LA VÉNERIE DE PHILIPPE LE BON
Philippe le Bon, personne ne l’ignore, était le souverain le plus puissant et le plus riche de son temps. Sa cour éclipsait toutes les cours de l’Europe en luxe et en magnificence, et aucune ne pouvait lui être comparée pour le nombre de seigneurs et de serviteurs qui la composaient. On devrait donc croire, à en juger par l’état de celle cour, que ce prince dut mettre la vénerie de Brabant sur un pied digne de lui; il n’en lit rien cependant, parce que cette vénerie, telle que l’avait organisée le duc Antoine, suffisait, par le nombre de ses serviteurs et de ses chiens, aux grandes chasses à courre du duc, lorsqu’il résidait à Bruxelles. Immédiatement après qu'il eut pris possession du duché de Brabant, c’est-à-dire en 1430, après la mort de son cousin, Philippe de Saint-Pol, dont nous venons de
parler, Philippe le Bon annula l’arrangement que celui-ci avait pris avec Jean Hinckaert, et fit pour la vénerie une ordonnance qui est datée du 9 novembre 1450 ( 9Î ). Cette ordonnance étant à peu près de la même teneur que celle du duc Antoine, je m’abstiendrai d’en donner l’analyse, me contentant d’insérer ici la liste des veneurs et des valets, telle qu’on la trouve dans l'ordonnance en question :
Messires Jacques de Sombreffe cl Hinckaert, maitres veneurs;
Deux veneurs à cheval ;
Cinq valets de limiers et un valet portant le titre de voirrjenger van de honden (celui qui précédait les chasseurs quand ils se mettaient en chasse);
Quatre valets de la meule;
Quatre valets ou meneurs des lévriers;
Un garde-lardier au château de Boilsforl;
Enfin, un porteur de venaison ( 9 <).
Nous ajouterons que c’est dans celle ordonnance que Philippe le Bon défend à ses veneurs de garder pour eux aucune pièce de la venaison, ni les peaux des bêtes fauves, défense dont nous avons parlé plus haut. Il termine son instruction, comme le duc Antoine, en recommandant que chacun connaisse bien son métier.
Maintenant, un mot sur la meule du duc. Outre celle (ju’il trouva à Boilsfort lors de son avènement au
duché de Brabant, il en nourrissait une à Bruxelles. J’ignore le nombre des chiens qui la composaient; mais le lecteur pourra s’en faire une idée en apprenant que celle meule consommait chaque jour deux cenl quarante pains, et qu’il lui fallait vingt grandes mesures de bois, pendant six mois de l’année, pour la chauffer. Elle était entretenue a Bruxelles, chez M me Lise et son mari, personnages qui avaient reçu, en plusieurs occasions, des dons et bienfaits de leur maître, et qui, outre les susdits chiens, tenaient chez eux les jeux de brelan, de bourles, de quilles et autres, où la jeunesse titrée allait dissiper ses biens. La garde de ces chiens leur rapportait annuellement 109 livt •es 10 sous. Si l’on ajoute à celle somme 365 livres pour le pain, 9 livres 12 sous pour la paille, 36 livres 10 sous pour le lait, et 27 livres pour le bois de chauffage, on trouve que l’entretien de la meule entière coûtait, chaque année, au duc, la somme énorme de 547 livres 12 sous de Flandre, je dis énorme, puisqu'elle comprenait plus de vingt fois la somme qui servait à un meneur de lévriers, par exemple, à entretenir sa famille. Cette meute devait donc être considérable et répondait sans doute au nombre de serviteurs qui composaient la maison de chasse particulière de la cour de Philippe le Bon. D’après un ouvrage fort curieux, ce prince aurait eu pour sa vénerie jusqu’à vingt-quatre ve-
neurs, douze aides de vénerie, vingl-qualre valets de veneurs, six pages de chiens courants, six pages de lévriers, douze sous-pages de chiens, six gouverneurs de valets de chiens, six valets de chiens limiers, six valets de lévriers, six valets d’épagneuls, six valets de petits chiens ( 95 ). c Cette magnificence, dit M. Lacurne de Sainte-Palaye, qui faisait alors l'étonnement de l’Europe, était cependant peu de chose auprès du faste des princes de l’Orient. » Il cite ensuite l’exemple du fameux Bajazel, qui comptait dans sa cour sept mille fauconniers et autant de veneurs. Il aurait pu y ajouter celui de l’empereur de la Chine, qui, lorsqu’il fait ses grandes chasses d’automne, auxquelles il consacre quatre mois entiers, met en réquisition dix mille Mongols, sans compter les personnes de son innombrable suite. Chaque Mongol doit amener avec lui trois chevaux au moins. « Il semblerait plutôt d’une expédition militaire que d’une chasse, » dit le voyageur Timkowski, auquel j’emprunte ces détails ( 96 ).
