I ES AUTRES GOUVERNEURS GÉNÉRAUX DES PAYS-BAS
Don Ferdinand, cardinal-archevêque de Tolède, était le frère unique du roi Philippe IV. Il gouverna les Pays-Bas de 1634 à 1641, année qu’il mourut à Bruxelles. Lorsqu’il vint prendre possession de son gouvernement, il amena avec lui vingt mille hommes de vieilles troupes espagnoles, et rejoignit, àjeur tète, l’armée de l’empereur Ferdinand II qui assiégeait Nordlingue. Là, après avoir bravement payé de sa personne, il contribua puissamment à la victoire que l’armée impériale remporta, sous les murs de celle ville, sur les Suédois. Voilà pour le général. Voyons
maintenant comment ce prince, bien qu'appartenant à l'Église, en observait les règles, quant à l’interdiction de la chasse. Peu après son arrivée à Bruxelles, la vénerie de la cour attira son attention, et il fil pour elle une ample ordonnance ( ,3 ') qui prouve assez combien il s'y intéressait. Eu effet, il porta à six les veneurs à cheval, au lieu de quatre qu’ils étaient sous Albert et Isabelle, et il leur donna à chacun deux chevaux «pour mieux courir, disait-il, le cerf cl autre gibier à force. » Et pour faire cesser les plaintes, ajoute-t-il dans son ordonnance, du sobre traitement des chevaux, les chevaux auront dix muids^ 38 ) d’avoine par an, et une botte et demiede paille par jour, et pour chaque laisse de trois chiens une botte et demie par semaine. » Ailleurs il s'intéresse d’une autre façon à sa meule, car il veut que le receveur fasse cuire « bon pain pour les chiens, par partie égale de bon froment et d’orge mélangé. Chaque chien courant, ajoute-t-il, aura par jour deux livres de ce pain, les lévriers d’attache trois livres, bien assaisonné. * Enfin, dans sa sollicitude pour la vénerie, l'infant établit encore un contrôleur, tenu de résider au château de Tervueren, pour veiller à ce que tout y fût en règle et pour contrôler les dépenses. Chaque mois, il devait faire une inspection minutieuse des veneurs, des valets, des chevaux, des chiens, des équipages de chasse, et en rendre compte au grand veneur.
Celui-ci, qui, jusque-là, avait toujours nommé les gens de la vénerie comme il l’entendait, ne put plus le faire que du consentement du cardinal-infant.
Telle était, paraît-il, la réputation de ces derniers, comme gens exercés dans leur métier, que des princes étrangers envoyaient des jeunes gens à Boilsfort, pour y apprendre le noble art de la vénerie. C'est ce que lit, entre autres, le duc de Lorraine, au commencement du règne d’Albert. Plus lard, sous le gouvernement du marquis de Castel-Rodrigo, le prince de Condé amena plusieurs de nos veneurs en France, d’où ils revinrent néanmoins après un certain temps. Du reste, les occasions ne leur manquaient pas d’établir leur réputation en pays étrangers, puisqu’à chaque instant la politique, l’amitié ou l’infortune appelait à la cour de Bruxelles quelque membre des familles souveraines de l’Europe. Nous citerons, par exemple, comme ayanlchassé dans la forêt deSoigne, dans le courant du dix-septième siècle, Condé clson iils, le duc d’Enghien, qui, en 1657, occupa longtemps le château de Tervueren, dans le seul but de la chasse; un prince de Pologne; Gaston d’Orléans, que l’on vit s’enfuir de Bruxelles sous le prétexte d’une chasse aux renards; Charles IV, duc de Lorraine, qui, pendant son long séjour à Bruxelles, employa les gens de la vénerie royale comme s’ils eussent été les siens; Thomas de Savoie, à qui ils devaient
obéir comme au roi lui-même; le prince de Danemark; le fils de Charles I", roi d’Angleterre, qui devint Charles II ; enfin les ducs d’York et de Glocesler, ses frères.
