‹ Recherches historiques et topographiques sur les compagnons de Guillaume le ConquérantChapitre 32 sur 37 · BRETAGNE · texte numérisé non relu

BRETAGNE

DÉPARTEMENTS DES COTES-DU-XORD, FINISTÈRE, ILLE-ET-VILUl, LOIRE-IXEERIEURE ET MORBIHAN.

Si Ton recherche les causes de Tanimosité violente qui mit si souvent aux prises, dans le courant du xi'' siècle, les Bretons et les Normands, on est en droit, nous semblet-il, d'en faire remonter Torigine à une alliance contractée, vers 1028, par le duc Alain III de la maison de Chartres et de Blois. On sait que, pendant une expédition dans Je Maine et TAnjou, Alain, fils de GefFroy s'éprit soudainement et passionnément d'une jeune princesse Berthe, fille du comte de Blois. L'amoureux, évincé par le père, réussit à faire enlever par Alain Canhiat, comte de Cor-* nouailles, la dame de ses pensées et, comme celle-ci répondait à l'amour du galant et valeureux duc, le mariage fut célébré à Rennes, d'une façon joyeuse et solennelle. (Cf. Chronic. Kemperleg. dans Baluze : Miscel, t. I,p. 521.)

Cet événement commencé par une idylle, dramatisé par un coup de force et consacré par une superbe cérémonie, indisposa contre la Bretagne le duc de Normandie, appelé quelquefois Robert le Diable, non pas qu'il fut question d'une mesquine jalousie, mais parce que cette union avait pour conséquence politique d'accroître la puissance du duché de Bretagne en alliant à celui-ci une maison hostile, d'habitude, aux ducs de Normandie. Robert I®"" s'appuyant

sur les fables extraordinaires de Dudon de St-Quentin réclama rhommage d'Allain III et, sur le refus très légitime de ce dernier, ravagea avec une forte armée le pays de Dol. Il construisit même entre les deux duchés une forteresse importante, celle de Charruel. {La Borderie, Histoire de Bretagne, t. II, p. 496. Freeman : History of the Norman Conquest of England, t. I, p. 235. Dudonis : De moribus et actis primor. Normann. ducum, édition Lair. Dom Lobineau et Dom Morice, passim.)

Le château de Charruel s'élevait dans la paroisse de Sacey. Sa position stratégique était bien choisie. Il était situé sur le versant méridional d'un coteau élevé, à environ un kilomètre de Sacey et quatre de Pontorson. Défendu vers la Bretagne par une pente rapide et par la rivière du Dierge qui coule au pied de la colline et est tributaire du Couesnon, il dominait toutes les terres environnantes par son élévation naturelle et factice. Des fossés, paraissant avoir été profondément creusés, l'entouraient de toutes parts et Ton découvre encore assez facilement les puissants reliefs de son enceinte carrée. Elle avait soixante-dix mètres sur chaque côté.

La première mention que nous ayons de Charruel se trouve dans Guillaume de Jumièges : « Alanus, Britannorum cornes, a Roberti ducis servicio se surripere pertinaciter est agressus. Dux igitur adversus eum innuberabilem exercitum movit et non longe a fluvio Coisnon castrum quod vocatur Charruel, seu Carrucas ad munimen scilicet Normannici limitis et domandam tumidi arrogantiam prœsumptoris. » (G. de J. VI, p. 261.)

Dès que ce château fut édifié, le duc Robert en confia la garde à Auvray le Géant. Ce fut ce dernier qui, aidé par le capitaine de Pontorson, tailla en pièces les bretons envahisseurs. L'engagement eut lieu à un kilomètre environ du bourg de la Croix Avranchin (canton de Saint-James, arrondissement d'Avranches), dans une petite plaine, nommée aujourd'hui encore les Tombettes : « M. Tuffin, de Villiers, auquel elle appartenait, l'ayant fait diviser dans le dernier siècle, ses ouvriers, en creusant le sol pour y établir des haies, y trouvèrent une grande tombe, dont le

pourtour était parementé en pierres ordinaires : elle était recouverte de terre et remplie de débris de corps humains. On y découvrit aussi les deux pierres sépulcrales qui sont aujourd'hui près de là, sur la route de Pontorson, et qu'un ancien manuscrit désigne pour avoir recouvert le corps de deux chevaliers tués dans cette bataille. Les deux monuments n'ont aucune inscription. Leur longueur est de cinq pieds sur vingt pouces de large à un bout et quatorze à l'autre. » (Guitlon de la Villeberge: Mémoire sur le Château de Charruel ; Société d'Archéologie d'Avranches, t. I, p. 198). La lutte avait été très vive :

