DES SOCIÉTÉS DE TEMPÉRANCE
Parmi les pays les plus affligés du fléau de Y intempérance , on comptait , il y a très-peu d’années , les États- Unis d’Amérique. Durant la grande lutte qui assura leur indépendance, le gouvernement ayant ordonné une distribution journalière de spiritueux à ses généreux défenseurs, un grand nombre de ceux-ci se trouvèrent avoir contracté la passion de ces liqueurs , et lorsque la paix leur permit de rentrer dans leurs foyers , ils la communiquèrent à toutes les classes de la société.
Le mal était devenu si grand en 1 828 , que la consommation des liqueurs alcooliques et principalement du whysky ou eau-de-vie de grain, s’éleva cette année
à 72 millions de gallons 1 au milieu d’une population de douze millions d’individus seulement , ce qui donnait 6 gallons ou 27 litres par habitant ; mais comme, de ces douze millions , il fallait déduire les femmes et les
1 327,128,968 litres.
enfants , on peut alors se faire une juste idée de l’énorme quantité qu’en consommaient les hommes faits et les jeunes gens. Aussi, suivant le docteur Granch, l'intempérance occasionnait-elle alors au pays une perte annuelle de 94 millions de dollars et y marchait-elle la tête haute , comptant plus de trois cent mille adeptes, parmi lesquels elle faisait chaque année plus de trente mille victimes.
11 était à peu près impossible qu’un pareil état de choses ne fixât pas l’attention , ne provoquât pas le zèle des hommes éclairés , amis de leur pays , et Ton avait vu en effet se former , dès le mois de février i 81 3 , une Société ayant pour but spécial la suppression de ï intempérance; mais elle ne put produire aucun bien. Le mal ne faisant qu’accroître , une autre Société , ayant le même objet, se constitua à Boston le 10 janvier 1826, et adopta, dans sa réunion du 13 février suivant, un règlement, par lequel, après s’être donné le titre de Société de Tempérance Américaine, elle déclara, dans une série de dix articles notamment, qu’elle pourrait s’adjoindre de nouveaux membres qui devraient verser 5 dollars par an , ou trente, une fois payés , et souscrire l'engagement de s’abstenir entièrement de liqueurs spiritueuses, excepté lorsqu’elles seraient ordonnées par un médecin , en cas de maladie.
Il fut dit par l’article 5 que la Société tiendrait tous les ans une réunion générale où l’on choisirait au scrutin un président et un vice-président, un secrétaire, un
trésorier , un auditeur des comptes , un comité d’administration, et enfin un comité exécutif composé de cinq membres , le titre de vice-président honoraire devant appartenir à tout membre qui verserait 250 dollars.
11 fut ajouté, par l’article 6 , que la Société exercerait une surveillance générale sur tout ce qui concernerait F insti t ution et déciderait des mesures à prendre pour parvenir au but proposé.
Par l’article 7 , que le droit de réclamer la réunion de la Société appartiendrait au comité d’administration concurremment avec le président auquel le comité devrait toujours s’adresser. Par l’article 8, divers, autres droits furent conférés au même comité. L’article 9 détermina les droits et les devoirs nombreux du secrétaire, et enfin l’article 10 déclara que le but de l’institution n’était pas seulement de ramener à la sobriété ceux qui avaient contracté des habitudes d’intempérance, mais aussi de prémunir contre le danger ceux qui ne se seraient point encore livrés à ce vice.
Grâce à la Société fondée sur ces bases, huit mille associations locales se sont successivement formées dans les divers états de l’Union, la plupart en la prenant pour type et en la considérant comme point central d’action et d’impulsion. Ces huit mille Sociétés comptaient en 1835 quinze cent mille sociétaires qui avaient fourni une somme de 113,348 dollars (614,346 f. 16 c.). L’une de ces associations , constituée le 26 février 1833, se trouvait composée d’un grand nombre de membres
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clu congrès national , ayant pour président le ministre secrétaire d’État de la guerre et pour secrétaire celui du sénat.
Le gouvernement , pour honorer cette oeuvre , à ses yeux essentiellement patriotique, a fourni en 1833 aux délégués des Sociétés de tempérance , convoqués en assemblée générale à Washington , la salle même du congrès, pour y tenir ses séances.
