‹ Récherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux, dans les animaux vertébrés (volume 3)Chapitre 52 sur 67 · RECHERCHES PHYSIQUES · texte numérisé non relu

RECHERCHES PHYSIQUES

TOUCHANT l'action DÉTERMINÉE, OV SPÉCIFIQUE, DE CïlRTAINES SUBSTANCES SUR CERTAINES PARTIES DU CERVEAU \

1. On sait, depuis long-tems, que certaines substances, bien qu'introduites dans les voies digestives ou circulatoires , n'en exercent pas moins une action très énergique sur le cerveau.

Mais jusqu'ici on n'a considéré cette action que sur le cerveau pris collectivement et en masse ; mais jusqu'ici personne ne s'est même douté , je crois , qu'il y eût des substances susceptibles de n'agir que sur telle ou telle partie du cerveau , à l'exclusion des autres; de n'altérer conséquemment que les fonctions de telle ou telle de ces parties ; de localiser enfin, par un procédé qu'on

' Mémoire lu à l'Académie royale des sciences de l'Institut, dans sa séance du a4 novembre 1823.

DU SYSTÈME NERVEUX. '2i\ô

pourrait appeler chimique , et ces parties et ces fonctions, d'une manière tout aussi précise, tout aussi rigoureuse, que par les lésions mécaniques employées dans mes précédens travaux.

2. D'un autre côté, on sait depuis long-tems aussi , que les diverses substances dont l'action se porte sur le cerveau n'en déterminent pas moins toutes, bien qu'elles agissent toutes sur le même organe, toujours considéré en masse, des phénomènes essentiellement divers.

Les unes produisent la stupeur, la perte des sens, le trouble de l'intelligence: d'autres, l'ivresse , la perte de l'équilibre , le désordre des mouvemens; quelques unes, des convulsions.

Mais personne aussi n'a même seulement soupçonné, je crois , que cette étonnante diversité , cette merveilleuse spécialité d'effets tînt précisément à l'action spéciale des diverses substances sur les diverses parties du cerveau ; ou , si l'on peut ainsi dire , à Vaffmité élective de chacune de ces substances pour chacune de ces parties.

5. Les expériences dont je vais rendre compte à l'Académie ont donc deux principaux objets : l'un, de confirmer, par un nouveau genre d'épreuves, la spécialité de fonction des diverses parties du cerveau, établie dans mes précédens Mé-

moires ; l'autre , de montrer que la diversité d'action des diverses substances qui agissent sur le cerveau tient précisément à ce que chacune de ces substances agit spécialement sur une partie diverse de cet organe.

4. Ces expériences ont toutes été répétées sur une infinité d'espèces d'animaux différens , des poules , des pigeons , des canards , des cochonsd'Inde , des lapins , etc. , etc.

Mais , c'est principalement sur les petits oiseaux qu'on peut en suivre le développement jusque dans les circonstances les plus délicates , jusque dans les plus petits détails.

Le peu d'épaisseur des parois crâniennes n'y interpose qu'un voile à peu près transparent entre l'observateur et les phénomènes.

La rapidité avec laquelle les substances agissent sur d'aussi petits animaux permet de multiplier, presque instantanément, les expériences; de les répéter ; de les varier de mille manières.

On éprouve incomparablement moins de difficultés, enfin, à évaluer la dose convenable, soit au volume de l'animal , soit au genre d'action de telle ou telle partie cérébrale donnée.

5. Il y a , en effet , deux ordres de tâtonnemens relatifs à l'évaluation des doses. L'un se rapporte au volume de l'animal ; l'autre , à la

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partie du cerveau sur laquelle on expérimente: car, comme on le verra bientôt, certaines proportions dépassées, une substance ne borne plus son action à une seule partie ; elle l'étend aux autres.

6. Indépendamment, en outre, delà dose précise à saisir pour chaque animal et pour chaque partie , il y a , quand cette dose se trouve dépassée, un moment à saisir pour démêler, dans l'observation, le phénomène principal des phénomènes secondaires qui alors se joignent bientôt à lui.

L'affinité de chaque substance pour chaque partie est effectivement telle que, lorsqu'une dose trop forte en étend l'action aux parties voisines, c'est toujours néanmoins sur sa partie de prédilection que chaque substance agit primitivement et prédominamment.

7. Or on a vu , par mes précédentes expériences , que l'ablation des lobes cérébraux se borne à produire la stupeur et la perte des sens et de l'intelligence, sans troubler, en aucune manière, ni la régularité, ni l'ordonnance des mouvemens.

L'ablation du cervelet, au contraire, qui abolit l'équilibre des mouvemens , laisse l'animal éveillé , et ne trouble ni ses seris , ni son intelligence.

