IL
Expériences sur les lobes cérébraux.
Exp. I. Sur une poule.
J'enlevai, sur une poule, les deux lobes cérébraux à la fois , en respectant soigneusement les couches inférieures de ces lobes auxquelles les racines des bulbes olfactifs adhèrent.
Cette poule devint, à l'instant, sourde et aveugle ; prit l'air assoupi d'abord, et bientôt s'endormit tout-à-fait.
Le lendemain , elle n'avait presque pas bougé de la place où je l'avais laissée la veille, et se trouvait encore faible. Je me bornai à la faire boire.
Le surlendemain, elle avait déjà repris des forces ;,je la fis boire et manger.
Quelques jours après, elle allait parfaitement bien. Quinze jours plus tard , son embonpoint s'était accru d'une manière sensible.
Elle survécut ainsi plus de six mois et demi à la perte de ses lobes ; mais à cette époque , l'ayant mise avec d'autres poules , dans le dessein de voir comment elle s'y prendrait pour vivre avec elles, celles-ci la battirent tellement, et|
DU SYSTEME NERVEUX. 1 2'j
elle se laissa tellement battre par elles qu'elle en mourut bientôt.
Du reste, jamais elle ne donnait aucun signe de volonté manifeste. Les caresses du mâle étaient indifférentes; elle ne savait ni se remiser ni mander d'elle-même.
Vainement approchait-on la nourriture de son bec ou de ses narines; vainement la lui mettait-on dans le bout du bec; la poule ne flairait, ni ne sentait j, ni yï avalait : la nourriture restait éternellement dans le bout du bec.
S'il se rencontrait quelque obstacle sur sa route , l'animal ne savait ni l'éviter ni s'en détourner.
Digérer ce qu'on lui faisait manger, dormir en digérant , faire de tems en tems quelques pas sans but, changer machinalement de place, opérer, de loin en loin, quelques mouvemens déterminés par la seule fatigue de ses jambes : voilà ce qui composait toute son existence , et ce qui a composé l'existence de tous ses jours durant plus de six mois entiers.
Mais cet animal, destitué de toute sensation, de toute intelligence , n'en conservait pas moins toutes ses facultés locomotrices : et pourvu qu'on l'y excitât, il courait, volait, sautait, marchait, avec un aplomb, une régularité parfiiite.
Exp. 11. Sur un pigeon.
J'ôtai les deux lobes cérébraux à cet animal; il survécut quatre mois. Toutes ses sensations , toute son intelligence, furent perdues sans retour; mais il conserva constamment toutes ses facultés locomotrices.
Exp. III. Sur un autre pigeon.
Ce pigeon survécut à peu près deux mois à la perte de ses lobes cérébraux.
Exp. 1Y. Sur un jeune coq.
Les deux lobes cérébraux furent enlevés à un jeune coq: il survécut pli]s de trois mois à l'opération.
1° L'animal privé de ses lobes cérébraux a donc perdu l'usage de tous ses sens; car, quelque tems qu'il survive à l'opération , il est bien constant, bien positif, bien incontestable qu'il n'use plus d'aucun.
Or, l'effet, l'usage , le résultat d'un sens , c'est de provoquer une sensation : l'animal qui n'use plus d'aucun de ses sens n'a donc réellement plus de sensations.
DU SYSTÈME NEnA'r.UX. 1 27
2° D'un autre côté, si, durant des mois entiers qu'il survit à l'opération , l'animal ne donne plus aucun signe de Yolonté ; s'il ne sait pas même manger, s'abriter, fuir ou se défendre , il a perdu toute intelligence. «.
S'il reste constamment assoupi , si sa stupidité va jusqu'à ne plus bouger qu'autant qu'on l'y excite ; mais si , quand on l'excite , il se meut avec la plus parfaite régularité , les facultés sensitives et intellectuelles sont bien essentiellement distinctes des facultés locomotrices.
Au reste, cette indépendance formelle des facultés locomotrices et des facultés intellectuelles ressort de toutes mes expériences. La perte des lobes cérébraux ne fait rien perdre aux premières; •réciproquement la perte du cervelet ne fait rien perdre aux secondes : il y a donc entre les unes et les autres une indépendance complète et fondamentale.
5° J'ai dit ci-devant que l'animal privé de ses lobes cérébraux ne mange plus, même lorsqu'on lui met la nourriture sur la langue ou sur le bout du bec ; et , d'un autre côté, j'ai dit qu'il avale parfaitement la nourriture qu'on lui enfonce dans la bouche. Ceci exige une petite explication.
Lorsqu'on met un grain de blé dans le bout
IsS PROPRIÉTÉS Eï FONCTIONS
du bec d'une poule , comme lorsqu'on lui met le bec dans l'eau, si elle happait le grain, ou humait l'eau , ce serait une preuve qu'elle a senti , et qu'elle a voulu : aussi ne boit-elle ni ne mange-t-elle alors ; mais, au contraire, quand on lui verse l'eau, ou qu'on lui enfonce l'aliment dans le fond de labouche, elle avale, parceque l'action d'avaler, en soi , ne dépend ni de la volonté ni du sentiment raisonné, et qu'il suffit qu'un corps touche le pharynx pour qu'aussitôt la déglutition s'opère. Ce n'est donc encore ici qu'un mouvement commencé qui s.'achève : il a commencé sans la volonté de l'animal, puisque c'est une rriain étrangère qui a porté l'aliment dans sa bouche; il s'achève sans sa volonté, puisque, en soi, le phénomène de la déglutition ne dépend pas d'elle.