Li viles aloent ardant Quérant preis, vilains prenant,...

Alain n'out od sei des Bretuns Fors li chevetaignes baruns :

Ne n'i porent place tenir Mort fut ki ne s'en pot fuir.

Le nom de Charruel a été très souvent altéré ; de là sont venues quelques confusions. L'auteur de la Chronique de Normandie ne différencie pas Charruel de Pontorson :

Od le conseil de suz barnage

Ferma sor Coisnon un chastel

Qui mult fut gent et fort é bel ;

Cherrues fut primes nomez

Ez Pontorson rest appelez (Ben. vers 30.825-29.)

L'erreur a duré longtemps et M. de la Borderie s'est trompé également dans l'appellation de la forteresse de Sacey ; il dit qu'elle se trouve près de Pontorson à Cherrueix. Or, il n'y a pas de Cherrueix dans le voisinage de cette petite ville. Cherrueix est une commune du canton de Dol, à environ quatre lieues de Saint-Malo.

L'attaque de la Normandie par les Bretons faillit se transformer pour ceux-ci en un véritable désastre. Une flotte normande menaça les côtes bretonnes. Il fallut l'in- • tervention de l'archevêque de Rouen, oncle des deux ducs, pour les réconcilier. La paix, plus ou moins sincère, se fit dans l'enceinte même du Mont St-Michel, en 1030.

« Alain, dit avec raison M. de la Borderie, prêta le serment le couteau sous la gorge, car un hommage, ainsi ex-

torqué, ne peut nullement passer pour une reconnaissance de droit prétendu par les Normands. » [T>e la Borderie : Histoire de Bretagne, t. III, p. 9. Sur la Guerre des deux Ducs, consulter Guillaume de Jumièges, livre IV, chapitre 8 et 11.)

A la mort de la duchesse Havoise, (3 février 1034), ses deux fils qui, jusque là, exerçaient pour ainsi dire en commun Tautorité ducale, bien que depuis sa majorité Alain seul eut droit au titre, ses deux fils, disons-nous, se brouillèrent. Eudon ne fut pas satisfait de Tapanage considérable (diocèse de Dol, d'Aleth, de St-Malo et de Tréguier) que lui octroyait son frère. Une révolte éclata bientôt entre les seigneurs bretons qui se partagèrent en deux camps. Finalement, Farmée d'Eudon fut mise en déroute près de Dinan.

Cependant, la réconciliation entre Alain 111 et le duc de Normandie paraissait sincère et durable, si bien que Robert le Diable, partant pour un pèlerinage en Orient, confia son unique héritier, un fils naturel, Guillaume le Bâtard, à son cousin Alain 111.

Robert mourut au cours de son voyage.

A cette nouvelle, un parti important refusa de reconnaître comme duc le jeune bâtard. C'est alors qu'Alain III intervint, battit Montgommery et l'exila ; mais les partisans de ce dernier empoisonnèrent le duc de Bretagne qui, ainsi, paya de sa vie la sollicitude dont il avait entouré Guillaume le Bâtard et le zèle qu'il avait déployé afin d'assurer sur sa tête la couronne de Normandie.

Alain laissait deux enfants, une fille nommée Havoise et un fils appelé Conan qui lui succéda sous le nom de Conan II. La jeunesse de ce prince fut malheureuse ; son oncle Eudon, duc de Penthièvre, l'obligea à s'exiler. Enfin, vers 1055, Conan ressaisit le pouvoir et conclut, en 1062, une paix avantageuse avec Eudon qui retourna dans son apanage.

