EXTRAIT
Du journal de F arrondissement de Fontenay-le-Comte,
du 21 Mars 1829
M. le Baron Lelong, Chevalier de l'Ordre Royal et Militaire de Saint-Louis, Officier de l'Ordre Royal de la Légion d'honneur, Colonel du 8 e Régiment de Chasseurs en garnison dans nos murs, décédé le 13 du courant, à Page de 56 ans, a été inhumé, dimanche dernier, avec toute la pompe due au mérite Militaire. Le Clergé, MM. les Fonctionnaires civils, judiciaires et militaires, MM. les Officiers en retraite, up grand nombre de personnes de distinction, ainsi que le Régiment sous les armes, ont accompagné, jusqu'au lieu de sa dernière demeure, les restes inanimés de cet Officier distingué. Les larmes données au défunt, par ses anciens compagnons d'armes, ont assez fait son éloge pour que nous puissions nous dispenser de le faire ici.
A cette triste et imposante cérémonie, nous n'avons pas remarqué, sans éprouver une bien douce émotion, le pieux recueillement des Militaires qui accompagnaient le convoi d'un homme qui fut toujours juste à leur égard, et qui n'était heureux que lorsqu'ils l'étaient eux-mêmes.
Arrivé au cimetière, le cortège a entouré le cercueil; et là, d'une voix émue et avec l'accent de la vérité, M. de Carlotty, capitaine-adjudant-major du Régiment, a prononcé l'éloge funèbre de son vertueux et digne chef. Il s'est exprimé en ces termes :
« Messieurs,
» Cet inexorable arbitre, la mort, qui nivelle toutes les conditions, qui tranche avec la même impartialité les jours du Prince comme du bûcheron, de l'homme qui fut toujours heureux comme de celui qui ne le fut jamais ; qui fauche dans le berceau de l'enfance comme dans le fauteuil de la vieillesse, vient de nous enlever notre Colonel et de nous plonger dans le deuil. Il mérite d'être regretté, celui dont toutes les idées, toutes les occupations, se reportaient au bien-être du Régiment que le Roi lui avait confié ; pour qui chaque avancement, chaque faveur accordée par Sa Majesté , à un des Militaires sous ses ordres, était une satisfaction réelle. Il savait se faire obéir, et s'il fut quelquefois sévère, il désira l'être toujours avec justice. Qui, d'ailleurs, serait assez téméraire pour se flatter d'être infaillible? Il donna, au reste, à son tour, vis-à-vis de ses chefs, l'exemple d'une subordination passive, mais affranchie de toute espèce de flatterie.
» Joseph-Auguste-Théodore Baron LELONG, naquit à Annoy, département de l'Aisne, le 21 novembre 1772. Il débuta, jeune, comme soldat, et parcourut avec distinction, jusqu'au grade de Colonel, les différents
échelons de la carrière militaire : Fromista, Lorbigo, Minberville, Nangis et autres lieux, furent témoins de sa bravoure, nous l'avons été de sa loyale et droite probité. Enfin, ses vertus civiles et militaires furent ses titres de noblesse.
» Il a cessé d'exister, après avoir souffert avec force et résignation, pendant vingt jours et vingt nuits, les douleurs les plus aiguës, à 36 ans, après 36 années révolues de service. Dieu avait fixé sa dernière heure au 13 mars 1829 ; Dieu a permis qu'il ne quittât point cette terre de misères et de larmes, sans être aidé des secours de la Religion. Enfin, il a payé son tribut; c'est une dette générale qui n'a de prescription pour personne.
» Il fut fils respectueux et dévoué ; chérissait ses frères et sœurs. Que n'eût-il pas été et comme mari et comme père?
» Adieu donc pour la vie, mais non pour l'éternité^ toi que quelques pelletées de terre vont achever de faire disparaître de ce bas monde ! Que n'es-tu témoin de notre douleur ! Nous ne pouvons plus nous adresser qu'à ton âme ! Hé bien ! qu'elle reçoive ici nos sincères regrets, avec l'espoir fondé de nous revoir un jour !... »
A la mémoire du Baron Joseph-Auguste-Théodore Lelong, Colonel du 8 e de Chasseurs y mort à Fontenay, le 13 mars 1829.
