‹ Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux, dans les animaux vertébrésChapitre 31 sur 167 · IV. Mais il est un système unique · texte numérisé non relu

IV. Mais il est un système unique

Toutes ses parties concourent, conspirent, consentent. Ce qui les distingue, c'est une manière d'agir propre et déterminée; ce qui les unit, c'est une action réciproque sur leur énergie commune. R

V. La suppression des lobes cérébraux diminue l'énergie du cervelet; la suppression du cervelet diminue l'énergie de la moelle épinière; celle de la moelle épinière, l'énergie des nerfs.

VI. On a déjà vu combien cette énervation immédiate est plus marquée sur les mammifères que sur les oiseaux, et sur les oiseaux que sur les reptiles. On a vu aussi qu'elle ne se manifesté point de même sur tous.

Par exemple, le retranchement d'un lobe cérébral, dans les mammifères, ou dans les oiseaux, est suivi d'une faiblesse plus prononcée du côté opposé. Ge croisement n'a point lieu, ou du moins n’a pas lieu d'une manière sensible, dans les reptiles.

VIL Un autre chapitre aura pour objet d'in-

diquer la cause de cet effet croisé, de montrer à quelles parties il se borne, et à quelles il est remplacé par l'effet direct. |

VII. Dans les deux qui précèdent, après avoir rigoureusement déméêlé l’excitabilité de la sensibilité et la sensibilité de la perception ou intelligence, jai montré que ces trois propriétés sont trois propriétés nerveuses, et pourtant toutes trois distinctes.

Puis, expérimentant séparément sur chaque partie du système nerveux, jai séparé les propriétés de chacune d'elles; j'ai tour à tour reconnu et assigné le rôle du nerf, celui de la moelle épinière, celui du cervelet, des tubercules bijumeaux ou quadrijumeaux, et des lobes cérébraux.

IX. Ce rôle présentement connu et assigné, tout le monde conçoit la possibilité de déduire l’altération des parties de l’altération des propriétés, et, réciproquement, la lésion des propriétés de Ja lésion des parties; ce qui est le but et la fin de toute physiologie et de toute pathologie.

Par exemple, qu’une blessure de la masse cérébrale détermine la perte de la marche et de la station, et Jen conclus la lésion du cervelet; qu'elle détermine des convulsions générales et universelles, et j'en conclus la lésion de la moelle allongée ; qu'elle produise simplement ou la stu-

peur, ou la perte des perceptions, de l'intelligence, et j'en conclus la lésion des lobes cérébraux.

X. J'enfonçai un poinçon dans la boîte crànienne d’un cochon-d'inde : l'animal perdit toutà-coup la faculté de marcher et de se tenir debout. J'ouvris le crâne, et je trouvai le cervelet profondément altéré.

XI. J'enfonçai un poinçon très fin dans le crâne d’une grenouille : l'animal tourna long-temps sur le côté gauche; le tubercule bijumeau droit avait seul été compromis.

XII. Je percçai le crâne d’un pigeon : il mourut dans des convulsions universelles; la moelle allongée se trouva déchirée.

XIIL On pourra donc enfin soumettre à des règles fixes et positives l'observation encore si em-

brouillée des lésions cérébrales.

On pourra concilier tant de résultats opposés,

ou contradictoires, ou inconcevables en apparence, de tant d'expériences célèbres.

On verra pourquoi Rédi, et Zinn, et Haller, et Lorry, et les autres, ont observé des phénomènes si confus sur les animaux qu'ils mutilaient si aveuglément, et sans savoir sur quelles parties portaient leurs mutilations, et surtout sans avoir, par une analyse expérimentale préalable, .

déterminé l'expression propre de chacune de ces parties.

On concevra comment les effets des apoplexies varient selon que varie le siéve de l'épanchement.

Et l’on comprendra, enfin, comment il peut se manifester des paralysies ou pertes distinctes du sentiment, du mouvement, de l'intelligence.

XIV. Je ne pousserai pas plus loin ces conséquences; je laisse aux esprits judicieux le soin de les développer et de les étendre.

6o RAPPORT

RAPPORT DE M. CUVIER (n.

Sur le Mémoire qui comprenait , dans la première édition de cet ouvrage, les deux chapitres précédents.

L'Académie nous a chargés, MM. Portal, le comte Berthollet, Pinel, Duméril et moi, de lui rendre compte dun mémoire de M. Flourens, intitulé : Détermination des propriétés du système nerveux, ou Recherches physiques sur l’irritabilité et la sensibilité.