Ce fut vers cette époque que des démêlés surgirent entre Conan et l'ancien protégé de son père. En 1064, Rivallon, sire de Combourg, ayant réuni un groupe de seigneurs du comté de Rennes, se révolta contre l'autorité ducale. Apprenant que Conan se dirigeait vers Combourg, dont le

château ne possédait pas des moyens suffisants de défense, Rivallon s'enferma dans la tour de Dol et sollicita des secours de Guillaume le Bâtard. Celui-ci était justement en train d'élever à la frontière bretonne, à St-Jamesde-Beuvron, un château-fort considérable : « Castellum quod Sancti Jacobi appellatum est intérim opposuit in confusione famelici praedones ecclesiis inermibus aut ultimo terrae suae vulgo excursionibus latrocinantibus nocerent. »

Fort de cet appui, Guillaume envahit la Bretagne. Cette expédition à laquelle fait seulement allusion Ordéric Vital et que rapporte, sauf le siège de Dinan, Guillaume de Poitiers, est figurée tout au long sur la curieuse Broderie de Bayeux, appelée le plus souvent Tapisserie de la reine Mathilde. On voit sur la broderie Guillaume et Harold, celui-là même avec lequel il devait se mesurer deux ans plus tard à Hastings, franchissant le Couesnon, auprès du Mont St-Michel. Le Mont est figuré, très grossièrement, par un château sur un monticule. Les guerriers sont revêtus de cuirasses formées soit de lamas, soit d'écaillés d'acier, squamala vestis, ou d'anneaux réunis en chainons, haniaia vestis ou cotte de mailles..

Arrivée à la hauteur du Mont, c'est-à-dire dans l'estuaire d'Avranches, l'armée de Guillaume s'engagea dans les sables que la mer venait d'abandonner. Plusieurs soldats qui s'éloignaient des gués s'enlisèrent dans la tangue et Harold leur tendit une main secourable. L'inscription porte ces mots :

« Et hic transierunt flumen Cosnonis et hic Haroldus trahebat eos de arena. »

Enfin, l'armée arriva sous les murs de Dol. Cette ville est figurée par une tour ; on voit, sur la broderie, un homme qui descend des remparts au moyen d'une corde. C'est très probablement un messager de Rivallon, dépêché vers Guillaume pour lui apprendre le départ de Conan, que l'on voit fuir au galop dans la direction de Rennes. « La scène suivante, dit M. Smart Le Thieullier, (Léchaudé d'Anisy : Description delà Tapisserie de Bayeux, traduite de Smart Le Thieullier), est sans contredit la plus

remarquable de toute cette ancienne broderie. Elle représente un fait passé presque sous silence par tous les historiens anciens et normands. Cependant, on ne peut douter de la réalité de ce fait, en voyant le dessin, ainsi que l'inscription suivante : Hic milites Willelmi ducis pugnant contre Dînantes et Cunan claves porrexit. » Cette partie de la tapisserie représente la ville de Dinan, assiégée par les troupes de Guillaume, qui mettent avec des torches le feu aux palissades. Les assiégés paraissent défendre vivement leurs murailles. D'un autre côté, on voit un homme, armé de toutes pièces, sans doute Conan, présentant les clés de cette ville au bout de la lance de sa banaière et un autre homme à cheval, également cuirassé, probablement Guillaume, qui reçoit ces clés au bout de sa lance, décorée d'une petite bannière. L'inscription et la tapisserie ne nous donnent pas plus de développement sur ce fait et les historiens gardant à cet égard un silence absolu, on ignore quels furent et la conclusion et le résultat de cette guerre. » (Léchaudé d'Anisy : Description de la Tapisserie de Bajeux, traduite- de Smart Le Thieullier . Caen, Mancel, 1824).

