A M. LE PROFESSEUR PAUL BERT
Professeur de physiologie à la Faculté des Sciences Député et membre du Conseil général de l'Yonne
SUR LES
DES
Pas de médecine scientifique sans physiologie, pas de physiologie sans les secours de l'expérimentation elle-même, de l'histologie, de la physique et de la chimie.
(C. BiîRMARD, LoQons sur la chaleur animale).
Etant donnée la conception que l'on a aujourd'hui des phénomènes de la yie, s'il est une question qui mérite d'arrêter le pathologiste et de fixer son attention, c'est bien, à notre avis, celle des combustions respiratoires. Elle domine les autres et à proprement parler elle les renferme toutes.
N'est-ce pas delà respiration que l'être vivant tire son activité ? N'est-ce pas par elle surtout qu'il se distingue de l'être inanimé ? Dans l'ensemble des fonctions qui compose la vie, chacune est nécessaire à l'existence de l'être. Mais chacune aussi est subordonnée aux autres. A la tête de toutes, il faut placer la respiration. C'est par cette fonction que l'être doué de vie transforme et utilise les forces physi-
Regnard. 1
ques à son profit. C'est par elle qu'il produit la chaleur et secondairement le mouvement. La cessation de la respiration s'accompagne d'une mort immédiate.
Examinons donc d'une manière générale cet acte important, et Yoyons de quelle façon il peut être modifié par la maladie.
Le fait de l'introduction de l'air dans la poitrine n'est qu'une phase nécessaire dans la respiration. Il n'en constitue pas l'essence. La respiration consiste dans le conflit qui s'opère en nous entre l'oxygène et une série de substances que nous absorbons et qui sont destinées à se combiner à cet oxygène. D'où combustion, production de chaleur et, par conséquent, de mouvement. Le mot de respiration devrait donc disparaître et faire place à celui de combustion organique.
La maladie, de quelque manière qu'elle nous frappe, vient toujours modifier ces combustions intimes ; mais elle le fait par des voies différentes suivant sa propre nature, et c'est l'étude de ces voies et moyens qui va constituer notre travail.
Pour bien comprendre le plan que nous allons suivre et le but que nous nous sommes proposé, il faut insister un peu sur la notion que nous devons nous faire des actes respiratoires.
Il faut que nous consommions l'oxygène et que celui-ci brûle nos aliments. Il serait insuffisant d'admettre que ces actes s'accomplissent au point même où l'oxygène de l'air est en rapport avec nos téguments, dans le poumon, par exemple.
A. — Au point de vue de la physiologie générale, l'être vivant est composé d'une infinité d'organites, vivant d'une manière indépendante.
Chaque élément anatomique est un être à part.
Cet être absorbe l'oxygène et se brûle à son contact ; il
respire. C'est là la respiration élémentaire, la respiration des tissus. C'est elle surtout que modifie l'état anormal (ou plutôt l'état normal exagéré ou diminué) qui constitue la maladie.
Nous devons donc, avant toutes choses, étudier l'influence qu'ont sur les oxydations intimes les grandes conditions pathologiques que nous pouvons reproduire expérimentalement. Ce sera l'objet de notre première partie.
B. — Mais cet être isolé, cet organite enfoui aumiliéude notre corps ne reçoit pas directement l'oxygène. M. Bert a même démontré que, pour la cellule, l'oxygène libre est une cause de mort. Commel'a dit Bernard, ce serait une erreur de penser que nous vivons dans le monde extérieur. En réalité, nous n'avons pas de contact direct avec lui, nous n'y vivons pas. La vérité est que nous vivons dans notre milieu intérieur, dans notre sang.
C'est le sang qui se charge d'oxygène et qui vient l'apporter à nos tissus. Que la maladie apporte une modification à ce sang, il en résultera deux choses :
1« Il contiendra moins ou plus d'oxygène, et en apportera moins ou davantage aux tissus. Voilà donc que notre étude s'agrandit et qu'il nous faut étudier les modifications pathologiques des gaz du sang ;
Si la modification est plus complète, il pourra survenir que le milieu intérieur soit annihilé, que le sang ne puisse plus absorber l'oxygène et que les tissus en soient à peu près privés d'une manière permanente. Il nous faudra donc étudier l'influence qu'ont les actes morbides sur la capacité respiratoire du sang.