Sur la tombe du brave encore quelques fleurs ! Aux yeux de ses amis, je viens de voir des pleurs , Et moi. simple étranger, sans être frère d'armes J'ai surpris dans les miens quelques furtives larmes. Amour de la Patrie, ô divin sentiment.
C'est ton pouvoir sacré qui dans un tel moment A l'aspect du cercueil, muet dépositaire Des restes généreux qu'on rendait à la terre, A notre vieilie armée adressait des adieux Où les pleurs du pays s'échappaient de mes yeux.
Encore un Vétéran descendu dans la tombe !
C'est du laurier français une feuille qui tombe, Me disais-je ! Bientôt ce superbe laurier Qu'effeuille incessamment l'aquilon meurtrier. Perdant dans chaque preux un fleuron de sa gloire. Ne pourra plus verdir qu'aux pages de l'histoire ! Puis sur le drap fatal mon œil avec douleur Cherchait ce sabre nu, sceptre de la valeur, L'aigrette du héros par la mort balancée, Sur un front où jadis l'honneur l'avait placée ; Et cette étoile d'or qui brillant près des Lys Me renvoyait peut-être un rayon d'Austerlitz ! De notre Grande- Armée, hélas ! glorieux restes; La foudre vainement de ses ailes funestes Vous épargna vingt ans au milieu des combats ; Au foyer domestique un injuste trépas Reprend, loin des périls de ces grandes journées, Vos corps, vieux de travaux, souvent jeunes d'années.
Ainsi, brave Lelong, au milieu du repos Tu devais succomber, usé sous les drapeaux.
De l'aigle foudroyante et maîtresse du monde Tu suivis à grands pas la course vagabonde ; Elle t'a vu, bravant sous son essor hardi , Et les glaces du Nord et les feux du Midi, En payant chaque rang acquis à tes services, Pour un grade conquis compter dix cicatrices. Pour t'affranchir du mal en tes veines caché, On prétend que l'insecte à ton sang attaché, Sur ton sein sillonné d'innombrables blessures Ne pouvait appliquer ses salubres morsures Sans trouver une place où sous ta noble croix, Ce sang n'eût pris passage une première fois.
Et là, froid et glacé par la mort en furie, Ton cœur tout à ton Prince et tout à ta Patrie, Ce cœur où le clairon ranimait tes vieux ans, Aujourd'hui sans écho pour ses plaintifs accents Hélas ! et sans répondre à sa voix qui t'appelle, A laissé retentir la trompette fidèle !
Et ce blanc étendard que ton terrible bras Eût voulu couronner dans de nouveaux combats, Se voilant en ton nom sous une écharpe obscure, N'a qu'un crêpe de deuil pour première parure : Tandis que tes soldats en silence rangés Emportent lentement sur leurs bras affligés Le guide dont la voix eût, par Mars affermie, Lancé leurs escadrons sur la foudre ennemie.
Mais c'en est fait; adieu, généreux colonel : Va retrouver aux Cieux, dans ce jour solennel, Les vieux preux qui déjà, de la nue enflammée. Ont cru se voir renaître en notre jeune armée.
Va reprendre ton rang parmi ces fiers guerriers ; Ici ton souvenir, ta gloire et tes lauriers De tes Chasseurs en deuil deviennent l'héritage : Tu peux coinpter sur eux : ce précieux partage Sous leur noble étendard sera conservé pur.
Remonte donc en paix vers le céleste azur; Au huitième toujours lier d'un semblable guide, La vaillance et l'honneur prêteront leur égide.
E. Labbbtoxxiébe, Avocat à la Rochelle.
Pendant que le 8 e régiment de chasseurs à cheval formait la garnison de Fontenay-le-Comte , y ont été mariés :
Le 30 avril 1 828 , M. Etienne Volck, musicien-gagiste, avec M Ue Catherine-Mélanie Fauconnier ;
Le 16 mars 1829, M. Pierre-Simon Morizot, officier audit, avec M lle Louise-Zénaïde Desaivre ;
Le 22 juin 1829, M. Sépot, maréchal-des-logis , avec M Ue Rose-Henriette Fauconnier ; à cette date, le régiment était parti pour Libourne.
Le juillet 1829, M. Pierre-Gilles Barbe, lieutenant, avec M tte Àrmande-Jeanne des Roches de Chassais ;
Du 12 e chasseurs, pendant son séjour à Fontenay, s^étaient mariés :
Le 2 mars 1825, M. Jean-Louis Texier, maître-bottier, et M Ue Modeste- Véronique Sehelègue, fille du gérant de l'hôtel du Chapeau-Rouge.
