Je reviens au Mémoire de Sabouraut
4. Il reconnaît, comme Saucerotte, r qu'un diagnostic rationnel des lésions des diverses parties de l'encéphale ne peut reposer que sur la connaissance des propriétés ou fonctions de ces parties ; 2° que des expériences directes , jointes à l'observation pathologique, peuvent seules conduire à cette connaissance.
5. Il n'a pourtant point fait d'expériences luimême, mais il recueille et discute toutes celles qui ont été faites avant lui.
6. Je ne le suivrai point ici dans cette discussion ; je rapporterai néanmoins encore une réflexion de lui qui m'a paru bien judicieuse.
« Le point désiré, dit-il , serait de déterminer, «d'après le désordre, quel qu'il fût, dans une « fonction quelconque , quel devrait être le lieu »de la lésion cérébrale. »
On ne pouvait mieux indiquer le but ; il ne
DU SYSTÈME NEnVEUX. 227
manquait , pour l'atteindre , qu'une méthode expérimentale.
§■ IV
i. Je ne m'arrêterai pas davantage sur le Mémoire de Chopart.
Ce n'est pas que ce Mémoire ne soit, comme les deux précédens, plein de vues profondes, de réflexions ingénieuses , de détails savans et curieux.
Mais il y a une raison toute simple de se dispenser, quand on a donné l'analyse de l'un de ces Mémoires , de donner celle des autres ; c'est que leurs auteurs, ayant puisé dans les mêmes sources (Haller, Lorry, Zinn , Lapeyronie, les deux Petit, Louis, etc. ) , ne font, pour ainsi dire , que se reproduire les uns les autres.
2. Ainsi , c'est toujours la stupeur et la perte des sens données pour signes caractéristiques et exclusifs de la lésion du corps calleux , une susceptibilité extrême pour celle du cervelet, etc.; c'est toujours, enfin, le croisement de paralysie, et l'action directe des convulsions , qu'on célèbre comme le principe le plus lumineux, comme la règle la plus sûre dans la pratique.
5. Au reste , ce principe si lumineux , cette règle si sûre, aux yeux de nos auteurs, ne lais-
sent pourtant pas de les embarrasser beaucoup.
« Le croisement de paralysie, dit Sabouraut, «s'explique bien par le croisement des nerfs; » mais l'explication que nous allons donner des «convulsions qui arrivent du côté même de la «lésion n'est pas marquée, comme celle de la «paralysie , au coin de l'évidence. »
On se doute bien de VexpLication : c'est l'esprit animal, c'est-à-dire le principe moteur j, qui coule du cerveaUy qui est troublé dans sa sécrétion , etc.
a Cette confusion , ou ce trouble , continue u Sabouraut , dans la sécrétion ou dans la distri- ))bution du principe moteur, doit apporter beau- »coup d'irrégularité dans les mouvemens qui «dépendent de ce principe, et de là les mouve- «mens convulsifs dans le côté droit du corps, «c'est-à-dire du même côté de la lésion céré- «brale, etc., etc. »
4. Je prie que l'on me permette de revenir, un moment, ici, sur la loi générale des effets croisés et directs du système nerveux, et sur la part que je puis avoir, par mes expériences, à son établissement.
Tout le monde sait combien la détermination expérimentale de cette loi a long-tems occupé les physiologistes.
Mais, quelques efforts qu'on ait faits jusqu'ici
DU SYSTÈME NEPxVKUX. lo.g
pour arriver à cette détermination d'une manière générale et définitive , ces efforts ont toujours manqué de succès, parceque , d'une part, on n'isolait point les diverses parties expérimentées , parcequ'on n'expérimentait que sur certaines parties, de l'autre.
Ainsi, c'est une proposition, à peu près universellement reçue depuis Hippocrate , que, «Dans »les plaies du cerveau , la convulsion est tou- » jours du côté blessé, et la paralysie, au con- » traire , du côté opposé à la blessure. »
Haller', Lorry^ Zinn^, ont cru cette proposition d'Hippocrate confirmée par toutes leurs expériences ; Saucerotte'^, Louis^, Sabouraut^, les deux Petite, Chopart^, vingt autres, la regardent, ainsi que je le disais tout à l'heure , comme le principe le plus lumineux , comme la règle la plus sûre dans la pratique.
' Mémoires sur la nature sensib. et irritah. des ])arties du corps anim.; tom. I.
^ Acad. des scienc. ; Mémoires des sav. étr., toin, ilî.
^ Mém. sur la Nal. irritah. , etc. ïom. 11,
^ Recueil d'Observ. sur les Contre -coups à la tétc,
^ Prix de VAcad. Roy. de Chirun^. , tome IV.
