EN EGYPTE
Campagne de 1798, 99, 1800, etc.
A propos du vœu émis par d'honorables habitants de Fontenay-le-Comte, lequel a pour but de remanier la place Belliard, d'y faire un square plus digne de celui dont elle porte le nom, d'y élever une statue au lieu du buste du général; à propos de l'occurence et de la réalisation de la bonne pensée que vient d'avoir le ministre de la guerre, en donnant son nom à notre quartier de cavalerie, j'ai cru qu'il était de mon devoir de compatriote de tirer de mes archives une vieille inscription, prise aux Cataractes du Nil et relative en partie à ce général ; pour entrer dans les idées et dans les motifs précités , je l'ai adressée au colonel commandant la 2 e circonscription de cavalerie de remonte, à Fontenay même, dont la caserne reçoit l'honneur de cette illustre dénomination ; je l'ai communiquée à M . le maire de cette ville pour le square en question ; elle a nécessairement sa place dans l'un et dans l'autre cas.
Cette inscription , la voici :
« L'an VI de la République, le 13 messidor, une
armée française, commandée par Bonaparte, est descendue à Alexandrie ; l'armée ayant mis, vingt jours après, les Mamelucks en fuite, aux Pyramides, Desaix, commandant la l rc division, les a poursuivis au-delà des Cataractes, où il est arrivé le 13 ventôse de l'an VII, avec les généraux de brigade Davoust, Friand et Belliard; Donzelot, chef de l'état-major ; La Tournerie, commandant l'artillerie ; Eppler, chef de la 21 e légère.
» Le 13 ventôse, an VII de la République, 3 mars, andeJ.-C. 1799. »
Gravée par Casteix , sculpteur.
Quel est ce général Belliard et pourquoi la 21 e légère y est-elle plus spécialement désignée ?
Rappelons que le général Desaix commandait la division d'avant-garde des forces françaises en Egypte et qu'elle était à l'effectif de trois régiments seulement, 21 e légère, 61 e de ligne, 88 e de ligne aussi, chacun à trois bataillons. Il avait sous ses ordres les trois généraux sus-nommés.
La 21 e légère, colonel Eppler, composait, avec ses accessoires, la brigade du général Belliard et formait la tête de colonne de l'expédition. Elle a fait, sous sa conduite et dans la division, la plus grande partie de la campagne; mais, c'est avec elle seule qu'il a pris et occupé l'île de Philé, près des Cataractes, au point extrême de nos opérations dans la Haute-Egypte, les autres coq>s n'ayant pas touché jusqu'à ces limites. Tel est le motif de la citation.
Le général Belliard, se trouvant alors à l'armée d'Italie, s'embarque, le 6 juin 1798, avec sa demibrigade légère, à Civitta-Vecchia ; paraît, le même jour, devant Malte, où il est chargé de la première descente de gauche, qu'il effectue avec succès, sous le feu de deux batteries d'artillerie et s'y maintient jusqu'au 19, jour où l'île se rend aux Français.
Le 1 er juillet, il mouille devant Alexandrie ; il y entre le 2, le premier, à la tête de ses carabiniers ; et, le lendemain, ouvre la marche en avant du reste de l'armée ; qui, le 10, traverse Ramanieh, et le 14, Salamé. Les Mamelucks, en force considérable, sont en présence; mais, le jour suivant, ils viennent se briser contre nos carrés à Chabreiss ; cette ville est prise d'assaut. L'ennemi recule jusqu'à Embabé. On est en vue des Pyramides, et le 28 juillet a lieu la bataille de ce nom.
Au moment de l'action et en rangeant ses troupes en bataille, Bonaparte leur avait dit, en les leur montrant de la pointe de son épée : « Soldats, du haut de ces Pyramides, 40 siècles vous contemplent. » Après sa glorieuse victoire, il pouvait ajouter à juste titre: « Soldats, du haut de ces Pyramides, enveloppant les 40 siècles de ses plis sacrés, le drapeau français vous contemple. » On l'y avait, en effet, monté, comme prise de possession du pays, avec des transports et des acclamations frénétiques. 40 pièces de canon, quantité d'armes, de munitions et de drapeaux, 400 chameaux, un matériel immense des plus riches et des plus splendides. avaient été les trophées de In journée.