Le 20 novembre 1826, M. Pierre-Constant Bécard, capitaine d'habillement, avec M lle Julie-Louise Gupif, fille d'un employé des contributions indirectes ;
Le fait de ces alliances établit une union plus intime entre ces régiments et la ville de Fontenay. La beauté de l'uniforme pouvait y être pour quelque chose ; c'était un attrait de plus, assurément. Nous n'avons précédemment touché que le côté moral de cet uniforme, en général ; ceci nous amène à dire un mot de son élégance. Du reste, à chaque pas que nous faisons, nous nous heurtons contre quelque souvenir qui nous demandent place au foyer de nos lignes ; nous ne pouvons pas plus nous y refuser, que nous refusons l'hospitalité à nos soldats de passage ; c'est coïncidences sur coïncidences, rapprochements sur rapprochements ; mais quelque soit l'objet, nous retombons toujours sur Belliard, sur l'Egypte ; c'est le point central , c'est la force centripède à qui tout se rapporte ; en voilà un nouvel échantillon :
Lors de la formation des lanciers, en 1831, les cinq premiers régiments de chasseurs passèrent dans cette arme, sous cette dénomination, et le 8 e dont nous venons de parler, prit le N° 3.
Mais le N° 3 c'est celui où avait autrefois servi, dans un intérim de position, 1797, le général Belliard, comme simple soldat et brigadier; c'est le N° 3 qui a fait l'expédition de Morée en 1828, aux ordres du marquis de Faudoas, son colonel, avec le bel uniforme de cette
époque, que nous retraçons comme un miroir d'actualité. Habit vert à trois rangs de boutons sur la poitrine, orné de tresses mélangées d'un tiers de vert et de deux tiers de la couleur tranchante, qui est Yécarlate pour celui-ci, avec collet, parements et retroussù de cette même coideur, boutons blancs bombés , avec le N° dudit : pantalon garance, avec tresse plate verte et écarlate sur la couture; schako noir, tresses de la couleur tranchante, plumet noir, id., id. (Tiré de Y Annuaire du tempsj.
Eh ! bien, voilà l'uniforme dont la beauté a séduit le vice-roi d'Egypte, Ibrahim-Pacha lui-même. C'est fort, mais voilà le fait, un homme de cette trempe devait, en effet, avoir du goût et du bon :
Lorsque les préliminaires de paix eurent été acceptés, pour l'autonomie de la Morée, Ibrahim-Pacha est venu voir passer en revue notre petite armée ; « il a eu la galanterie de dire aux colonels qu'avec de pareilles troupes, lui, général de cavalerie, serait enchanté de devenir général d'infanterie. Lorsque le 3 e chasseurs a paru sur le terrain, il n'a pu s'empêcher de témoigner son admiration, de complimenter son colonel sur sa belle tenue et lui a témoigné le désir d'avoir un modèle de son uniforme, pour créer en Egypte un régiment semblable. Le lendemain, le colonel de Faudoas a envoyé à Ibrahim un uniforme avec une lance ; car le l op et le 6 e escadrons portaient la lance et les quatre autres le mousqueton et toujours le sabre de cavalerie pour tous.
» Ibrahim ne s'est pas laissé vaincre en gracieuseté. Dès le même jour, dînant avec le général Maison, il l'a
prié d'offrir son sabre au colonel du 3 e chasseurs, et le lui attachant au corps, il lui a dit : Portez-le un instant, mon général, il en aura plus de prix à ses yeux ; le sabre est magnifique, un vrai damas de Perse. »
(Histoire de tous les régiments, tome 4, p. 57).
Et, maintenant, voilà les chasseurs à cheval d 1 Afrique oh! non, d 1 Egypte seulement, habillés comme les chasseurs à cheval de France ; et c'est réellement à s'y tromper. Aussi, quand ils passeront du côté de Memphis, de Thèbes et des cataractes du Nil, les milliers de sphinx qui bordent les routes et les avenues, assis à leur aise, sur leurs fûts de granit, vont lever la tête pour les saluer, en les prenant pour des Français et en se souvenant des généraux Desaix, Belliard et de nos vieux régiments qui ont entrefois expéditionné chez eux, et qui les ont relevés et consolidés sur leurs socles , que les vents et les tempêtes de ces vastes déserts allaient précipiter et enfouir dans les sables mouvants.
