DU PRINCE CHARLES DE LORRAINE
A coup sûr, de tous les princes qui régnèrent aux Pays-Bas ou qui les gouvernèrent , nul ne s’y livra plus assidûment au plaisir de la chasse que celui qui nous occupe en ce moment ('4 S ). Pendant les trente années environ qu’il résida à Bruxelles, il ne se passa guère de semaine, lorsque l’état de sa santé le permettait, qu’on ne le trouvait chassant, soit dans la forêt de Soigne, soit aux environs du château de Marimont. Aussi a-t-il peut-être détruit à lui seul autant de gibier que tous ses prédécesseurs réunis. On verra, par le résultat de quelques-unes de ses chasses, que je donne plus loin, si cette comparaison est exagérée. Parlons d’abord des chasses à courre.
Le prince Charles de Lorraine les faisait ordinairement aux environs deïervuerenjellesy duraient jusqu'à la fin du mois de juillet. Il se rendait ensuite au château de Marimonl, où il finissait la saison de celte chasse que, contre les règles de la vénerie, il prolongeait parfois jusqu’en novembre. Le théâtre ordinaire des chasses étaient , près de Tervueren, les endroits nommés de Kelelheyde, den Neppelaer et dcn Tervenbery ; mais le morcellement des propriétés et aussi le droit de propriété mettaient un tel obstacle à ce genre de chasse, qu’il fallait les faire d’une façon qui eût fait sourire un veneur des temps passés. Ainsi, les veneurs n’allaient plus découvrir le cerf et le détourner, ne jugeaient plus de ses fumées et de ses traces, pour faire cérémonieusement leur rapport à l’assemblée. Le noble animal était traqué, poursuivi, harcelé dans les toiles; il n’avait plus la liberté de ses allures; on le forçait à parcourir une carrière limitée, et ses ruses pour sauver sa vie lui étaient de si peu de secours, que rarement il échappait à ses ennemis. Pour celle sorte de chasse, on enfermait en quelque sorte une grande étendue de terrain au moyen de toiles assez hautes pour que le cerf ne pût les franchir, cl de pièces d’étoffes mi-parties de couleurs éclatantes, comme blanc et noir, rouge et blanc, etc., nommées lambeaux en français, lappen en flamand. Ces lambeaux, qui flottaient au gré des vents, étaient attachés
à de longues perches que l’on fixait de distance en distance à la suite des toiles, c’est-à-dire à partir du point où elles venaient à cesser. A ces perches était encore attachée une sonnette que le vent agitait sans cesse. Ces épouvantails, aussi bien que les toiles que l’on dressait à l’aide de piquets, et les cris des traqueurs et des ouvriers qui les gardaient , arrêtaient court le cerf lorsqu’il voulait franchir le rayon qu’on lui avait tracé. Ce singulier appareil ainsi disposé (et il restait en place durant une bonne partie de la saison de chasse), il s’agissait d’introduire un ou plusieurs cerfs dans son enceinte, ce que l’on parvenait à effectuer à l’aide des veneurs qui, après les avoir dépistés, les y poussaient avec trente à quarante traqueurs dont ils étaient accompagnés. Pour donner l'accès du piège aux cerfs, on démontait et on couvrait de branchages les toiles et les lambeaux, dans la partie du terrain où l’on présumait que les cerfs devaient arriver. Une fois dans l’enceinte, le rempart se dressait derrière eux , et. le prince commençait la chasse avec les seigneurs de la cour ('4 6 ). Parfois, lorsqu’on n’avait pas réussi à introduire les cerfs dans les toiles, les veneurs, munis de filets faits exprès, allaient en prendre dans quelque autre partie de la forêt, et le pauvre captif,
Jadis de la forêt dominateur superbe ( ,4; ),
mis dans une espèce de cage, était conduit et lâché près de Tervueren sur le théâtre de la chasse. Il y avait même là une sorte d’encefnle ou de réserve palissadée, que l’on nommait en flamand de landers, et dans laquelle, au moyen de traques et d’autres ruses, les veneurs tâchaient de faire entrer plusieurs cerfs à la fois, pour les chasser successivement dans les toiles. J’avoue néanmoins que d’après les renseignements incomplets que j’ai su me procurer sur ces chasses, je ne me suis pas formé une idée précise sur la manière dont les toiles et les lambeaux étaient disposés ('4®). Je vois seulement que dans celles qui se faisaient près de Tervueren, aux endroits indiqués plus haut, on coupait au cerf l’accès des champs. A cet effet, on dressait des toiles sur une grande étendue de la chaussée de Tervueren, et des perches à lambeaux à partir des environs du château, à travers la campagne, jusqu’aux premières maisons du village d’Issche; puis encore sur la chaussée de Notre-Danieau-Bois, et entre ce dernier lieu et Auderghcm; enfin, le long des différentes avenues de la forêt.