Pour en revenir à notre sujet, nous ajouterons que Philippe le Bon avait une prédilection marquée pour la ville de Bruxelles, qui dès lors promettait de devenir la capitale des Pays-Bas. Il fil considérablement agrandir le parc qui environnait le palais des anciens ducs, et le peupla de gibier. C’est dans ce palais qu’il aimait à séjourner lorsque le soin de gouverner ses
nombreux États ne l’appelait pas ailleurs. Cette prédilection il l’étendait aussi à la forêt de Soigne. Peutêtre aurions-nous eu des choses fort intéressantes à raconter sur ses chasses dans celle forêt, si nous n'étions dépourvu de toute espèce de documents concernant la vénerie, durant son long règne. Nous possédons seulement deux comptes, pour les deux années qui suivirent immédiatement son avènement au duché de Brabant. On y voit qu’au mois d’août 1432, Philippe le Bon fit une grande chasse à courre dans les environs du bois de Vinckenbosch, près de Louvain, pour laquelle les veneurs furent six jours à quêter le gibier (w). Ce puissant prince emmenait souvent les veneurs de Boitsforl dans ses lointains voyages. C’est ainsi qu’ils l’accompagnèrent à Lille, en novembre 1431, avec vingt-six couples de chiens. L’année suivante, je les vois chevaucher à sa suite, se rendant successivement à Hesdin, Toitrnay, Lille, Houdain, Boulogne-sur-Mer, Saint-Omer, Arcken, Belle, Courtray et Audenarde, chassant partout, suivant la mode des princes de ce temps. Enfin, nos veneurs avaient encore la faveur de fournir la venaison pour la table du duc; c’est ainsi qu’en mai et juin 1431, lorsqu’il se trouvait à Gand, messire de Sombreffe lui envoya plusieurs cerfs pris dans la forêt de Soigne. Voici, du reste, une preuve de l’affection que Philippe le Bon portait à ses veneurs brabançons. J’ai déjà dit plus haut qu’un
jour il les convia à la Maison du Roi, à Bruxelles, pour y célébrer la Saint-Hubert. En 144G, à l’occasion de ce même jour, si cher aux chasseurs, il les réunit dans l'hôtel du maître veneur, Jean Hinckaerl, où il y eut des réjouissances qui commencèrent le matin et ne Gnirent qu’à la nuit. L’auteur de la note qui m’apprend celte particularité a eu soin d’ajouter que le duc assista en personne à celte fêle, et qu’il était accompagné du comte d’Étampes, de ses neveux Adolphe de Clèves et le seigneur de Beaujeu, et suivi d’uue foule de seigneurs et de serviteurs de sa cour ( 9B ). De pareils festins furent renouvelés plus d’une fois, durant le règne du prince dont nous parlons. La même année, au mois d’août, le généreux duc avait encore donné à chacun des veneurs une somme de six livres, pour qu’ils s’en fissent faire chacun une riche livrée portant sa devise ( eenen labuerl van Mynslieerc devise).
Ce fut, comme on sait, pendant que Philippe le Bon était à l’apogée de sa puissance, en 1459, que le dauphin de France vint se réfugier à sa cour, à la suite des démêlés qu’il avait eus avec son père, le roi Charles VU. Le duc reçut le Dauphin avec beaucoup de magniûcence, lui accorda une pension considérable et fil richement meubler, pour son usage, l’antique château de Genappe, où le futur roi de France se relira pendant plusieurs années avec différents gentilshommes français, qui lui formaient une petite cour.