Conan, débarrassé de Guillaume, réussit assez facilement à pacifier la Bretagne ; mais il subsistait toujours dans son esprit des idées de vengeance contre le duc de Normandie. Il attribuait au parti du bâtard l'empoisonnement de son frère Alain III et il lui gardait rancune de son intervention en faveur des seigneurs révoltés. Il cherchait une occasion de prendre une revanche. Il la trouva, quand il apprit que Guillaume se disposait à envahir l'Angleterre : « J'entends dire, lui écrivit-il, que tu vas passer la mer pour conquérir l'Angleterre ; j'en suis ravi, mais rends moi d'abord, je te prie, la Normandie. Robert de Normandie, que tu prétends être ton père, laissa, quand il partit pour Jérusalem, aux mains de mon père Alain, tout son héritage. Toi et tes complices, vous avez empoisonné mon père à Vimoutiers et, comme j'étais alors tout enfant, incapable de tenir la terre de mon père, tu t'en es emparé et tu la tiens contre tout droit, puisque tu n'es qu'un bâtard. Mais il faut maintenant me la rendre cette Nor-

mandie qui m'est due, sinon, je vais, de ce pas, te faire la guerre avec toutes mes forces ! » Ordéric Vital, Hist. Eccl. Livre IV, pp. 259-260, édition Lepievost, complète le récit de Guillaume de Jumièges : « Conanum, strenuissimum consulem veneno infecit, quem mortuum Britannia tota pro urgente probitate ineffabili fletu deflevit. »

On dit qu'un chambellan du duc de Bretagne, ami de Guillaume, empoisonna à l'instigation du duc de Normandie les gants, les rênes et le cor de guerre de l'infortuné Conan, qui mourut quelques jours après à Château-Gontier. C'est ainsi que, selon toute vraisemblance, Guillaume se débarrassa de son ennemi.

La mort de Conan II eut pour conséquence de faire passer la dignité ducale dans la maison de Cornouailles. Elle devait donner trois ducs à la Bretagne :

1° Hoël de Cornouailles, qui régna de 1036 à 1084.

2*^ Alain Fergent, son fils, qui prit le pouvoir en 1084 et mourut en 1119.

3° Conan III, fils du précédent, qui régna de 1112 à 1148.

L'avènement de Hoël eut certainement été l'occasion de compétitions et de luttes violentes entre le duc légitime, le comte de Léon et le duc de Penthièvre, Odon, si, à cette époque, « tous les jeunes gens, les bouillants, les batailleurs, tous les aventuriers et ambitieux de Bretagne n'avaient pas été occupés ailleurs. Tous avaient suivi Guillaume le Bâtard de l'autre côté de la Manche et étaient à cette heure même occupés à conquérir avec lui l'Angleterre. » On comptait parmi eux, au dire de Bertrand d'Argentré, « le Vicomte de Léon, Robert, sire de Vitré, Raoul, fils de Méen, sire de Fougères et père de Henri de Fougères, vicomte de Dinan, le sire de Châteaugiron, Raoul, sire de Gaël, le sire de Lohéac et un grand nombre d'autres gens de guerre et de sang illustre sous la conduite d'Alain, surnommé Fergent. » (Consulter : Dom Morice, Preuves, 1, 427 et Le Baud : Histoire de Bretagne, inédite : Bibl. Nat. ms. fr. 8266, P 146, cité par de La Borderie : Histoire de Bretagne, III, p. 25, en note.)

Les documents au sujet de la coopération bretonne à l'expédition de 1066 font à peu près complètement défaut.

Les recherches faites dans les archives départementales et particulières ne nous ont donné aucun résultat appréciable. Seul, le Domesday-Book a pu nous fournir quelques indications. Elles nous ont permis de déterminer la participation de plusieurs seigneurs bretons à la conquête de Guillaume et d'ajouter un assez grand nombre de noms à Ténumération très succincte de d'Argentré, de Dom Lobineau et de Dom Morice ; mais le manque de précision en ce qui concerne les lieux d'origine ne nous a pas permis de dresser une liste purement topographique ; par endroits elle est nominale.