Là, les Mamelucks avaieut retrouvé uos formidables carrés, contre lesquels leur fougue était venue se heurter en vain ; ils s'y étaient de nouveau brisés ; complètement battus, ils fuyaient en désordre. On les poursuit jusqu'à Gisel, où s'établit le quartier-général, le 28, au soir.
Le 29, le Caire met bas les armes et se rend. Belliard, atteint d'une maladie considérable des yeux, obligé, par le fait, de suspendre sa marche, est nommé gouverneur de cette capitale.
Sur ces entrefaites, pendant que Bonaparte commence à organiser le pays conquis, en méditant son expédition de Syrie et l'occupation des bords de l'Euphrate, en même temps que celle du Nil, Desaix reçoit l'ordre de s'emparer de la Haute-Egypte avec sa division.
On lui adjoint quelques batteries d'artillerie, sous le commandement de la Tournerie et, sous celui de Rapp, des escadrons du 7 e hussards et du 20 e dragons ; des sapeurs du génie, etc. Belliard reste à peine quelques semaines au Caire ; ses yeux ne sont que faiblement rétablis, mais il est impatient de rejoindre sa brigade. Il part avec une colonne d'infanterie, escortant un convoi et la trouve dans le Fayoum, vers la fin de décembre 1798.
Dans un clin d'œil, pour ainsi dire, la moyenne et la Haute-Egypte sont envahies. Avec sa division, le général Desaix fait des prodiges ; n'est-elle pas, en effet, sur le terrain des prodiges ! Elle parcourt, au pas de course, le Fayoum, Samanhoud, Farchou, Syout, Kené, Denderah,
Thèbes, Louqsor, Asman, Esné, Syène, Beni-Adin, poussant partout l'ennemi devant elle; sa flotille naviguant de conserve et partageant ses fatigues comme ses triomphes.
Laissons le général Belliard nous faire part de ses impressions de voyage écrites par lui-même (i) : « Nous étions, dit-il, sur le parcours et sur presque toute la ligne, au milieu des décombres. Les pierres, les briques, les débris nous retraçaient un autre âge, nous accablaient de souvenirs. Nous découvrions les ruines de Denderah; ici, c'était un palais; là, un monument; plus loin, une statue, un obélisque. Des hommes, des savants, des héros avaient animé ces solitudes ; ils étaient passés ! Et Thèbes ! Nous aperçûmes Thèbes ; j'eusse voulu jeter un coup d'œil sur ses ruines ; mais nous espérions surprendre Mourad-Bey ; nous marchions, nous n'arrêtions pas.
» De leur côté, les Mamelucks effrayés précipitaient leur fuite ; ils s'échappaient à toutes jambes, ils gagnaient les Cataractes ; ils étaient battus. Desaix prit les devants avec la cavalerie, je le suivis ; nous fumes bientôt à Syène. Mais les Mamelucks avaient gagné de vitesse, ils étaient sur la rive opposée ; ils descendaient le fleuve et allaient rallier les Arabes accourus de la Mecque et des environs. Le général Desaix, heureux et impatient
(1) Mémoires du comte Belliard recueillis par le commandant Vinet, l'un de ses aides de eamp. Paris, 1842, Berqûet et Pétion. éditeurs, rue du Jardinet, il.
de pouvoir bieutôt atteindre les limites où s'étaient arrêtées les légions romaines, courut les chercher. Friant se porta sur Kené, Davoust sur Thèbes ; nous les rencontrâmes bientôt; Osman, le Schérif furent culbutés, rompus, obligés de prendre la fuite. »
A partir de ce moment, la brigade Belliard, séparée de la division, opère seule sous ses ordres; son objectif est, à partir de Syène, tout le désert, jusqu'aux Cataractes.
« Pendant que le reste de la division, ajoute-t-il, faisait une guerre de patrouille, je poussais Mourad, avec la 21 e légère ; je franchis les brisants du fleuve et me trouve vis-à-vis des Mamelucks ; ils ne m'attendaient pas : la vue de ma colonne les déconcerte ; ils s'effrayent et fuient avec tant de précipitation, qu'ils nous laissent leur dîner et leurs équipages. »
A cette vue, Belliard ne marche plus, il court; on dirait qu'il se multiplie, qu'il a le talent de se trouver partout à la fois ; il reconnaît Eléphantine, Philé ; et revient à Syène qu'il fortifie ; rien n'échappe à sa vigilance.