2aO PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
Mais, dès qu'il s'est agi de déterminer si ce double effet, direct de convulsion, croisé de paralysie , appartenait à toutes les parties du cerveau indifféremment, ou n'appartenait qu'à quelques unes d'elles , à l'exclusion des autres , ou n'était qu'un résultat complexe de la lésion combinée de plusieurs d'entre elles ; dès qu'il a fallu localiser, enfin, le doute , le vague, l'hésitation, les assertions les plus opposées ont succédé à l'assentiment commun.
Selon Haller% selon Zinn% c'est aux blessures des parties médullaires du cerveau qu'il faut rapporter le théorème pratique d'Hippocrate ; c'est aux blessures de la moelle alongée que Lorry ^ l'applique; Saucerotte^, Louis ^5 SabourautS les deux Petit', Chopart^, à toutes les parties du système cérébral indifféremment.
Je l'ai montré dans mon second Mémoire : Haller n'attribuait un double effet, direct de convulsion , croisé de paralysie , aux hémisphères cérébraux, que parceque, dans ses expériences , il n'isolait point la moelle alongée de ces hémisphères ; Lorry n'attribuait ce double effet à la
moelle alongée que parcequ'il n'en isolait point le cervelet , etc. , etc.
Le point de la question et de la difficulté était donc d'isoler les diverses parties expérimentées , de constater l'effet particulier de chacune d'elles , de décomposer leurs effets complexes, de démêler leurs combinaisons diverses.
Or, Haller, Zinn, Saucerotte, Sabouraut, les deux Petit , Louis , etc. , avaient bien reconnu l'action croisée des lobes cérébraux ; Sabouraut , Petit de Namur , Saucerotte surtout , avaient bien reconnu 5 indiqué du moins , celle du cervelet. Mais aucun d'eux n'avait montré, ni comment les convulsions se joignent aux paralysies, ni comment elles s'y joignent, toujours ou presque toujours, en sens contraire ; nul n'avait montré l'action croisée des tubercules quadrijumeaux, ni l'action directe de la moelle alongée; nul enfin n'avait établi la loi générale des effets croisés ou directs du système nerveux , et du rapport selon lequel les paralysies se joignent aux convulsions.
1. Un Mémoire sur lequel je crois devoir arrêter un moment encore l'attention est celui de
Lapeyronie, intitulé : Observations par lesquelles on tâche de découvrir la partie du cerveau où l'âme exerce ses fonctions \
La détermination de la partie dans laquelle l'âme exerce ses fonctions ^ ou , comme on dit en anatomie,du siège del'âme^di occupé, de bonne heure, les médecins, les philosophes, les physiologistes.
On a tour à tour supposé ce siège dans le sang , dans la poitrine , dans le cœur, dans le foie , dans presque toutes les parties du corps : il n'y a , en particulier, dans le cerveau , aucun recoin où quelque auteur n'ait imaginé de le placer, et d'où quelque autre auteur ne l'ait ensuite exelu.
Descartes l'avait supposé dans la glande pinéale ; Willis , dans les corps cannelés ; Lapeyronie se détermina pour le corps calleux.
2. Les faits ne manquèrent pas à celui-ci pour établir que , ni la glande pinéale , ni les corps cannelés , ni les couches optiques , ni le cervelet , ne sont le siège réel , ou du moins exclusif, des fonctions de l'âme. 11 n'en a pas manqué depuis pour établir que le corps calleux n'avait pas lui-même des titres mieux fondés à cette prérogative.
' Mém. de VAcad. des Scierie, année i^/^i'
3. Mais on peut dire que ces faits mêmes, tout en renversant successivement des opinions hasardées ou préconçues, ne tendaient pas moins à établir ces deux points capitaux, mis dans une évidence complète par mes expériences : l'un, que toutes les parties du cerveau , prises collectivement, ne sont point indispensables aux fonctions de l'âme ; l'autre, qu'aucune des parties que je viens de nommer , prise séparément , ne l'est pas non plus.
4. En effet ^ on a vu, par mes expériences, que non seulement le cervelet , les couches optiques , les tubercules quadrijumeaux , etc. , ne concourent point directement à l'exercice des facultés intellectuelles et sensitives ; mais que , dans les lobes cérébraux mêmes qui y concourent essentiellement et exclusivement, toutes les parties ne sont pas indispensables à cet exercice.
Ainsi, 1° les lobes cérébraux peuvent perdre , soit par-devant , soit par-derrière , soit par en haut , soit par côté , une certaine étendue de leur substance , sans perdre leurs fonctions ; 2° dès que la perte de substance dépasse une certaine étendue , les fonctions sont perdues.