Dès avant cette époque, c’est-à-dire en 1832, le secrétaire d’État au département de la marine avait rendu une ordonnance d’après laquelle tout matelot à bord des vaisseaux de l’État, qui renoncerait à sa ration de grog , recevrait six cents par jour , par voie de compensation, et cette mesure avait reçu l’approbation de tous les commandants de station. Le commodore Briddle notamment, qui se trouvait alors à la tête de l’escadre de la Méditerranée, avait écrit que sur 1,107 matelots à bord de l’escadre, il y en avait eu 819 qui avaient renoncé à leur ration de liqueurs spiritueuses, stimulés par leurs officiers, qui avaient témoigné le plus grand zèle pour la propagation de la tempérance.
La même année , le ministre de la guerre avait aussi publié, sous la date du 2 novembre, l’ordre suivant :
« Art. 1er. Il ne sera fait à l’avenir aux troupes des « États-Unis aucune distribution de liqueurs fortes, « comme partie de leur ration , et il ne leur sera alloué « aucune compensation pécuniaire pour cette sup- « pression.
« Art. 2. Toute introduction de liqueurs fortes dans « les forteresses, camps ou garnisons des États-Unis « est prohibée ; il est expressément défendu aux vivante dières d’en vendre aux soldats , et aucune permission « ne sera accordée pour l’achat de ces boissons.
« En vertu de l’autorité conférée au président par la « section 8 de l’acte du congrès du 14 avril 1818, la « ration de l’armée sera modifiée ainsi qu’il suit :
« Art. 3. Au lieu de liqueurs fortes qui étaient district buées antérieurement à l’adoption du règlement gétt néral du 30 novembre 1830 , et au lieu du remplacett ment en argent prescrit par ledit règlement, il sera « alloué aux troupes huit livres de sucre et quatre livres « de café par cent rations , et dans les postes où les « troupes le préféreraient, au lieu de huit mesures de et fèves que portent les règlements actuels, on pourra « leur allouer dix livres de riz par cent rations, etc. »
Signé : Lewis Cass.
Non-seulement les ministres, mais le chef du gouvernement en personne, le général Jackson, a voulu donner aussi un témoignage de sa haute adhésion aux efforts des amis de la tempérance. Appréciant toute l’importance de la matière et désirant donner à la manifestation de son opinion un poids plus fort encore que celui cpie pouvait avoir son sentiment individuel , on le vit provoquer l’adhésion de MM. Madisson et Adams, ses prédécesseurs dans l’exercice de la suprême magis-
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trature , et voici le texJe de la déclaration que tous les trois tirent insérer dans les journaux américains vers la fin de 1834 :
« Convaincus par l’observation et par l’expérience « non moins que par les déclarations des médecins les « plus éclairés, que les liqueurs fortes, considérées « comme boisson, non-seulement sont inutiles, mais « encore ne peuvent être que très-préjudiciables, et « que la cessation d’un usage si pernicieux contribuerait « indubitablement à la santé , aux bonnes mœurs et au « bien-être de la société , nous croyons devoir expri- « mer ici la ferme persuasion où nous sommes que , si « les citoyens des États-Unis, et particulièrement la « jeunesse, renonçaient à l’usage de ces liqueurs, ils « feraient beaucoup, non-seulement pour leur propre « intérêt et pour leur bonheur , mais encore pour le c( bien général de leur pays et du monde entier. »
Signé : James Madisson , John Quincy Adams , Andrew Jackson.
La presse, cet autre pouvoir des sociétés modernes, a contribué puissamment aussi à propager les doctrines propres à amener les progrès de la tempérance : nonseulement les sociétés ont créé des journaux de sobriété qui se publient à leurs frais et sous leurs auspices , mais un grand nombre ont été en outre fondés par des particuliers comme objet de spéculation , et enfin la presque totalité des 1,200 journaux politiques qui existent aux
États-Unis, consacrent une portion plus ou moins grande de leurs colonnes à la propagation de la réforme. Pour donner une idée juste de ce qui a été fait à cet égard , nous dirons qu’il résulte du dernier rapport publié par la Société de Tempérance du seul État de New-Yorck que , pendant les sept années d’existence qu’elle avait alors , son comité avait livré à la presse et mis en circulation 12,625,210 documents de toute espèce sur le seul sujet de tempérance, et que, dans le cours de 1835,
Le journal intitulé Tempérance Récorder , ou Annales de la tempérance, a été tiré à, . 1,158,660 exempl.