Et puis, voilà que nous retrouvons en Morée, en 1828, comme brigade d'occupation avec le 57 e de ligne, le 21 e léger, la 21 e légère d'Egypte en 1799 ; puis, voilà que de la Grèce le 21 e léger fait campagne en Algérie, en Crimée, etc., etc. En voilà des régiments qui ont de la chance ! Toujours en avant, toujours à l'ennemi ! Quand je le reverrai encore celui-là, je lui parlerai d'un de ses vieux soldats, qui depuis plus de trente ans est missionnaire en Chine, M. Bernom, qui avait si bien appris à vivre d'abnégation, de dévouement et de sacrifice
dans ses rangs, qu'il n'a pas cru que ces vertus fussent, avec la grâce de Dieu, au-dessus de ses forces devaut les Chinois. L'état militaire est une grande leçon, quand on sait en profiter.
Nous disons que la brigade d'occupation de Morée se compose du 21 e léger et du 57 e de ligne. Le 21 e léger, c'est toujours notre vieux N° d'Egypte, qui vient de renaître au souffle de la Grèce et de l'Afrique, car son N° était demeuré vacant depuis 1815. — Et le 57 e ? Il y a, dans l'air, un courant qui nous avertit qu'il a quelque attache avec nous. On dit que je suis un chercheur; cherchons donc ! J'ouvre la feuille d'annonces de Fontenay-le-Comte , N° 423, 13 octobre 1827, 9 e année, et je lis : Passage de troupes. Le 57 e régiment d'infanterie de ligne, colonel de Lespinasse, fort d'environ 56 officiers et 800 sous-officiers et soldats, arrivera dans cette ville, savoir: les 2 e et 3 e bataillons, le 26 de ce mois, et repartiront le lendemain ; l'étatrmajor et le 1 er bataillon, le 27, et repartiront le 29. D'où viennent-ils? De la Bretagne, où ils tenaient garnison. — Où vont-ils? précisément en Morée, pour faire partie de la brigade d'occupation. Passez donc, chères troupes, allez là-bas, représenter la France et ranimer le flambeau de la civilisation.
Entre temps, et le 24 du même mois, venant de Rennes, à la même destination sans doute, un détachement du 4 e escadron du train d'artillerie, fort d'environ 50 sous-officiers et soldats, sous la conduite de deux officiers, et un autre de 32 sous-officiers et soldats avec
le même nombre d'officiers, du 1 er régiment d'artillerie à pied, font également étape dans nos murs. Quelle belle réception leur fit à tous le 8 e chasseurs à cheval et son digne colonel Baron Lelong, le même dont nous pleurions plus haut la sépulture.
Mais revenons au 57 e ; nous avons avec lui une autre attache, encore plus précieuse que la précédente, c'est l'attache du drapeau. Lorsqu'on 1804, il s'agit de rendre les vieux, pour en recevoir de nouveaux, le colonel Fléchât du 57 e s'y refusa. — L'Empereur insista : Si c'est un ordre général, Sire, dit celui-ci, j'obéirai, mais j'en mourrai de chagrin ! Et c'était bien un ordre général et précis. — Le drapeau fut rendu. — Le jour de la distribution, lorsque l'aide de camp appela le 57 e , Fléchât s'avança tout triste, mais résigné. Napoléon prit lui-même le nouveau drapeau et le tendit au colonel, en lui disant : Regardez sur l'étoffe et voyez !
surprise ! c'était les lambeaux de l'étendard d'Italie, artistement réunis ensemble et portant cette inscription en lettres d'or :
A Montenote, il fut surnommé le terrible!
Oh ! Sire, merci ! exclama le colonel, en pleurant de joie, et les braves du 57 e , reconnaissant leur drapeau de Montenote, poussent un formidable cri de : Vive l'Empereur !
Eh! bien, le drapeau actuel de ce régiment a été décoré après la campagne de 1870, pour la prise, par
le lieutenant Chabal, do l'étendard du 2 e bataillon du 16 e prussien, qu'il enleva des mains de l'officier qui le portait.