Quant aux chasses du cardinal-infant, je dirai que leur nombre justifie assez la précaution qu’il avait prise de donner deux chevaux à chacun de ses piqueurs, pour mieux courir le cerf à force. Qu’on juge à quel point les souverains d’autrefois poussaient la dépense pour tout ce qui concernait le plaisir de la chasse. En octobre 1634, le cardinal reçut du duché de Milan quatre-vingt-onze chiens à la fois. Quelques mois après, le duc de Holslein lui faisait parvenir par mer vingt-huit grandes cages contenant des cerfs vivants, qui furent débarqués à Bruxelles et conduits à la cour. C’étaient là des présents fort à la mode parmi les têtes couronnées; car, en 1613, l’archiduc Albert envoya plusieurs gros sangliers vivants au roi d’Angleterre Jacques 1". Lacurne de Sainle-Palaye nous apprend qu’un monarque de ce pays, Henri II, fit prendre vivants dans l'Aquitaine et la Normandie une grande quantité de cerfs, de daims et de chevreuils, qu’il embarqua sur un grand bateau pour les expédier par la Seine au roi Philippe-Auguste à Paris. Notre prince-cardinal ayant reçu, dans une autre occasion, du fils de Jacques 1 er , dont nous venons de parler, une meute de chiens Courants, gratifia le
veneur qui la lui amena d’une somme de 700 livres. A un piqueur du prince François de Lorraine, qu’il avait pris à son service, il donna un traitement considérable. Enfin, dans sa générosité, il accorda un traitement supplémentaire aux veneurs de Boilsfort, auxquels il rappelait sans doute les beaux temps de Marie de Hongrie. Les dépenses qu’il fit pour ses chasses furent trouvées si élevées ( l3s ), qu’à sa mort son successeur au gouvernement des Pays-Bas, don Francisco de Melo, crut devoir y mettre un terme, d’autant plus que l’Espagne se trouvait alors en guerre avec la France et la Hollande. Il congédia plusieurs serviteurs delà vénerie, et défendit de chasser avec les toiles sans sa permission, ou de courir le cerf à une trop grande distance de Boilsfort, de crainte qu’on ne dût découcher, ce qui, ainsi qu’il l’observe dans l'ordonnance qu’il fit à cette occasion ('4°), entraînait un surcroît de dépenses. Les meutes du cardinal furent également réformées. Meule pour le sanglier, meule pour le lièvre, petits lévriers espagnols, chiens couchants : tout cela dut quitter le vieux castel de Boilsfort. On ne garda que cinquantesix chiens, dont huit limiers, trente chiens courants, huit lévriers d’Angleterre cl dix chiens bassets pour le renard. Non content de cette réforme, don Francisco de Melo économisa sur les rations des chevaux et des chiens, et supprima la nouvelle garde, chargée
de veiller à la conservation du gibier, qu’avail établie le cardinal-infant.
Si le marquis de Castel-Rodrigo, qui remplaça de Melo en qualité de gouverneur général, respecta les économies introduites dans la vénerie par ce dernier, il n’en fut pas de même de l’archiduc Léopold d’Autriclie, fils de l’empereur Ferdinand II, qui occupa ce poste éminent de 1647 à 1656. Ce prince ne songeait pas à faire les choses mesquinement; aussi la maison de chasse de la cour fut-elle bientôt rétablie dans son état ordinaire, et les grandes citasses recommencèrent de plus belle. Le uombre de chiens qu'il fitenlrelenir s’élevait à quatre-vingt-quinze ('4'). En 1651, il envoya expressément son grand veneur, Charles-Philippe de Rubempré, comte de Verlaing, en Angleterre, pour y acheter les plus beaux chiens qu’il pût trouver. L’étal de guerre continuel où l’on se trouvait alors avait occasionné une telle pénurie d’argent que l’archiduc Léopold se vil forcé, en 1649, de lever les capitaux de la plupart des rentes dont les abbayes étaient redevables à la vénerie. C’est ainsi que l’antique patrimoine de celle-ci se trouva momentanément aliéné. Mais, ainsi que je l’ai dit, cela n’empêcha pas notre prince d’être presque aussi prodigue pour ses dépenses de chasse que l’avait été le cardinal-infant, à telles enseignes qu’il fallut, après son départ, songer de nouveau et sérieusement aux
économies, au grand regret de niessire de Rubempré, qui, dans une requête, remontra au gouvernement comme quoi il y allait de l'honneur du roi de maintenir la vénerie de la cour dans un état digne de lui. Celle requête va nous servir ù faire connaître une dernière fois le nombre do chiens nécessaires à celle époque aux grandes chasses. Nous ne parlerons plus des veneurs dont le nombre resta ù peu près toujours le même.
