‹ Recherches historiques sur le luxe chez les AthéniensChapitre 20 sur 21 · VITE DE LA RUE SACRÉE ET D’UNE PARTIE DU FORUM ROMANUM · texte numérisé non relu

VITE DE LA RUE SACRÉE ET D’UNE PARTIE DU FORUM ROMANUM

Ce tableau représente une partie du Forum Romanum , à l’endroit où il débouche dans la rue Sacrée.

Cette rue forme la perspective du tableau ; perspective riche et pittoresque qui fuit sous la voûte majestueuse d’un arc de triomphe qui en orne l’entrée (1). C’est l’arc Fabien élevé en l’honneur du petit-fils de Paul Emile (2). Les trophées barbares dont il est chargé , annoncent encore la défaite de ces redoutables Allo-

(1) La situation de cette rue et de l’arc qui en ornait l’entrée, est approuvée par Appian , 1. 1 , de Bell. Civil. — Asconius, in 2 Cerr. — Cicer. pro Flanc. , c. 7. — Senec. , lib. in sap. noncadere injur. , c. 1. — Tacite, Hisl. ; 3, 68. — Herodian , 2, 9. — Pelut. , in Cicer.

(2) V oyez Yeil. Patercul. , 1. II , c. 9.

broges , arrachés par la soif clés conquêtes aux contrées qui bordent le Lac de Genève , et qu’enferment le Rhône et l’Isère.

A la droite de ce monument triomphal , paraît un monument politique , mille fois plus célèbre ; c’est la salle des Comices (i). Combien l’âme s’élève et s’agrandit à la vue de ce lieu, quand on réfléchit que c’est là que s’agitaient ces grandes motions républicaines, qui, pendant sept siècles entiers , soutinrent le Gouvernement par le juste équilibre des deux pouvoirs ; que c’est là que ce peuple , législateur et roi , réduit depuis , comme le peuple de tous les empires, au pain et aux spectacles (2), distribuait alors les dignités , consacrait les lois , décidait du sort des nations, et prononçait sur la vie des hommes (5) .! La façade de cet édifice est garnie de portiques ornés de tapisseries et

(1) Cet édifice était situé vers l’endroit où Romulus et Tatius firent un traité d'alliance ( Plut . in Rom. ) , et l’on convient que c’était dans la rue Sacrée. Voyez le Recueil de Sallengre , tom. I, pag. j 68 , 169.

(2) . . . Qui dabat olini

Imperium , fasces, legiones , omnia ; nunc se Continet, atque duas tantum res anxius optât:

Panem et Circenses .

Juv. , sut. 10.

fa) Plin., 1. 4, ep. 11. — Senec. , 1. 7 , conlr. 1.

de tableaux (1); et dans le lointain, du même côté , on aperçoit le dôme du temple de Vesta , au milieu des arbres du bois religieux qui l’entourait (2).

Un autre monument s’élève à la gauche de l’arc de Fabius, et mérite de fixer les regards par sa riche architecture (5). C*est l’ouvrage de la pieuse adulation de Mare-Aurèle ; c’est le temple où le vertueux Antonin partageait avec une épouse , hélas ! si peu digne de lui , u n encens que sa fille , plus coupable encore , devait usurper aussi un jour (4). Mais la religion ellemême a consacré le palais que l’on aperçoit

(1) Sueton. , in Jul . , c. 10 , n° 1. — Ascon. , Cicer. 86.

(2) Le temple de Yesta était situé à la droite du Forum Romanum , en allant vers le Tibre. Une brandie de la rue Sacrée se dirigeait vraisemblablement de ce côté.

Hæc est à 6acris quæ via nomen habet ;

Hic locus est Vestæ, etc.

Ovin., Trist. 3, el. 2.

(3) Ce temple était dans la rue Sacrée. Voyez Vopisc. Gallien, c. 1. Il fut élevé en l’honneur d’ Antonin et de Faustine mère , par Marc-Aurèle. C’est aujourd’hui Saint-Laurent irt miranda . Voyez Moutfauc. , Dicir. Italie. , p. 175.

(4) L’histoire a consacré les dérèglemens des deux Faustines mère et fdle, l’une et l'autre épouses de deux empereurs philosophes; l’une et l’autre élevées, par l’adulation , au rang des divinités. On connaît les médailles de ces deux princesses, avec les légendes de Consecratio Æternitas , Matri de Salulari , Matri Magnes , Sceculi Félicitas . V eneri Victriûmi , etc.

près de là (1) • les pontifes l’habitaient avec le roi des sacrifices > ce simulacre de roi qui ne servait plus qu’à rappeler l’heureuse époque où la même main réunissait le sceptre et l’encensoir.

Citerons-nous tous les autres monumens religieux que l’œil découvre le long de cette rue vraiment sacrée P D’un côté (2) , se voit le double temple de Castor et de Pollux (3) ÿ l’un tourné vers l’orient, l’autre vers l’occident : situation allégorique qui nous montre encore , dans le fds de Léda, l’image de l’astre du jour au commencement et à la fin de sa course lumineuse. Derrière ces temples sont ceux des fondateurs de Rome (4), et plus loin s’élève le magnifique édifice du temple de la Paix éternelle . O11 aperçoit son superbe portique soutenu de six colonnes d’ordre ionique (5), restes de ce fameux Palais Doré du monstre qui régna

(1) Voyez Festus , verbo Regia. — Ascon. , in 2. in V err.