QueJ le était la force numérique du contingent breton ? Tous les textes sont muets à cet égard. Un auteur, (Delaporte : Recherches sur la Bretagne. Rennes 1819. Tome I, p. 109; sans indiquer la source de son information, Tévalue à 5.000 hommes. Ce chiffre peut à la rigueur, être admis. On sait, en effet, que les troupes de Guillaume formaient à Hastings trois corps d'armée. Le premier, sous les ordres de Roger de Montgommeri et de Guillaume Fitz Osbern, sénéchal du duc, se composait de Boulonnais, de Picards et de mercenaires ; le second, commandé par Alain Fergent et Aimery, vicomte de Thouars, était formé de Poitevins, de Bretons et de Manceaux ; les Normands composaient le troisième (Wace : Roman de Rou, II, p. 190). Mais la Bretagne ne semble pas avoir armé de navires. (Guillaume de Jumièges. Lib. vu, cap. xxxiv : De numéro navium quem dux W. duxit in Angliam. Wace : Le Roman de Rou II, pp. 142-165). Aussi, il nous paraît certain que les troupes bretonnes vinrent seulement se mettre à la disposition de Guillaume au point d'embarquement.

Ce contingent, à part les seigneurs qui le commandaient en chef ou en sous ordre, était surtout formé de mercenaires. A l'époque de la conquête les vilains de Bretagne ne prenaient pas part aux expéditions lointaines et le seigneur n'avait pas le droit de les entraîner loin de leurs foyers : « Les actes de ce temps, dit M. Henri Sée (Henri Sée : Etudes sur les classes rurales de Bretagne au Moyen-âge) stipulent souvent que les vilains sont convoqués non pour l'offensive, mais pour la défensive. Ainsi

en 1094, Gautier liai, seigneur de la Guerche et de Pouancé, reconnaît que les hommes du prieuré de Marmoutiers sont astreints au service militaire, seulement en cas d'invasion de la seigneurie par Tennemi. » Dom Morice. (Dom Morice : Histoire de Bretagne. Preuves I, 731) rapporte un autre exemple ; aux termes d'un accord entre Ollivier, sire de Dinan et l'abbaye de Saint-Florentde-Saumur, les hommes du prieuré de la Madeleine devaient suivre le sire de Dinan et lui faire le service militaire pour concourir à la défense de la seigneurie, mais non pas pour envahir ou piller une seigneurie étrangère : « Si vero dictus OUiverus requisierit priorem ipsius domus quod mittat homines suos cum eo ad defensionem terrae suae, non ad alterius terrae depredationem, prior mittet eos sine contradictione. »

D'après Augustin Thierry (Augustin Thierry : Hist. de la Conq. de l'Angl. I, p. 180, Edition Furne 1851) « Brian et Allain vinrent au rendez-vous des troupes normandes, accompagnés d'un corps de Chevaliers de leur pays, appelés Mactierns ou fils de chef. » Ces Mac-tierns n'étaient autres que des vice-seigneurs. Ils avaient audessas d eux un chef, dont ils dépendaient et qui était le comte. Us n'étaient, eux, que chefs de plou ; le plou de Bretagne était au x'' et au xi*" siècles beaucoup moins une institution religieuse qu'une institution civile. C'était une sorte de tribu gouvernée par un chef descendant du fondateur de cette tribu et dont tous les membres étaient tenus de reconnaître l'autorité héréditaire.

Les hommes du plou devaient-ils au machtiern le service militaire ?

« Le fait est peu probable dit M. de la Borderie (De la Borderie : Hist de Bret. Il, p, i61) ; nulle part, au ix° siècle , on ne voit le machtiern investi du droit de guerre privée, nulle part il n'a l'aspect d'un chef de guerre. Le chef de guerre c'est le comte, l'héritier des petits princes de l'époque mérovingienne, maintenant soumis au chef de la Bretagne. Quand le roi publie le ban de guerre, chacun des comtes somme ses machtierns de lui envoyer leurs contingents et chaque machtiern doit lui amener les guer-

riers de son plou. Mais ce service militaire n'est point rendu à la nation et il a un caractère public. Toutefois, menacé d'un péril ou d'une agression quelconque, le machtiern avait évidemment le droit de réclamer l'assistance des hommes du plou et ils la lui devaient aussi en cas de besoin dans l'exercice légitime de son autorité, surtout pour assurer l'exécution des jugements de son tribunal. »