Le siège des facultés intellectuelles et sensitives peut donc , pourvu que la lésion ne dépasse pas certaines limites , être attaqué sur presque
tous ses points , sans perdre ses fonctions ; quel que soit le point attaqué, au contraire, si la lésion dépasse certaines limites , toutes les fonctions sont perdues.
La conservation ou la perte de ces fonctions dépend donc, non pas précisément de tel ou tel point donné des lobes cérébraux , mais du degré de l'altération de ces lobes , quels que soient d'ailleurs le point ou les points attaqués.
Les lobes cérébraux concourant effectivement, par tout leur ensemble, à l'exercice'de leurs fonctions, il est tout naturel qu'une de leurs parties puisse suppléer à l'autre, que l'intelligence puisse conséquemment subsister ou se perdre par chacune d'elles. Et voilà bien plus de raison qu'il n'en fallait pour placer tour à tour le siège de cette intelligence dans chacune de ces parties, et pour l'exclure ensuite tour à tour de toutes. L'erreur, encore un coup , consistait à ne considérer que tel ou tel point donné des lobes cérébraux, quand il fallait les considérer tous.
5. Ainsi Willis ne supposait très probablement le siège des fonctions intellectuelles et sensitives dans les corps cannelés, que parceque, dans ses observations, c'était principalement les corps cannelés qu'il avait trouvés sains , au milieu de lésions qui n'avaient aboli ni les sens ni l'intelli-
gence. Lapeyronie ne le supposait , au contraire, dans le corps calleux , que parceque , dans ses observations, c'était principalement le corps calleux qu'il avait trouvé détruit ou altéré, à la suite de lésions qui avaient altéré ou détruit les sens et l'intelligence , etc. , etc. , etc.
6. Toutes ces combinaisons diverses de lésions cérébrales , circonscrites ou étendues , générales ou partielles , dont on trouve tant d'exemples dans les auteurs , concourent donc à confirmer ce résultat fondamental, établi dans mon second Mémoire, savoir : « Qu'une lésion déterminée des y> lobes cérébraux , quel qu'en soit le siège ^ peut «très bien, pourvu qu'elle ne dépasse pas cer- »taines limites , coexister avec l'exercice des » fonctions intellectuelles et sensitives ; tandis » qu'une lésion de ces organes , quel qu'en soit le )) siège encore^ ne peut, dès qu'elle dépasse cer^ "taines limites , coexister avec ces fonctions. »
DE L'UrsITE DU SYSTÈME NERVEUX.
i. Chaque partie essentiellement distincte du système nerveux a , comme nous l'avons vu , une fonction propre et déterminée.
La fonction des lobes cérébraux est de vouloir, âe juger 3 de se souvenir, de voir, d'entendre, en un mot de sentir. Le cervelet dispose et coordonne les mouvemens de locomotion et de préhension ; la moelle alongée , ceux de conservation : la moelle épinière lie en mouvemens d'ensemble les contractions musculaires immédiatement excitées par les nerfs.
2. Mais , indépendamment de cette action propre et exclusive à chaque partie, il y a, pour chaque partie , une action commune , c'est-«àdire de chacune sur toutes , de toutes sur chacune.
Ainsi , les lobes cérébraux veulent eX sentent; c'est leur action propre : la suppression de ces lobes affaiblit l'énergie de tout le système nerveux ; c'est \euv action commune. \J action propre du cervelet est de coordonner les mouvemens de locomotion ; son action commune est d'influer sur l'énergie de tout le système , etc. , etc.
Chaque partie du système nerveux, les lobes cérébraux , les tubercules quadrijumeaux , la moelle alongée , la moelle épinière , les nerfs , a donc une fonction propre ; et c'est là ce qui la constitue partie distincte : mais l'énergie de chacune de ces parties influe sur l'énergie de toutes les autres ; et c'est là ce qui les constitue parties d'un système unique.
3. Cela posé , toute la question de VUnité du système nerveux se réduit visiblement à l'évaluation expérimentale du rapport selon lequel chaque partie distincte de ce système concourt à l'énergie commune.
4. On a vu que l'ablation des lobes cérébraux se borne à affaiblir les mouvemens ; celle du cervelet, à les affaiblir plus encore ; tandis que celle de la moelle épinière, de la moelle alongée, ou des nerfs, les abolit radicalement. C'est que, comme on l'a vu aussi , les lobes cérébraux se bornent à vouloir le mouvement; le cervelet, à le coordonner; tandis que la moelle alongée, la moelle épinière , les nerfs , le produisent.
5. Généralement , on donne assez indifféremment le nom de paralysie à la perte, ou à la faiblesse du mouvement , quelle que soit d'ailleurs la partie nerveuse de laquelle cette perte et cette faiblesse émanent.