Ceci posé, à la capitulation de Metz, le drapeau qu'avait alors le 57 e avait été partagé entre tous les officiers pour le soustraire aux mains de l'ennemi. J'ai l'honneur d'en posséder un lambeau , à moi donné par le commandant Menière, de ce régiment, qui en possède un autre ; si jamais les hostilités reprennent (ce qu'à Dieu ne plaise), je prierai le commandant de faire ajuster sur ce drapeau décoré, les lambeaux sublimes que nous avons religieusement conservés, et, en les contemplant d'un seul coup d'œil, les soldats du 57 e de ligne deviendront doublement terribles.
De vieux et bons souvenirs me rattachent à l'arme des hussards, tout particulièrement, sans préjudice des autres armes. La première fois que j'ai rencontré le 6 e , alors commandé par le colonel Lanthonnet, c'était à Niort, en 1840, l'année même de la formation du 8 f , à Lunéville.
La première fois que je les ai rencontrés tous les deux ensemble, c'était à la distribution des drapeaux, le 10 mai 1852. Deux escadrons et l'état-major de chacun de ces
régiments s'y trouvaient. La pelisse et le dolman vert clair du premier, avec ses tresses rouges pour les hommes et d'argent pour les officiers, la pelisse et le dolman bjeu-ciel du 2 e , avec tresses jonquilles pour le rang et d'or pour les officiers, leur donnaient un aspect superbe et formaient un délicieux contraste. Qu'eût dit le viceroi d'Egypte, Ibrahim-Pacha, s'il les eût vus, lui qui s'enthousiasmait pour l'uniforme de nos chasseurs.
Car l'or qui rehaussait leur merveilleux dolman, Faisait, comme un bijou, briller le régiment.
Deux bijoux, l'un d'argent, l'autre d'or, dans le même écrin. Les trompettes et les musiciens des deux, avec leurs kolbaçks à flamme, leur panache rouge et leurs tresses aurore produisaient un coup d'œil saisissant. Les chevaux blancs de neige de ceux du 6 e faisaient admirablement ressortir le noir d'ébène de ceux du 8 e qui eurent l'honneur de jouer au défilé de la l re division de cavalerie.
Me voilà à ce défilé de 70,000 hommes, devant les tribunes, mais il m'est impossible, oui impossible à mon cœur de sortir de là, sans donner mon hourra, avec 100,000 spectateurs, à ces quatre bataillons de chasseurs à pied, les 5 e , 6 e , 8 e et 9 e , qui viennent de prendre le pas gymnastique ; excellente troupe, arrivant après douze ans d'existence seulement, au niveau des zouaves, les premiers soldats du monde.
Et on a parlé de les supprimer ! Encore une fois, supprimez donc l'héroïsme ! Or, à l'époque où il en était
question, j'ai pris résolument la plume, en faveur de leur maintien : 1° Dans un rapport instamment demandé en "haut lieu, relatif à la réorganisation de l'armée, après nos malheurs ; rapport présenté par M. Vandicr, sénateur de la Vendée, ancien officier de marine, à la Commission des quarante généraux. Je les ai défendus : 2° Dans le Journal du Loiret, lorsque le 18 e , commandant Faulte de Vanteaux, et le 6 e , commandant Montagne, faisaient partie du 5 e corps, comme le constate des pièces justificatives émanant de plusieurs de ces officiers supérieurs, toutes classées au VIP volume de mes manuscrits du F 120 au F 141 ; c'est que j'aime les chasseurs à pied à l'égal des hussards.
C'est aussi là, devant ces tribunes, que la veille, j'avais serré la main d'un des héros de Sidi-Brahim, ex-prisonnier d'Abd-el-Kader, le lieutenant Larrazet, beau à voir, allez ! avec son N° 8 au schako, sa balafre sur la figure et sa croix d'honneur sur le cœur.
(Voir Historique du 2 e Hussards, page 267, édit. 1869, par l'auteur de cet ouvrage).