Bientôt il apprend que l'ennemi, retiré au-delà des Cataractes, dans la Basse-Nubie, y a recruté quantité d'hommes et qu'il arrive avec une nuée d'Arabes et de Mamelucks, tournant la position , longeant la mer Rouge du côté de Kosscir, pour déboucher dans la vaste plaine de Kaptos..
Le général décrit cette nouvelle phase de sa campagne,
comme suit : (Il avait alors laissé Syène, et parcourait le pays en colonne volante).
« J'occupais Esné ; j'y nomme un commandant de place ; je lui laisse 400 hommes, des vivres et me dirige sur Arman, avec ce qui me restait de la 21 e légère, environ 500 hommes, 30 dragons, 2 pièces d'artillerie et quelques chameaux chargés de subsistances.
» Je passe le Nil, où fut jadis Thèbes ; je me dirige sur Benouth ; nous arrivons à Kous. Je me trouve en présence de 3,000 hommes d'infanterie, fortement retranchés, et d'environ 300 chevaux qui se déployaient dans cette plaine de Kaptos. Ils nous présentent la bataille, nous l'acceptons. Je forme mes carrés, je détache mes tirailleurs ; l'action s'engage. Le Schérif est là, de sa personne ; il prêche la guerre sainte et l'extermination des infidèles. Les Arabes s'avancent avec plus d'audace ; nos tirailleurs les attendent ; on se mêle, on se confond, on lutte corps à corps; les dragons accourent; les Arabes battent en retraite ; la fusillade donne en plein sur eux ; nous marchons, tout se replie. L'ennemi s'abrite derrière des fossés profonds et ouvre un feu meurtrier ; mais la charge sonne, tout s'ébranle ; nous allions emporter la batterie, quand les Mamelucks nous attaquent par le flanc ; une charge à bout portant les désorganise ; ils fuient, nous restons maîtres du champ de bataille. Deux étendards de la Mecque furent pris dans ce combat. »
La marche en avant présente cependant de nouveaux
obstacles, bien plus difficiles à surmonter ; 4 pièces sont placées sur la berge d'un large canal. Aux ordres du général Belliard, les carabiniers de la 21 e légère, formés en colonne d'attaque, les enlèvent, tandis que lui-même, par un mouvement tournant, repousse les Mamelucks, culbute les Arabes et les rejette sur Benouth. Hassan s'y précipite, s'y renferme, s'y fortifie à la hâte. C'est désormais un siège à faire, un véritable siège. Des deux colonnes françaises, l'une doit enlever le palais du Hachef, l'autre les mosquées et les maisons. On emploie à la fois , le fer, le feu , l'escalade ; les carabiniers de la 21 e , guidés par leur brave colonel Eppler, sont d'abord refoulés ; ils reviennent à l'assaut, avec des brandons , du bois et de la paille. Dans un instant, les mosquées, les maisons deviennent la proie des flammes et ne sont plus bientôt qu'un amas de poutres et de cendres ensevelissant leurs défenseurs.
Reste l'enceinte défendue par Hassan lui-même; la nuit impose un repos forcé ; le lendemain , les sapeurs du génie ouvrent la brèche, ceux de la 21 e enfoncent les portes à coups de haches. Les Arabes sont admirables de courage, ils combattent avec fureur, luttent contre les flammes, la soif, la mitraille et les balles, mais Eppler s'acharne sur ses victimes, la poudrière saute, l'incendie les gagne, ils sont sans défense ; 1,200 hommes jonchent la terre pour ne plus se relever ; les blessés sont en plus grand nombre ; nous enlevons, avec une victoire complète, deux drapeaux à l'ennemi.