Ce mémoire peut être considéré sous trois aspects : les expériences faites par l’auteur, les conséquences qu'il en tire, le langage dans lequel il les exprime.

Il a répété devant nous ses principales expériences, et elles nous ont paru exactes. Nous avons suivi ses raisonnements avec attention, et le plus grand nombre nous a semblé juste; mais le langage dont il s'est servi s écarte en quelques points importants de l'usage le plus généralement recu,

(1) Fait à l’Académie royale des sciences de l'Institut , dans la séance du lundi 22 juillet 1822.

et donnerait lieu à des objections et à des malentendus, si nous ne nous occupions d’abord de le rectifier. C’est même dans l'intention d’être utiles à l'auteur, de rendre ses résultats avec plus de clarté, que nous commencerons ce rapport par quelque critique de sa nomenclature. | Lorsque l’on pince ou que l’on pique un nerf, les muscles où il se rend se contractent avec plus ou moins de violence, et en même temps l'animal éprouve des douleurs plus ou moins fortes. Lorsqu'un nerf est séparé du reste du système nerveux par une ligature ou une section, et qu'on agit sur lui de la même manière, au-dessous de la ligature ou de la section, ilse produit encore des contractions dans le muscle ; mais il n'y a plus de douleur dans l’animal, et l'animal perd en même temps le pouvoir de commander ces contractions au muscle que ce’ nerf anime. Ces faits sont connus depuis que l'on s'occupe d'expériences de physiologie. Hérophile et Érasistrate les ont éprouvés, Galien les a laissés par écrit; et c'est sur eux que repose cette proposition fondamentale, que Les nerfs sont les organes par lesquels l'animal reçoit les sensations etexerce les mouvementsvolontuires. Une plus grande attention donnée aux divers mouvements qui ont lieu dans le corps animal a fait reconnaître, de plus, que ce n’est point par

Ga RAPPORT

une traction mécanique que le nerf fait contracter le muscle. Au contraire, le nerf, lors de cette action, demeure dans ure immobilité parfaite, et même il n'est pas nécessaire d'employer son intermédiaire. Une piqûre, une irritation immédiate sur le muscle, le fait contracter. Cet effet a lieu, pendant quelque temps, même sur le muscle dont on a coupé le nerf, même sur le muscle détaché du corps.

C'est cette propriété sur laquelle Glisson et Frédéric Hoffmann avaient déjà attiré l'attention, et qui devint, vers le milieu du dix-huitième siècle, l’objet des nombreuses expériences de Haller, que l’on connaît aujourd'hui sous le nom d'irritabilite.

Ces expériences firent voir que cette propriété de se contracter avec force, soit par l'irritation immédiate, soit conséquemment à l'irritation du nerf, existe dans les fibres musculaires, et qu'elle n'existe dans aucun autre élément du corps animal. Leur importance excita un vif intérêt, les élèves de ce grand physiologiste les répétèrent, et en exagérèrent même les conséquences.

Comme l’irritabilité n'est pas proportionnelle à la grandeur des nerfs qui se rendent dans chaque muscle, et comme l'on croyait alors qu'il existait des parties musculaires entièrement ou presque

entièrement dénuées de nerfs, quelques uns en vinrent à penser que cette propriété appartient à la fibre par elle-même, et indépendamment du concours du nerf; que le nerf peut bien être un des agents irritateurs, mais que les autres irritants agiraient sans lui. Ce serait à tort, cependant, que l'on attribuerait d'une manière absolue cette opinion à Haller lui-même. Flusieurs passages très formels montrent qu'il n'ignorait nullement la coopération du nerf dans les phénomènes de l'irritabilité; et plus on a étudié ces phénomènes, plus on s’est convaincu de cette coopération. Aujourd'hui que l'on connaît les nerfs de toutes les parties musculaires, aujourd'hui que l'on ne peut concevoir de fibre musculaire qui ne soit en rapport avec un filet nerveux, personne noserait plus soutenir que ce filet nerveux reste passif lors de la contraction. Tout ce qui est hien prouvé, c'est que la contraction peut se faire indépendamment de toute sensation dans l'animal, et de toute volonté que cette sensation aurait produite.