« Soubz humble correction, dit le grand veneur dans sa requête, sont nécessaires 8 à 9 limiers, 6 pour le cerff et 2 pour le sanglier et ung pour le chevreuil, lesquels tiennent les picqueurs et valets de limiers, chascun le sien, pour la nourriture desquels l'on leur livre le pain, ou bien 56 florins par an , dépendant desdicls lymiers quasi tout l’honneur et bon succès de la chasse.
« La meule, servant tant pour courir le cerff, chevreuil que lièvre, à force, ne peut bonnement estre moins de 20 coupples de chiens effectifs au chenil , et 4 coupples de jeusnes, nourris et eslevez chez les veneurs, provenans lesdits jeusnes chiens de la race des plus excellens, sans ceux qui sont encore nécessaire d’eslre eslevez ès censés, de part et d’autre, pour entretenir la meute, laquelle aultrement défailleroit et obligeroil d’aller chercher et achepler des chiens ès pays loingtains, à grand fraix et hazard.
Auxquels chiens se doibvenl donner par jour 3 livres de pain de seigle et orge, pour les maintenir en bon corps, ou du moins 2 livres et demie.
* Les six meneurs de leuvriers doibvenl avoir eliascun sa lesse (2 chiens) de grands leuvriers, ne fusl qu’au lieu de la sixième lesse des grands leuvriers altiendroycnl deux lesses de leuvriers d’estricqne. Auxquels grands leuvriers ne se peult moins donner que 5 livres de pain par jour, ayant besoingde force comme pour allacquer les cerffs, sangliers et loups.
« Ne se peuvent aussi excuser 4 mastins, à 4 livres de pain le jour, et 6 couples de chiens de Vautray, auxquels se donne une livre et demie de pain par jour, ou deux livres, selon leur grandeur. »
L’arrivée en mai 1636 de don Juan d’Autriche, (ils du roi d’Espagne Philippe IV, en qualité de gouverneur général des Pays-Bas, empêcha la réalisation des économies projetées. Mais sous le gouvernement du ducde Villa-Hermosa (1673-1677), il fallut bien passer par là. Tel était alors le triste étal où les guerres de Louis XIV avaient réduit nos riches provinces, qu’il n’y avait pas même d’argent pour payer les modestes gages des gens de la vénerie; ils étaient arriérés de sept ans; en 1688, ils le furent de treize. Aussi les veneurs se plaignaient-ils amèrement d’être réduits, ainsi que leur famille, à la dernière misère, et d’être obligés, malgré cela , de chasser tous les jours
pour le plaisir de Son Excellence le gouverneur et d’autres princes et seigneurs. En effet, à celle époque, outre le duc de Villa-IIermosa, qui lui-même aimait beaucoup la chasse, le prince de Vandemonl et le duc d’York en firent de très-fréquentes dans la forêt de Soigne. El cependant la vénerie se trouvait dans un si pauvre état qu’il fallait louer des chevaux pour les piqueurs. Les écuries de Boislfort , naguère si bien fournies, ne contenaient plus que deux chevaux vieux et ruinés, les autres ayant été vendus ou enlevés par les Français. Le lieutenant veneur lui-même, obligé par son étal de diriger les chasses, était aussi démonté. Enfin le duc de Villa-Hermosa, n’écoulant que son zèle pour les économies, fit main basse sur les meules. Un beau jour (26 mars 1678), le receveur de la vénerie reçut une lettre qui lui ordonnait de ne plus donner dorénavant de pain aux chiens, et de faire savoir au gouvernement quel profil on pourrait en tirer en les vendant. La réponse du receveur est fort piquante, et l’on y voit percer le dépit du grand veneur, qui en était évidemment l’auteur. Il y est dit, par exemple, qu’il serait déplorable qu’une meule aussi belle dût mourir de faim , faute d’être nourrie huit jours de plus, délai nécessaire pour prendre des mesures à son égard. « Pour ce qui louche la vente de cette meute, ajoute le receveur ou plutôt le grand veneur, je ne puis dire précisément quel prouf-