« Je ne savais où était Desaix, continue le général
Belliard ; il devait opérer du côté de Syout ; je lui expédiai, à tout hasard, quelques Arabes qui eurent la bonne chance de le rencontrer. Après avoir lu mes dépêches , le général m'écrivit : « Mon cher Belliard , je vous félicite de votre effroyable combat ; il vous couvre de gloire vous et votre intrépide 21 e demi-brigade légère ; il n'appartient qu'à vous de faire des prodiges. »
Après cette campagne, la mission du général Belliard, dans ces extrêmes parages, touchait à son terme. Il venait de vaincre à Kaptos, de s'emparer de Benouth, d'acculer l'ennemi. Il avait précédemment pris, avec sa seule brigade, Syène, Eléphantine, et couronné son œuvre par la belle inscription qu'il avait laissée, avec son nom, à Philé, point le plus avancé de notre occupation, « J'étais aux Cataractes, dit-il, j'avais touché le Tropique, porté nos couleurs, où jamais n'avait pénétré l'aigle romaine. » C'était assez ; du reste, le général Desaix lui mandait de rejoindre la division et le nommait gouverneur de Thèbes, et de toute la province qui venait- de tomber sous nos armes.
A peine installé dans ce nouveau commandement, Belliard apprend que les Anglais avaient paru en vue de Kosseir et méditaient une descente de ce côté ; il part, sans coup férir, avec sa 21 e légère, prend possession de cette ville à la barbe de l'ennemi et revient à Thèbes pour organiser le pays et protéger les savantes recherches des membres de l'Institut ; nous étions au 29 mai 1799.
Il faut ajouter ici, h la louange de sa plume, qu'il maniait aussi bien que le yatagan que lui avait donné
Mourad-Bey, que le général ne se contentait pas de protéger ces savantes recherches, mais qu'il y travaillait beaucoup de son côté.
Un rapport sur 50 momies d'oiseaux recueillies par ses soins, fut adressé par lui-même à l'Institut d'Egypte qui le nomma l'un de ses membres. Bonaparte ne dédaigna pas d'écrire, de sa main, ce rapport mentionné dans la Biographie universelle, lettre N. XXXIX e volume, page 71.
Les vrais érudits sont comme les vrais soldats, ils se comprennent.
Aussi bien , l'armée française ayant évacué la Haute- Egypte pour se rendre au Caire, voici revenir Mourad- Bey avec des troupes en nombre imposant. Belliard part avec 600 baïonnettes et un détachement du 20 e dragons, le défait complètement et le réduit à demander la paix.
Lui-même, mandé d'urgence au Caire par la force des événements, cette capitale étant menacée par les Osmanlis, les Turcs et les Anglais, y arrive le 18 mars 1800 et défile à la tête de ses soldats, en grande tenue, devant le général en chef Kléber.
Sans perdre un instant, le général Belliard se remet en route, avec sa brigade augmentée de la 88 e de ligne, et prend sa bonne part de fatigue et de succès à la bataille d'Héliopolis , qui eut lieu le 20 mars 1800. Il contribue à la prise de Belbeys, de Salayel, est chargé de la poursuite des Turcs, les atteint à Schoura, les bat avec la 21 e seule, leur enlève deux pièces de canon et dix drapeaux.
Pendant ce temps, Boulak et le Caire s'étant révoltées, Belliard fait demi-tour, retourne sur ses pas, s'empare de la première; dans des circonstances affreuses ; assiège la seconde, qui se rend le lendemain. Il y fut assez grièvement blessé. Nommé une seconde fois gouverneur du Caire, il y est assiégé lui-même par une armée angloturque, forte de 50,000 hommes. La peste s'étant mise de la partie, le général Belliard fut assez heureux pour conclure une convention très honorable, qui fut signée le 28 juin 1800. L'armée française devait être rapatriée, avec tous les honneurs de la guerre, aux frais des gouvernements anglais et ottoman.
Belliard, nommé général de division, s'embarqua le 9 août 1800, à Aboukir, ramenant en France, par un grand sentiment de fraternité et d'humanité, les restes de son digne compagnon d'armes, le général Kléber, qui venait d'être assassiné, au Caire même, par un fanatique. Le 1 er consul le félicita hautement de cette attention. Les grandes âmes se font un devoir d'apprécier les vertus des autres, de les en remercier et de les en récompenser.
Bonaparte lui avait déjà décerné, après son expédition des Cataractes, un sabre d'honneur, pour sa belle conduite dans la Haute-Egypte, où les vieux scheiks s'informent encore de lui , en demandant aux voyageurs français, si Dieu a conservé les jours du deuxième sultan juste, car Desaix, qui avait aussi mérité de leur part, le même titre, était pour eux le premier sultan juste, par son grade, alors plus élevé.