Je reviens au 18 e bataillon de chasseurs à pied, appartenant au 5 e corps d'armée, en garnison à Romorantin, près Orléans; il avait fait, avec nous, les grandes manœuvres, dont le quartier-général était alors (1878), à Lorez-le-Bocage, dans le département de Seine-et- Marne. Nous avions, M. Barruet, aumônier auxiliaire du 89 e , à Montargis, et moi aumônier titulaire du corps d'armée, notre billet de logement chez le bon ouré du lieu, qui nous donna l'hospitalité la plus cordiale. Ce
brave curé m'ayant demandé de lui procurer le coup d'œil de l'ensemble de l'état-major, qui était très beau et très nombreux, je le conduisis le lendemain matin, qui était samedi, tout près de l'hôtel du Grand-Cerf, où nos sommités avaient élu domicile et d'où le général Bataille, accompagné du duc de Nemours et de tout son entourage, devait sortir pour se rendre sur le terrain de manœuvre. J'avais pris soin de me dissimuler sous un pli de terrain, pour ne fixer l'attention de personne, quand le général Bataille m'apercevant, me dit : Vous voilà, Monsieur l'aumônier, venez -vous avec nous? — Mais oui, mon général. — Aurons-nous du beau temps, demain, pour la messe militaire? — Oh! oui, mon général, la Providence le permettra; puis la présence du duc de Nemours nous portera bonheur. — Et, me tournant vers le prince : Je suis très heureux de rencontrer, dans le 5 e corps, Votre Altesse que je n'avais pas vue, depuis 1843, dans la lande de Plélan, en Bretagne, où vous commandiez le camp qui s'y était rassemblé, lui dis-je; c'est moi qui suis l'auteur des Historiques des régiments de Hussards, que vous connaissez. — Vous êtes l'abbé Staub, vous? — Oui, monseigneur! — Tout l'état-major était arrêté pour entendre le colloque. — Continuez-vous ces Historiques, car ils sont pleins du feu sacré? — Oui, Monseigneur, mais le nerf de la guerre me manque pour les publier, et le nerf matériel est indispensable pour marcher en avant ; c'est lui qui alimente le feu sacré. Le duc ajouta : Je veux vous voir, ce soir, après les manœuvres ; veuillez
m'attendre. — Je le vis, en effet... Mais, cher prince, vos encouragements, quelque précieux qu'ils fussent, ne me suffisaient pas ; j'aurais préféré vous entendre dire : Allez , je paierai. Je m'étais déjà appauvri pour mes publications précédentes, car, je le répéterais mille fois, on ne vend pas à des soldats qui n'ont qu'un sou par jour, on donne... Et mes Historiques en sont restés là, comme le volume Y Aumônier de régiment, dont j'ai parlé plus haut. Et cependant on a plus grand besoin de soldats, je dis de véritables soldats, aujourd'hui que jamais, et jamais l'on a eu plus grand besoin de leur inoculer les vertus de leur état, et c'est là la spécialité de mes livres !
L'incident étant clos et les grandes manœuvres aussi, je rejoignis sur route le 18 e bataillon de chasseurs à pied et le commandant Faulte de Vanteaux, qui voulut bien me faire les honneurs du beau corps qu'il commandait ; ah ! c'est que son très digne père avait été lieutenant-colonel du 2 e hussards, que je lui avais fait visite à Versailles et que je suis resté en correspondance avec l'un et avec l'autre. Les souvenirs de la famille militaire ne s'oublient pas !
Parti, quelque temps après, pour Embrun, ce bataillon est le premier qui a fait, en deux colonnes, l'ascension des Alpes, au sommet desquelles il s'est trouvé face à face avec un bataillon de Bersagliéri italiens. C'est le point de départ de la défense qui s'organise à présent dans ces contrées.
Aussi bien, voilà que j'entends les cors et les trompes
de chasse du 6 e bataillon de chasseurs à pied qui, venant de Paris, se rend à Romorantin pour faire partie de notre corps d'armée. Son effectif est composé de 16 officiers, 461 hommes, 5 chevaux, une cantine, 25 fanfaristes, commandant Montagne.
Il est de passage à Orléans, le 10 novembre 1878. Le général Bataille, commandant en chef le corps d'armée, se porte à leur rencontre avec son état-major et son escorte du 4 e dragons, jusqu'à Cercottes, les passe en revue et rentre à leur tête, en ville.
Une affaire de service m'ayant empêché d'assister à leur arrivée, je leur consacrai le reste de la journée et surtout la soirée qui leur fut donnée, au Cercle militaire, par les officiers des 30 e et 32 e d'artillerie, du 76 e de ligne, de l'intendance et administration, tous de la garnison.
Je m'étais muni, pour la leur lire, d'une pièce de vers intitulée :