Exp. V. Sur un coq.
J'enlevai les deux lobes cérébraux à la fois sur un énorme coq.
Cet animal venait de manger beaucoup au moment où je l'opérai , aussi survécut-il à peine quatre heures à l'opération.
1° On ne doit jamais opérer des animaux qui aient resté trop long-tems sans prendre de la nourriture, ou qui soient encore farcis de celle
qu'ils viennent de prendre : dans les deux cas , ils meurent promptement dans un état de faiblesse profonde.
Il y a un singulier moyen de remédier à la trop grande réplétion des oiseaux, lorsqu'ils menacent de périr durant l'opération même : c'est de leur ouvrir le jabot , et d'en extraire les alimens ; on les voit aussitôt reprendre des forces , et résister quelquefois avec succès à l'expérience. 2° Une autre remarque assez curieuse , c'est que l'ablation des lobes cérébraux, coïncidant avec une trop forte réplétion , est toujours plus funeste qu'une pareille réplétion coïncidant avec l'ablation du cervelet.
Il y a plus : l'ablation des lobes cérébraux ralentit beaucoup la digestion , tandis que celle du cervelet, au contraire, l'accélère et l'anime.
Peut-être cette différence , dans l'activité des organes digestifs , ne tient-elle qu'à ce que l'animal sans lobes est presque toujours assoupi ou endormi , tandis qu'il n'est pas d'animal plus éveillé ni qui fatigue plus que celui à cervelet mutilé ; car la difficulté qu'il a d'attraper un équilibre stable l'empêche de dormir, et s'il y réussit quelquefois , ce n'est qu'en se tenant rencogné entre deux objets qui le soutiennent ou le supportent.
100 PROPRIETES ET FONCTIONS
Exp. VI. Sur une poule , sur un pigeon et sur un canard.
J'enlevai le seul lobe cérébral droit à une poule , le seul lobe gauche à un pigeon , et le seul droit à un canard.
Ces trois animaux survécurent fort long-tems, et conservèrent toujours tous leurs sens et toutes leurs facultés intellectuelles , hors la vue de l'œil opposé au lobe enlevé.
Exp. VII. Suc un canard.
Je retranchai , sur un gros canard , d'abord le lobe cérébral droit : la vue fut soudain perdue de l'œil gauche.
L'animal voyait parfaitement de l'œil droit , entendait très bien , se tenait parfaitement d'aplomb (sauf un peu de faiblesse du côté gauche, laquelle disparut bientôt) ; il marchait , courait, volait, conservait toute son intelligence et toute la spontanéité de ses actions ; il criait quand on l'effrayait , etc. , etc.
Je retranchai le second lobe; l'animal n'y vit plus d'aucun œil , n'entendit plus , ne donna plus aucun signe de spontanéité. Il ne bougeait plus, à moins qu'on ne l'excitât fortement ; mais alors il marchait , courait , sautait , volait , avec
DU SYSTEME NERVEUX. KÔl
une harmonie, un équilibre, une justesse parfaite.
Je le fis vivre dans cet état plus de quatre mois, et jamais, durant tout ce tems, il ne donna signe ni d'intelligence, ni de volonté, ni de sensation effective.
On a vu que les poules sans lobes ne becquettent plus ; pareillement le canard , privé de ses lobes, ne barbotait plus.
Exp. VIII. Sur une hirondelle domestique.
Je retranchai les deux lobes cérébraux sur une hirondelle.
Tout le monde connaît l'extrême vivacité de ce joli petit oiseau ; mais à peine eut-il perdu ses lobes, qu'il parut aussitôt comme frappé de stu peur et de léthargie : il ne voyait plus , n'enten dait plus, ne bougeait plus à moins qu'on ne Tir ritât; et cependant, quand on l'irritait, il volait, courait , sautait avec la même précision et la même grâce qu'auparavant.
Exp. IX. Sur une souris.
J'enlevai les deux lobes cérébraux sur une souris.
Ce petit animal , habituellement si vif et si alerte, devint aussitôt immobile; il n'y voyait plus, n'entendait plus, ne cherchait plus à fuir:
l52 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
il avait perdu toutes ses facultés intellectuelles et sensitives.
Exp. X. Sur une taupe.
Cette taupe, en perdant ses lobes cérébraux, perdit jusqu'aux deux instincts qui dominent toutes ses allures , celui de flairer et celui de fouir.
Une taupe, placée sur un tas de terre, s'occupe aussitôt d'y creuser ou fouir un trou , et de s'y cacher ; placée hors de terre , elle flaire et explore tout avec son long nez : la taupe sans lobes ne flairait ni ne fouissait plus.
Exp. XI. Sur un chat.
Ce chat, durant l'ablation des parois crâniennes, était devenu féroce; à peine les deux lobes cérébraux furent-ils enlevés qu'à la férocité succéda le calme.
On avait beau l'irriter, le piquer, le blesser alors , il s'agitait bien encore , mais sans changer presque de place, mais sans savoir fuir, mais sans songer à se défendre.
Ainsi, 1° non seulement les animaux, privés de leurs lobes cérébraux, perdent toute sensation , toute intelligence en général ; ils perdent encore jusqu'à ces instincts propres , inhérens à chaque espèce et si tenaces en chacune d'elles :
DU SYSTÈMf; NERVEUX. 1 53
le canard ne barbote plus, la poule ne becquette plus , le rat ne se cache plus, la taupe ne fouit plus ; le chat devient calme, l'hirondelle grave et posée.