Or l'appel, de Guillaume n'avait point pour les Bretons ce caractère obligatoire : l'expédition n'avait pas non plus pour eux, quoi qu'on dise, un caractère politique national ou religieux. On a prétendu que cette guerre contre les odieux Saozoïis avait été populaire parmi les descendants des anciens émigrés de la Grande Ile. Il faut en rabattre. La Bretagne assez pauvre, d'unepopulation clairsemée, était, dès le milieu du xt*^ siècle, lasse de ses guerres intérieures qu'entretenaient entre eux les plus petits seigneurs. Elle ne se souciait pas de se lancer dans une pareille aventure, pour la seule gloire des armes et par haine des Saxons. La vérité est que le breton s'enrôla assez facilement sous la bannière de celui qui lui promettait monts et merveilles et surtout solde et butin. L'appat du gain seul détermina les Bretons, comme d'ailleurs, les neuf dixièmes de l'armée de Guillaume, à franchir la mer et à s'expatrier.

Qu'on n'objecte point que cette expédition a laissé des traces dans la littérature bretonne ! Augustin Thierry rapporte, en effet, dans ses pièces justificatives, un chant composé en Basse-Bretagne sur le départ d'un jeune breton, auxiliaire des Normands et publié par M. de la Villemarqué, dont voici les deux premières stances.

DISTROZ EUZ E VRO ZAOZ

(Barzas Breiz : Chants populaires de la Bretagne, publiés par M. Théodore de LaVillemarqué, B'^ édition, T. I, p. 233, dans Augustin Thierry : Histoire de la Conquête, pp. 423- 425. Edition précitée.)

Etré parrez Ponldrégat ha parrcz Ploiiaré, Ez euz tudjentil iaouank o sével eiinn arme Evit monet d'ar brezei dindan mab ann Dukés

Deu7 dastuinet kalz a dnd euz a beb korn a Vreiz.

Evit monet d'ar brezel dreist ar mor, de Vro zoz, Me meuz ma mab Silvestik ez int oiis hé c'hortoz. Me meuz ma mab Silvestik hané meuz né met-hem, A ia da heiil arstrollad, he gand ar varo' héien.

(Traduction : Le Retour d'Angleterre « Entre la paroisse de Pouldrëgat et Ja paroisse de Piouaré, il y a de jeunes gentilshommes qui lèvent une armée pour'aller à la guerre sous les ordres des fils de la duchesse, qui a rassemblé beaucoup de gens de tous les coins de Bretagne. — Pour aller à la guerre par de là la mer au pays des Saxons. J'ai mon fils Silvestik qu'ils attendent ; j'ai mon fils Silvestik, mon unique enfant, qui part avec l'armée à la suite des chevaliers. »

Cette poésie est foi't belle ; elle établit que jusqu'aux confins de la Bretagne, (Pouldrcgat et Plouaret sont deux communes du Finistère), les machtierns, émus par le ban de guerre, excitent contre les odieux Saozons les plus jeunes bretons. Mais, hélas, Augustin Thierry a été mystifié par son collègue de l'Institut. Sans pitié, non pas, peut-être, sans malice. De La Villemarqué fabriqua de toutes pièces le Relour d'Angklevre, s'inspirant très heureusement d'ailleurs d'un autre morceau de ce genre, rapporté par Luzel, (Guerziou : Tome I : Sylvestrick), et qui date, tout au plus, du XVII® siècle.

Il est donc bien certain que la littérature bretonne, savante ou populaire, n'a aucun point de commun avec l'histoire de l'expédition. Guillaume n'a inspiré aucun barde armoricain. Ni dans les sônes, ni même dans le folklore breton, on ne saurait découvrir le moindre renseignement sur la Conquête Normande. Est-ce à dire que le rôle des Bretons fut effacé, au cours de cette prodigieuse aventure? Non, certes. La conduite des trois Alain et de plusieurs seigneurs, entre autre le sire de Gaël, fut vaillante et d'ailleurs magnifiquement récompensée. Mercenaire ou non, le breton est courageux, entreprenant et tenace. Il le fut à Hastings et en beaucoup d'autres circonstances graves. Wace lui a consacré plusieurs vers élogieux dans son récit de la fameuse bataille. C'était justice.

