LA VÉNERIE DES DUCS DE BRABANT
Hannt aub Jovc frigido Venator, teneræ conjuyis immomor ; Seu visa eat eatulia rerva fidelibui, Seu rupit tt-rcles Maraua ap«*r plaças.
I10R., ode 1, lib. I.
Les comtes de Louvain, et les ducs de Brabant qui en sont descendus, étaient de grands chasseurs, comme la plupart des princes. C’est un lait qui, pour n’êlre pas consigné dans leur histoire, ne m’en parait pas moins certain, témoin la prédilection qu'ils avaient pour l’antique et giboyeuse forêt de Soigne,
el le culte qu’ils rendaient à saint Hubert, auquel ils érigèrent différentes chapelles et dont ils conservaient pieusement la trompe de chasse. A en croire la tradition, ce bienheureux patron des chasseurs aurait lui-même possédé el habité une résidence à Tervueren, el plus d’un cerf des environs aurait succombé sous ses coups. Nos ducs ne pouvaient donc mieux honorer saint Hubert qu’en l’imitant sur le théâtre même de ses exploits. Du reste, chacun sait, pour peu qu’il connaisse l’histoire de l’ancienne chevalerie, que quiconque prétendait passer pour un chevalier accompli, devait également bien connaître el les exercices du corps, el la vénerie et la fauconnerie. Or, parmi les ducs de Brabant, il y en eut plus d’un qui pouvait aspirer à ce litre si envié au moyen âge et si péniblement acquis; il suffit de nommer Jean I er , qui fut un des plus illustres chevaliers de son temps. Je suppose qu'il en était aussi le plus déterminé chasseur. il est à regretter que les chroniques ne nous disent mot de ses prouesses au sein des forêts, elles qui nous ont transmis le souvenir de ses exploits sur les champs de bataille cl dans les tournois, où il brilla si souvent et finit par trouver la mort. C’est là une fâcheuse lacune que rempliront à peine les quelques indicalions suivantes, qui vont nous prouver que, detout temps, la chasse a été un délassement des anciens souverains du Brabant , sinon l’unique que compor-
tassenl les mœurs pleines de rudesse des temps où ils ont véeu ( î9 ). Déjà il est question des veneurs de Lambert, comte de Louvain, dans un diplôme de l’an 1054, où Reginald, évêque de Liège, fixe le salaire qu'ils auront pour chasser les loups au village de Geest, près de Louvain, lequel était une propriété que cet évêque avait donnée à l'abbaye de Saint-Laurent, à Liège (4°). S’il fallait remonter plus haut encore, j’ajouterais qu’en 1008, l’empereur Henri 11 céda son droit de chasse dans la grande forêt de Waverwald, située au nord du Brabant, en partie à l’évêque de Liège et en partie à Lambert, dit Balderic, deuxième du nom, et l’un des premiers comtes de Louvain ( 4 *). Vers I’an1086, six chevaliers, ayant déposé le casque et l’épée pour endosser le froc, fondèrent la belle abbaye d’Afflighem dans un alleu du comte Henri III, petit-fils de Lambert Balderic; il leur permit d’y chasser aussi librement que lui-même. C’est ainsi qu’il parle dans un diplôme de celle même année 1080(4’). Son frère, le duc Godefroid le Barbu, possédait près de Louvain un bois ou parc entouré d’une palissade et d'un fossé, où il nourrissait pour son agrément une quantité de bêtes fauves; mais la religion, dit-il, l’emportant dans son cœur sur les plaisirs, il y fonda, en 1129, une abbaye qui porte actuellement encore le nom de Parc (4*). Son pelil-GIs, Godefroid 111, dit le Courageux, parle de ses veneurs dans un diplôme de
1173 (K). Le lils de celui-ci, le duc Henri I er , le Guerroijeur, exemple treize de ses hommes, demeurant ail village de Berthem, près de Louvain, du droit de tonlieu de celle ville, sous condition que chacun d’eux lui donnera annuellement, le jour de la Saint-Martin, pour sameute, une rasière d'avoine, une poule, un painet un denier (I 5 ). Enfin, nous possédons des ducs Henri III, Jean I er (l 6 ), Jean II et Jean III, des sceaux qui nous représentent ces princes à cheval, revêtusd’uneespèce de tunique flottante, un faucon sur le poing et accompagnés d’un chien: en un mot, dans l’altitude du chasseur. A part ces faibles renseignements que j’ai réunis ici pour établir la réputation, comme chasseurs, des ducs de Brabant, il serait diflicile, sinon impossible, de dire sur quel pied était tenue leur maison de chasse. Ce n’est que sous le règne de la duchesse Jeanne, en qui s’éteignit l’illustre race dont nous parlons, qu’il est question, pour la première fois, dans les anciens documents, de la vénerie ducale qui va faire le sujet de ces recherches.