8. On savait d'ailleurs que l'opium, pris à une certaine dose , se borne à produire la stupeur, la rêvasserie, une certaine ivresse des sens^ auxquelles le trouble des mouvemens, les convulsions ne se joignent que lorsque cette dose a été dépassée.

On savait que, dans l'ivresse produite par les liqueurs spiritueuses , ou alcooliques , ivresse que, par opposition à la précédente, on pourrait appeler ivresse des mouvemens , les sens , la volition, l'intelligence, survivent fort long-tems à la perte de l'équilibre.

9. L'étonnante parité de ces phénomènes: la stupeur produite par la lésion des lobes cérébraux comme par une dose déterminée d'opium, l'ivresse produite par la lésion du cervelet comme par une dose déterminée d'aîcool ; tout cela m'avait porté à conclure que l'opium dirigeait plus particulièrement son action sur les lobes cérébraux , comme l'alcool sur le cervelet.

10. Il ne s'agissait donc plus que de constater, par des expériences directes et détaillées :

1° Jusqu'à quel point s'étendait cette parité entre V effet de certaines substances sur certaines parties du cerveau , d'une part ; et Veffet de la lésion mécanique de ces parties , de l'autre.

2° Jusqu'à quel point la diversité d'action des

diverses substances qui se dirigent sur le cerveau se déduisait de l'action spécifique de chacune de ces substances sur chacune des parties essentiellement diverses dont cet organe compliqué se compose.

3° Enfin , jusqu'à quel point l'action spécifique, c'est-à-dire exclusive, d'une substance donnée sur une partie donnée, laissait après elle des traces qui pussent en faire reconnaître le siège et en déterminer les limites.

Tel a été l'objet des expériences suivantes.

§• ïï.

Expériences sur les lobes cérébraux.

1. Je fis avaler un demi-grain d'extrait aqueux d'opium à un moineau.

Au bout de quelque tems , ce petit animal tomba dans un assoupissement léger, dont la moindre excitation extérieure suffisait pour le réveiller, et dont il se réveillait très souvent luimême comme en sursaut.

Il conservait parfaitement, du reste, l'équilil.re de ses mouvemens , ses sens, son intelligence ; et n'offrait aucun signe de convulsions.

2. Je fis avaler, à deux autres moineaux, à peu près un grain du même extrait aqueux d'opium.

ul^-S PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS

Au bout de quinze à vingt minutes, ces deux oiseaux commencèrent à tomber dans un assoupissement, d'abord léger et interrompu ; puis de plus en plus profond; puis tellement profond que ni le bruit, ni la lumière , mais les seules irritations immédiates pouvaient les en tirer momentanément.

Ils n'entendaient plus , ne voyaient plus , ne donnaient plus aucun signe ni de volonté , ni de sensation raisonnée; ils étaient, en un mot, dans le même état absolument qu'un animal qui aurait perdu ses deux lobes cérébraux, et n'aurait perdu que ces lobes : car ils conservaient tx)ut leur équilibre ; ils marchaient quand on les poussait ; quand on les jetait en l'air , ils volaient ; ils se tenaient parfaitement d'aplomb sur leurs jambes ; et , dès qu'on ne les irritait plus , ils redevenaient immobiles , reprenaient l'attitude d'un sommeil profond , et cachaient , de nouveau, leur tête sous le bord supérieur de leur aile.

5. Il était évident que cette dose d'un grain à un grain et quart à peu près ' suffisait pour arrê-

' Je dis toujours à peu près, parceque, soit en administrant la substance, soit pendant que l'animal l'avale, il s'en perd toujours un peu, Je ne parle pas des cas où il y a

ter l'action des lobes cérébraux sur ces petits oiseaux. Je voulus voir ce que ferait une dose plus forte.

4. Je fis donc avaler, à un quatrième moineau, deux grains d'extrait aqueux d'opium.

L'animal s'assoupit bientôt: l'assoupissement, d'abord léger et interrompu , devint rapidement continu et profond ; l'équilibre se perdit ; des convulsions brusques et répétées parurent ; la mort survint.

5. J'ai répété ces expériences sur plusieurs autres petits oiseaux : toujours le résultat a été le même.

6. Ainsi , i° une dose légère d'opium se borne à troubler légèrement les fonctions des lobes cérébraux , à peu près comme les troublerait une lésion mécanique superficielle de ces lobes.

2° Une dose plus forte, mais déterminée, produit absolument les mêmes effets que l'ablation complète des lobes cérébraux.

3° Enfin, une dose trop forte produit d'abord les phénomènes complexes que je viens de décrire, et ensuite la mort.

vomissement : ces cas ne doivent pas compter. Rien n'est d'ailleurs plus facile que de prévenir ce dernier inconvénient par la ligature du bec ou de l'œsophage.