— Id8 —

Mais, la Conquête finie, la domination de Guillaume assurée... ou presque, le puissant seigneur breton, tout comme Thumble vilain soumis aux machtierns, s'ennuya au pays des Saxons, devenu le royaume des Normands. « Quand ils (les soldats de Guillaume) considéraient les domaines qu'ils avaient arrachés aux Anglo-Saxons, quand ils les voyaient dévastés, ruinés, habités par une population hostile et accablée par la misère et par les maux dont ils étaient les auteurs, ils se laissaient aller à regretter les riches pâturages, les belles terres de la Normandie, de la Bretagne et du Maine. » Beaucoup revinrent vers

La terre de granit recouverte de chênes,

qu'ils avaient abandonnée, mais non sans espoir de retour.

Alexander. — Alexander, filius Asinar figure au Liber Wintoniae (IP Part. pp. '551-562). Sa dénomination laisserait supposer qu'il descendait de la famille de l'Asne (Voir Asinus Hugo).

Alexandrus. — Alexandrus, filius GoUan, est inscrit au LiberWintoniae, p. 546, IPPart. Cet Alexandre est très probablement le fils de Gollan. (Voir ce mot).

Alselin. — (VoirDinan),

Alwin (Ret). — Alewin est inscrit comme soustenant : (Hauts, folio 50). Il paraît être d'origine bretonne. (Voir Retz).

Anetz. — Commune du canton et de l'arrondissement d'Ancenis (Loire-Inférieure). Elle possède le château de Vair, appartenant à la famille de Cornulier. Vair, Vaer ou Ver, alias le Plessix de Vair, était une terre seigneuriale comprenant cinq hautes justices et d^où relevaient seize juridictions. (Cf. Cornulier, Dictionnaire des terres et seigneuries comprises dans Fancien Nantais). Auberi de Ver figure sur une liste des barons du duc Conan II, inscrite au pied d'une charte de ce prince en faveur de Tabbaye de Marmoutier (D. Morice, Preuves I, col. 409). Cette liste fut dressée en 1065. Albericus de Ver se trouve deux fois au Domesday Book ; 1° comme tenant en chef et par baronnie dix hydes de terre, dans le Middlesex, dix seigneuries dans le comté de Cambridge, plusieurs domaines dans le comté de Huntingdon. Hedingham, (au Domesday Haingheham) parait avoir été le chef de la baronnie ; 2° comme sous tétant dans les mêmes comtés. (Cf. Middlesex fol. 130 b ; Cambridgeshire folio 199 b : Essex, folios 76, 101, 107 ; Sufîolk fol. 418 etc.) Albericus de Ver était-il le seigneur d' Anetz ? Le rapprochement de la date de charte de Conan de Bretagne, avec celle de l'expédition, la similitude du nom pourraient le faire raisonnablement supposer. Léchaudey d'Anisy (Rech. sur le Domesday, pp. 85-88) ne fait aucune allusion à la seigneurie de Ver, près Ancenis en Bretagne. Pour cet auteur, deux paroisses du nom de Ver peuvent revendiquer l'honneur d'avoir été le berceau de l'ancienne maison des comtes d'Oxford : Ver près Bayeux fCalvados) et Ver près Coutances (Manche). Voir ce mot. M. de Gerville tire, en faveur de cette dernière paroisse un argument très sérieux de ce fait qu'Albéric de Ver figure au Domesday, comme sous-tenant de Geffroy, évéque de Coutances, dans les cinq comtés où ce même Albéric figure comme tenant en chef du roi. En faveur de l'origine normande, qu'on la place près de Bayeux ou de Coutances, il est à remarquer que la famille de Ver figure comme bienfaitrice dans un grand nombre de chartes ayant trait aux abbayes de Sainte-Trinité de Caen, de Fontenay, d'Aunay et qu'en 1209, Albéric de Ver, comte d'Oxord, abandonna à l'abbaye de Sainte-Trinité de Caen

tous les droits qu'il avait sur les manoirs de Felshed et de Holsted en Angleterre, à condition que deux jeunes filles seraient admises comme religieuses dans ce monastère et qu elles seraient présentées par lui ou par les comtes, ses successeurs en Normandie. — Le manoir de Kensington qu Albéric de Ver sous-tenait de Févéque de Coutances, demeura dans la famille de Ver jusqu'à la mort de Jean XII, comte de Ver, survenue en 1461.