fit on pourrait faire desdicts chiens, car les exposer en vente, il me semble que ce serait exposer la réputation de noslre bon roi et maistre, et donneroit subjecl à nos ennemis d’en railler, oullre que je ne sçajs personne en ce pays qui voudroit y employer argent en ceste conjoncture de temps. » Voici un autre passage non moins curieux de cette lettre qui mérite d’être reproduit. Le grand veneur propose de garder la meute * en considération des plaisirs et attachement que Sa Majesté prend à la chasse, et qui de temps en temps mande des chiens de ce pays, comme il a fait plusieurs fois cy-devanl, pour son usage, et à tel commandement on ne pourra satisfaire ny obéir sans des grands frais, et lors on serai obligé d’employer 2 à 300 pistoles pour faire chercher et achepter des chiens, et ce seront des chiens qu’on ne cognoislra pas et de méchante race, oultre que la forêt se remplira de loups et aultres besles farouches qui deslruironl le gibier; mesme personne n’oserat plus y passer sans crainte, ny pasturer les besles là alentour. Joincl que c’est osier le moyen de servir la cour, et aultres qu’il appartiendra, de quelque gibier en temps de besoing. > Ce plaidoyer, on peut bien l'appeler ainsi, ne servit à rien : la race canine de Boilsfort était destinée à suivre les vicissitudes des grands événements politiques. La suppression de la belle meute fut donc irrévocablement résolue. A celte nouvelle si
dure sans doute pour nos chasseurs, le grand veneur proposa au moins de mettre quatre ou cinq limiers et deux lévriers de grande espèce dans des abbayes, pour en conserver la race. Quant aux autres chiens, dit-il dans sa lettre, ils trouveront bien leur maître sans qu’on soit obligé de les vendre. Voilà, ce me semble, un langage bienséant à un grand veneur qui portail le nom de Kubempré.
Ce que le prince de Hubempré avait dit dans sa lettre, relativement aux meules envoyées au roi d’Espagne, était vrai, et ce passage me fournil l’occasion de donuer quelques détails à cet égard. On sait que Charles 11 (c'est de lui qu’il s’agit), bien que toujours malade de corps et d’esprit, ne laissait pas pour cela d’être un déterminé chasseur, cl que la chasse était un de ses principaux passe-temps. Je ne sais si la réputation des meutes de notre vénerie était parvenue jusqu’à lui, toujours est-il qu’il désira à différentes reprises qu’on lui envoyât des chiens qui en provenaient. Le 4 décembre 1674, le gouverneur des Pays- Bas, comte de Monlerey, lui expédia par mer six couples de chiens braques, et un pareil nombre de chiens dits matelots. Le duc de Villa-Hermosa lui lit un semblable envoi, et y mil beaucoup d’apparat, comme on va le voir. Sans doute que si Charles 11 jugea de l’étal des Pays Bas par la bonne mine de la petite ambassade qu’on lui envoya à cette occasion,