2°. D'un autre côté , nul de ces instincts, comme nulle des facultés intellectuelles ou sensitives , ne se perd ni par le cervelet ni par les tubercules quadrijumeaux.
Tous ces instincts, comme toutes ces facultés, appartiennent donc bien exclusivement à la faculté de sentir et de vouloir; et cette faculté, aux lobes cérébraux.
Exp. XII. Sur uuc cnille.
J'enlevai les deux lobes cérébraux sur une caille. Ce joli animal, naturellement si éveillé, parut aussitôt plongé dans un assoupissement dont il ne sortit plus.
Exp. XIII. Sur un chien.
Les deux lobes cérébraux enlevés , perte absolue et soudaine des facultés intellectuelles et seusitives ; conservation parfaite des facultés locomotrices.
Exp. XIV. Sur un rat.
A peine eut-il perdu ses deux lobes cérébraux ,
l34 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
qu'il devint sourd, aveugle, et ne bougea plus qu'autant qu'on l'y excita.
Exp. XV. Sur un moineau.
J'enlevai, sur un moineau, les deux lobes cérébraux à la fois; cette double extirpation fut d'abord suivie d'une faiblesse générale assez grande. Bientôt revenu à lui , l'animal avait perdu la vue de ses deux yeux; il n'entendait plus, ne donnait plus aucun signe ni de volition ni de sensation effective ; mais il se tenait parfaitement d'aplomb sur ses pattes; il marchait quand on le poussait ou qu'on l'irritait; quand on le jetait en l'air, il volait.
Exp. XVI. Sur un dindon.
J'enlevai, sur un énorme dindon, les deux lobes cérébraux à la fois. L'animal ne vit plus, n'entendit plus, ne donna plus aucun signe de volition ni de sensation ; mais il conservait parfaitement son aplomb et son équilibre : il se tenait parfaitement sur ses pattes ; et quand on le poussait ou qu'on l'irritait , il marchait parfaitement aussi.
Exp, XVII. Sur un pinson.
Ce petit oiseau ne bougea plus dès qu'il eut
perdu ses lobes ; il n'entendait ni ne voyait plus, et ne donnait plus aucun signe spontané ni de volition ni de sensation.
Exp. XVIII. Sur un petit-duc ou scops.
Les deux lobes cérébraux furent enlevés sur un petit-duc. Ce joli oiseau devint aussitôt aveugle et sourd : il perdit toute volition, tout instinct de fuir, de se cacher, ou de se défendre ; il conserva toute la régularité , toute la précision de ses mouvemens.
Exp. XIX. Sur une pie.
J'enlevai les deux lobes cérébraux à la fois sur une pie. L'animal perdit aussitôt toute sensation comme toute détermination spontanée , il ne voyait ni n'entendait plus, il ne se mouvait qu'autant qu'on l'irritait ; mais du reste , il se tenait parfaitement d'aplomb sur ses jambes ; et quand on l'excitait, il marchait, courait, volait avec un parfait équilibre.
Exp. XX. Sur une grenouille.
J'enlevai les deux lobes cérébraux à une grenouille. Celte grenouille vit, depuis plus de quatre mois , dans un état de stupidité complète ; elle ne bouge qu'autant qu'on l'irrite; elle n'en-
l56 PRQPTIIÉTÉS ET FONCTIONS
tend ni ne voit, ni ne donne plus aucun signe de volition ou d'intelligence.
Exp. XXI. Sur une couleuvre commune.
Avec la perte des lobes cérébraux , perte absolue de toutes les facultés intellectuelles et sensitives.
Exp. XXII. Sur un lézard vert.
A peine les lobes cérébraux furent-ils perdus , que l'animal perdit toutes ses sensations et toutes ses facultés intellectuelles.
Il est inutile d'ajouter de nouvelles expériences, car elles ne sont toutes qu'une répétition les unes des autres.
Mais cette exacte conformité même des phénomènes ne saurait laisser aucun doute ( s'il pouvait en rester pourtant après les Mémoires qui précèdent) :
1 ° Que les lobes cérébraux ne soient le siège exclusif de toute sensation, de toute volition, de toute faculté intellectuelle;
2° Que non seulement civec les .lobes cérébraux se perdent toute sensation et toute intelligence en général , mais encore ces formes particulières
d'intelligence qui déterminent les allures propres des diverses espèces ;
5° Que la faculté de sentir et de vouloir ne soit absolument distincte de la faculté d'exciter et d'ordonner le mouvement ;
4° Que la conservation d'un seul lobe cérébral ne suffise à la conservation de toutes les sensations et de toutes les facultés intellectuelles, hors à celle de la seule vue de l'œil opposé au lobe enlevé ;
5° Que cette disposition des organes et des fonctions du système nerveux ne soit une loi générale et constitutive du grand embranchement des animaux vertébrés.
Expériences sur le cervelet.
Exp. I. Sur un dindon.
Je retranchai le cervelet, par couches successives , sur un jeune et beau dindon. Aux premières couches , hésitation et disharmonie dans les mouvemens ; aux moyennes couches , démarche chancelante et embarrassée ; aux dernières couches , perte de tout équilibre et de toute locomotion régulière.
l38 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
Exp. II. Sur une pie.
J'enlevai, sur une pie , le cervelet, par couches graduelles et successives ; perte graduelle et successive du saut , du vol , de la marche et de la station.
Exp. III. Sur une hirondelle.
J'enlevai le cervelet petit à petit sur une hirondelle.