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Chasser étail l’unique occupation du Dauphin. On le voyait rarement à la cour, mais toujours à la poursuite du cerf ou du sanglier. « Dès qu’il voyait un homme notable ou habile dans l’art de la vénerie, dit M. de Barante (®), il n’avait pas de relâche qu'il n’eut trouvé moyen de se l’attacher, et il n’épargnait pour cela ni or ni caresses. » On sait, du reste, que Louis XI (c’est de lui que nous parlons), d’une avarice sordide dans ses autres dépenses, ne regardait à l ien dès qu’il s’agissait de satisfaire sa passion pour la chasse. Au témoignage de Philippe de Connûmes, il aurait été le plus habile chasseur de son temps. Il dit qu’il * se connoissoil mieux à la chace (pie nul homme qui ait régné de son temps. » Ou peut voir dans cet auteur à quels pays le monarque français avait recours pour se procurer des chiens, des chevaux, des bêles fauves et jusqu’à de pelils lions, qu’il faisait venir de Barbarie. Durant son séjour au château de Genappe, il arriva à Philippe le Bon une singulière aventure que nous allons rapporter. Un jour, dans un querelle qui eut lieu entre ce dernier et son fils, le comte de Charolais, celui-ci se montra si peu révérencieux, que son père le poursuivit l’épée à la main. Puis, hors de lui et dans un accès voisin du délire, le duc sortit du palais de Bruxelles, où la scène se passait, courut directement dans la forêt de Soigne et s’y égara. Grandes furent la rumeur et l'inquiétude à la cour,
lorsqu’on s’aperçut que le due ne revenait point. Le Dauphin, qui parait ne pas avoir été étranger à la querelle du père avec le 61 s, se mit lui-même à la recherche de son oncle de Bourgogne, maudissant de grand cœur les suites de cette dispute. Sur ces entrefaites, le duc, après avoir erré longtemps, avait aperçu au loin, dans l’épaisseur de la forêt, une lumière sur laquelle il s’était dirigé, et s’était bientôt trouvé devant la porte d’un pauvre charbonnier, qui le mena dans la maison d’un des gens de la vénerie, non loin du château de Trois-Fonlaines. « Ce fut là, dit M. de Baranle, que le bon duc coucha, tant bien que mal, et qu’on le retrouva le lendemain. »A quelque temps de là, il arriva que le Dauphin s’égara dans la forêt, tandis qu’il chassait avec le comte de Charolais. Celuici étant revenu seul au palais, son père, après l’avoir rudement réprimandé, lui ordonna de se mettre surle-champ à la recherche du prince, ce qu’il fit avec ses gens, à la lueur des flambeaux. Mais toutes ses recherches furent vaines, et le Dauphin ne retrouva son chemin qu’à l’aide d’un paysan, qui reçut une bonne récompense de Philippe le Bon. Enfin, il était dit que la même aventure arriverait à chacun de ces trois personnages. Monslrelel ( ,0 °) rapporte que le comte de Charolais s’étant rendu à Tours, après le couronnement de Louis XI, s’égara dans une partie de chasse qu’il faisait avec ce dernier, et se vit surpris
par la tmil sans avoir pu retrouver sou chemin. Ce ne fut que le lendemain qu’il revint au palais, à la grande joie du roi, qui, la veille, avait mis en campagne une foule de gens, munis de torches, pour le chercher. Telle était l'amitié qui existait alors entre deux princes qu'une haine mortelle devait plus tard désunir à jamais.
Dès l’année 1431 ( ,01 ), Philippe le Bon avait de nouveau abandonné la jouissance des revenus de la vénerie à messire Jean Hinckaerl, et c’est par suite de cet arrangement, qui dispensait le maître veneur de rendre compte des deniers de la vénerie, que nous manquons de tous renseignements pour les trente-cinq années suivantes du règne du bon duc , comme ses contemporains se plaisaient à le nommer par excellence. Ceci avait eu lieu après la mort de messire Jacques de Sombreffe, seigneur de Tronchiennes, Rixensarl, etc., arrivée le 6 décembre 1431. Ce seigneur était Irès-aimé de Philippe le Bon, qui le nomma grand veneur de Brabant ( oversle mcesler jacjlier). Quant à Jean Hinckaerl, il remplit la charge de maître veneur jusqu’au jour de son trépas, qu’elle passa à sou (ils. Le père et le fds étaient si habiles veneurs et s’acquittaient si bien de leurs fonctions, que Philippe le Bon leur donna à diverses reprises des preuves de sa générosité et de sa satisfaction. Nous verrons plus loin Charles le Téméraire faire
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rouge qu’il a sous les coudes les briquets de la Toison d’or. Sa lêleet son cou sont enveloppés dans les amples plis d’un chaperon noir. Nous avons donc là
sous les yeux un veneur avec son costume du temps de Philippe le Bon. Tous les chiens qui assistent aux chasses sont ou blancs ou roux. Les limiers surtout sont presque toujours blancs.
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