« Le général Belliard parlait souvent de la campagne d'Orient, dit le commandant Vinet, et son front s'illuminait alors de bonheur et d'inspiration. Un jour, à la fin de l'un de ces récits, qui tenaient ses auditeurs comme suspendus, il s'écria, avec un accent d'enthousiasme que je crois entendre encore : « L'Egypte ! oh ! l'Egypte ! Bonaparte y était si grand et les Français si braves ! Et Kléber !... Et Desaix !... Quels géants pour l'histoire, s'ils avaient vécu ! »
Et, lui, Belliard, n'était-il pas digne d'eux! Au fait, leur campagne d'Egypte ne suffirait-elle pas pour les immortaliser tous trois !
Nous avons lu avec la plus grande attention toutes nos campagnes de l'Algérie; Bugeaud, Changarnier, duc d'Aumale, Lamoricière, Bedeau, Cavaignac, Saint- Arnaud ont pu faire aussi bien, ils n'ont pas mieux fait ; heureux imitateurs de leurs devanciers d'Egypte, ils ont employé, comme eux, les bataillons carrés, contre les Arabes, qui sont toujours les premiers cavaliers du monde ; la retraite de Constantine, Isly et beaucoup d'autres, ont été des carrés, comme les Pyramides.
Après le désastre d'Aboukir et la destruction de notre flotte, Bonaparte, dit YHistoire de l'Armée (i), fut un moment atterré ; mais sa grande âme se releva bientôt : Eh! bien, s'écria-t-il, nous mourrons ici, ou nous en sortirons, grands comme les anciens, et nous ferons plus de grandes choses, que nous n'en voulions faire ; puis,
(i) Histoire de l'armée, p. 437, tome 2, 1853 ; Paris, Barbier, éditeur.
il écrivit à Kléber : Tenez-vous prêt ! — Oui , répondit celui-ci , je suis prêt et nous arriverons !
Pour élever le moral de son armée à son plus haut cran, Bonaparte voulut que les noms des quarante premiers tués à l'ennemi fussent inscrits sur la colonne de Pompée et il dit aux survivants : « Soldats, vous êtes dignes de vous-mêmes ; vous mourrez avec honneur, comme les braves dont les noms sont sur cette pyramide, ou vous retournerez dans votre pays , couverts de lauriers et de l'admiration des peuples. »
Bonaparte, avec son coup d'œil d'aigle, avait mis le doigt sur la plaie. Les soldats, les officiers même avaient besoin de ce haut moral, de ces forces vives qui commençaient à baisser chez plusieurs, par suite de privations de tout genre, des rigueurs du climat, des difficultés hors ligne d'une vie de campagne dans le vide du désert, dans le limon du Nil , dans l'aridité des sables mouvants ; le dégoût et la nostalgie arrivaient comme conséquence, pour ronger les cœurs ; on parlait même de mutinerie et Kléber, rehaussé lui-même de toute sa taille et de toute sa valeur, leur rappela, un jour, les sublimes devoirs du guerrier, dans les termes suivants : « Être soldat, ce n'est pas seulement être brave sur le champ de bataille, être tué ou blessé à l'ennemi, c'est encore savoir souffrir et se montrer supérieur à la souffrance ; c'est avoir faim et manquer de pain ; avoir soif et manquer d'eau ; avoir besoin de vêtements et n'avoir pas de quoi changer; manquer de souliers et marcher nu-pieds ; être accablé de fatigue et marcher
quand même ; c est faire ou endurer tout cela sans se plaindre.
» Etre soldat, c'est quand on vous dit : Allez là, vous y mourrez ; répondre oui , mais oui , tout court ; y aller et y mourir » (i).
Instruit de ces menées, le général en chef, dit le général Belliard dans la 6* note, écrite de sa main , me mande sur le champ. — Et la 21 e , général? — Elle est soumise et dévouée. — Elle n'épouse donc pas les dégoûts répandus dans les autres demi -brigades? — Elle ne demande que quelques objets de chaussure qui lui manquent. — Dans ce cas, allez, distribuez - les et revenez. — Je fus à ma troupe ; je la trouvai dans les meilleures dispositions. J'en rendis compte au général. »
L'exemple de celle-ci, l'abnégation, le dévouement et le sacrifice rappelés dans le cœur et le courage des autres demi-brigades, l'excellente direction des chefs, firent de cette armée d'Egypte l'égale des meilleures légions romaines. Tant il est vrai que le mot soldat doit être pris dans la plus forte expression du terme et qu'il n'admet pas de modification à la signification absolue de son nom.