Les toiles réunies de la vénerie du prince Charles de Lorraine étaient assez étendues pour enfermer entièrement un espace de quatre mille pas environ. Chaque pièce de toile avait cinquante pas de longueur; il fallait trois hommes pour la porter, et elle s’attachait à la pièce voisine au moyen de grands boutons cl de
cordes. Ces loiles ne servaient dans les chasses à courre qu’à barrer le passage au cerf, mais on les employait d’une façon terrible pour le gibier, dans les chasses dites à traques. A cet effet, on choisissait quelque clairière de la forêt de Soigne, comme celles nommées (le Bunders , de Couilael, de Maçjelin, de Wansdelle, etc. On commençait par y pratiquer un fossé circulaire pour dresser les loiles, qui, apportes sur des chariots, étaient d’abord couchées aulour du fossé et couvertes de mousse, de feuilles mortes et de branches, pour les cacher au gibier. Ceci fait, les traqueurs des villages voisins, prévenus d’avance, arrivaient au nombre de 100, de 200 ou 500, selon le désir du prince et l’importance de la chasse, et se mettaient à traquer dans toutes les directions de la forêt, en faisant converger le gibier vers un point unique : la fatale enceinte. Ici encore les perches muniesde lambeaux, disposées en guise d’ailes, à partir des toiles, le long de différentes avenues, servaient merveilleusement à couper la retraite au gibier qui aurait voulu s’échapper dans une autre direction que celle qu’on lui imprimait à force de cris et de détonnations d’armes à feu chargées à blanc. Lorsque les différentes divisions de traqueurs étaient revenues, et que le gibier, semblable à un troupeau destiné à la boucherie, se trouvait dans le rayon des toiles, on attendait l’obscurité et le silence de la nuit pour dé-
gager prestement celles-ci de leur couche perfide, et les dresser, comme un immense linceul , autour du gibier, revenu de ses frayeurs et plongé dans une sécurité qui allait lui devenir fatale. En efl'et, le lendemain malin, le prince Charles et sa cour arrivaient en voiture; puis commençait non pas une chasse, mais une véritable boucherie. Pour mieux en assurer les effets, ou plutôt pour en hâter le plaisir, l’enueinie des toiles était divisée en deux parties au moyen d’une ligne d'autres toiles qui la coupait diamétralement. On y mettait ensuite des traqueurs qui devaient s’efforcer de faire passer le plus de gibier possible à portée du prince. Voici le résultat de quelques-unes de ces chasses, si toutefois on peut appeler chasses de telles tueries, où le gibier n’avait aucune chance de salut, où il fallait peu d’adresse, peu d'habileté et moins encore de hardiesse, puisque chaque chasseur, placé sur une éminence factice que l’on appelait poste, se trouvait en toute sûreté contre les défenses des sangliers.