Telles sont les raisons très fortes qui nous font rejeter en faveur de la Normandie et surtout au profit de Ver, près Coutances, Thypothèse d'une origine bretonne pour Albericus de Ver. Il ne faut y voir, croyons-nous, qu'une similitude de nom et une coïncidence de dates. On trouvera dans Tarticle de Léchaudé d'Anisy, verbo : « Albericus de Ver, » de curieux renseignements sur l'origine extraordinaire donnée à cette famille par Leland et CoUins. Le même savant y redresse également plusieurs erreurs commises par Kelham et les Peerages.

EUis (Intr. to Domesday II, p. 399 en note/ ne doute pas de l'origine normande d'Albéric de Ver ; il dit : Although the entry in Middlesex, here refered to, ranges Alberic de Ver, and even numbers him as a tenant in Capite, he appears really to have held in that county under the bishop of Coutances. Kensington the manor entered, wa.s aftervs^ards the absolute property of the Vere family, as parcel of their barony, by virtae of their office of high Chamberlain. It continued in the lamily till John, twellth earl M^as beheaded in 1461. »

Anschitillus (Anquetil). — Ce nom est porté au Domesday Book par de très nombreux conquérants. Celui qui nous occupe sous-tenait du comte AJain de Bretagne, trois hydes à Bercheham et un fief dans le Yorshire. Dans le comté de Norfolk, il sous-tenait du même Alain une terre à Herling (Cambridgeshire, folio 193 b. Yorshire folio 3K). — Norfolk, fol. 147 b et 149\ Pour cette raison, nous estimons qu'il était breton ; ma\^ il est impossible de préciser davantage le lieu de son origine.

Artur. — Il est impossible d'assigner un lieu d'origine à ce conquérant. Il est cependant très probable qu'il était d'origine bretonne et qu'il suivit la bannière d'Eudon. Il soutenait, en effet dans la baronnie d'Eudo, à Buechesterdam, centenie de Laxendene une hyde et une charmée de terre, deux acres de pré et un droit de panage pour 43 porcs. Essex. fol. 50.

Asc on Ask. — Famille bretonne, inscrite comme S. T. dans la baronnie de Sevain d'Essex. (Essex folios 45, 45 bis) Voir Léon.

Adestanus. — Deux sous-tenants de ce nom sont inscrits au Domesday-Book. L'un dans le Lincolnshire (fol. 348 b), l'autre dans le Cambridgesliire (folio 195). C'est, peut-être le même individu. 11 était, très probablement d'origine bretonne. Il sous-tenait, en effet, d'Alain, comte de Bretagne, une hyde de terre à Saham, centenie de Stane et, du même comté, sex boval. terrac à Gosberleshire. Il est impossible de préciser davantage le point de départ d'Adestan.

Alain. — Trois Alain, seigneurs de Bretagne ont pris part à la Conquête, savoir : 1° Alain Fergant, 2" Alain le Roux et £° Alain le Noir. Tous trois portaient le titre de comte, tous trois furent dotés par Guillaume soit immédiatement après l'invasion, soit après la répression des révoltes partielles des seigneurs anglais et anglo-saxons, (1068). Les généalogistes anglais EUis, William Dugdale (Nicolas Harris, Sinopsis 1823), et après eux tous ceux qui se sont occupés de cette question ont commis, ainsi que la plupart des auteurs français, des erreurs ou des confusions qu'il faut de signaler ou rectifier.

11 importe tout d'abord de diviser les Alain en deux sections :

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