EXPÉRIENCES SUR LA RÉUNION DES NERFS
E: J'ai fait voir, par mes précédentes expériences, que les diverses parties di système nerveux petvent être plus où moins complétement séparées du reste du système, et conserver néanmoins encore un certain degré de vie ou d'action : test par ce degré de vie où d'action qui leur réste que ces parties sont susceptibles de se rapprocher des parties dont on les a séparées, de se reunir avec elles, et de recouvrer ainsi, dans certains Cas, par cette réunion, et la plénitude de leur vie et le plein exercice de leurs fonctions.
IL. Un lobe cérébral, par exemple, divisé par une incision profonde, perd sur-le-champ ses fonctions ; mais, au bout de quelque temps, cette incision se cicatrise, les parties divisées se réunissent, et les fonctions du lobe reviennent.
(1) Mémoire présenté à l’Académie royale des sciences de l’In-
stitut, le 3 décembre 1827.
Il en est de même pour l’autre lobe, pour le cervelet, pour les tubercules bijumeaux ou quadrijumeaux , etc.; il en est de même, enfin, pour la moelle épinière, comme on va le voir.
IL. Je fendis longitudinalement, sur un canard, tout le renflement médullaire postérieur : sur-lechamp l’action des deux jambes fut extrêmement affaiblie ; la queue était dans une agitation presque continuelle. Quand l'animal voulait marcher, il étendait ses ailes et ouvrait sa queue pour venir au secours de ses jambes qu'il ne remuait plus qu'avec lenteur, avec peine, et qui fléchissaient à tout moment sous lui : aussi demeurait-il presque toujours couché sur son ventre.
Au bout de trois mois, l'animal se servait de ses jambes tout aussi bien qu'avant l'expérience : je mis alors le renflement opéré à nu, et j'en trouvai les parties divisées presque entièrement réunies.
IV. Je fendis le renflement postérieur en travers, Mais incomplétement , sur un autre canard. L'usage des jambes fut aussitôt presque entièrement perdu; l'animal les remuait encore un peu, mais il ne pouvait plus se soutenir sur elles, et il n'avançait plus que par le secours de ses ailes. La queue s'agitait souvent et avec force, surtout quand on la pinçait ou qu'on la touchait.
L'animal reprit peu à peu l'usage de ses jam-
bes; quelques mois après l'opération, il l'avait presque entièrement repris; et le renflement opéré ayant été mis alors à nu, j'en trouvai les parties divisées presque entièrement réunies.
V. Je fendis enfin, transversalement et complétement, la moelle épinière, sur un troisième canard, un peu au-dessus du renflement postérieur. l'usage des jambes fut aussitôt complétement perdu, l'animal ne pouvait plus du tout ni les remuer à son gré, ni se soutenir sur elles. La queue se remuait avec force dès qu'on la touchait.
Ce canard mourut le surlendemain de l'expérience : je mis aussitôt le point de moelle épinière opéré à nu; cette moelle était divisée dans toute son étendue transversale, mais ses deux bouts divisés, tant l'inférieur que le supérieur, se montraient déjà gonflés et rapprochés l’un de l’autre: circonstance importante et quon peut regarder comme un premier pas vers la réunion complète, et depuis long-temps connue, qu'offrent les divisions transversales des nerfs.
VI. Les expériences de Fontana (1), sur la réunion des nerfs, sont célèbres ; elles ont été répétées par un grand nombre de physiologistes : je les ai répétées moi-même; et voici quelques ré-
(1) Traité sur le venin de la vipère, etc., Florence, 1781, t. I.
sultats particuliers qu'elles m'ont offerts, et qui ne me paraissent pas avoir été indiqués encore.
VIT. Je coupai en travers le nerf de la huitième paire ou pneumo-pgastrique droit, sur un coq. Deux mois apres, la plaie extérieure étant entierement cicatrisée, je mis le nerf opéré à nu. Les bouts divisés étaient très gonflés et entièrement réunis l’un à l'autre.
Il importait de voir si le bout inférieur avait réacquis, par sa réunion avec le bout supérieur, la facuté de concourir à une réunion nouvelle. Je divisai donc, de nouveau, le nerf cinq à six lignes au-dessous du point précédemment divisé et maintenant réuni. Deux mois apres, l'animal étant mort par suite d’un accident étranger à l'expérience, je trouvai la réunion de cette nouvelle division encore complète, et les deux bouts réunis, pareillement très gonflés.
VIIL. Je coupai en travers, sur un autre coq, le nerf pneumo-gastrique gauche. Au bout de huit mois, l'animal, bien nourri, avait beaucoup engraissé, et la plaie extérieure était depuis très long-temps entierement cicatrisée. J'examinai alors le nerf opéré; je trouvai les deux bouts qui avaient été divisés entierement réunis, et, au point de leur réunion, tres gonflés. Il ne restait plus qu'à voir si le nerf avait repris ses
fonctions; je coupai donc le nerf pneumo-gastrique droit. L'animal respira d'abord avec peine, mais cette gène de la respiration ne persista pas; le lendemain, l'animal respirait bien, il buvait et mangeait. Le troisième jour, la gêne de la respiration reparut ; l'animal devint triste ; il restait presque toujours à la même place, il ne mangeait plus, il essayait quelquefois de boire. Le quatrième jour, la respiration ne se faisait plus qu'avec effort; l'animal mourut.