Or, cette dernière proposition, que Haller, le premier, sut mettre dans tout son jour, et l'application naturelle qui s’en faisait aux mouvements involontaires, tels que ceux du cœur et des viscères, renversait de fond en comble un système physiologique qui avait été long-temps en vogue,

celui de Stahl, lequel faisait de l'âme l’auteur de tous les mouvements du corps, non seulement de ceux que nous sentons et voulons, mais encore de ceux dont nous n'avons pas même le sentiment. Déjà oublié en Allemagne, où les systèmes disparaissent avec autant de facilité quils y naissent, le stahlianisme venait d'être introduit à Montpellier par Sauvages. On voulut l'y soutenir contre ‘école de Haller; maïs on ne parut le défendre qu'en le dénaturant, et en introduisant dans le langage une innovation qui, pendant long-temps, ‘a semblé faire de la physiologie, non seulement la plus difficile, mais la plus mystérieuse, la plus contradictoire de toutes les sciences. Cette innovation consista à généraliser l’idée de sensibilité, au point de donner ce nom à toute coopération nerveuse accompagnée de mouvement, même lorsque l’animal n'en avait aucune sers On établit ainsi des sensibilités organiques, des sensibilités locales, sur lesquelles on raisonna, comme s'il s'était agi de la sensibilité ordinaire et générale, L'estomac, le cœur, la matrice, selon ces physiologistes, sentirent et voulurent ; et chaque organe devint à Jui seul une sorte de petit y doué des facultés du grand.

Cette interversion dans l'usage des termes fut singulièrement favorisée et même augmentée par

DE M. CÜVIER, 6ë le double sens que la plupart de ces tefmes avaient dans notre langue. En effet, sensible, en français, signifie à la fois ce qui peut éprouver des sensations, ce qui peut en donner, ce qui peut en conduire. C'est dans le premier sens qu'on dit, l'animal est un être sensible; dans le second, que l'on parle d'un bruit, d'une lumière sensibles; dans le troisième, que les physiologistes disent, les nerfs sont sensibles.

Des écrivains de beaucoup d'esprit se sont fait illusion à eux-mêmes par l'emploi de ce langage figuré et de ces mots à double sens, au point qu'ils ont cru avoir expliqué les phénomènes lorsqu'ils n'ont fait qu'en traduire l'expression en style métaphorique; et l'on doit avouer que cette illusion s'est communiquée à un grand nombre de leurs lecteurs. Heureusement, elle n’a point séduit les hommes habitués à des raisonnements rigoureux; ils donnent à chaque expression un sens fixé par une définition positive, et ils évitent avec le plus grand soin de l'employer dans une autre acception, parce qu'ils savent que par là ils sexposent à tomber dans ce genre de sophisme, l'un des plus communs de tous, que les logiciens ont désigné sous le nom de syllogisme à quatre termes.

Or, il nous semble que ce besoin de la science avait été suffisamment rempli dans ces derniers

temps par les physiologistes rigoureux, en ce qui concerne les propriétés qui nous occupent, et qu'il n’était pas nécessaire de changer à cet égard le langage établi par eux. Lorsqu'ils disent, {a fibre musculaire est irritable, ils entendent qu'elle seule peut se contracter à la suite des irritations; lorsqu'ils disent, Ze nerf n'est pas irritable, ils entendent que les irritations ne le contractent pas; mais, certes, ils ne prétendent pas pour cela quil ne puisse produire des irritations dans le muscle : il n'en est pas un parmi eux qui n'ait toujours su le contraire. Lorsqu'ils disent, le nerf est sensible, ils entendent que l’animal reçoit toutes les sensations par la voie des nerfs; mais ils ne prétendent assurément pas que le nerf séparé du corps puisse continuer de donner des sensations à l'animal, et encore moins qu'il puisse en avoir luimême.

Nous commencerons donc par engager M. Flourens à écarter de son beau travail une première partie relative à cette nomenclature, et qui ne peut qu'embrouiller les idées, sans aucun avantage pour le fond de la science (1).

(1) M. Cuvier avait complétement raison : aussi toute ma nomenclature est changée. Je substitue au mot érritabilité, le mot excitabilité; au mot sensation, le mot perception. Il y à ainsi trois facultés distinctes : l’excitabilité, la sensibilité, et la faculté de

Ainsi, de ce que le nerf piqué produit des contractions dans le muscle, il en conclut que le nerf est érritable: il est bien clair que, dans cette proposition, ilne nous apprend riende nouveau, mais qu'il change seulement le sens du mot érritable. De ce que le nerf séparé du système ne donne plus de sensation à l'animal, il en conclut que le nerf n'est pas sensible : c'est encore là un simple changement de mot, qui ne nous dit rien de plus que ce que nous savions déjà.

