DÉCÈS DE BENJAMIN-LOUIS ROBERT
« Aujourd'hui vendredi, onze juillet mil huit cent dix-sept, sur les neuf heures du matin , pardevant nous Luc-Marc- Jean Savary, premier adjoint, faisant en l'absence de M. le maire de la ville de Fontenay-le- Comte les fonctions d'officier public de l'état civil, sont comparus M. Charles Vinet, notaire royal, âgé de soixante-dix ans, oncle et cousin-germain par alliance du défunt, et M. Fidèle-Germain Raison , avocat, âgé de vingt-huit ans, neveu breton dudit défunt, demeurant en cette ville, lesquels nous ont déclaré que M. Benjamin- Louis Robert, colonel de Tex-deuxième régiment de chasseurs à cheval, baron, commandeur de l'ordre royal de la Légion d'honneur, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, âgé de trente-trois ans passés, né en la ville des Sables-d'Olonne , département de la Vendée, et demeurant en celle-ci, fils légitime de M. Augustin-Louis Robert-Dubreuil, propriétaire, et de Dame Marie-Jeanne Bouron, domiciliés en ladite ville des Sables, est décédé de ce matin, sur les trois heures, en son domicile, maison de M me veuve Caldelar, sise Grande-Route de Niort.
» De tout quoi nous avons dressé le présent acte
duquel il a été donné lecture et qui a été signé des déclarants et de nous.
« Le registre est signé :
» Vinet, Raisox et L. Savary, 1 er adjoint. »
Mais, ces compagnons d'armes, ces amis du colonel Robert, auxquels je viens de faire allusion, je les ai connus, moi qui ai l'honneur d'écrire ces lignes funèbres. Et rien n'était plus beau que de les voir figurer, sous la Restauration , avec la spécialité de leurs uniformes de l'Empire, à nos processions de la Fête-Dieu : chefs de bataillon d'infanterie, chefs d'escadrons de cavalerie, de dragons, de cuirassiers; capitaines de hussards, lieutenants de chasseurs à cheval ; capitaines, lieutenants d'infanterie, etc., etc.
Ces officiers s'appelaient : Commandants Petit-Laurent, Mercier, Vinet, Fillon, Barbe, Carré; majors Merson, Gautron; capitaine Marchais, amputé d'une jambe, que je vois encore avec son chapeau à la française et sa canne à la main pour s'équilibrer lui-même ; capitaines Godet, Macouin; lieutenants Baudiy, Cosset et Vinet, amputé d'un bras, père de l'ancien maire, Goguet et Martineau, celui-ci du 3° chasseurs à cheval, où Belliard avait été simple soldat et brigadier, un jour où son grand cœur, sa grande âme avaient été méconnus à tort ; et plusieurs autres, dont les noms m'ont fui, deux autres Martineau , un des gardes d'honneur, l'autre de l'infanterie.
Tous couverts de blessures ou d'infirmités contractées sur les champs de bataille. Leurs uniformes râpés, leurs moustaches blanchies, la couronne d'argent de leurs cheveux, devenus plus rares, la difficulté de leur démarche contrastaient admirablement avec les nouveaux uniformes, avec la prestesse, F agilité, la désinvolture et la grâce de nos petits chasseurs du 8 e et du 12 e en garnison chez nous, et qui les encadraient à merveille, comme de jeunes enfants encadrent avec bonheur leurs vieux pères ou leurs aïeux. La plus grande partie portant à leur noble boutonnière la croix de la Légion d'honneur (1).
Voilà les officiers, ses compagnons d'armes ; Tétant de l'aide de camp, ils l'étaient nécessairement du général Belliard, à qui ces lignes sont applicables, ainsi qu'au commandant Vinet.
Voulez -vous des sous -officiers, à la suite de ces messieurs ? Voyez-vous ce détachement de jeunes gens de Fontenay, affectés sous l'Empire au 56 e de ligne; savez-vous ce qu'ils ont été ? des soldats N° 1 er . Savezvous ce qu'ils ont rapporté? Je vais vous le dire: M. Héraud, farinier au moulin de la Roche, près le Guébraud, a rapporté les galons de sergent de grenadiers, et par dessus ses galons la croix d'honneur,
(1) Hélas ! Il en manquait plusieurs des enfants de la ville, morts au champ d'honneur, entr'autres, le fils d'un simple entrepreneur, Charlos-Louis- Auguste Durand, chef de bataillon au 55* de ligne, emporté par un boulet, le 27 juin 1815, devant Compiègne.