IX. Je divisai transversalement le nerf sciatique droit, sur une poule : la patte fut aussitôt paralysée, et tout mouvement des doigts perdu. Dix mois après l'opération, cette poule n'avait pas repris l'usage de sa patte; et elle ne pouvait marcher qu'en s'appuyant sur le coude que forment, à leur jonction, les os de la jambe et du tarse.
Je mis le nerf sciatique opéré à nu, les bouts qui avaient été divisés étaient réunis, et le point de leur réunion était très gonflé. Je voulus voir si, à défaut de la fonction, la communication des irritations était du moins rétablie. Je pinçai donc, tour à tour, ce nerf, sur le point renflé de la réunion, au-dessus et au-dessous de ce point. A toutes ces irritations, soit au-dessus, soit au-dessous, soit sur le renflement même de la réunion, l'animal criait, s'agitait et remuait sa patte. La
DES NERFS. 271 communication à travers le point de réunion, c'est-à-dire la continuité de vie et d'action, était done complétement rétablie. De plus, bien que l'animal ne müût plus ou presque plus sa patte de lui-même, surtout les doigts de cette patte, et ne s'en servit plus pour marcher, cependant, quand je pinçais le nerf sciatique, et dans quelque point de son étendue que le pincement eût lieu, la patte et les doigts de cette patte se mouvaient aussitôt, quoique faiblement.
X. Je coupai, en travers, le nerf sciatique de la jambe gauche, sur une autre poule; et, au lieu de laisser libres, comme dans l'expérience précédente, les bouts divisés du nerf, je les maintins rapprochés l’un de l’autre (1) par quelques points
(1) y à un phénomène qui m'a souyent frappé dans le cours de ces expériences.
Quand on rapproche les deux bouts divisés d'un nerf (pneumogastrique, sciatique ou autre), on aperçoit, au moment même du contact, un petit mouvement d'attraction, ou de rejonction d'un bout à l’autre. On dirait que ces deux bouts cherchent à se presser et à se pénétrer réciproquement. C’est là sans doute le premier indice de la tendance à se rapprocher et à se réunir qu'offrent toujours les deux bouts divisés d’un nerf, dès qu'ils sont divisés, et par laquelle ils se rapprochent et se réunissent en effet, quelque écartés qu'ils soient d’abord l'un de l’autre au moment de la division.
Ce phénomène mérite d'être suivi ; il serait le premier exemple
d'un mouyement réel et actif du tissu nerveux.
de suture passés dans la cellulosité fine qui entoure le névrilème. J'espérais obtenir, par ce rapprochement artificiel, une réunion plus parfaite des bouts divisés, et par suite un retour plus complet de la fonction du nerf. Cependant, huit mois après l'opération, l'animal n'avait point repris encore l'usage de sa patte, et ne marchait, comme le précédent, qu'appuyé sur le coude formé par l'arti- culation tibio-tarsienne.
Je mis le nerf opéré à nu; la réunion des bouts divisés était complète et leur point de réunion très grossi. Je pinçai le nerf au-dessus du point renflé de la réunion, l'animal cria et les doigts de la patte se contracterent; je le pinçai au-dessous, même résultat ; je pinçai le poënt de lu réunion , et même résultat encore. :
XI. Je coupai , Sur un coq, les deux nerfs principaux qui, du plexus brachial, vont, l'an à la face supérieure, et l’autre à la face inférieure de l'aile. À la section du premier de ces nerfs, l'aile commença à trainer et à se mouvoir avec peine; à la section du second, elle traîna tout-à-fait, et son extrémité ( partie à laquelle se rendaient principalement les nerfs coupés) ne se mut plus du tout. Je croisai alors les bouts des nerfs divisés, en joignant le bout supérieur d'un nerf avec le bout inférieur de l'autre, et réciproquement; et je
maintins ce croisement artificiel par un point de suture.
Au bout de quelques mois l'animal avait parfaitement repris l'usage de extrémité de son aile, laquelle ne traînait plus, et dont il se servait pour voler tout aussi bien qu'avant l'expérience. La plaie extérieure était depuis long-temps entièrement cicatrisée. Je mis les nerfs opérés à nu: ils étaient complétement réunis, et dans l’ordre même où je les avais placés ; c'est-à-dire que le bout inférieur d’un nerf se continuait avec le bout supérieur de l’autre, et réciproquement. |
Je pinçai ces nerfs au-dessus du point de leur réunion, l'aile se mut aussitôt, et l'animal cria; je les pinçai au-dessous, l'animal le sentit de même, et son aile se mut encore; pareille chose eut lieu, quand je pinçai le point grossi de la réunion. Et de plus, quand je pinçais le nerf supérieur audessus du point de la réunion , c'étaient les muscles de la face inférieure de l'aile qui se contractaient; et c'étaient, au contraire, les muscles de la face supérieure de l'aile qui se contractaient quand je pinçais le nerf inférieur, toujours au-dessus du point de la réunion. La communication des irritations était donc parfaitement rétablie dans tout le trajet des nerfs réunis; et, de plus, elle s'opé-