Ce joli petit oiseau fut bientôt réduit à ne voler que de la manière la plus singulière et la plus bizarre ; il oscillait sur lui-même ; il reculait au lieu d'avancer; il s'enroulait presque en volant ; son vol avait toutes les allures de l'ivresse la plus gentille et la plus fougueuse.
Du reste , cet animal , comme tous les précédens, comme, tous les suivans, conservait toutes ses facultés intellectuelles et sensitives.
Exp. IV. Sur un moineau.
J'enlevai , sur un moineau , le cervelet par couches successives et ménagées.
L'animal perdit peu à peu la faculté de voler et de marcher , en conservant parfaitement , du reste , l'usage de sa vue , de son ouïe , de tous ses sens et de toutes ses fecultés intellec-
DU SYSTÈME NERVEUX. iSq
tuelles, sans qu'il parût jamais le moindre signe de convulsion.
Ce petit oiseau offrait le spectacle le plus curieux par sa démarche chancelante, incertaine et bizarre. Après avoir été un moment comme indécis à s'élancer, il faisait trois ou quatre pas (quelquefois en avant , beaucoup plus souvent en arrière) avec une précipitation incroyable, et tout cela se terminait par une chute ou par un roulement sur lui-même.
Mais ce qu'il y avait de plus singulier, c'était la manière dont il volait : une fois en l'air, il semblait rouler encore sur lui-même , ne pouvait plus se diriger comme il le voulait , s'élançait dans un sens et tournait vers l'autre, restait ainsi un moment en l'air, flottant dans l'indécision et dans l'embarras , et finissait par tomber.
Ce vol représentait complètement, en un mot, la marche de l'ivresse. Il y a donc un vol comme il y a une démarche d'ivresse ; et , chez les animaux voleurs , le vol éprouve toutes les influences que subit la démarche dans les animaux marcheurs.
Exp. \ . Sur une effrave.
Je retranchai à peu près toute la moitié su-
l4o PROPRIÉTÉS ET FONCTIOx"JS
périeure du cervelet , par couches successives , sur une jeune et magnifique effraye. Aux premières couches , il ne se manifesta qu'une légère hésitation et qu'un peu de disharmonie dans les mouvemens ; aux couches suivantes , toutes les allures de l'ivresse parurent dans la démarche ; l'animal volait pourtant encore assez bien. Aux moyennes couches , il ne volait presque plus , avait toute la peine du monde à se tenir un moment debout sans chanceler ; sa démarche était irrégulière et désordonnée , tous ses mouvemens déréglés et incohérens ; mais du reste ses facultés intellectuelles , ses instincts , ses sens , se conservaient dans un état parfait.
L'animal entendait , voyait , et se mettait en défense dès qu'on voulait l'attraper, c'est-à-dire qu'il se jetait aussitôt sur le dos , en présentant son bec et ses griffes ; et , comme il n'y avait plus d'équilibre ni d'aplomb dans ses mouvemens, en voulant prendre cette attitude il tombait souvent , ou tout-à-fait sur le dos ou sur le côté , et il roulait alors jusqu'à ce qu'il pût se redresser sur ses pattes , à quoi il parvenait toujours fort difficilement.
Quand i4 prenait l'essor pour éviter un objet , il lui arrivait souvent d'aller au contraire (faute de pouvoir maîtriser et diriger ses mouvemens)
DU SYSTÈME NERVEUX. ll^l
se heurter contre cet objet ; quand il voulait aller en avant, il allait presque toujours en arrière; quand il voulait prendre sa nourriture, il avait toute la difficulté imaginable à l'attraper.
Exp. VI. Sur un jeune coq.
J'enlevai , par couches successives , toute la moitié supérieure du cervelet d'un jeune coq.
Cet animal , qui avait un appétit très vif, conserva l'habitude de se jeter avec voracité sur la nourriture qu'on lui offrait ; mais cette voracité fut dès lors trompée : le défaut d'équilibre troublant la précision de ses mouvemens, l'animal manquait presque toujours le but, et frappait le sol en vain de son bec.
Exp. VII. Sur une chevêche {chevêche perlée ou commune, Cuvier; chevêche ou petite chouette, Buffon).
J'enlevai , sur cet oiseau de nuit , le cervelet , par couches successives et graduelles. Les allures naturellement bizarres de cet oiseau , quand on le tourmente durant le jour, le devinrent bientôt plus encore par l'état apparent d'ivresse où le jeta la perte graduelle du cervelet.
Exp. VIII. Sur un canard.
Je détruisis, par couches successives , le cer-
ll^2 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
velet sur un forl; gros canard. Aux premières couches , l'animal perdit l'harmonie de ses mouvemens , et sa démarche , comme toutes ses autres allures, ressemblait de tous points à celle de l'ivresse. Je poussai mes découpures plus loin : l'animal avait toute la peine du monde, ou à faire quelques pas chancelans , terminés bientôt par une chute , ou à se tenir appuyé sur ses coudes et sur ses ailes.
Je parvins aux dernières couches : l'animal perdit toute équilibration ; il ne pouvait plus , quelque effort qu'il fît , ni faire un seul pas régulier ni se tenir d'aplomb; il reculait et roulait sur lui-même quand il voulait se mouvoir ; épuisé de fatigue, il se reposait sur un côté, ou sur le dos, ou sur le ventre, selon la position où l'avait amené son dernier effort.
Placé dans l'eau , le jeu de ses pattes effectuait tout aussitôt , quoique d'une manière incohérente et par conséquent infructueuse , le mouvement du canard pour la natation.