(Tiré des actes de l'état civil de Fontenay).
M. Fillon, les galons de sergent-major de voltigeurs et la croix d'honneur; M. Chevalier, les galons de sergent-major du centre, la croix d'honneur et la balle qui l'avait frappé. Elle avait été extraite de sa blessure et il la conservait précieusement dans un écrin avec sa décoration, quand il n'en portait que le ruban.
Ceux-ci, comme les autres, je les ai vus de mes yeux ; incontestable ce que l'on dit, quand on l'a vu ; mes souvenirs sont tellement présents, que je me rappelle avoir vu le sergent Héraud , avec sa croix sur sa veste blanche de meunier; son pantalon était de même couleur, c'était l'uniforme de son état, le rouge de son ruban n'en ressortait que mieux.
Tous trois de ma connaissance spéciale ; M. Chevalier surtout, dont, après mon retour du 5 e corps, en 1880, comme aumônier militaire, après 50 ans d'absence, j'ai pu recueillir le dernier soupir, et auquel j'ai facilité les honneurs ecclésiastiques et militaires, ayant demandé moi-même le piquet du 137 e , auquel il avait droit.
Un autre, du même 56 e , natif des Sables, nommé Rauturier, était également revenu sergent et décoré.
Ce régiment avait tenu garnison à Alexandrie, en Piémont ; je me suis souvenu d'eux quand j'y suis passé, dans mon Voyage d'Italie, à l'aspect do la citadelle qu'ils avaient occupée, sous les ordres du général Despinoy, le même qui, commandant à Nantes, en 1830, avait mandé nos cuirassiers de Fontenay, comme sera dit plus lard.
D'autres, dans le même détachement, sont devenus
ftïaîCrcs d'armes ; Rousseau , tambour-major ; Faucher, porte-étendard, sous la Restauration, de notre compagnie de sapeurs -pompiers, si bien commandée par M. Babin des Bretinières, capitaine, Boisumeau, lieutenant, Maire, sous-lieutenant, sortant du génie ; Plissot, dit le Prussien ; Planchin , Marchand , Maynard et jusqu'aux tambours Turpeau, Blanchard, Bourdet, Hervé, Auger; quel coup do baguette ils avaient ces tapins et comme tous ces vieux avaient encore leur désinvolture et se tenaient bien sous les armes, dans les rangs de la compagnie susdite et dans ceux de notre garde nationale, si longtemps aux ordres de M. Parenteau de la Voûte, capitaine adjudant-major Fillon, capitaine Reynier, etc. Et plus tard, commandée par M. Armand Brisson , organisateur d'un de nos bataillons de mobiles pour la guerre de 1870.
Aussi bien et par dessus tout , n'avons-nous pas pour compatriotes et compagnons d'armes du général Belliard, le général Bonnamy de Belle-Fontaine, le vice-amiral de Grimouard dont le nom est écrit sur la porte de notre hôtel de ville actuel où il est né, et le colonel de génie Godard, de l'Hermenault.
Et nous autres, leurs successeurs, d'un âge moins avancé, qui nous sommes assis sur les mêmes bancs de nos écoles et qui, faute de table, y avons écrit, comme eux, sur nos genoux, n'avons-nous pas compté dan* nos rangs, de près ou de loin, le contre-amiral Libaudière, le contre-amiral Alquier, parent du général Bonnamy, une partie de la famille du général Savin-Larclause ;
le lieutenant- colonel Chateignier, le commissaire de marine Puybaraud ; l'inspecteur général des classes de marine (sic) Brunetière, parent de son homonyme, le colonel du 1 er chasseurs d'Afrique, si distingué de nos jours (188S-86) ; le chef d'escadrons Hippolyte Bernard, du 2 e hussards, fils de l'ancien sous -préfet sous la Restauration; le médecin-major Brivin, le capitaine de Brèche, tous deux des chasseurs d'Afrique et plus tard des lanciers de la garde ; les commandants Merle et Carbonnier, l'un au 83 e , l'autre au 69 e de ligne ; sans oublier le capitaine Aude, parti de l'atelier de menuiserie de son père et qui, d'abord au 14 e de ligne, est passé capitaine d'habillement au 13 e de même arme ; le capitaine Rataud, du 6 e hussards, dont nous parlerons plus tard; le maréchal -des -logis Philippe Freland, depuis garde d'artillerie, le fils du cordier ; le lieutenant Pouponneau , frère du marchand de vin ; le docteur Robuchon, ex-aide-major au 137 e , le fils de l'imprimeur ; le sous -officier de gendarmerie Balloteau, fils d'un ancien chef de musique de notre garde nationale, etc., etc., tous portant de nobles décorations et quelques-uns de nobles cicatrices; et, certes, nous ne voudrions oublier personne ; que ceux qui le seraient ici sous ma plume, faute de renseignements, pensent qu'ils ne le sont pas dans mon cœur.