Ce qui précède suffit pour faire voir qu'appliqué à la destruction des lobes cérébraux ou du cervelet, le mot de paralysie ne peut signifier, relativement aux facultés locomotrices , qu'affaiblissement ; tandis qu'appliqué à la destruction des moelles épinière ou alongée, il signifie abolition radicale de ces facultés.
6. On a vu, d'un autre côté, que, parmi les diverses parties du système nerveux affectées aux mouvemens, les unes le sont aux mouvemens de locomotion, les autres, aux mouvemens de conservation: il s'ensuit que la destruction de cellesci doit être bien plus promptement funeste que la destruction des autres, puisque la vie dépend immédiatement des mouvemens de conservation , et ne dépend, au contraire, des mouvemens de locomotion que d'une manière éloignée et consécutive.
7. Mais il est un ordre de phénomènes bien autrement propre à mettre dans tout son jour, et cette Unité puissante du système nerveux , qui , malgré leur diversité d'action, lie entre elles toutes les parties de ce système , et le degré d'influence selon lequel chacune de ces parties concourt à l'énergie commune.
8. Lorsque l'on sépare, par une section transversale , la moelle épinière dans une région dé-
terminée de son étendue, c'est la portion postérieure qui meurt, et l'antérieure qui vit.
Lorsqu'au contraire on divise les lobes cérébraux par une section pareillement transversale, c'est la portion postérieure qui vit, et l'antérieure qui meurt.
9. En remontant de l'extrémité caudale de la moelle épinière vers un point donné de l'encéphale, c'est toujours la portion séparée de l'encéphale qui meurt.
En redescendant, au contraire, des lobes cérébraux vers ce point , ce sont toujours les portions détachées de la moelle épinière qui meurent.
Ce qui décide donc de la vie ou de la mort de ces portions ainsi divisées , c'est de tenir ou non à ce point.
10. Mes expériences établissent que c'est dans la moelle alongée , c'est-à-dire dans toute cette portion de moelle qui s'étend de l'origine des tubercules quadrijumeaux à l'origine de la huitième paire % que ce point important réside.
' Les belles expériences de Le Gallois avaientdéjà montré que le siège du premier mobile de l'inspiration finit, ou •commence, à l'origine môme de la huitième paire.
Or, cette origine constitue, comme on l'a vu d'après mes expériences, la limite postérieure de la moelle alongée,
S!4o PROPRIÉTÉS ET FONCTIONS
Ce point est remarquable sous bien des rapports : c'est par lui que doivent passer les impressions pour être perçues ; c'est par lui que doivent passer les ordres de la volonté pour être exécutés ; c'est à lui que finissent les parties dans lesquelles réside le sentiment; c'est à lui que commencent les parties qui excitent le mouvement : il suffit que les autres parties du système nerveux tiennent à lui pour conserver la vie ; il leur suffit d'en être détachées pour la perdre: il est donc et le foyer central , et le lien commun de toutes ces parties.
1 1. De tout ce qui précède , il suit :
r Que, malgré la diversité d'action de chacune des parties constitutives du système nerveux, ce système n'en forme pas moins un système unique;
2° Qu'indépendamment de V action propre de chaque partie , chaque partie a une action commune sur toutes les autres, comme toutes les autres sur elle ;
dont les tubercules quadrijuineaux constituent, comme on l'a vu d'après mes expériences encore, la limite antérieure. C'est] donc de toute la portion médullaire qui s'étend depuis les tubercules quadrijumeaux jusqu'à l'origine de la huitième paire ( cette origine y comprise) que se compose la moelle alongée.
5" Que le mot de paralysie j, appliqué à la destruction des parties qui veuleîit ou coordonnent le mouvement, signifie simplement faiblesse; et qu'appliqué à la destruction des parties qui Vex~ citent ou le produisent , il signifie abolition totale;
4° Que l'influence de chaque partie du système nerveux sur la vie générale tient particulièrement à l'ordre de mouvemens (de conser^ vation ou de locomotion) qui dérive d'elle;
5° Enfin , qu'il y a , dans le système nerveux , un point placé entre les parties du sentiment et celles du mouvement , à peu près comme le collet des végétaux l'est entre la tige et la racine ; point auquel doivent arriver les impressions pour être perçues ; duquel doivent partir les ordres de la volonté pour être exécutés ; auquel il suffit que les parties soient attachées pour vivre ; dont il suffit qu'elles soient détachées pour mourir : point qui , conséquemment , constitue le foyer central , le lien commun , et , comme M. de Lamarck l'a si heureusement dit du collet chez les végétaux , le nœud vital de ce système.