Voilà pour le milieu intérieur, mais le lecteur a déjà remarqué que notre étude serait stérile si nous ne possédions encore un élément du problème ;
3« Cet oxygène que le sang va porter aux tissus, il s'en empare dans un appareil spécial, l'appareil respiratoire. Si
une cause morbide quelconque ^ient entraver ou exagérer le jeu des organes respiratoires, si l'air entre en plus petite quantité dans la cage tlioracique ou s'il y circule plus vite, il arrivera finalement plus ou moins d'oxygène au sang et aux tissus, d'où une variation dans les combustions. Après avoir étudié le milieu intérieur, le sang, il nous faudra recliercber Tinfluence qu'a la maladie sur l'apport du milieu extérieur, de l'oxygène atmosphérique.
C. — Les deux premières parties de notre travail nous auront ainsi amenés à connaître les causes et les modes des variations pathologiques dans les combustions organiques. Il nous restera encore à mesurer ces variations ellesmêmes. Or une pareille évaluation peut se faire directement par la mesure de la quantité de chaleur produite , par la calorimétrie; elle peut encor-e être obtenue d'une manière indirecte en tenant compte des produits comburés, en dosant Vurée et V acide carbonique.
Après avoir parcouru ces diverses phases de notre étude, nous posséderons tous les éléments que peut fournir l'expérience sur le sujet qui nous occupe.
Nous saurons ce qui se passe dans l'intimité des tissus au moment où les oxydations s'exagèrent. Nous saurons en quoi les divers processus pathologiques peuvent influer sur les milieux oii se passent les combustions ; nous saurons enfin ce que sont leurs produits en qualité et en quantité.
Chacun de nos chapitres sera précédé d'une description détaillée de la méthode que nous avons employée, soit qu'elle ait déjà été utilisée par nos prédécesseurs, soit que nous ayons dû l'improviser nous-même. Nous attribuons la plus grande importance à cette description : un résultat expérimental tire toute son importance de la méthode par laquelle il a été obtenu : ne pas la citer, c'est mettre son lecteur dans l'impossibilité de juger l'exactitude de ce qu'on
avance et de mesurer la précision qu'on a mise dans ses recherclies.
Nous sommes persuadés que bien des résultats seraient absolument rejetés si on connaissait les procédés par lesquels ils ont été acquis. Si la technique était toujours signalée, on ne serait pas exposé à mettre sur le même pied et à opposer l'un à l'autre des travaux dont les uns ont été faits avec des soins minutieux et d'autres publiés hâtivement et sans précautions expérimentales. — Pour l'homme qui ne s'occape que des conclusions sans s'arrêter la critique expérimentale, tous les résultats sont égaux, fussent-ils dissemblables, et il ne reste pour se faire une opinion que la pitoyable méthode des moyennes dont on a fait depuis longtemps justice. On nous pardonnera donc d'avoir insisté longuement sur nos procédés de laboratoire. Si notre travail a quelque valeur, il ne le tire pas de l'inattendu de ses conclusions. Mais on reconnaîtra qu'il a été exécuté par des méthodes qui sont une garantie de sincérité et d'exactitude.
Il ne nous a pas suffi d'ailleurs de décrire nos appareils personnels ; dans bien des cas , nous avons cru devoir entrer dans quelques détails sur des instruments nouveaux peu connus des médecins : n'était-ce point le seul moyen de les mettre à même de nous juger.
Enfin, toutes les fois que nous l'avons cru nécessaire, nous avons fait précéder notre étude pathologique d'un court exposé des faits physiologiques qui s'y rattachaient. Non point que nous ayons essayé d'être complet sur ce point : bien au contraire nous avons soigneusement évité de faire œuvre de compilateur. Mais dans beaucoup de cas, il était nécessaire d'établir le terrain sur lequel nous nous avancions et de bien fixer l'état normal pour en déduire la modification introduite par la maladie.
En résumé, notre étude comprendra les quatre grandes divisions suivantes :
A. — Variations pathologiques de la respiratio7i élémentaire.
B. — Variations pathologiques du milieu intérieur.
C. — Variations apportées par la maladie dans l'action du milieu extérieur.
D. — Variations pathologiques des produits de combustion.
En tirerons-nous des conclusions capables d'élucider complètement les grands problèmes de la fièvre et de la calorification? Non ; mais nous aurons fixé les faits et éclairé la Yoie à suivre et peut-être notre travail ne sera-t-il pas inutile à quiconque s'occupera de rechercher la solution de ces importantes questions.