Vinlelligencer , ou le Nouvelliste , autre journal de tempérance, à 1,243,050 —
L’ Almanach de Tempérance , dont cent mille exemplaires avaient été distribués à
des marins , à 755,000 —
Divers rapports de M. Chipman et autres
brochures , à. . . . 70,000 — »
Enfin d’autres imprimés sous différents titres, à 80,000 —
Total 3,306,710 —
Quant aux résultats obtenus, nous signalerons d’abord l’abstinence de toutes liqueurs fortes qu’observent sur le territoire de la république deux millions d’individus, et nous ajouterons que, faisant mentir le proverbe, douze mille ivrognes paraissent s’être corrigés.
Qu’une compagnie d’assurance de Boston et toutes celles de New-Yorck, au nombre de dix, se sont enga-
gées à faire une remise de 5 p. % sur la prime , à l’égard de tout bâtiment qui mettrait à la voile sans embarquer de liqueurs fortes. Que notamment , sur 186 bâtiments appartenant à New-Bedfort, État de Massachussets, 168 sont partis sans liqueurs fortes pour les équipages, et que l’on évalue à douze cents le nombre des navires de FUnion qui voguent en ce moment sans en avoir à bord.
Que, grâce à cet état de choses, quatre mille distilleries ont été fermées, et que notamment dans la partie occidentale de la Pensylvanie, où le peuple, en 1791 et 1794, s’était révolté à l’occasion d’une taxe sur les alambics et sur la fabrication du wbiskey, les distilleries , de 168, ont été réduites à 62 : enfin , que huit mille marchands de boissons alcooliques , ont été obligés de renoncer à leur commerce.
Tels sont, parmi beaucoup d’autres que nous nous abstenons d’énumérer, les résultats à peine croyables que les Sociétés de tempérance ont obtenu aux États-Unis, dans le cours de sept années seulement . Mais , appréciant le vrai caractère de leur mission, elles n’ont pas voulu étendre sur leur pays seulement, les bienfaits de leur institution et le royaume de la Grande-Bretagne a été le premier à recueillir les fruits du plus noble prosélytisme. Dès le 14 août 1829 , une Société de tempérance fut fondée à New-Ross, en Irlande. L’Ecosse imita bientôt cet exemple , et enfin , au mois de mai 1831 , il se forma à Londres une association du même genre qui s’intitula
Société de Tempérance britannique et étrangère . L’évêque de Londres , ainsi que nous avons déjà eu occasion de le dire, en fut élu président; elle compta parmi ses membres les plus honorables, sir James Mackinstosh; fonda deux journaux qui, de même que ceux établis déjà en Mande et en Ecosse, furent exclusivement consacrés à la cause de la sobriété ; arrêta un règlement en six articles qui ne contient rien que nous devions rappeler ici , envoya un délégué aux Etats-Unis pour y visiter la Société américaine, provoqua enfin en Angleterre et dans le pays de Galle seulement, la formation de 443 associations locales, réunissant 130,452 membres , sans compter celle formée à Gibraltar , sous le titre de Société Ma ritine de Tempérance , qui possède parmi ses vice-présidents, onze amiraux.
De plus, la Chambre des communes, voulant, à Limitation du congrès Américain, témoigner toute sa sympathie pour des institutions de ce genre , a nommé un comité chargé par elle de s’enquêter des causes et des conséquences de l’ivrognerie, dans la vue de procurer les documents propres à permettre de décider sciemment, s’il n’y a pas quelques mesures à prendre pour arrêter les progrès du fléau. Ce comité, autorisé à interroger tous ceux dont il croirait pouvoir tirer quelques renseignements utiles et à se faire donner communication de tous les documents dont il pourrait avoir besoin , s’est réuni pendant plus de vingt jours, a reçu de diverses personnes des réponses à plus de quatre mille questions , et
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a présenté au parlement un long et lumineux rapport qui, avec les pièces justificatives qui y sont annexées, forment un volume in-8°, de plus de six cents pages, qui a été imprimé , tiré à un grand nombre d’exemplaires , et répandu dans tout le pays.
Mais ce n’est pas seulement dans la Grande-Bretagne que les Sociétés de tempérance Américaines ont étél’objet d’heureuses imitations.