En un mot, tout équilibre, tout mouvement coordonné était perdu. Il est superflu d'ajouter, au point où nous sommes, qu'il conservait tous ses sens et toutes ses facultés intellectuelles.
DU SYSTÈME NERVEUX. l43
Exp. IX. Sur un scops, ou petit-duc.
J'enlevai, sur ce joli oiseau nocturne, le cervelet , par couches successives : il y eut perte successive de tous les mouvemens réguliers.
Exp. X. Sur une caille.
Le cervelet fut enlevé , par couches successives 5 sur une caille : elle perdit successivement la faculté régulière de se mouvoir.
Exp. XI. Sur un pinson.
Ce petit oiseau reproduisit , par la perte graduelle de son cervelet, le vol singulier et bizarre déjà décrit à l'occasion de l'hirondelle et du moineau.
Exp. XII. Sur un lérot.
J'enlevai, sur un petit lérot que je conservais depuis quelque tems , le cervelet , par couches successives.
Ce joli petit animal, dont tout le monde connaît l'extrême vivacité , la légèreté , la grâce , la souplesse des mouvemens , commença par chanceler sur ses pattes, par ne savoir plus s'en servir qu'avec la plus grande gaucherie , et finit
l44 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
bientôt par ne pouvoir plus s'en servir du tout d une manière régulière et coordonnée.
Mais il conserva constamment ses sens et son intelligence. Quand on l'irritait avec un bâton , par exemple , il s'élançait sur le bâton , et s'il l'atteignait , il le mordait avec colère ; il entendait aussi bien qu'il y voyait, et n'avait, en un mot, perdu que l'équilibre et la régularité de ses mouvemens.
Exp. XIII. Sur un chat.
Je mutilai, de plus en plus profondément , sur un énorme chat, le cervelet. L'animal perdit peu à peu son équilibrement ; bientôt il ne lui resta plus que la démarche chancelante de l'ivresse. Il perdit enfin jusqu'à cette démarche même , ainsi que toute faculté de station et de locomotion régulière. Du reste, il conservait tous ses sens , toute son intelligence , et sa férocité naturelle s'était tellement accrue parles douleurs de l'opération , qu'il y aurait eu tout à craindre de ses dents et de ses griffes, s'il eût conservé l'adresse et la précision de ses mouvemens.
Exp. XIV. Sur un rat.
Je retranchai , par couches successives , le cervelet sur un fort gros rat : la faculté de se tenir
nu SYSTÈME NERVEUX. l45
debout, de marcher, de courir, etc., se perdit graduellement; et, lorsque le cervelet fut toutà-fait ôté , elle fut tout-à-fait perdue.
Exp. XV. Sur une taupe.
J'enlevai, sur une taupe, le cervelet, par couches graduelles : l'animal perdit graduellement la faculté de se mouvoir d'une manière régulière et coordonnée.
Je le portai sur un petit tas de terre où il avait coutume de se réfugier ; il s'y reconnut très bien , témoigna de la joie , et redoubla d'activité pour creuser un trou et s'y cacher : mais il ne sut plus creuser; ses pâtes ne se remuaient plus convenablement ; il s'y prenait comme s'y fût pris un animal ivre, et, après quelques efforts inutiles, il finissait bientôt par reculer, tomber et rouler sur lui-même,
Exp. XVI. Sur un chien.
Je mutilai , sur un chien jeune encore , mais vigoureux, le cervelet, par des coupures de plus en plus profondes. L'animal perdit de plus en plus la faculté de se mouvoir avec ordre et régularité. Parvenu à la région moyenne , il ne marchait plus qu'en chancelant et par zigzags. Il reculait quand il voulait avancer; quand il
l46 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
voulait tourner à droite , il tournait à gauche. Comme il faisait un grand effort pour se mouvoir , et ne pouvait plus modérer cet effort , il s'élançait avec impétuosité ^ et ne tardait pas à tomber ou à rouler sur lui-même. Trouvait- il un objet sur sa route, il ne pouvait, quelque dessein qu'il en eût , l'éviter ; il se heurtait à droite et à gauche ; cependant il voyait et entendait très bien; quand on l'irritait, il cherchait à mordre , et mordait en effet l'objet irritant , quand il pouvait le rencontrer, mais il ne disposait plus de ses mouvemens avec assez de précision pour le rencontrer souvent. Il avait toutes ses facultés intellectuelles , tous ses sens ; nulle trace de convulsions : il n'était que privé de la faculté d'ordonner et de régulariser ses mouvemens.
Je mutilai jusqu'aux dernières couches du cervelet ; l'animal perdit toute mobilité , toute stabilité régulière.
Exp. XVII. Sur une souris.
J'enlevai le cervelet, par couches successives, sur ce petit animal : il se mut bientôt comme un animal ivre ; il ne se mut bientôt plus du tout avec équilibre ; il ne pouvait plus que rouler, et s'épuiser en roulant sur lui-même.
DU SYSTÈME NERVEUX. l/^'-J
Exp. XVI II. Sur une grenouille.
J'enlevai le cervelet sur une grenouille. Cet animal, dont l'équilibre est si stable, agita aussitôt ses jambes en sens divers ; mais comme cette agitation de ses jambes n'était plus coordonnée, il n'y eut plus de démarche réelle. L'animal conservait du reste tous ses sens , et les conserva plus de deux mois qu'il survécut à l'opération.
Exp. XIX. Sur une couleuvre commune.