M. Flourens reconnaît lui-même qu'il introduit un nouveau langage ; car il dit : « J’appelle irritabilité la propriété qu'a le nerf de provoquer le sentiment et le mouvement, sans les éprouver luimême. » Or, donner à un mot connu un sens nouveau, est toujours un procédé dangereux; et si l'on avait besoin d'exprimer une idée nouvelle, il vaudrait encore mieux inventer un nouveau terme que d'en détourner ainsi un ancien (1).

Ce qui est vrai en ce genre, ce qui est indépendant de toute querelle de mots, c’est que la fibre se contracte, soit lorsqu'on l’irrite immédiatement,

percevoir ou l'intelligence. Chaque fait a sa dénomination propre ; et la confusion n’est plus possible, du moins dans les termes.

(1) On vient de voir (dans la note précédente) que je propose le mot excitabilité, pour exprimer un fait qui, étant nouveau, exigeait effectivement une dénomination nouvelle.

68 ABPORT

soit lorsqu'on irrite le nerf; que le nerf est, par conséquent, un conducteur d’irritation ; c'est que l'animal sent les impressions faites sur les nerfs, quand ceux-cisont en communication libre avec l'encéphale; que, par conséquent, le nerf est un conducteur de sensation. |

Voilà les termes dont on pourrait se servir, si l'on voulait renchérir encore sur la rigueur du langage reçu; et ce sont, en effet, ceux dont nous ferons usage dans le reste de ce rapport.

Pour exprimer done, dans le langage général, les vraies questions que s'est proposées M. Flourens, et qui ne sont peut-être pas assez clairement déterminées dans le titre de son mémoire, nous dirons qu'il a cherché à reconnaître par l'expérience : |

1° De quels points du système nerveux l'irritation artificielle peut partir pour arriver au muscle;

2° Jusqu'à quels points de ce système l'impression doit se propager pour produire sensation ;

3° De quels points descend l'irritation volontaire, et quelles parties du système doivent être intactes pour la produire régulièrement.

Nous ajouterons que, dans cette première partie, il n’a considéré ces questions que relativement aux animaux vertébrés et à leur système

DE M. CÜVIER. 6g

nerveux de la vie animale, c'est-à-dire au cerveau, à la moelle épinière, et aux nerfs qui en sortent.

Pour les résoudre, l’auteur commence par les nerfs; et, répétant à leur égard les expériences connues, il établit les deux effets généraux de leur irritation, tels que nous venons de les énoncer,; il montre d'une manière précise que, pour qu'il y ait contraction, il faut une communication libre et continue du nerf avec le muscle; et que pour la sensation, c'est une communication libre et continue avec l’encéphale qui est nécessaire : il en conclut que, ni la contraction, ni la sensation, n'appartiennent au nerf; que ces deux effets sont distincts; qu'ils peuvent se provoquer indépendamment l'un de l’autre, et que ces propositions sont vraies, à quelque endroit, à quelque rameau du nerf que la communication soit interceptée,

Usant de la même méthode pour la moelle épinière , il arrive à des résultats semblables. Quand on l'irrite en un point, elle donne des contractions à tous les muscles qui prennent leurs nerfs au-dessous de ce point, si les communications sont demeurées libres; elle n’en donne plus, si la communication est coupée. C'est exactement l'inverse pour les sensations; et comme, dans les nerfs, l'empire de la velonté a besoin de la même

liberté de communication que la sensation, les muscles au-dessous de l'endroit intercepté n'obéissent plus à l'animal, et il ne les sent plus. Enfin, si l'on intercepte la moelle en deux points différents, et que l'on irrite l'intervalle compris entre les deux points, les muscles qui reçoivent leurs nerfs de cet intervalle éprouvent seuls des contractions; mais l'animal ne leur commande plus et n’en reçoit aucune sensation.

