d’Ehrlich, en combinaison encore avec différents composés comme l’iode, le brome, le chlore, etc., etc., véritable alphabet dont les lettres sont bien plus nombreuses que dans celui de Cadmus ! Nous ne sommes parvenu à aucun résultat satisfaisant (1).
(1) Cependant nous espérons voir bientôt notre persévérance récompensée : nous avons trouvé une méthode qui permet de fixer et de colorer notrè microbe.
Cette particularité est un détail bizarre de plus dans cette singulière maladie qu’on appelle la rage. Du reste, ce n’est pas le seul microbe réfractaire aux colorants histo-chimiques : celui du tubercule ne se laisse pénétrer que par un très petit nombre de ces réactifs. La tuberculose zooglæique décrite par MM. Maliassez et Vignal nous fournit un exemple du même ordre. Nous avons vu, sans préparation préalable, des petits microbes en forme de bâtonnets dans du pus provenant d’un tout petit abcès dentaire chronique, etilnous a été égalementimpossible de les colorer avec diverses couleurs d'aniline.
Si l’on devait se baser sur ces différents caractères qui sortent évidemment de la ligne ordinaire pour contester la matière parasitaire de cette granulation spécifique, il faudrait alors nier l'existence de tout microbe de la rage,puisque dans une moitié de bulbe dont l’autre moitié donne cette maladie par inoculation, on ne colore ni ne cultive rien qui ressemble à un microbe. La rage serait done une maladie contagieuse d’une matière pour ainsi dire unique, puisque dans la plupart des maladies endémiques, épidémiques ou contagieuses on à découvert un microbe.. et quelquefois plusieurs.
Pour mettre en complète évidence le microbe de la rage, " Zaut prendre sur un chien mort de cette affection : la surface des circonvolutions si l'animal a présenté surtout des symptômes de fureur, la moelle épinière entre les deux renflements si la paraplégie a débuté de bonne heure, et dans tous les cas le bulbe rachidien.
Il est encore préférable d'inoculer un jeune rat ou une pe- {ite souris, à l’aide de l'aiguille de la seringue de Pravaz glissée obliquement sous les os du crâne ou dans l'œil. L’incubation, de courte durée en réalité, est chez cet animal relativement plus longue que chez les animaux de grosse taille puisque la quantité de matière cérébrale que le microbe doit envahir est considérablement moins grande. Le cerveau se trouve vérita-
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blement farci de microcoques. Nous en avons trouvé toujours de grandes quantités dans les parcelles de substance nerveuse que nous avons excisées sur les poules et les pigeons inoculés de la rage, surtout quand il se manifestait un certain degré de paralysie, et lorsque nous avons prélevé sur le même animal un fragment de cervelle après un certain temps, nous avons, par le seul examen microscopique de cette substance, pu affirmer que l'animal était guéri et prédire que l’inoculation pratiquée à dés petits mammifères resterait sans effet. Ce fait s’est constamment trouvé vérifié.
Lorsqu'on prend simultanément une parcelle de substance cérébrale sur un rat mort récemment à la suite de l’inoculation de la rage et dans un point correspondant sur un rat du même âge, mais sain, si l’on se contente d’écraser entre deux lames de verre ce fragment nerveux pour le porter sous le microscope, il faut un œil très exercé pour trouver une différence entre les deux substances. C'est tout au plus si l’on distingue dans la préparation pathologique une certaine prépondérance d'éléments granuleux incommensurables par leur petitesse quand ils sont isolés, et à peine visibles avec les plus forts grossissements ; on les voit amassés surtout autour des vaisseaux, dans leur gaine lymphatique. Ces éléments granuK leux ne sont nullement des microphytes, on les rétrouve dans’ la substance nerveuse des animaux morts du charbon ou de septicémie; ils paraissent être le produit d’une dégénérescence morbide. Outre ces amas d'éléments granuleux, on rencontre quelques granulations brillantes plus volumineuses, mais il faut beaucoup d'attention pour les distinguer, car elles se* confondent dans l’amas inextricable des éléments disparateso qui entrent dans la structure du tissu nerveux ; l'œil ne perçoit » rien qui le frappe ; la préparation semble uniforme. C’est donc : un mauvais moyen d'observation. Si l'on veut s'en cobväincre on n'a qu'à examiner de la même façon de la substance ner-
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veuse en voie de putréfaction : on n’y découvre pas grand’ chose, sauf les microbes mobiles ; si on vient à user du procédé que nous indiquons plus loin ou si on colore les préparations, On voit apparaître tout un monde qui avait échappé de prime abord à l’œil de l’observateur.
Mais les résultats sont bien différents si l’on a recours au procédé suivant, qui pour être d’une grande simplicité n’en possède pas moins une efficacité capable de lever tous les doutes :
lo Z! faut mettre la substance nerveuse à examiner dans un petit verre à expérience bien propre, flambé, et la broyer avec une baguette de verre également très propre.
2° Après avoir fait une sorle de bouillie avec la substance à examiner, verser dans le verre à expérience un volume d'eau deux ou trois fois supérieur au volume de la substance nerveuse. Cette eau doit être distillée, bouillie et filtrée sur un filtre mouillé avec la même eau. On agite le mélange avec la baguette de verre.
3° Au bout de quelques minutes quand l'eau a bien agi sur les: éléments nerveux, on prend avec l'extrémité de la baguette de verre une goutteletté de la dissolution et on la porte, entre une lamelle de verre mince et la lame porte objet, sous le microscope muni d'un. objectif grossissant de 800 à 1500 diamètres. L'examen doit être [ait de jour par une belle lumière, limitée par un diaphragme de dimension moyenne.
Si l'examen porte tout d’abord sur la substance saine, on voit une préparation translucide et terne, constituée par un liquide tenant en suspension une foule de cellules plus où moins volumineuses à contours beaucoup plus saillants que le centre, granuleuses et pâles. La figure est sillonnée dans quelques points par des fibres également pâles, en nombre variable. Aux endroits où les éléments figurés sont rares, dans le liquide de la dilution, on aperçoit des petits corpuscules granuleux sans réfringence, de dimensions extrêmement