J'enlevai le cervelet sur une couleuvre. Surle-champ , ces ondulations si régulières et si habilement ordonnées qui constituent la démarche de cet animal devinrent irrégulières et désordonnées ; l'animal n'avançait plus , et les vains efforts qui l'épuisaient ne le changeaient presque plus de place.
Exp. XX. Sur un lézard vert.
Le cervelet fut à peine perdu , que toute faculté régulière de se mouvoir fut perdue.
Exp. XXI. Sur un lézard gris.
J'enlevai le cervelet sur ce lézard ; il perdit aussitôt la faculté de marcher et de se tenir d'aplomb sur ses pâtes, quelque effort qu'il fît pour cela.
l48 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
Je n'ajouterai pas ici de nouvelles expériences j l'exacte conformité de celles qu'on vient de voir rend toute répétition inutile.
Ainsi, 1° constamment, chez tous les animaux, et à tous les âges, une altération légère du cervelet produit une légère disharmonie dans les mouvemens; constamment la disharmonie s'accroît avec l'altération; constamment la perte totale du cervelet entraîne la perte totale des facultés régulatrices du mouvement.
2° Cependant , il y a , même sur cette régularité et cette répétition exacte des phénomènes , une remarque assez curieuse à faire ; c'est que, chez les divers animaux , les mouvemens désordonnés par le fait du cervelet correspondent toujours à leurs mouvemens ordonnés.
Dans les oiseaux qui sont grands voleurs , c'est dans le vol que paraît surtout le désordre; dans les oiseaux qui marchent , dans la marche ; dans les oiseaux qui nagent, dans la nage.
Il y a donc un nagement et un vol d'ivresse, comme il y a une démarche pareille; et le trouble de l'allure dominante n'empêche pas cette allure de dominer.
5° Bien qu'avec la perte du cervelet coïncide invinciblement la perte des facultés locomotrices, les facultés intellectuelles et sensitives n'en restent
DU SYSTÈME NERVEUX. l49
pas moins intègres ; et, d'un autre côté, tant que l'opération ne dépasse pas les limites du cervelet, il n'y a nul indice de convulsion.
La faculté excitatrice des convulsions ou contractions musculaires , la faculté coordonatrice de ces contractions , les facultés intellectuelles et sensitives , sont donc trois ordres de facultés essentiellement distinctes, et résidant d.ans trois ordres d'organes nerveux, essentiellement distincts aussi.
4" Bien qu'enfin , avec le cervelet, se perde la faculté d'ordonner et d'équilibrer la station et la marche , la tendance à cet équilibrement n'en subsiste pas moins encore ; et, bien que tous les mouvemens de locomotion soient perdus , tous les mouvemens de conservation n'en survivent pas moins toujours.
Cette tendance à l'équilibrement stable et régulier , ces mouvemens de conservation , ne dérivent donc pas du cervelet : on verra bientôt d'où ils dérivent, ( Voyez le Mémoire suivant. )
l50 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
§• IV
Expériences sur les tubercules quadrijumeaux. Exp. I. Sur un canard.
Je retranchai , sur un gros canard , le tubercule quadrijumeau droit : l'animal perdit soudain la vue de l'œil gauche.
Du reste , il voyait très bien de l'œil droit ; tournait souvent du côté du tubercule enlevé , et son cou se tordait presque toujours de ce côté.
Exp. II. Sur un dindon.
J'enlevai le tubercule quadrijumeau droit sur un dindon : spudain , l'animal perdit la vue de l'œil gauche. Il conservait d'ailleurs tous ses autres sens , comme toutes ses facultés intellectuelles et locomotrices.
J'enlevai le tubercule gauche : l'animal fut tout-à-fait aveugle.
Exp. III. Sur une pie.
J'enlevai les deux tubercules quadrijumeaux sur une pie : à la perte du tubercule droit , elle perdit la vue de l'œil gauche ; à la perte du gauche , la vue de l'œil droit.
DU SYSTÈME NEUVEUX. l5l
Exp. IV. Sur une hirondelle.
J'enlevai le tubercule quadrijumeau droit; l'hirondelle perdit la vue del'œil gauche, et tourna long-tems , même en volant , sur le côté du tubercule enlevé ; j'enlevai le tubercule gauche , elle perdit la vue de l'œil droit. Elle conservait du reste tous ses autres sens , toute son intelligence , toutes ses facultés locomotrices régulières et ordonnées.
Exp. V. Sur un moineau.
J'enlevai le tubercule droit sur ce moineau : il tourna sur le côté droit , et perdit l'œil gauche.
J'enlevai le tubercule gauche, il perdit l'œil droit.
Du reste, il était vif, alerte, éveillé, et suppléait à la perte de sa vue par l'habileté avec laquelle il usait de ses autres sens.
Exp. VI. Sur une chouette (petite B.).
A l'ablation du tubercule gauche succéda un tournoiement à gauche, et la perte de l'œil droit.
A l'ablation du tubercule droit , la perte de l'œil gauche , et un tournoiement à droite.
l52 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
Exp. VII. Sur un chien.
Quand j'eus enlevé les tubercules du côté droit, l'animal tourna beaucoup sur ce côté, et n'y vit plus de l'autre.
Un pliénonaène inverse suivit l'ablation des tubercules opposés^
Exp. VIII. Sur un rat.
A l'ablation des tubercules gauches , il tourna à gauche , et perdit la vue de l'œil droit.
A l'ablation des tubercules droits , il perdit la vue de l'œil gauche , et tourna à droite.
Exp. IX. Sur une couleuvre commune.
Même résultat.
Exp. X. Sur un lézard vert.
Résultat semblable.