il du! s’en faire la meilleure idée. Ce n’était malheureusement que le beau côté du tableau. Le gouverneur général choisit donc trois des veneurs les pl us présentables, et leur lit faire à chacun la livrée suivante : habit de drap vert garni de galons d’or, avec épaulettes ornées d’un nœud ponceau, entremêlé d’un fdet d’or, chausses également de drap vert , chapeau à trois cornes tout galonné. Une cravate en dentelles, des gants en peau de chamoi, et un superbe ceinturon doré, auquel pendait un large couteau de chasse, complétaient ce riche costume, que les veneurs devaient revêtir au moment où ils seraient admis à présenter leur meule au roi. Comme les chiens de la vénerie avaient été réformés, le duc de Villa-Hermosa fil acheter cette meule en Angleterre par le comte d’Egmonl. Elle consistait en 27 couples de braques de toute beauté. En même temps, les veneurs devaient offrir à leur souverain quatre cors en argent, ù ses armes, richement ciselés, ornés de sujets de chasse, et ayant les extrémités en vermeil. Outre ces cors, il y en avait trois en cuivre, également d’un fort beau travail, destinés à don Juan d'Autriche, en qui les veneurs de Boilsforl allaient revoir un ancien compagnon de chasse. Ainsi équipés, nos veneurs s’embarquèrent à Nieuport le 3 janvier 1ü79, louchèrent à Londres, où le comte d’Egmonl leur remit la meute, et arrivèrent heureu-
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semenl à Madrid. Charles II et don Juan d’Aulrichc reçurent les veneurs brabançons avec beaucoup d'affabilité, elles renvoyèrent dans leur pays, louches de reconnaissance pour la manière dont ils avaient été traités dans la capitale de l’Espagne (■<’). Un autre monarque de ce pays reçut un jour un présent analogue à celui qui nous occupe, mais qui lui arriva d’une loule autre source. Le président de Tliou, cité par Lacurne de Sainte-Palaye, nous apprend que le roi de Perse, voulant établir une alliance entre lui et la maison d’Autriche, envoya un ambassadeur à Philippe II, et lui fil offrir, entre autres présents, (quatre chiens qui étaient sortis du ventre de leur mère tout tachetés de rouge, de jaune et de bleu, et quatre cors de chasse d’un éclat extraordinaire et d’une matière inconnue en Europe. »
Durant les guerres désastreuses suscitées par l’ambition de Louis XIV, et qui furent marquées aux Pays-Bas par tant de souffrances , on vivait dans de continuelles alarmes au château de Boitsloii. A chaque instant, il fallait transportera Bruxelles les belles toiles et les filets de chasse, pour les y mettre à l’abri des déprédations des soldats français. En 1684, des malfaiteurs, profitant des désordres de la guerre, dévastèrent la chapelle de Saint -Hubert, dont loule l’argenterie fut volée. Pour éviter ces pillages, on avait recours à des lettres de sauvegarde. C’était un acte
par lequel le gouvernement ou les généraux ennemis prenaient, moyennant finances, sous leur protection les villages ou établissements qui les obtenaient. On s’en servit à différentes reprises pour la maison de chasse de Boisforl, et notamment en juillet 1691, que le grand veneur envoya on veneur dans le camp du maréchal de Luxembourg, afin de lui demander de semblables lettres pour toute la chasse royale. Mais celle-ci n’en fut pas moins ravagée par la soldatesque, qui y commit toute espèce de désordres, et plus d’un cerf, dépecé à coups de sabre, fut mis dans la marmite du soldat.