274 RÉUNION rait dans un sens croisé, sens croisé déterminé par le croisement artificiel des nerfs mêmes.
XIT. Je fis, sur un autre coq, uue expérience dont le résultat pouvait être plus curieux encore. Je coupai d'abord, sur ce coq, le nerf pneumogastrique droit en travers; puis je réunis, par un point de suture, le bout inférieur de ce nerf au bout supérieur ou Spinal du nerf de la cinquième paire cervicale, préalablement coupé aussi en travers. |
Au bout de trois mois, Je trouvai les bouts, artificiellement rapprochés, de la cinquième paire cervicale et de la huitième paire encéphalique, parfaitement réunis l'un à l’autre, et très grossis au point de leur réunion.
Je coupai alors le nerf pneumo-gastrique gauche, pour voir si le pneumo-sastrique droit avait repris ses fonctions ; mais l'animal tomba aussitôt dans cet état de respiration pénible et de suffocation qui accompagne toujours la section simultanée des deux nerfs pneumo-pgastriques ; le second jour de cette nouvelle opération, il mourut.
XIIT. Je répétai cette expérience de l'union du bout inférieur du nerf pneumo-gastrique droit ävec le bout supérieur du nerf de la cinquième paire cervicale, sur un canard. Je réunis de plus, sur ce canard, le bout inférieur du cinquième
DES NERFS. 275 nerf cervical avec le bout supérieur du nerf de la huitièmé paire. Au bout de trois mois et demi, la réunion des bouts artificiellement rapprochés se trouva complète, et dans le sens même selon lequel ces bouts avaient été rapprochés : mais, à la section du nerf pneumo-pastrique ganche, l’animal tomba dans le même état que le précédent.
XIV. On sent combien un succès complet, c'est-à-dire le retour de la fonction, aurait été curieux dans ces deux dernières expériences, puisqu'un nerf cérébral aurait alors tiré le principe de ses fonctions d'un nerf de lu moelle épinière méme: ou, en d'autres termes, d’un point des centres nerveux tout-à-fait différent de celui duquel, dans l'état naturel, il le tire. Je me propose de les répéter.
XV. Ainsi, 1° les plaies de la moelle épinière sont, comme celles de l'encéphale, susceptibles de réunion ct de cicatrisation; et, avec la réunion de la plaie, la fonction revient. 2° Les nerfs, transversalement et complétement divisés, sont susceptibles de se réunir. 3° Un nerf coupé se réunit; et, cette réunion opérée, si on le coupe de nouveau, au-dessous du premier point d'abord divisé et puis réuni, il se réunit encore. 4° On peut croiser deux nerfs difiérents de manière que le bout supérieur de l'un corresponde an
bout inférieur de l'autre, et réciproquement; et, dans ce cas, la réunion s'opère encore. 5° Enfin, on peut joindre le nerf de la huitième paire à un nerf cervical; et la réunion à encore lieu. 6° Dans tous ces cas, la communication des irritations, par les points réunis, se rétablit en entier; et il y a de nouveau ainsi continuité de vie et d'action dans le nerf, comme continuité de tissu. 7° Quant au retour de la fonction, je n'ai pu en juger dans la première expérience; il a été incomplet dans les seconde, troisième et quatrième ; il a paru complet dans la cinquième; et il
a été nul dans les sixième et septième.
Voici encore deux autres expériences.
I. Le nerf sciatique fut coupé, sur un coq, et le fut avec perte de substance. Je retranchai en effet, de l'un des bouts coupés, un morceau long d'environ trois liones.
Pendant près de deux mois, l'animal traîna sa jambe.
Cinq mois après l'opération, le coq se servait de sa jambe pour marcher; il la fléchissait, il la relevait. Les seuls doigts du pied restaient fléchis et immobiles; et l'animal s’appuyait sur ces doigts fléchis, comme sur un moignon.
DES NERFS. Cu
Le nerf, qui avait été coupé, fut mis à nu: les irritations faites sur le point meme de la réunion, celles faites au-dessus de ce point, et celles faites au-dessous excitaient également des douleurs dans l'animal et des mouvements dans la jambe, et dans la jambe entière, c’est-à-dire jusque dans les doigts habituellement immobiles et fléchis.
IL Je coupai le nerf pneumo-gastrique droit, sur un pigeon; au bout de cinq mois, je coupai, sur ce même pigeon, le nerf pneumo-pastrique sauche.
L'animal survécut neuf jours à la nouvelle opération.
On le vit même, pendant ce temps, manger à plusieurs reprises.
IL. J'aurais beaucoup d’autres faits à citer encore; mais ils ne prouveraient tous que la même chose : je veux dire la réunion du nerf, et la restition plus ou moins complète de ses fonctions (1).
(1) Depuis la première édition de cet ouvrage, M. Steinrueck a publié de nouvelles et importantes recherches sur la réunion des uerfs. Voyez sa Dissertation, intitulée : De nervorum regeneratione,
Berol., 1838 ,in-4°.