1. Dans toutes ces expériences, je ne parle pa» de l'effet sur l'iris ; il suffira de dire, ou plutôt de répéter en général, que l'irritation d'un tubercule excite les contractions de l'iris opposé ; que son ablation partielle les affaiblit ; que son ablation complète les abolit complètement.
DU SYSTÈME NERVEUX. l53
2. J'enlevai, sur un pigeon, le tubercule quadrijumeau droit, jusqu'à ses dernières racines, lesquelles comprennent les dernières racines du nerf optique : l'iris de l'œil gauche parut tout-àfait immobile.
5. Sur un moineau , j'enlevai les deux tubercules quadrijumeaux jusqu'à leurs dernières racines : l'iris des deux yeux perdit toute mobilité.
4. Pareille expérience sur deux hirondelles : pareil résultat.
5. Ainsi donc 5 1° La perte des tubercules quadrijumeaux entraîne constamment la perte de la vue, et toujours dans un sens croisé; leur ablation complète abolit complètement le jeu de l'iris.
2° La perte de ces tubercules n'entraîne jamais que la perte de la vue , sans altérer les autres facultés ni intellectuelles ni locomotrices.
5" Les fonctions des lobes cérébraux , des tubercules quadrijumeaux, du cervelet, sont donc bien distinctes.
Des lobes cérébraux dérivent les sensations et les facultés intellectuelles ; du cervelet , les facultés locomotrices ; des tubercules quadrijumeaux , l'action de l'iris et de la rétine.
4° Il y a , comme on voit , deux moyens d'éteindre la vision par la masse cérébrale.
L'un, l'ablation des tubercules quadrijumeaux,
l54 PllOPlllÉTÉS £ï FONCTIONS
tue le nerf optique , et par lui la rétine , et par elle l'iris ; l'autre , l'ablation des lobes cérébraux , ne tue ni le nerf optique , ni la rétine , ni l'iris ; il ne tue que l'organe où se consomme et se transforme en sensation l'effet de l'iris, de la rétine et du nerf optique. L'un est la perte du seîis de la vue ; l'autre est la perte de la sensation de la vue : par l'un on perd Vœil , par l'autre la vision.
Je montrerai ailleurs qu'il en est de même pour tous les autres sens.
5" Pour que la vision soit tout-à-fait éteinte , il n'est pas nécessaire que les tubercules soient tout-à-fait ôtés; une ablation partielle, mais profonde , suffit pour cela.
Dans ce cas , ni l'iris , ni la rétine , ni le nerf optique , ne sont réellement et complètement morts ; mais leur communication avec les lobes cérébraux, par les tubercules quadrijumeaux, n'est plus libre. Leur action n'arrive donc plus au centre unique où elle puisse se convertir en sensation ; il n'y a donc plus de sensation , il n'y a plus de vision.
Expériences comparées sur les tubercules quadrljumeaux, les lobes cérébraux et le cervelet.
Exp. I. Sur trois poules.
Je retranchai la moitié supérieure du cervelet sur une poule ; les deux lobes cérébraux sur une autre ; les deux tubercules quadrijumeaux sur une troisième.
J'avais mis ces trois poules dans le même appartement ; quand je voulais leur donner à manger, je contrefaisais quelquefois le cri qui les appelait habituellement, avant leur opération, aux repas ; et tout en continuant ce cri , je leur jetais du grain.
La poule sans lobes n'entendait rien , ne se doutait de rien et ne bougeait pas ; celle sans tubercules entendait très bien , s'approchait du cri et du bruit que faisait le grain en tombant ; et quand elle y était arrivée, savait très bien le trouver sans y voir , et en mangeait beaucoup. Celle sans cervelet voyait le grain , voulait l'attraper , faisait mille efforts pour l'attraper sans y réussir, au moins d'ordinaire; et se jetait presque toujours d'un côté , quand le grain lui venait de l'autre , à peu près comme il arrive aux gens
l56 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
ivres , qui , quand ils veulent aller à droite , ne manquent guère de tourner à gauche.
Exp. II. Sur trois autres poules.
J'enlevai, comme ci-dessus, les deux lobes cérébraux à une poule , les deux tubercules quadrijumeaux à une autre , la moitié supérieure du cervelet à une troisième.
Je les remis ensuite dans l'appartement même qu'elles occupaient avant l'opération , et auquel elles étaient conséquemment déjà habituées. Cet appartement fut tenu bien approvisionné.
La poule sans lobes mourut de faim : les deux autres surent chercher leur nourriture , la trouver 5 la choisir , et vécurent.
J'ai reproduit bien des fois, sur des coqs, sur des poules, sur des pigeons, sur des lapins, cette admirable opposition entre les effets des lobes cérébraux , des tubercules quadrijumeaux et du cervelet.
L'opposition est de tous points complète : 1° L'animal sans lobes reste assoupi ; rien n'est plus éveillé que l'animal sans cervelet ; celui sans tubercules n'est ni plus ni moins éveillé qu'à son ordinaire.
DU SYSTÈME NERVEUX. iSt
2° Le premier n'a nulle sensation réelle, nulle faculté intellectuelle ; le second a toutes ses sensations et toutes ses facultés ; le dernier n'a peïdu que la vue.
5° Le premier et lé troisième conservent toutes leurs facultés locomotrices régulières : le second les a toutes perdues.
4° En résumé, le premier ne manifeste aucune détermination spontanée , n'accuse aucune sensation positive , ne donne aucune marque d'intelligence; il a donc perdu toutes ses sensations et toutes ses facultés intellectuelles.
