ET RÉTABLIE PAR LES ARCHIDUCS ALBERT ET ISABELLE
Nous voici arrivés à une époque aussi fâcheuse pour la vénerie que fatale aux peuples des Pays-Bas. Je ne parlerai pas de Philippe II, quoiqu’il fui grand chasseur et qu’il chassa souvent dans la forêt de Soigne; je ne dirai rien non plus de sa sœur naturelle, Marguerite de Panne, qu’il nomma gouvernante des Pays-Bas et qui vit arriver ces temps gros d’orages où, pour la plus juste des causes, la liberté de conscience, heureusement triomphante aujourd’hui, ce riche pays allait momentanément trouver la ruine et la mort. On sait que les troubles occasionnés par la religion y amenèrent, comme gouverneur, le duc
d’Albe. Assez de graves historiens ont apprécié et jugé la carrière politique de ce terrible Espagnol ; bornons-nous donc à dire de quelle façon il traita la vénerie; car, pour ses chasses, j’en ignore les détails. Le duc d’Albe ne garda que deux veneurs à cheval, trois valets de limiers, trois valets de la meule et six valets de lévriers, ayant renvoyé les autres serviteurs comme inutiles. En effet, le temps des belles chasses était passé. Telle était la misère publique à celle époque, et longtemps encore après le départ de ce proconsul, qu'il était impossible au grand veneur de se faire payer du quart des revenus de la vénerie, et l’on finit par ne plus payer du tout. Les abbayes et leurs fermes étaient incendiées et dévastées, les habitants dispersés, les terres sans culture, et les chemins si peu sûrs que le receveur de la vénerie n’osait plus se mettre en roule de crainte, disait-il, d’être assassiné par des soldats de l’un ou de l’autre des deux partis. Il fallait que les gens de la vénerie l’accompagnassent armés d’arquebuses et renforcés de paysans, le lieutenant veneur à leur tête. Nul d’entre eux n’eùl osé s’aventurer de porter une pièce de gibier à Bruxelles. C’étaient des femmes qui, à prix d’argent, se chargeaient de celle commission, et plus d’un quartier de venaison fut envoyé dans celle ville, sous la sauvegarde d’un jupon. Cet étal de choses suscita dans la suite de nombreux procès au grand veneur, car les
abbés, prétextant la misère publique, refusaient de s’acquitter de leurs renies. Pour certains d’entre eux, on employait des moyens assez curieux à noter. Ainsi, il était d’usage d’envoyer chaque année aux abbés de Saint-Bernard à Anvers, de Tongerloo et d’Everbode, un quartier de cerf; mais comme la guerre avait empêché pendant longtemps de continuer l’envoi de ce présent, le grand veneur saisit la première occasion de leur adresser à chacun un superbe pâté de venaison, afin de les engager à mieux payer les redevances de la vénerie. C’est ainsi que j’ai trouvé exprimé le motif de celle marque d’attention, qui dépeint si bien les mœurs de ces temps. Il va sans dire qu’on ne songeait plus alors aux grandes chasses. Pour se procurer un cerf il fallait employer l’arquebuse, et les sangliers se prenaient aux lacets ou sacs nommés buijdels en flamand. Il n'y avait plus ni chevaux ni chiens de chasse. Les loups mêmes étaient laissés en repos; aussi des bandes de ces animaux se jetaient jusque dans les villes, où ils portaient la terreur. L’année 1584 fut surtout fatale à la vénerie: un jour, un parti de maraudeurs se jeta sur le château de Boitsfort, et pilla et livra aux flammes cette antique maison de chasse que le duc d’Albe venait de faire entièrement restaurer à grands frais. Peu de temps avant, le grand veneur avait heureusement misa l’abri les meubles royaux qui se trouvaient dans la galerie
dont nous avons parlé plus haut. Mais ceci n’ctail rien en comparaison d’une tragique aventure qui arriva aux gens de la vénerie, peu de temps après. En octobre 1587, vers la fin des terribles guerres de religion, quelqucs-unsd’enlreeux, qui faisaient leur ronde pour surveiller les braconniers, furent surpris par un parti de maraudeurs (vrybuylers) qui les attaqua (”9). Malgré la supériorité du nombre de leurs ennemis, les veneurs se défendirent vaillamment; mais enfin ils succombèrent tous dans celle lutte inégale. Au nombre des victimes se trouvaient le lieutenant veneur, Corneille Back, gentilhomme de naissance et qui avait débuté comme simple veneur; André De Beer, veneur à cheval, Claes Vanderspickl, Hans Valider Huchl et Henri Van Binsl, valets des limiers. Après cet événement il ne resta plus que quelques serviteurs à la vénerie, laquelle ne fut rétablie sur un pied convenable que lorsque les archiducs Albert et Isabelle vinrent fermer les plaies saignantes des guerres civiles. Nous ne parlerons donc pas des gouverneurs généraux qui précédèrent leur arrivée, bien que nous y voyions figurer don Juan d’Autriche, le vainqueur de la bataille de Lépante, et l'archiduc Ernest, frère de l’empereur Rodolphe II. Mais, pour ne pas interrompre la liste des grands veneurs que nous avons donnée, tout en nous livrant à nos recherches, nous mentionnerons les personnages qui
remplirent celle charge durant ces temps calamiteux. Lorsque Marie de Hongrie quitta les Pays-Bas, Philippe Il rétablit un grand veneur, qui fut Jean, marquis de Berghes, comte de Walhain, chevalier de lu Toison d’or, conseiller et chambellan du roi, gouverneur et grand bailli de Hainaut ( ,îo ). Le ducd’Albe le remplaça en 1570 par le comte de Berlaimonl, assez connu par le rôle important qu’il joua dans les événements du seizième siècle ( ,îl ). Le comte de Berlaimoul, qui était aussi grand veneur de Flandre, eut pour successeur messire Jean de Wilhem, baron de Bautershem, seigneur de Beersel, Rode, etc., descendant par bâtardise de Jean 11, duc de Brabant. Ce grand veneur ne fut pas nommé par le roi, mais par les états généraux des provinces confédérées, revêtus du pouvoir suprême ( ,ÏI ). A Jean de Croy, comte de Rœulx, gouverneur de Flandre, qui obi inl la charge de grand veneur après lui, succéda, en 1581 ( ,33 ), Antoine de Ruberapré, seigneur de Vertaing, Vertigneul, Aubigny, Everberghe, etc., maître d’hôtel de la cour. L’illustre famille des Rubcuipré resta en possession de la charge qui nous occupe jusqu’au dix-huitième siècle C’était au château que le seigneur de Vertaing possédait à Everberghe, qu’on avait conduit ce qui restait des belles meutes de Marie de Hongrie.