Mais, en présence de ces vertus qu'il doit porter jusqu'à l'héroïsme, de ces grands dangers qu'il court, de ces blessures atroces qu'il est appelé à subir, de la mort
(1) Les derniers Chamborant , 2 e hussards à la dernière campagne contre la Prusse, par l'abbé Staub, i873; Robuchon, à Fontenay.
même en face de laquelle il se trouve souvent et qu'il doit braver, il faut au soldat une autre sanction que celle d'une gloire et d'un honneur éphémères ; il lui faut la sanction du ciel ! Et Kléber eût été plus correct, plus complet ; il eût été plus dans le vrai , si , en montrant du doigt ce même ciel, il eût dit à ses soldats : La patrie vous demande de vivre, de souffrir et de mourir pour elle ! Eh ! bien, sachez vivre, souffrir et mourir ; il y a là-haut un monde meilleur, une autre patrie, où Dieu vous donnera une large compensation de vos maux d'ici-bas : ce n'est pas 40 siècles de bonheur qui vous $ attendent, c'est un bonheur éternel.
La religion seule peut donner une pareille sanction !
C'est toujours ainsi que j'ai présenté la question, dans mes conférences, quand j'avais l'honneur d'être aumônier militaire, en étayant les qualités et les devoirs du soldat sur les vertus chrétiennes, comme, du reste, me l'avait recommandé mon chef d'état-major général.
C'est aussi qu'un jour de ma vie, à 43 ans d'intervalle, au camp de Plélan, en Bretagne, alors que je débutais dans l'étude de la carrière, j'avais rencontré, non pas la 21 e légère, nous n'étions pas du même âge, ni du même temps, mais les petits-fils de ceux qui avaient été ce régiment, c'est-à-dire le 21 e léger (1). Je les avais trouvés comme je viens de peindre leurs aïeux. De même que les premiers avaient gravé leur numéro aux Cataractes
(i) Le 8i« léger y formait, en août et septembre 1843, la i rê brigade avec le 4 # de ligne qui avait fait comme lui l'expédition d'Egypte.
du Nil , les seconds venaient de l'inscrire sur les monuments de la Grèce, dans la campagne de Morée, comme plus tard sur les hauteurs de l'Atlas et de Sébastopol.
Honoré de leur bienveillant accueil, je n'aurais pu mieux fixer que parmi eux le point de départ de mes jalons de l'avenir. Le 21 e léger est devenu 96 e de ligne en Crimée ; c'est ce dernier régiment qui est aujourd'hui le gardien et le continuateur de ce beau passé.
Nous ne pourrions mieux terminer cette campagne qu'en reproduisant la lettre écrite de Toulon , le 8 mai 1800, par le général Desaix, rentrant d'Egypte, au digne père du général Belliard, à Fontenay-le-Comte ; c'est le plus beau monument qu'on puisse élever à ses actes et à ses hautes capacités :
« Monsieur,
» Connaissant l'attachement bien vif qu'a pour vous le général Belliard, votre fils, je m'empresse de vous donner de ses nouvelles pour vous tranquilliser sur son sort. Je l'ai laissé dans la Haute-Egypte, où il a eu , le dernier, l'agrément d'une victoire contre le reste des Mamelucks. Tout le temps qu'il a été en Egypte, sa santé s'est assez bien soutenue ; deux fois seulement, ses yeux ont été très malades ; mais bien rétabli, il a mené depuis une vie bien active.
» Commandant dans la Haute-Egypte, il a parfaite^ment réussi dans les opérations les plus difficiles, prie Kosseir, fortifié Kené, chassé les beys les plus intrépides administré de très grandes provinces et y a établi un» *
police inconnue depuis des siècles. Enfin, il a protégé tous ceux qui cultivent les sciences et les arts et n'a pas peu contribué, par ses soins et sa protection, aux intéressantes découvertes qui ont eu lieu dans son arrondissement.
» C'est avec le plus vif plaisir que je vous parle avec intérêt du général Belliard. Je suis lié d'amitié avec lui et pour toujours ; je prends un vif souci de tout ce qui le regarde et désire bien vivement vous délivrer de toute inquiétude à son sujet.