Le 23 décembre 1762, il fut tué 41 sangliers, 19 cerfs, 65 biches, 1 chevreuil, 1 lièvre, 1 renard. Le 21 novembre 1767, 45 sangliers, 30 biches, 2 chevreuils, 2 renards. Le 19 novembre 1768, 19 sangliers, 2chevreuils, 2 cerfs, 56 biches. Le 30 décembre 1768, 70 biches, 19 sangliers, 1 loup, 6 chevreuils. Le 25 novembre 1775, 56 sangliers, 28 biches, 28 che-
vreuils, I lièvre, 1 renard. En novembre 1776, 21 sangliers, 4 biches, 21 chevreuils, 5 renards. Ainsi, nous comptons pour six chasses seulement : 21 cerfs, 156 sangliers, 221 biches, 58 chevreuils, 2 lièvres, 7 renards, 1 loup. Ces hécatombes de gibier sont mentionnées comme par hasard dans les documents (jue j'ai consultés, et j’en ai pris note pour donner une idée des chasses de ce temps. Maintenant, si l’on songe que Charles de Lorraine faisait trois à quatre de ces citasses par mois, durant la moitié de l’année, avec un résultat moins grand sans doute que celui énoncé plus haut, tandis que, pendant l’autre moitié ded’un, il ne cessait de prendre le cerf à force, et de tirer des cerfs, des biches, des sangliers, tout en se promenant, on sera étonné de l’énorme. quantité de gibier qui peuplait alors la forêt de. Soigne. Le lait est qu’il y était sf abondant, grâce à la longue paix qui suivit, pour les Pays-Bas, le traité d’Aix-la-Chapelle de 1748, et grâce aussi aux soins du prince Charles, que les habitants des villages limitrophes de la forêt adressèrent, à plusieurs reprises, des requêtes à ce prince, pour se plaindre des dégâts qu’il occasionnait à leurs terres. Dans une de ces requêtes, présentée en 1761, il est dit que des bandes de 40 à 45 cerfs et biches sortaient à la fois de la forêt, pour paiire tranquillement ou mieux pour viander dans les champs. « C’est en vain, disent les étals de Bia-
ban I , on appuyant celle requête près du prince, qu’au moyen d’un bruit continuel et extraordinaire, et par des hurlements et des cris, unique défense qui soit permise aux habitants, ils lâchent d’écarter le gibier. Ce bruit auquel l’habitude l’a pour ainsi dire accoutume ne l’épouvante plus que bien faiblement, et pendant qu’on chasse une partie à un bout du champ, uneaulre troupe ravage tranquillement l’autre bout.» On évaluait à la moitié des récoltes la perle qu’occasionnait le gibier, et comme, aux termes des lois sur la chasse, les paysans qui habitaient le territoire des garennes royales ne pouvaient se servir d’armes quelconques, ou avoir des chiens qui n 'eussent le jarret coupé ou une entrave au cou, faute de quoi les gardes les tuaient, ils étaient obligés, disaient-ils, de défendre eux-mêmes leurs champs contre les bêtes fauves. Ces lièvres et les lapins causaient, à ce qu’il parait, des ravages tout aussi grands. L’Étal possédait à Savenlhem certaines terres qui, par suite de ces dégâts, ne trouvaient plus de locataires; le prince Charles de Lorraine se vil forcé de les prendre luimémeà ferme, et d’en payer le prix au gouvernement. Les documents d’où j’ai tiré les renseignements qui précèdent m’apprennent qu’on évaluait à plus de 4,000 le nombre des lièvres qui peuplaient la chasse royale des environs de Bruxelles (’4o), et même les paysans avancèrent, en 1757, qu’ils en estimaient,
sans exagération, le chiffre à 10 par bonnier ! Ce fui surtout après ces plaintes réitérées que Charles de Lorraine entreprit les grandes chasses destructives dont nous avons parlé, el qui s’étendirent aussi aux lièvres el aux lapins. Mais quelque extraordinaire que paraissent ces chasses, elles ne sont rien en comparaison de celles que ce prince fit un jour en Bohême, durant la guerre de sept ans, en compagnie de son frère l’empereur François I er , ainsi que des princes de Furstemberg, de Lobkowilz et d’Auersberg, des comtes Joseph el Léopold Kinskv, Esterhazy, Trauttmansdorff, Saint- Julien, Pretlach el Paar ; en quinze jours, et tout en voyageant, les chasseurs tirèrent 4,650 lièvres, 5,000 perdrix et 3,350 faisans; il fut tué 13,335 pièces de gibier en tout. Dans une seuleaprès-dinée, à Podiebrael, on abattit 855faisans. C’est le prince Charles lui-même qui s’est amusé à tenir note de ces chasses fabuleuses, dont il a fait une espèce de tableau statistique en règle ( ,5 °). Il ne s’attendait probablement pas à ce qu’il eût été utilisé un jour. Du reste, celte petite indiscrétion ajoutera encore à sa réputation de chasseur, qui s’étendait au loin. Laissant de côté les qualités qui lui ont fait ériger des statues, même de son vivant, nous ajouterons qu’il poussait à l’extrême la passion pour la chasse, cet exercice dont la nature fil primitivement une nécessité, el les hommes un plaisir trop souvent entaché de cruauté.