En Suède, l’abus des liqueurs alcooliques était porté à un point à peine croyable, puisque dans une brochure intitulée : Economie de tempérance et de politique dans ses rapports avec la Suède , adressée aux représentants de la nation Suédoise, on porte à soixante-dix mille le nombre des distilleries pour une population qui n’excède pas trois millions d’âmes ; que l’on y prétend que la consommation annuelle de liqueurs distillées, s’élève à 60,104,570 cares ou 204,809,307 litres, ce qui donne 681/2 litres par personne. L’auteur évalue à 62,177,636 rixdalles, (357,975,000 francs,) laclépense qu’une pareille consommation occasionne.
D’après ce qui précède , on conçoit facilement que les hommes éclairés d’un pays livré à d’aussi désastreux excès, dussent appeler de tous leurs vœux l’influence salutaire des Sociétés de tempérance : aussi, dès le 28 mai 1830 , le secrétaire de la Société royale patriotique adressa-t-il aux États-Unis une lettre datée de Stockholm, exprimant le désir d’obtenir des renseignements exacts sur la révolution morale qui paraissait s y
opérer : la réponse la plus circonstanciée s’étant peu fait attendre , des Sociétés de sobriété se formèrent bientôt à Stockholm , à Gothenbourg et dans plusieurs autres villes, et l’on y publia un journal spécial, intitulé : le
Héraut de la Tempérance.
A Dresde, une Société de tempérance fut aussi établie en 1832, sous les auspices du prince Jean de Saxe.
En Russie, on prélude à la formation d’institutions semblables , par la traduction des publications relatives à la réforme en russe, en esthonien et en finlandais.
Enfin, à en croire les rapports publiés par les sociétés américaines, rapports sur la véracité desquels le doute n’est pas permis, si l’on considère le grand nombre d’hommes justement estimés qui concourent à leur rédaction , il a été également formé des sociétés de tempérance aux Indes-Orientales , et notamment à Calcutta, qui en est la capitale, à Bombay et à Madras.
Aux Antilles.
Au cap de Bonne-Espérance, et principalement à l’établissement de Kat-River, où parmi les adeptes on compte déjà 1,400 Hottentots nouvellement convertis au catholicisme.
Aux îles Sandwich , situées , comme l’on sait , dans l’Océan Pacifique septentrional, et notamment dans celle de Main, qui compte une population de 35,000 habitants, et dans celle d’Honolulu.
A la Nouvelle-Hollande et jusque dans la Terre de Van-Diémen.
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Or , chose étrange ! tandis que l’œuvre de la tempérance se propageait ainsi dans les pays les plus éloignés du centre de la civilisation , la France , cette terre classique de la philanthropie moderne , restait complètement étrangère à cette vaste impulsion dans les voies du véritable progrès, lorsque M. Baird, qui habitait les États-Unis , ayant dû se rendre en Europe , reçut de la Société de tempérance américaine mission de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour hâter , sur le continent , le succès de la grande cause de la sobriété. Ce philanthrope , digne en tous points de ce noble apostolat, crut, avec raison , ne pouvoir mieux s’acquitter du mandat qu’il avait accepté, qu’en publiant, en France, une Histoire des Sociétés de Tempérance des États-Unis d’Amérique , ouvrage dans lequel, nous nous plaisons à le reconnaître , nous avons puisé un grand nombre de documents.
Mais lorsque l’ouvrage de M. Baird parut en 1836, déjà une Société de tempérance s’était formée à Amiens, provoquée par M. Dutrône , conseiller à la Cour royale, qui, témoin des excès auxquels se livre journellement la classe laborieuse en cette ville , l’une des plus industrielles du royaume , conçut et exécuta le projet de doter son pays d’un genre d’institution dont il avait été trop longtemps privé : l’appel qu’il fit à cette occasion aux esprits éclairés, aux hommes généreux de sa résidence, trouva bientôt de nombreux échos : la souscription qui fut ouverte, provoquant en effet des sympathies dans
toutes les classes , clans tous les rangs , au milieu des opinions politiques les plus opposées.
Les souscripteurs s’étant constitués en Société de Sobriété, un règlement fut arrêté, dont l’extrait suivant fera suffisamment connaître l’esprit et les dispositions essentielles :