Nous ne rapporterons pas toutes les combinaisons d’après lesquelles M. Flourens a varié les expériences de cet article; il nous suffit de dire qu'elles conduisent toutes au résultat que nous venons d'exprimer. |

L'auteur en conclut que la sensation et la contraction n’appartiennent pas plus à la moelle épinière qu'aux nerfs; et cette conclusion est certaine pour les animaux entiers. Ce serait une grande question de savoir si elle l’est également pour les animaux qui ont perdu leur encéphale, et qui, dans certaines classes, paraissent loin de perdre sur-le-champ toutes leurs fonctions animales; mais c'est une question à laquelle nous aurons occasion de revenir dans la suite de ce rapport, même à l'égard des animaux à sang chaud.

M. Flourens conclut encore d'une partie de ces expériences que c'est par la communication éta-

blie entre tous les nerfs au moyen de la moelle épinière que s'établit ce qu'il appelle la dispersion ou la généralisation des irritations, ou, en d’autres termes, les sympathies générales; mais il n'a pas assez développé cette proposition pour que nous puissions apprécier les raisonnements sur lesquels il l'appuie. |

Il arrive enfin à l'encéphale, et c'était dans cette partie centrale du système que l’on pouvait attendre des lumières nouvelles d'expériences mieux dirigées que celles des physiologistes antérieurs.

En effet, bien que Haller et son école aient fait beaucoup d'essais sur le cerveau, pour reconnaître ses propriétés vitales et ce qu'il peut y avoir de spécial dans les fonctions des diverses parties dont cet organe compliqué se compose, on peut dire que ces essais n'ont point donné des résultats assez rigoureux, parce que, d'une part , on ne connaissait pas suffisamment, à cette époque, la connexion des parties de l'encéphale, ni les directions et les communications de leurs fibres médullaires, et que, de l'autre, on ne les isolait point assez dans les expériences. Lorsque l’on comprimait le cerveau, par exemple, on ne savait pas bien sur quel point de l'intérieur la compression avait porté plus fortement; lorsqu'on

y faisait pénétrer un instrument, on n'examinait pas assez Jusqu'à quelle profondeur, jusque dans quel organe il s'était introduit. M. Flourens a fait, avec quelque raison, ce reproche aux expériences de Haller, de Zinn et de Lorry, et il a cherché à s'en garantir en opérant principalement par la voie de l'ablation, c'est-à-dire en enlevant, toutes les fois que cela était possible, la partie dont il voulait bien connaître la fonction spéciale.

Pour faire mieux entendre les faits qu ‘il a obtenus , nous rappellerons en peu de mots l’enble et les FapPOTÉE mutuels des parties dont il s’agit.

On sait aujourd’ ue et surtout par les dernières recherches de MM. Gall et Spurzheim, que la moelle épinière est une masse de matière médullaire, blanche à l'extérieur, grise à l’intérieur, divisée longitudinalement en dessus et en dessous par des sillons, dont les deux faisceaux communiquent ensemble au moyen de fibres médullaires transversales ; qu'elle est renflée d'espace en espace; qu'elle donne, de chaque renflement, une paire de nerfs; que la moelle allongée est la partie supérieure de la moelle épinière enfermée dans le crâne, laquelle donne aussi plusieurs paires de nerfs; que les fibres de

communication de ses deux faisceaux s'y entrecroisent, de manière que celles du droit montent dans le gauche , et réciproquement ; que ces faisceaux, après s être renflés une première fois dans les mammifères par un mélange de matière grise, et avoir formé la proéminence connue sous le nom de pont de Varole, se séparent et prennent le non de Jambes du cerveau, en continuant de donner des nerfs ; qu'ils se renflent une autre fois par un nouveau mélange de matière grise pour former les masses appelées vulgairement couches optiques , et une troisième fois, pour former celles que l’on nomme corps cannelés ; que de tout le bord externe de ces derniers renflements naît une lame plus ou moins épaisse, plus ou moins plissée à l'extérieur, selon les espèces, toute revêtue de matière grise, qui revient en dessus pour les recouvrir, en formant ce que l’on nomme les hémisphères , et qui, après s'être recourbée dans leur milieu, s'unit à celle du côté opposé par une ou plusieurs commissures ou faisceaux de fibres transverses, dont la plus considérable, qui n'existe que dans les mammifères, prend le nom de corps calleux. On sait encore que sur les jambes du cerveau, en arrière des couches optiques, sont une ou deux paires de renflements plus petits, connus, lorsqu'il y en a deux paires, comme dans

les mammifères, sous le nom de tubercules quadrijumeaux, et des premiers desquels paraissent naître les nerfs optiques; que le nerf olfactif est. le seul qui ne prenne pas sensiblement son origine dans la moelle ou dans ses piliers; enfin, que le cervelet, masse impaire, blanche au-dedans et cendrée au-dehors, comme les hémisphères, mais souvent beaucoup plus divisée par des plis extérieurs, est posé en travers, derrière les tubercules quadrijumeaux, et sur la moelle allongée, à laquelle il s'unit par des faisceaux transversaux qui se nomment les Jambes du cervelet, et qui s'y insèrent aux côtés du pont de Varole.