Lel8juin 1780,o’est-â-direseizejoursavanl sa mort, le prime Charles de Lorraine lirait encore un cerfprès de Boilsforl. Le 25 suivant, il avait mandé les veneurs et les toiles pour une chasse aux sangliers dans le parc du château de Tervuereo, lorsqu’il tomba malade et mourut dans le château le 4 juillet de la même année. Ses chasses étaient ordinairement dirigées par un maître des toiles, nommé Lepage. Legrand veneur cl le lieutenant grand veneur, qui remplissaient d'autres fonctions, ne se mêlaient des chasses que dans les circonstances où l'étiquette de la cour le demandait. A la mort du prince, la vénerie se composait ainsi qu’il suit : du grand veneur, de G piqueurs (l'un d’eux, Charles Devaux, avait le litre de^genlilhomme du Vautrait), de 4 valets de limiers, d’un maître et d’un sous-maître des toiles, de 2 valets de la meule, de 5 meneurs de lévriers, enfin de G garçons apprentis. Mais ceci ne formait que ce qu’on nommait proprement la vénerie de lfrabant. L’ancienne cour de Bruxelles entretenait une autre maison de chasse que l’on nommait ordinairement l’équipage de Tervueren, pour le distinguer des veneurs de Boilsforl cités plus haut. Voici quelle en était la composition : Vénerie pour la grande chasse du cerf et du lièvre: commandant en chef, M. de Tonnois, gentilhomme ordinaire de S. A. R., major au service de Leurs Majestés Impériales; i secrétaire, 1 chirurgien, 4 pi-
queurs, 4 chasseurs, 4 valels de limiers, 6 valets de chiens, 1 premier palefrenier, 8 palefreniers, 1 maréchal ferrant.
Équipage du Vautrait : le marquis de Gcrbeviller, commandanl en chef; 1 gentilhomme du Vautray, 1 lieutenant, 3 piqueurs, 1 valet de limiers à cheval,
5 autres valels de limiers, 1 valet de chiens à cheval,
6 autres valets de chiens, 6 palefreniers,! boulanger, 1 garçon ( ,5 ‘). Les chasseurs de Tervueren portaient, paraît-il, l’habit vert galonné et un chapeau à trois cornes. Il y avait en outre 24 chasseurs chargés de veillerà la chasse royale, et disséminés dans différents villages près de la ville.
L’attirail desehasse&que possédait le prince€harles était des plus complets. Il avait au delà de 100 fusils et carabines de chasse; des quantités de toiles et de perches garnies de lambeaux pour les grandes chasses; des filets pour prendre vivants les cerfs et sangliers, et d’autres pour les loups; des pièges pour les chevreuils ; un attirail pour les chasses dans la plaine, composé de toiles, filets et autres pièges aux lièvres, aux lapins, aux perdrix, aux alouettes, aux petits oiseaux, aux faisans, aux bécasses et aux grives. Tout cela se trouvait en double, tant au château de Tervuoreu qu’à celui de Marimont. A sa mort, Charles de Lorraine possédait dix-sept chevaux de chasse, et, outre 18 bassets et les chiens de plaine, 45 couples
de chiens (nnl de meute que limiers, chiens beaux et bons, qui furent estimés à six louis la couple.
Ses successeurs dans le gouvernement des Pays- Bas, les archiducs Albert de Saxe-Tesscheu et Marie- Christine, paraissent également avoir beaucoup aimé la chasse. Dès leur arrivée aux Pays-Bas, ils tirent venir de nouvelles toiles de Vienne d’où on les tirait ordinairement, et s’en servirent, comme leur oncle, d’une façon bien cruelle pour le gibier de la forêt de Soigne. Qu’on en juge, en effet, par le résullal suivant de sept deleurs chasses, qui eurent lieu de novembre 1781 à janvier 1782:7 cerfs, 181 biches, 189 chevreuils, 211 sangliers, 17 renards et 8 lièvres, soit 588 pièces de gros gibier. Certes, si l’archiduc Albert eût continué à faire de pareilles destructions, il ne serait bientôt plus resté une seule pièce de ce gibier aux environs delà capitale; aussi n’eurent-elles plus lieu dans la suite ( ,5> ). Mais le temps n’était pas éloigné où l'antique et majestueuse forêt de Soigne allait se trouver veuve de tous ces beaux animaux qui en avaient fait l’ornement pendant tant de siècles. La révolution française, qui fil tomber un monde de vieilles institutions, mil aussi un terme à l’existence de la vénerie royale, dont les serviteurs furent congédiés et les biens vendus au profit de l’État. C’est de celte époque que date le dépeuplement de la forêt de Soigne, où les braconniers furent du reste, en tout
lemps, aussi hardis que nombreux. On sait que le prince d’Orange avait de nouveau lâché des chevreuils dans cette forêt; mais il suffît d’une seconde révolution, celle de 1850, pour les anéantir, jusqu’au dernier, en quelques semaines.