» Les officiers Majou et Parât qui servent avec lui, tous deux estimables par leurs bonnes qualités, se portent aussi assez bien ; le dernier a été fait chef de brigade. Je vous prie d'en informer leurs familles.
» Salut et estime.
» Desaix. »
AVANT SA CAMPAGNE d'ÉGYPTE (1791-98)
Nous nous étions imposé la noble et douce tâche de présenter, dans trois tableaux, la vie du général Belliard; nous disons la noble tâche, parce que le sujet en est grand par lui-même ; nous disons douce , parce que ce général est notre compatriote ; parce que c'est pour ainsi dire, à l'ombre de la maison où il est né, près de la place qui porte son nom et sous l'abri de son portrait en uniforme de général, que nous écrivons ces lignes. Nous ne craignons qu'une chose en les traçant, c'est d'être inférieur à notre objectif.
Augustin-Daniel Belliard, fils de M. Augustin et de dame Marie-Angélique Robert (1), naquit à Fontenayle-Comte (aujourd'hui département de la Vendée), le 25 mai 1769, dans la maison devant laquelle se trouve la fontaine qui porte son buste, sur la place à qui l'on a donné son nom.
Il était en philosophie, lorsqu'en 1791 la première coalition forçant la France à faire appel au patriotisme de ses enfants , il se fit inscrire le premier sur la liste ouverte à la mairie de cette ville. Puis, les compagnies formées, eut lieu l'élection des officiers. Le procès-verbal
(1) Voir aux pièces justificatives B.
de cette élection, datée du 8 septembre 1791, porte ce qui suit :
« La l* 6 compagnie ayant fait et déposé son premier bulletin, M. Augustin Belliard a réuni quarante-huit suffrages sur cinquante -quatre votants; au moyen de quoi, il a obtenu la majorité absolue. Nous avons annoncé le résultat du scrutin et proclamé le dit sieur Belliard, capitaine de la 1" compagnie. »
Est signé : J.-M. Cougnaud, secrétaire-général.
Mais le modeste jeune homme, donnant pour motif son défaut d'expérience, crut devoir refuser et marcha comme simple soldat. Heureusement, le général Dumouriez , chargé de l'organisation du bataillon de la Vendée, ne pensa pas comme lui ; son œil investigateur avait découvert dans Belliard ce qu'on appelait de l'étoffe; il le nomma capitaine d'office. Il fit plus, il voulut l'avoir avec lui comme adjoint à son état-major, e t il l'obtint sans retard.
C'est en cette qualité que Belliard assista aux affaires de wandpré, de Valmy, et se fit remarquer à Jemmapes (1) ei * chargeant à la tête des hussards de Bercheny, qui, s ous ses ordres , se couvrirent de gloire , en tournant la redoute de gauche de l'ennemi, malgré un feu très vif ** artillerie , entrèrent dans la gorge et sabrèrent ce qui
(*) Exposition de peinture de 1887: l'enlèvement des redoutes de Jei *imapes, le 6 novembre 1792, salle 29, n» 2208; une des belles P^Ses de nos annales militaires, parfaitement interprétée par M. Paul Sil *ibaldi. — Moniteur de l'Armée, 19 mai 1887, n<> 40.
s'y trouvait. Ce fut lui-même, alors simple officier d'état-major, qui donna l'idée de cette nouvelle manière d'enlever les redoutes, qu'il devait conseiller, plus tard, avec tant d'avantage, à la célèbre bataille de la Moskowa (i).
Avec les hussards de Bercheny, Belliard se trouvait en pays de connaissance ; il avait passé une partie de son enfance avec eux à Fontenay même , où ce corps avait tenu garnison de 1777 à 1780 (2). Quand on a 10 ans et qu'on s'appelle Belliard, on remarque bien les choses et les hommes. Puis, en 1791, Bercheny avait reçu en incorporation un fort détachement de jeunes gens de notre ville et des environs ; c'était une connaissance bien rafraîchie ; aussi chèi*e au chef qu'aux soldats.
Le lendemain de Jemmapes, il entra dans Mons, à la tête du même régiment ; il était alors passé àl'état-majoT du général Beurnonville ; il se signala devant Liège et surtout à Nerwinde, où il eut un cheval tué sous loi et reçut un coup de sabre . Sa bravoure le fit élever slii grade d'adjudant- général. (Lieutenant-colonel d'éta/tmajor.)