C'était dans ces masses si diverses et si compliquées qu'il fallait aller chercher le lieu de départ de l’irritation et le lieu d'arrivée de la sensation ; c'était de leur coopération respective dans les actes de la volonté qu'il fallait s'assurer ; et c’est ce que M. Flourens a surtout cherché à faire.

Il a examiné d’abord jusqu'où l'on peut remonter pour produire des irritations efficaces sur le système musculaire, et il a trouvé un point où ces irritations restaient impuissantes ; prenant alors l’encéphale par sa partie opposée, il l’a irrité de plus en plus profondément, tant qu'il n'agissait pas sur les muscles; et lorsqu'il a commencé à agir, il s'est retrouvé au même endroit

où son action s'était arrêtée en remontant. Cet endroit est aussi celui où s'arrête la sensation des excitations portées sur le système nerveux; audessus, les piqüres, les blessures s'exercent sans douleur.

Ainsi, M. Flourens a piqué les hémisphères sans produire ni contraction dans les muscles, ni apparence de douleur dans l'animal. 11 les a enlevés par couches successives ; il a fait la même opération sur le cervelet; il a enlevé à la fois les hémisphères et le cervelet : l'animal est resté impassible. Les corps cannelés, les couches optiques furent attaqués, enlevés, sans plus d'effet; il n’en résulta pas même de contraction de l'iris, et l'iris n'en fut pas non plus paralysé.

Mais lorsqu'il piqua les twbercules quadryumeaux, il y eut un commencement de tremblement et de convulsions, et ce tremblement, ces convulsions s’accrurent d'autant plus qu’il pénétra plus avant dans la moelle allongée. La piqûre de ces tubercules, ainsi que celle du nerf optique, produisit dans l'iris des contractions vives et prolongées.

Ces expériences s'accordent avec celles de Lorry, imprimées dans le IF volume des Mémoires des savants étrangers. « Ni les irritations du cerveau, dit ce médecin, ni celles du corps

calleux Inimême, ne produisent de convulsions. On peut l'emporter même impunément ; la seule partie entre celles qui sont contenues dans le cerveau, qui ait paru capable uniformément et universellement d’exciter des convulsions, c’est la moelle allongée. C'est elle qui Les produit, à l’exclusion de toutes les autres parties. »

Elles contredisent celles de Haller et de Zinn, en ce qui concerne Île cervelet; mais, d'après ce que M. Flourens a vu et nous a fait voir, il paraît que ces physiologistes avaient touché à la moelle allongée sans s'en apercevoir.

Dans son langage, M. Flourens en conclut que la moelle allongée et les tubercules sont irritables; ce qui, dans le nôtre, signifie qu'ils sont des conducteurs d'irritations, comme la moelle de l’épine et comme les nerfs; mais que ni le cerveau ni le cervelet n'ont cette propriété. L'auteur en conclut aussi que ces tubercules forment la continuation et la terminaison supérieure des moelles épinière et allongée, et cette conclusion est bien conforme à ce qu’annoncaient leurs liaisons et leurs connexions anatomiques.

Les blessures du cerveau et du cervelet ne produisent pas plus de douleurs que de convulsions, et, dans le langage ordinaire, on en conclurait que le cerveau et le cervelet sont insensibles; mais

DÉ M. CÜVIER, 77 M. Flourens dit, au contraire, que ce sont les par: ties sensibles du système nerveux; ce qui signifie simplement que c'est à elles que l'impression reçue par les organes sensibles doit arriver, pour que l'animal éprouve une sensation.