Mais le lecteur saurad’abord que cette vénerieavait son siège au village de Boilsforl, dans un château flanqué de loursel assis au milieu d’un bel étang(l'). Ce manoir, dont on ne voit même plus les vestiges, ainsi que le chûleau de Tervueren et celui des Trois - Fontaines^ 8 ), autre maison de chasse, perdue pour ainsi dire dans la forêt de Soigne, recevaient allernative-
menl les fréquentes visites des dues dans la saison de la chasse du cerf, qui est * ceste doulcesaison que toute nature se resiouist, et que les oisillons chantent mélodieusement en la verte forêt, et la rosée getle ses doulces larmes qui reluisent sur les feuilles, pour la clarté du soleil ( 49 );» ou bien encore, lorsque la chuledes feuilles et les premières brumes de l’automne avaient annoncé le temps propice à la chasse du sanglier, ou que les frimas venaient donner le signal de faire la guerre aux loups. Au château de Boilsfort se trouvaient les chevaux, les chiens et les instruments de chasse; là aussi résidait le maître veneur, là se réunissaient les chasseurs au jour fixé, pour forcer le cerf ou le sanglier. Dans les environs demeuraient les veneurs et les valets des chiens.
La vénerie était amplement dotée; elle possédait des rentes en argent et en nature ( So ). Les premières étaient ducs, laplupart, par lesabbayes des deux sexes du duché de Brabant et par leurs grandes fermes; elles formaient le principal revenu de la vénerie. Les secondes, consistant encens ou menues rentes, en froment, seigle, orge, avoine, navets, chapons, poules et œufs, se payaient par les habitants de différents villages du Brabant. Chacune des abbayes était encore annuellement redevabled’unedemi-douzaincde peaux ou cuirs de veaux, dont les veneurs se faisaient confectionner des justaucorps et des chaussures de chasse,
el de. trois courroies en cuir destinées ù suspendre leurs trompes. Mais les abbayes de la Cambre et de Forêt s’acquittaient envers la vénerie d’une redevance plus bizarre encore, et qui mérite d’être signalée. La première devait lui fournir, le jour de l’an, douze petits gâteaux aux herbes ( crmjtkoeckcn ), et la seconde six grands gâteaux de même espèce, plus six paires de chaussons de laine blanche, dont trois devaient monter jusqu'aux genoux. Ces gâteaux se donnaient, pour l'amour de Dieu , aux malades nécessiteux à qui l’on permettait d’aller les chercher, tandis que les chaussons se partageaient entre les veneurs; parfois on les donnait également aux pauvres. Celte charitable coutume cessa d’être observée dans la suite, alors que gâteaux et chaussons furent soldés en espèces.