Enfin, ainsi que je l’ai dit, l’archiduc Albert mit un ternie à ce misérable étal de choses. Dès l’année 1600,
il fil une ordonnance pour la vénerie qui confirmait toutes les dispositions contenues dans celledela reine Marie, sauf qu’il réduisit à quatre les valets des limiers et à six ceux des lévriers. Par contre, il augmenta les gages du lieutenant veneur et des piqueurs ( ,î5 ). Albert, par celte ordonnance, prit aussi à l’égard du grand veneur une mesure que je ne puis passer sous silence. Jusque-là, ces dignitaires avaient joui, la plupart du temps, des revenus de la vénerie, pour la perception desquels ils établissaient euxmêmes un receveur. Albert déclara que désormais ces revenus et les biens de la vénerie seraient administrés par un receveur du gouvernement, et que le grand veneur recevrait un traitement fixe de! ,200 florins par an, somme qui ne varia plus depuis. Celte même année le château de Boitsfort, qui n’offrait plus qu’une ruine déserte, fut reconstruit avec beaucoup de luxe, etlesarchiducs s’y réservèrent, pour chacun d’eux, un appariement qu’on meubla richement. Dès lors.il redevint le rendez-vous deschasses, et fut animé, comme jadis, par la présence des chasseurs et d’une meule superbe et nombreuse. Qu’on en juge par les chiffres suivants : elle comprenait 24 couples de chiens courants, 10 grands lévriers d’attache d’Angleterre (c’étaient des lévriers de la plus grande espèce), 4 limiers pour les cerfs et autant pour les sangliers, 4 chiens mâtins, dits t/e Vautrait, pour le même gibier,
plusieurs couples de dogues, 5 couples de chiens terriers pour le renard, 2 couples de levrettes pour le lièvre, 2 chiens couchants aux perdrix et 4 chiens épagneuls. Ces derniers appartenaient plutôt à la Fauconnerie. Cette meule avait été remontée en partie en Angleterre, bien que l’archiduc Albert eût reçu, en 1612, une belle meule du prince de Condé, et une autre, en 1618. du duc de Croy.
Si la cour des archiducs Albert et Isabelle le cédait en luxe et en animation à celles de Philippe le Bon et de Charles-Quint , au moins puis-je assurer qu’elle ne se livrait pas avec moins d’ardeur à la chasse, surtout aux chasses que l’on faisait avec les toiles. En effet, les dépenses portées aux comptes de la vénerie pour ces dernières sont très-considérables. Il ne fallait pas moins de dix chariots, attelés de trois chevaux chacun, pour transporter le matériel nécessaire à ces chasses. Cela étonnera peut-être quelques-uns de nos lecteurs, eteependant cet équipage n’était absolument rien en comparaison de celui que François 1", roi de France, possédait pour le même usage. Voici ce que Lucurne de Sainle-Palaye ( ,3fi ) nous apprend à cet égard : * Le seul équipage des toiles, dit-il, était composé d’un commandant (M. d’Annebaul), d’un lieutenant, de douze veneurs à cheval, de six valets de limiers, de six valets de chiens, chargés de panser soixante chiens courants, de cent archers
à pied portant de grandes vouges (espèce de hallebardes), uniquement employés à dresser les toiles, obligés de suivre le roi, de dresser ses tentes lorsqu’il était à la guerre, et mis au rang de ses gardes en ce temps-là. »
Il est à peine croyable que les souverains aient poussé le faste à un tel point, uniquement pour satisfaire leur vanité; car on dit que François I er , jaloux deCharles-Quint, voulait l’emporter sur lui pour la magnificence de sa maison de chasse.
Albert et Isabelle, pour mieux conserver le gibier de la forêt de Soigne que la guerre civile avait presque entièrement détruit, établirent une seconde garde composée de trente hommes. Leur règne fut aussi marqué par la promulgation du célèbre édit sur la chasse, du 51 août 1613, que nous avons analysé plus haut. Ceci nous prouve assez quel cas ils faisaient de ce passe-temps, quand le grand nombre de leurs chasses mentionnées dans les comptes de la vénerie n’en témoigneraient pas suffisamment. Ces princes furent néanmoins surpassés sous ce rapport par leur successeur dans le gouvernement des Pays-Bas, dont nous allons nous occuper.