En 1796, envoyé à l'armée d'Italie, commandée J3*r le général Bonaparte , Belliard remplit les fonctions <fe chef d'état-major général; commanda, par intérim., la
(1) Mémoires du général Belliard, pp. 4 et 88 ; édition de 1842, écrits par lui-môme, etc.
(2) Histoire des hussards de Bercheny, depuis i« r de l'arme, par Vàbbé Staub, i867 ; Fontenay-le-Comte, Robuchon, éditeur.
division du général Serrurier malade et se tint toujours, avec une distinction marquée, au premier rang.
Aussi bien, voici venir Arcole. Tout le monde connaît les difficultés énormes qu'il y eût à prendre le pont. Bonaparte lui-même, ayant mis pied à terre, se trouve dépassé par l'ennemi ; Belliard l'aperçoit, court à lui, le dégage et, par le fait, le sauve. Ce fut le troisième jour seulement que le pont fut emporté, à la suite d'une savante manœuvre où il repoussa les Hongrois.
Belliard fut, en plein champ de bataille, promu général de brigade. D'une abnégation incomparable, il refuse encore ce grade, mais on le force de l'accepter. Sa réserve était de nouveau vaincue. Il est beau de voir des hommes de cette capacité reculer devant la responsabilité du devoir ; au fond , c'est la preuve qu'ils Je comprennent mieux et qu'ils ont plus d'aptitude pour le remplir ; la modestie rehausse le talent. Mais ce qui relève encore plus son mérite, c'est l'insistance, la persévérance, la conviction, avec lesquelles il défend son refus ; ce sont de vrais retranchements à emporter d'assaut. D'abord, comme un enfant qui va se garer sous la protection de son père, il écrit à ce digne vieillard, à Fontenay-le-Comte, la lettre qui suit :
« Armée d'Italie, décembre 1796.
» Mon bon ami ,
» Le général Augereau, malgré mon désir à lui exprimé de rester adjudant-général, vient de demander
pour moi le grade de général de brigade ; j'ai même en mains la lettre du ministre qui m'annonce ma nomination. Ne me croyant pas assez d'expérience pour remplir dignement des fonctions si élevées, et servant mon pays par amour et non par ambition, j'ai refusé l'avancement qui m'était offert. Je viens d'envoyer au général en chef et au ministre deux lettres à ce sujet.
» Je suis bien certain que tu les approuveras, toi qui m'as toujours recommandé de servir ma patrie sans ambition. J'aurais été d'autant plus heureux, que je savais toute la satisfaction que tu en ressentirais, mais j'ai cru devoir suivre ton exemple et tes conseils.
» Adieu, mon bon ami, etc.
» Auguste Belltard. »
A une telle altitude de pensées, on ne sait lequel on doit le plus admirer, ou le père qui a donné les conseils, ou le fils qui les suivait si ponctuellement.
Aussi bien , dans la réponse du ministre de la guerre, il y a une délicatesse, une attention de procédés que nous ne devons pas passer sous silence. La voici :
Le Ministre de la guerre au général de brigade Belliard,
à Vérone, armée d'Italie.
« 19 février 1797.
« Le Directoire exécutif auquel j'ai rendu compte, Général, des motifs qui vous ont engagé à refuser le grade de général de brigade, a arrêté, le 29 du moisdernier, sur ma proposition, que vous étiez autorisa
à continuer les fonctions d'adjudant-général, avec les appointements qui y sont attachés. Pour vous donner une nouvelle preuve de la bienveillance et de l'estime particulière du gouvernement envers les officiers qui, comme vous, savent allier le mérite à la modestie, je vous préviens que son intention est que vous conserviez néanmoins le grade de général de brigade et que vous en portiez les marques distinctives. Je joins ici le brevet de ce grade.
» Je vous prie, Général, de vouloir bien m'en accuser réception. »
Est signé : Petiet.
Ceci posé, tout se trouvait parfaitement concilié.
Nous avons dit que ce grade partait en premier lieu du champ de bataille d'Arcole, où le général Belliard s'était élevé au sublime de la valeur, à l'héroïsme, nous n y reviendrons pas, mais veut-on savoir ce qui s'était passé deux mois auparavant à son acquit ; qu'on lise le rapport officiel suivant :