Le troisième se montre impressionnable à tous les genres de sensation , sauf aux seules sensations de la vue; il donne toutes les marques d'une intelligence parfaite ; tous ses instincts se mani^ festent et se développent avec énergie; il n'a donc perdu que la vue.
Le second n'a perdu ni sensations ni facultés intellectuelles ; il n'a perdu que la faculté de se mouvoir coordonnément.
Les lobes cérébraux sont donc le réceptacle unique des sensations; les tubercules quadrijumeaux, le siège du principe primordial de l'action de la rétine , de l'iris et du nerf optique ; le cervelet, celui de la coordination des mouvemens de locomotion et de préhension.
l58 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
§• VI
Expériences relatives à la guérison de certaines lésions des parties cérébrales.
Exp. I. Sur un coq.
Je fendis longitudinalement les deux lobes cérébraux sur un jeune coq.
Sur-le-cliamp , l'animal perdit toute sensation, toute volition; n'y vit plus, n'entendit plus, etc. : presque toujours assoupi ou endormi, il ne bougeait ou ne marchait qu'autant qu'on l'irritait.
Le second jour, même état : les lobes cérébraux sont très tuméfiés ; je fais boire et manger l'animal.
Le troisième jour, même état encore : lobes toujours très tuméfiés; sommeil presque continuel.
Le quatrième , même état , même tuméfaction des lobes. En se débattant contre les efforts que je fais pour lui ouvrir le bec , l'animal heurte violemment de la tête contre ma main ; presque tout le lobe cérébral droit est détruit du coup.
Le cinquième, la tuméfaction des lobes diminue ; l'animal paraît moins profondément absorbé dans sa léthargie.
DU SYSTÈME NERVEUX. ï^g
Le sixième, l'animal commence à entendre, à se mouvoir, à se diriger de lui-même.
Le septième , l'animal donne des signes évidens de volition et de sensation : il entend, voit un peu de l'œil droit, mais non du gauche, cherche sa nourriture, la trouve, boit et mange de lui-même.
Le huitième, l'animal voit bien de l'œil droit, entend bien , mange, boit, se nourrit. Tousses instincts, toutes ses sensations ont reparu.
Mais il lui manque toujours la vue de l'œil gauche; et quoiqu'il ait survécu fort long-tems à l'opération, il ne l'a jamais recouvrée.
Exp. II. Sur une poule.
Je fendis le lobe cérébral droit en long, sur une poule ; la vue fut soudain perdue de l'œil gauche.
Du reste, l'animal y voyait très bien de l'œil droit; il entendait, se dirigeait, cherchait sa nouriture comme à l'ordinaire.
La tuméfaction du lobe fendu fut d'abord énorme. Sept à huit jours après, elle avait disparu; et l'animai avait repris la vue de l'œil gauche.
J'enlevai alors le lobe cérébral gauche; l'animal continua à entendre , à se diriger, à se nourrir, à y voir, comme auparavant; à la différence
l6o PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
près qu'il n'y voyait plus que de l'œil qu'il avait d'abord perdu.
Exp. III. Sur une autre poule.
Les deux lobes cérébraux furent fendus par une section transversale , dans leur région moyenne, et dans toute l'étendue de cette région.
La poule perdit, incontinent, tous ses sens, toutes ses facultés intellectuelles ; et ne les recouvra plus jamais.
Exp. IV. Sur uue troisième poule.
Je retranchai toute la région supérieure des deux lobes cérébraux, par couches successives; l'animal perdit peu à peu tous ses sens et toutes ses facultés intellectuelles^ Durant les cinq premiers jours 5 il fut plongé dans un état de stupidité complète. Dès le sixième , il commença à reprendre ses sens; du septième au neuvième, il les eut entièrement repris.
Exp. V. Sur deux coqs.
Le cervelet fut fendu longitudinalement sur l'un de ces coqs; il le fut en travers sur l'autre.
Ces deux coqs perdirent aussitôt tout leur équilibre; au bout de quinze jours, ils l'avaient totalement repris.
DU SYSTÈME NERVEUX. l6l
Exp. VI. Sur un canard.
Je rendis ce canard aveugle par l'extirpation de toute la région superficielle des deux tubercules quadrijumeaux.
Vingt jours après, l'animal eut entièrement recouvré la vue des deux yeux.
Exp. VII. Sur une pie.
J'enlevai toute la portion supérieure du cervelet sur cette pie. A peine douze jours s'étaient-ils écoulés qu'elle avait repris tout l'aplomb, toute la régularité de ses mouvemens.
Il serait superflu d'accumuler ici les faits de ce genre. Ceux que j'ai déjà rapportés suffisent, je crois, pour établir d'une manière incontesta- -ble :
1° Que les lésions des lobes cérébraux, des tubercules quadrijumeaux, du cervelet, sont (quand elles ne dépassent pas certaines limites) suivies de guérison de l'organe avec réintégration complète de la fonction ;
2° Qu'une portion , assez restreinte mais déterminée , de ces organes suffit au plein et entier exercice de leurs fonctions;
3° Que les conditions matérielles auxquelles
l62 PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
est soumis le jeu de ces organes peuvent être directement observées , et par conséquen-t déterminées avec rigueur ' ;
4° Enfin, que les fonctions du cervelet, des lobes cérébraux, des tubercules quadrijumeaux, sont bien essentiellement distinctes et séparées , puisque chacune d'elles peut, séparément , être conservée, détruite, restituée, selon que l'organe de chacune d'elles se conserve, se détruit, ou se restitue.