Il nous reste à parler maintenant d’une autre obligation qui pesait sur les monastères et leurs fermes. D’après un usage qui remonte au temps des Francs, ils devaient donner, une fois l’an, l’hospitalité aux veneurs et à la meute, quand ceux-ci traversaient le pays, en chassant ou autrement. Les couvents de femmes subissaient également celle visite importune, qu’on pouvait néanmoins éviter en payant annuellement une somme déterminée. Celle somme fut fixée par le duc Jean 111 ( 5 *) à 12 sols gros, pour le gîte de deux nuits et de deux jours que
toule abbaye ou ferme devait à ses grands chiens (pro gislâ nostrorum canum magnorum ), el à 6 sols, pour un demi-gîte, ce qui équivalait à une nuit el à un jour seulement. El quant au droit de gîte appartenant à nos petits chiens ( s *), ajoute le prince ( canum nostrorum parvorum), on nous payera, pour s’en racheter, une somme de 3 sous gros par an. Bien que Jean 111 ne parle ici que de ses chiens, il n’eu est pas moins vrai que ses veneurs s’hébergeaient aussi dans les couvents. Le duc Antoine, dont il sera bientôt question, leur défendit même d’abuser de cette antique prérogative, el d’y prolonger leur séjour au delà du terme accoutumé. Celte règle, qui ne paraît pas avoir été toujours bien fidèlement observée, se trouve déjà stipulée dans un traité qui se fil, en 1292, entre Jean I", d’une part, el les seigneurs de Grimberghe : Godefroid, comte de Vianden, el Gérard d’Aa, d’autre part. D’après ce traité, le duc ne pouvait exiger aucun service de l’abbaye de Grimberghe el de ses fermes, situées dans la terre de ce nom, si ce n’était le gîte annuel d’un jourel d’une nuit pour sa meute ( 5î ). Il y avait néanmoins des abbayes qui gardaient les chiens des ducs durant une bonne partie de l’année. Ainsi les limiers pour le cerf étaient soignés dans l'abbaye de Liliendal; les limiers et la meule qui chassaient le sanglier se trouvaient : les premiers, à l’abbaye de Poslcl (dans la Campine); la seconde, ré-
partie dans diverses fermes abbatiales du Brabant- Wallon. Enfin, la ville de Vilvorde était obligée de nourrir une meute ducale qui avait son chenil au château, ou prison d’État, qu’y fil construire le ducWenceslas.
Ce gîte qu’ils devaient aux veneurs de leur seigneur pesait singulièrement sur le cœur des religieux; aussi ne s’en acquittaient-ils qu’avec dépit et forcément. A vrai dire, il y avait quelque chose de singulier dans celte apparition de chasseurs, de chevaux et de chiens venant troubler tumultueusement le silence accoutumé du cloître, et surtout d’un cloître de femmes. Mais l’interruption ou la distraction apportée dans leurs exercices pieux n’était pas le véritable sujet du mécontentement des religieux; il s’agissait plutôt de la dépense qu’occasionnait à la communauté la présence des veneurs. II est curieux d’entendre là-dessus les plaintes que les religieux formulèrent vers l’année 1334, sous le règne de Jean 111. Elles sont à la fois si naïves et si originales, elles dépeignent si bien les mœurs du moyen âge, que je crois faire plaisir au lecteur en les reproduisant ici.
« Che sunt li grief de que li religieus de Brabant, et aucuns autres qui bien ont oudit pays, se duèlent et complaindent.
« Premiers, des chiens keon appelleli grans chiens, qui vont as abbayes et as toutes les court, à quinze chevals et bien à vingt-cinq ke (tant) varlets ke gar-
chons, et font leils frais ke bien deveroient souffrir à un granl chevalier, u plus u plus grans, pour chou qu’ils weilhent (veulent) ke on les rakaie ( rachète ) une autre fois, et pour le rakal de chiens covienl payer pour chascune court 12 florins ( 5 4), u plus.
* Item, viennent as cascune abbaye et court, ensi ke dessus est dit, li chiens de renars. Si les covient rakatier, pour cascun Iny, de cinq florins, et covienl le femme Villaume de le Meire, ki maislre est de ces chiens, avoir, à cascun luy, 4 fromages, et six ( fromages ) de presse, et ki chou (cela) refuseroil, Villaume vient à tel compagnie quille despenl deus tant (deux fois autant).
« Item viennent li chiens deconyns, à grande compaignie, et demeurent en cascune maison trois jours u quatre, et font grans frais.
t Item, viennent li chiens des leus (loups), que messire Magreman tient sous les abbayes et les court, et font grans frais.
* Item , quant li brackenier (veneurs) ont kachiel (chassé)\es porcs (sangliers), et li saison passe, ils envoyent leurs chiens as abbayes et as cours, pour nourir jusques à l’autre saison.
« Ilem,deseure ( dessus ) lesgistesdessusdiels, viennent-il as maisons des religieus souvent quant il vont cachier auques près.
« Item, covient les religieus nourir cheyas (jeunes