‹ Recherches historiques sur la folieChapitre 6 sur 6 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L’examen que nous venons de faire nous a semblé indispensable, parce qu’il n’avait pas encore été fait, et qu’on ne peut bien étudier une question qu’en l’embrassant dans toutes ses parties. En fouillant celle ci dans son passé, nous y avons trouvé, à notre grande surprise, plus d’une solide fondation que les siècles ont respectée. Ce travail historique nous met à même de faire les réflexions suivantes :

La connaissance du système nerveux et de ses affections était très avancée dans les temps anciens. Trois cents ans avant l’ère chrétienne, on disait que les nerfs étaient le principe du sentiment et du mouvement. Un peu plus tard, on cherchait à localiser l’intelligence, à peser dans le cerveau la cause des désordres de la pensée; on comprenait que quekiiuvs gouttes de sang suffisent pour en gêner l’exercice. Les investigations anatomiques avaient suivi les nerfs jusque dans dans un grand nombre de leurs dispositions les plus intimes, avaient surpris leur entre-croisement, et on avait, dés lors, expliqué les particularités insidieuses des paralysies.

Les lésions directes des organes avaient été bien

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vues et distinguées de leurs manifestations sympathiques. On s’était aperçu que l’action secondaire l’emporte quelquefois sur l’action primitive , et on concluait qu’il fallait souvent moins chercher le principe du désordre que le foyer principal de la maladie.

Tout désordre fonctionnel mettait sur la voie du dérangement d’un ou de plusieurs organes. De même qu’on cherchait la cause des lésions de la respiration dans la poitrine, de la digestion dans l’estomac, de même aussi l’on accordait au cerveau une grande part dans la perversion ou l’abolition du sentiment, du mouvement ou du jugement.

Comme on se gardait bien de placer dans un lieu froid un malade qui toussait, de donner des aliments à un estomac souffrant, on évitait aussi avec le plus grand soin de fatiguer et de contrarier un cerveau dérangé.

On estimait toute violence contraire au traitement de l aliénation. On avait reconnu qu elle augmente les accidents, et qu’elle suffit souvent pour les provoquer.

La médecine était, au premier siècle, dans une voie très positive. Mais bientôt mille explications absurdes embarrassèrent ses progrès, la tinrent immobile, et la firent même reculer.

Arétée, presque aussi ancien que Jésus-Christ, repousse toute violence à l’égard des aliénés : il décrit les précautions qu’on doit prendre pour éviter

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de les blesser ou de les irriter : il veut qu’aucun objet capable de les occuper désagréablement ne frappe leur vue; que rien n’offense leurs membres ; que les impressions de l’air, des aliments, du bruit, de la conversation , soient toutes soumises à la réflexion appliquée à l’examen de chaque cas particulier. Quinze cents ans plus tard, loin que ces idées positives aient fructifié, elles sont mises en oubli. La folie est rapportée à des causes surnaturelles , aux encbantements, à la sorcellerie, à l’incarnation des démons ; il n’est plus question dans les auteurs que d’humeur mélancolique dont la lie se dépose et se putréfie dans les vaisseaux. Leurs écrits n'offrent que des paraphrases et des variantes de cette théorie : c’est en la commentant et en l’appliquant à tous les cas morbides que beaucoup d’entre eux acquièrent une réputation immense. Sous l’influence de ces idées générales, toute médecine rationnelle est impossible; les aliéniés sont exposés à des pratiques violentes, accablés de médicaments incendiaires; on les maltraite, on les frappe, on les charge de fers.

Il faut de grands et généreux efforts, il faut une tourmente révolutionnaire qui imprime à la science même son impulsion de réforme, pour éveiller l’attention sur de pareilles erreurs et pour en provoquer la suppression : prés de deux mille ans se sont écoulés, et on se retrouve enfin au même point où on en é(ait. Telle est, en effet, l’état de la question traitée.

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Nos recherches nous ont mis à même de faire une autre observation qui n’est pas sans importance sous le point de vue historique.

Les anciens avaient vu et observé des aliénés réunis en grand nombre. Cette opinion, non encore avancée et en opposition avec l’absence d’hôpitaux dans les temps passés, a besoin d'être appuyée.

Les premiers hôpitaux n’ont été institués que peu après l’empereur Julien; mais les aliénés ayant été de tout temps des gens dangereux, il avait bien fallu songer à user envers eux des mêmes précautions qu’envers les malfaiteurs. On les renfermait très probablement dans les prisons dont les traditions nous révèlent l’existence en tous les temps et chez tous les peuples. Il ressort des écrits des médecins anciens que nous avons cités, qu’ils ont vu ces malades réunis. Comment, en effet, auraient-ils pu, sans cela, classer les différentes sortes d’aliénation, les déei’ire avec tant de vérité et montrer une si profonde connaissance de cette maladie? Ne nous parlent-ils pas, d’ail eurs, de leurs surveillants et des précautions de tout genre qui ne peuvent évidemment s’appliquer à des malades isolés? La pratique la plus étendue n’aurait pu les mettre à même de collecter les faits particuliers, ni de résumer les généralités qu’ils nous ont laissées sur cette maladie.

De tout ce qui précède nous pouvons conclure : 1“ que les anciens avaient vu des collections d’aliénés ;

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2” Qu’ils avaient senti l’importance d’un traitement particulier pour cette maladie, d’un genre d’habitation spécial, d'un régime intellectuel raisonné;

3“ Qu’ils avaient reconnu et signalé les dangers de la violence, capable de développer les accidents mêmes pour la répression desquels on voudrait la mettre en usage ; qu’ils avaient indiqué les moyens de contenir l’aliéné sans Toflenser et en lui dissimulant toujours l’action que l’on se propose d’exercer sur lui ;

4” Qu’ils comprenaient toute la valeur du régime alimentaire, toute l’influence que pouvaient exercer les préparations excitantes, solides ou liquides, sur la marche de cette maladie ; qu’ils avaient tracé des préceptes diététiques auxquels on ne peut que se soumettre encore de nos jours ; que tous les moyens curatifs employés aujourd’hui, tels que les saignées générales et locales, les bains, les douches, les voyages, les eaux minérales, les exercices gymnastiques, l’étaient déjà par eux ;

5” Qu’en un mot ils étaient, au premier siècle, presque aussi avancés quant au diagnostic, et peut-être plus, quant au traitement, qu’on ne l’était il y a quelques années encore , après 1 800 ans d’études.

Bans notre examen des travaux passés, nous n’avons fait que rapporter des faits, sans en signaler les causes ; aussi, n’cst-cepas sans une apparence d’amertume que nous avons constaté les fausses di-

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rectious suivies ou les erreurs de doctrine qui ont arrêté le raouvement de la science.

La médecine a ses époques historiques dont il n'est pas impossible de déterminer et même quelquefois de prédire et de calculer les différences. On ne saurait, de prime abord, se défendre de quelque chagrin, en ne considérant que les tendances et les efforts de chaque temps, sans les rattacher aux causes générales, aux lois de progression dont ils subissent la loi. Mais ce phénomène une fois mieux compris, on cesse d’être aussi sévère à l’égard de ses prédécesseurs, en reconnaissant qu’ils n’ont fait le plus souvent que céder aux nécessités de leur passé, de leur présent, et que ce n’est que de loin à loin et à des époques déterminées par l’état des connaissances humaines que peuvent apparaitre les hautes intelligences qui préparent des travaux pour l’avenir.

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