D’un autre côté, tout en faisant la guerre aux ennemis, les gouverneurs généraux ne laissaient pas pour cela d’eii faire une aux hôtes de la forêt. Tel fut Alexandre Farnèse, duc de Parme, qui succéda au duc de Villa-Hermosa, et surtout l’électeur de Bavière Maximilien -Emmanuel, prince adonné aux plaisirs s’il en fut, et chéri des Bruxellois pour son caractère libéral. En 1698, il fit rebâtir le château de Boistfort, qui avait été de nouveau ruiné pendant la dernière guerre; mais il ne paraît pas qu’il remit la vénerie sur le pied où elle avait été dansdes temps plus prospères. A cette époque, les loups étaient encore si nombreux dans la forêt de Soigne, (pie durant l’hiver de 1696 à 1697, pour ne citer qu’un exemple, il fallut faire onze grandes battues contre eux (^ 3 ). L’électeur de Bavière
prenait beaucoup de plaisir à ce genre de chasse. Chose curieuse, et qui dépeint assez les coutumes de ce temps, dans ses campagnes contre les Français, il faisait venir souvent les veneurs de Boilsfort à son camp, et se livrait aux grandes chasses tout commcs’il eût été à Bruxelles. Il est vrai que la manière de faire la guerre à celte époque permettait ce genre de passe-temps, auquel il ne serait pas très-prudent de se livrer aujourd’hui. Pour disculper notre prince de ces infractions à la discipline militaire, nous ajouterons que le gibier qu’il prenait ainsi à la barbe de ses ennemis, il le partageait gracieusement avec ses amis. Ainsi un jour, tandis qu’il était campé non loin de Turnhoul, il envoya un beau cerf, fruit de sa chasse, à son allié, le roi d'Angleterre Guillaume I", campé à deux journées de marche de là. A son tour, il reçut de l’électeur de Mayence une quantité de cerfs vivants qui furent lâchés dans la forêt de Soigne, que tant de chasses et de guerres avaient sans doute dépeuplée.
Il m’en coûte de le dire, mais les gens de la vénerie royale virent passer le quasi-règne du généreux et chevaleresque Maximilien-Emmanuel de Bavière, sans qu’on leur payât les dix à douze années de gages arriérés qui leur étaient dues. Je cite refait afin que le lecteur juge mieux du triste étal où se trouvait alors cette vénerie. La guerre absorbait toutes les ressources de l’État.
Ce fui pis encore, lorsque l’électeur eul perdu les Pays-Bas par suite des défaites qu’éprouva Louis XIV, dont il venait d’épouser la cause dans les guerres pour la succession de Charles II. Ce qui, dans ces guerres, nous préoccupe, nous qui ne citons ces grands événements que pour autant qu’ils se lient à notre sujet, c’est le nombre des victimes qu’elles firent de nouveau parmi les hôtes de la forêt de Soigne. Il parait qu’ils s’en donnaient, messieurs les généraux anglais, dans cette belle forêt, si souvent parcourue par les armées depuis le milieu du dix-septième siècle. Quelques semaines après la bataille de Ramillies, le grand veneur, prince de Kubempré, se vil obligé d’envoyer un des veneurs au duc de Marlborough, campé aux environs de Hougaerde, pour se plaindre de ce que ses généraux ruinaient entièrement la chasse. Celle plainte était appuyée d’un présent tout à fait approprié à la circonstance; il consistait en un cerf destiné à la table du noble général. Le duc de Marlborough eul égard aux doléances du grand veneur, et se mil en mesure d’en faire cesser l’objet. Son frère , le général Churchill , gouverneur de Bruxelles, fit même une ordonnance pour la stricte observation des lois en vigueur sur la chasse, dans tout le district où il commandait ('^). Le généralissime anglais ne chassa que rarement dans la forêt de Soigne, durant les différents séjours qu’il fil dans la capitale de la Belgique. Une
seule fois, en 1708, je l’y vois courant le sanglier avec une nombreuse compagnie. Les Anglais, connaisseurs en fait de chasse à courre, bien que les Français les aient accusés longtemps de l’avoir pratiquée contre les règles de l'art, les Anglais, dis-je, durent se faire une pauvre idée de notre vénerie, en la voyant privée pour ainsi dire de chevaux et de chiens. La vérité est qu’à cette époque elle était hors d’état de forcer un cerf; et il fallut l’arrivée du prince Charles de Lorraine, comme gouverneur général des Pays-Bas, pour rendre aux chasses royales l’animation qu’elles avaient perdue depuis longtemps. Quelques mots sur les chasses de ce prince, dont le souvenir vit encore chez les habitants de Tervueren et de Boilsfort, termineront dignement, je pense, le sujet que nous avons parcouru.