Nos citations doivent se borner à ceux des jeunes gens deFontenay qui ne font plus partie de l'armée active ; ils appartiennent à l'histoire. Quant à ceux de nos officiers qui sont actuellement sous les drapeaux à un grade
quelconque, nous avons tous leurs noms, là, sous nos yeux ; ils sont relativement nombreux. Les inscrire dans ces feuilles, eût été pour moi une satisfaction majeure, mais leur modestie en eût été alarmée, car de même que chez le soldat il ne faut rien ôter à la vaillance, il ne faut aussi rien enlever à la modestie, ces deux vertus se grandissent mutuellement. Je parle avec d'autant plus d'assurance que dans leur nombre, il y en a dont le début a été si heureux, qu il leur fait présager les plus hautes dignités militaires. Ces prémices posées, nous attendrons avec confiance d'autres citations qui seront plus à leur hauteur que les nôtres, celles de l'avenir: des citations à l'ordre du jour, à l'ordre de l'armée, etc. Nous attendrons les brevets de leurs grades successifs, ceux plus chers de la Légion d'honneur, et en fin de compte leurs états de services qui seront toujours dignes de l'armée et de la patrie, et qui leur donneront une place bien méritée parmi les hommes distingués de Fontenay, car, nous le voyons à chaque pas, Fontenay est aussi bien la source d'où jaillit l'épée que la source qui produit la toge ; et Rapin, dit l'histoire, revêtait aussi bien et avec la même aptitude l'une que l'autre ; nous savons que par imitation, un de nos jeunes capitaines est docteur en droit.
Terminons cette nomenclature par une arrière-garde, bien digne de ceux qui précèdent et qui se décompte par les commandants de la Jallet, dignes neveux du chef d'escadrons de Gentet; des commandants de Maynard et de la Boutetière, ce dernier organisateur et chef
du 3 e bataillon de nos mobiles, blessé, fait prisonnier à la tête de la charge qu'il conduisait ; des lieutenants de Mouillebert, Vallette, etc., etc. Tout en présentant les armes à ceux qui ont si honorablement combattu pour la patrie et qui ont survécu à ses malheurs, versons nos larmes et nos prières sur ceux qui ne sont plus ; mais qui nous laissent pour consolation des héritiers de leur courage et qui le seront de leur grade comme de leurs vertus. Nous, prêtres, les lieutenants de Dieu, nous promettons le bonheur éternel à ces nobles défunts.
Le jour de l'inauguration du monument de Coulmiers, le général Bataille, commandant à Orléans le 5 e corps d'armée, en faisant l'appel des morts, s'écriait : « Ils sont les martyrs de la patrie, ils ont droit au ciel et Dieu doit le leur donner ! » En entendant ces paroles, M gr Dupanloup, le vieux soldat, comme il s'appelait luimême, inclina la tête pour les confirmer et pleura.
Voilà ce que le général Belliard couvre de ses vertus et de ses leçons, depuis près d'un siècle, avec bien d'autres choses. Le bon exemple est contagieux comme le mauvais, et qui sait si tous ces braves, qui ont puisé primitivement leur verve dans les heureuses sources de Fontenay, ne sont pas allés la féconder dans les souvenirs des Cataractes, des Pyramides et de ses autres campagnes.
Le tour du commandant Vinet est arrivé, à lui sa part de gloire dans notre histoire militaire.