1. On vient de voir qu'une dose déterminée d'extrait aqueux d'opium reproduit absolument tous les effets de l'ablation des lobes cérébraux ; il était naturel d'en conclure que l'opium, à une pareille dose, agissait spécialement, exclusivement même , sur ces lobes.

Je dis exclusivement j car, sous l'action d'une telle dose , les fonctions seules des lobes cérébraux sont perdues : toutes les autres , celles des tubercules quadrijumeaux , celles du cervelet , celles de la moelle alongée subsistent ; l'iris est mobile, l'équilibre n'est point troublé, la respiration est libre.

2. Il ne s'agissait donc plus que de savoir si cette action spécifique, c'est-à-dire exclusive, de l'opium sur les lobes cérébraux ne laissait pas après elle , ou ne déterminait pas immédiatement même, dans ces organes, des traces matérielles qui pussent conduire et à la découvrir et à la constater.

§• IV

i. Je lis avaler, à deux moineaux, un grain d'extrait aqueux d'opium , et un grain et demi à deux autres.

DU SYSTEME NERVELX. 2L^1

Ces quatre petits oiseaux parurent bientôt plongés dans une léthargie profonde ; toutes leurs sensations , toutes leurs facultés intellectuelles étaient perdues. Ils vécurent toute la journée dans cet état: le lendemain matin, je les trouvai morts.

2, Je mis d'abord à nu les os du crâne , et voici ce que j'observai :

Toute la région des lobes cérébraux se trouvait exactement circonscrite par une tache d'un rouge vineux très foncé; la portion postérieure du crâne offrait sa couleur ordinaire.

J'enlevai les parois osseuses.

Les lobes cérébraux étaient rouges et gorgés de sang; et cette couleur et cet engorgement pénétraient jusque dans les molécules les plus intimes de leur substance. Les autres parties cérébrales, les tubercules quadrijumeaux, le cervelet, la moelle alongée , n'étaient aucunement altérées, au contraire, ni dans leur tissu, ni dans leur couleur.

5. Cette altération des lobes cérébraux si tranchée , si exactement circonscrite , si profondément empreinte , me frappa. Je reproduisis les expériences auxquelles je devais de l'avoir observée, sur plusieurs autres moineaux, sur quelques pinçons, sur plusieurs verdiers , etc. ; le résultat fut constamment le même.

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De plus , l'altération organique pouvant très bien être aperçue, comme on vient de voir, à travers les parois crâniennes de ces petits oiseaux, j'espérai bientôt réussir à en suivre à l'œil, pendant la vie de l'animal, la formation et le développement, sans troubler les parties expérimentées par une dénudation immédiate que des parois osseuses plus épaisses, ou plus compactes , auraient exigée pourtant.

4. Je fis avaler, à un pinçon , un grain à peu près d'extrait aqueux d'opium.

Cela fait , je mis bien à nu les parois osseuses du crâne, en enlevant seulement la peau qui les recouvre: ces parois offraient, dans toute leur étendue , cette couleur rosacée qui leur est naturelle , et il n'y avait nulle part de traces d'épanchement , ou d'engorgement sanguin.

Au bout de seize minutes, l'animal s'assoupit et devint stupide ; on n'apercevait pourtant encore rien au crâne.

Quelque tems après , une légère tache rouge parut dans la région des lobes cérébraux: cette tache s'étendit de plus en plus ; à mesure qu'elle s'étendait, la stupeur devenait de plus en plus profonde. L'effusion sanguine finit par embrasser toute l'étendue des lobes cérébraux ; de son eôté , la stupeur était déjà parvenue au dernier

degré. Il fallait pincer l'animal avec violence, ou le secouer brusquement, pour le faire sortir un moment d'une léthargie dans laquelle il se replongeait aussitôt.

11 est superflu d'ajouter qu'il ne voyait, ni n'entendait , ni ne donnait aucun signe de volonté ou d'intelligence.

Un petit pinçon auquel j'avais enlevé les deux lobes cérébraux, et que j'avais placé à côté du précédent, reproduisait, jusque dans les plus petits détails , tous les phénomènes qu'on vient de voir. Et, pour quelqu'un qui n'eût voulu juger que par ces phénomènes , il eût été certainement impossible de distinguer le pinçon privé de ses lobes du pinçon pris d'opium.

5, J'ai répété cette expérience comparative sur plusieurs petits oiseaux; je l'ai répétée sur plusieurs pigeons. Constamment , l'altération graduelle des fonctions intellectuelles et sensitives a correspondu, avec une précision extrême, à l'altération graduelle des lobes cérébraux. Constamment, l'altération de l'organe par la substance a reproduit, avec une conformité parfaite, tous les phénomènes de sa lésion mécanique.

6. J'ajoute que, chez ces jeunes pigeons, l'altération organique se dessinait, à travers les pa-

rois crâniennes , aussi nettement que chez les petits oiseaux.

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