M. Flourens nous a paru bien prouver cette proposition, par rapport aux sens de la vue et de l'ouie : quand on enlève le Iobe cérébral d'un côté à un animal, il ne voit plus de l'œil du côté opposé, bien que l'iris de cet œil conserve sa mobilité ; quand on enlève les deux lobes, il devient aveugle, il n'entend plus. |

Mais nous ne trouvons pas qu'il l'ait aussi bien prouvée pour les autres sens. D'abord, il n'a fait ni pu faire aucune expérience touchant l'odorat et le goût; ensuite , pour le tact même, ses expériences ne nous paraissent pas concluantes. À la vérité, l'animal ainsi mutilé prend l'air assoupi, il n’a plus de volonté par lui-même, il ne se livre à aucun mouvement spontané; mais, quand on le frappe, quand on le pique, il affecte encore les allures d’un animal qui se réveille. Dans quelque position qu'on le place, il reprend l'équilibre. Si on le couche sur le dos, il se relève; il marche si on le pousse. Quand c’est une grenouille, elle saute si on la touche: quand c'est un oiseau, il vole si on le jette en l'air; il se débat quand on

le gène; si on lui verse de l’eau dans le bec, il l’avale.

Sans doute, on aura peine à croire que toutes ces actions s'opèrent sans être provoquées par aucune sensation. Il est bien vrai qu'elles ne sont pas raisonnées. L'animal s'échappe sans but; il n'a plus de mémoire, et va se choquer à plusieurs reprises contre le même obstacle : mais cela prouve tout au plus, et ce sont les expressions mêmes de M. Flourens, qu'un tel animal est dans un état de sommeil; or il agit comme fait un homme qui “dort : mais nous sommes aussi bien éloignés de croire qu'un homme qui dort, qui se remue en dormant, qui sait prendre dans cet état une position plus commode, soit absolument privé de sensations ; et de ce que la perception n'en a pas été distincte et de ce qu'il n'en a pas conservé la mémoire, ce n'est pas une preuve qu'il ne les ait pas eues. Ainsi, au lieu de dire, comme l'auteur, que les lobes cérébraux sont l'organe unique des sensations, nous nous restreindrions dans les faits observés, et nous nous bornerions à dire que ces lobes sont le réceptacle unique où les sensations de la vue et de l’ouïe puissent être consommées et devenir perceptibles pour l'animal (1). Que si nous

(1) Je le répète : M. Guvier, dans tout ce qu'il dit ici, a com:

voulions encore ajouter à cette attribution, nous dirions qu'ils sont aussi celui où toutes les sensations prennent une forme distincte et laissent des traces et des souvenirs durables; qu'ils servent, en un mot, de siége à la mémoire, propriété au moyen de laquelle ils fournissent à l'animal les matériaux de ses jugements. Cette conclusion, ainsi réduite à de justes termes, deviendrait d’autant plus probable qu'outre la vraisemblance que lui donnent la structure de ces lobes et leurs connexions avec le reste du système, l'anatomie comparée en offre une autre confirmation dans la proportion constante de leur volume avec le degré d'intelligence des animaux.

Après les effets de l’ablation du cerveau proprement dit, M. Flourens examine ceux de l'extirpation des tubercules quadrijumeaux. L’enlèvement de l’un des deux, après un mouvement convulsif qui cesse bientôt, produit pour résultat durable la cécité de l'œil opposé et un tournoiement involontaire; celui des deux tubercules rend la cécité complète et le tournoiement plus

plétement raison. Je substitue, dans cette édition, au mot sensation, le mot perception; et toutes les difficultés disparaissent. L'animal qui a perdu ses lobes cérébraux n’a pas perdu sa sensibilité; il la conserve tout entière; il n'a perdu que la perception de ses sensations , il n’a perdu que l'intelligence.

Bo | RAPPOËT ë

violent et plus prolongé. Cependant l'animal conserve toutes ses facultés, et l'iris continue d'être contractile. L'extirpation profonde du tubercule, ou la section du nerf optique, paralysent seules l'ixis; d'où M. Flourens conclut que l’ablation du tubercule n'agit que comme ferait la section du nerf, que ce tubercule n’est pour la vision qu'un conducteur, et que le lobe cérébral seul est le terme de la sensation et le lieu où elle se consomme, en se convertissant en perception.

Il fait remarquer, au reste, qu’en poussant trop profondément cette extirpation des tubercules, on vient à intéresser la moelle allongée, et qu'il naît alors des convulsions violentes et qui durent long-temps. |

Ce que les expériences de M. Flourens nous paraissent avoir de plus curieux et de plus nouveau, c'est ce qui concerne les fonctions du cervelet. |

Durant l'ablation des premières couches, il n’a paru qu'un peu de faiblesse et de manque d'harmonie dans les mouvements.

Aux couches moyennes, il s'est manifesté une agitation presque générale. L'animal, tout en continuant de voir et d'entendre, n'exécutait que de mouvements brusques et déréglés. Sa faculté de voler, de marcher, de se tenir debout, se perdai

par degrés. Lorsque le cervelet fut retranché, cette faculté d'exécuter des mouvements réglés avait entièrement disparu.

Mis sur le dos, l'animal ne se relevait plus; il voyait cependant le coup qui le menacait, il entendait les cris. il cherchait à éviter le danger, et faisait mille efforts pour cela, sans y parvenir : en un mot, il avait conservé la faculté de sentir, celle de vouloir ; mais il avait perdu celle de faire obéir ses muscles à sa volonté. À peine réussissait-il à se tenir debout, en s'appuyant sur ses ailes et sur sa queue. ;

En le privant de son cerveau, on l'avait mis dans un état de sommeil, En le privant de son cervelet, on le mettait dans un état d'ivresse.

« C’est une chose surprenante, dit M. Flourens, de voir le pigeon, à mesure qu'il perd son cervelet, perdre graduellement la faculté de voler; puis, celle de marcher; puis, enfin, celle de se tenir debout; celle-ci même ne se perd que par degrés. L'animal commence par ne pouvoir pas rester d'apiomb sur ses jambes; puis, ses pieds ne suffisent plus à le soutenir. Enfin, toute position fixe lui devient impossible ; il fait des efforts incroyables pour arriver à quelque pareille position, sans en venir à bout: et cependant, lorsque épuisé de fatigue, il semblait vouloir prendre

quelque repos, ses sens: étaient si ouverts , que le moindre geste lui faisait recommencer ses: contorsions, sans que toutefois: il s'y mélât le moindre mouvement convulsif, aussi long-temps: que l’on ne touchait. ni sa moelle allongée, ni ses tubercuüles. »

Nous ne nous souvenons point qu'aucun physiologiste ait fait connaître rien qui ressemblät à ces.singuliers phénomènes. Les expériences sur le cervelet des quadrupèdes, et surtout des adultes, sont fort difficiles, à cause des grandes parties osseuses qu'il est nécessaire d'enlever et des grands Vaisseaux quil faut ouvrir: La plupart des expérimentateurs: opéraient,. d'ailleurs, d’après quelque système: conçu d'avance, ét voyaient un peu trop cequ'ilsivoulaient voir; et certainement personne ne Sétait encore douté que le cervelet fût en: quelque:sonte le balancier, le répulateur des mouvementside translation de l'animal. Cette découverte, si des'expériences répétées avec toutes les précautions convenables en établissent la généralité, ne‘peut que faire le plus grand honneur aù jeune observateur dont nous venons Mn le travail:

Au reste, l'Académie a pu'juger, comme nous, qu'indépendamment des mutations superflues de langage, ét des faits connus que l'auteur était

DE M. CUVIER. 83 obligé de reproduire pour donner de l’ensemble à son travail, ce mémoire offre, sur plusieurs de ces amciens faits, des détails plus précis que ceux qu'on possédait, et qu’il en contient d'autres aussi nouveaux que précieux pour la science.

L'intégrité des lobes cérébraux est néceisaïre à l'exercice de la vision ‘et de l'ouie ; lorsqu'ils sont enlevés , la volonté ne se manifeste plus par det actes spontanés. Cependant quand on excité im médiatement l'animal, il'exécüte des mouvements de translation réguliers, comme s'il cherehait änstantanément à fuir la douleur'et le malaise: maïs ces mouvements ne le conduisent point à ce but, très probablement parce que sa mémoire, qui a disparu avec les lobes qui en étaient le siége, me fournit plus de base ni d'élénrents à ses jugements. Ces mouvements n'ont point de suite par la même raison; parce que l'impression qui les a causés ne laisse ni souvenir, ni volonté durable. L'intéorité du cervelet est nécessaire à la régularité des mou véments de translation : que de cerveau subsiste, l'animal verra, -entendra, aura des volontés fort apparentes et très énengiques; mais, si on dui en: lève son cervelet,ilne trouvera jamais l'équilibre nécessaire à sa locomotion. Du reste, l'irritabilité subsiste long-temps dans les parties, sans que le cerveau ni le cervelet lui soient nécessaires. Toute

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