(2) A la gauche.

(3) Monlfauc. , Diar. Italie.

(4) Voyez le Recueil de Sallengre , lom. 1, p. 118 et alibi. — C’est aujourd'hui l'église de Saint-Côme et de Saint-Damien.

(5) Ce superbe temple était dans la rue Sacrée. Il fut construit par Yespasien. Suet. in V esp. , c. 9. On voit la figure de son portique sur les médailles de ce prince.

sous le nom de Néron (1). Ce fut l’ouvrage du destructeur de Jérusalem , qui y entassa toutes les richesses de cette ville sainte, et présenta, confondus dans le même sanctuaire , les instrumens et les objets de deux cultes rivaux (2).

De l’autre côté (5) , des temples s’offrent encore à la vue; tels que les temples Egyptiens d’isis et de Sérapis (4) , car la religion avait suivi la marche des conquêtes. Près de là s’étend un vaste portique , qui paraît garni d’arbres et de treillages (5) ; c’est celui de Livie. Etrange révolution des choses humaines ! C’était là qu’habitait César comme grand Pontife. La fille d’Auguste , Julie , en fit le théâtre de ses plaisirs , et le convertit en palais. Mais son père , offensé de cet exemple effrayant de luxe , renversa son ouvrage , et de ses débris éleva un

(1) C’est l’opinion du P. Montfaucon, Diar. Italie. , p. 177. Vespasien détruisit de fond en comble ce palais doré.

(2) On sait que Vespasien fit transporter dans ce temple toutes les richesses de celui de Jérusalem. Genseric, roi des Vandales, les transféra ensuite en Afrique ; Bélisaire les rapporta en triomphe à Constantinople , et Justinien les renvoya enfin à Jérusalem. Procop. , de Bell. Wandal. , 1. 2. — Lips. , de Magn. , 1. 3 , c. 6.

(3) A Ja droite.

(4) V oyez Recueil de Sallengre , tom. 1, p. 232 , 254.

(5) Pline parle d une vigne si étendue, quelle faisait un berceau sur tout ce portique. Hist. nal. , 1, i4 , c. 1.

monument à la tendresse conjugale (1). On découvre aussi derrière ce portique , et en face du temple de la paix (2) , l’arc triomphal élevé à la gloire de Titus ; monument précieux , où la sculpture offrit à l’admiration l’intérieur de ce tabernacle hébraïque, d’où devait sortir un jour un culte destructeur des cultes païens (3). Enfin l’œil s’arrête à l’extrémité de la perspective , sur l’énorme masse du fameux Colisée , ou amphithéâtre de Vespasien (4) , qui termine dignement cette rue , si riche en monumens , et surtout en ouvrages du père de Titus. C’est par la porte immense qui s’ouvre en face de cette rue , qu’entrait la pompe des jeux, et toutes les

(j) Voyez le Recueil de Sallengre , ubi supra. — Pitiscus , verbis Porlicus J Liviœ.

(2) Cet arc était à peu de distance du temple de la Paix , et l’on voit qu’une des branches de la rue Sacrée y aboutissait. Sallengre , tom. I, p. 61. Ce superbe monument fut élevé, on ne sait par qui , en l’honneur de Titus , pour avoir achevé la conquête de la Judée , commencée par son père.

(3) On voit encore sur ce monument des bas-reliefs représentant le triomphe de Titus. On y distingue les Tables de la Loi, les Pains de Proposition, le Chandelier à sept branches, et un autel que l’on a pris pour l’Arche sainte, etc. Voyez X Antiq. expliq.

(4) Tous les topographes placent le Colysée à l’extrémité de la rue Sacrée , ( voyez Sallengre , tom. I , p. 61) , à 1 endroit où commençait la rue Suburre. V oya aussi les plans de Home.

machines de ces spectacles magnifiques, que le luxe, vengeur de l’univers asservi, offrait aux yeux de plus de cent mille spectateurs.

Mais en revenant vers le Forum , arrêtonsnous un moment près de cette Image dorée (i) , autour de laquelle sont étalés en vente des paniers de Heurs et de fruits qu’achètent les jeunes amans pour porter en tribut d’amour (2) ; et venons ensuite voir ce qui se passe à la partie du Forum qui occupe le devant du tableau.

Le peintre a placé sur le premier plan deux groupes bien dignes de la place ; ce sont deux tréteaux de bateleurs et de charlatans. Sur l’un il paraît que l’on représente quelque farce , quelque pièce atellane. Mais ce qui frappe le plus , ce sont deux personnages encore célèbres dans nos spectacles des boulevards. L’un chargé d’une double bosse , à l’air grotesque et lourd ,

(1) Voy. Var. de Re Rust. , 1,2.

(2) Hæc quæcumque tibi posui vernacula poma

De Sacra nulli dixeris esse via.

Priap., 21.

Pure suburbano poteris tibi dicere missa

111a vel in Sacra sint licet empla via.

Ovid., de Arte amandi , 1. Il, v. 266.

Munera præcipue videat quæ miserit alter;

Si tibi nil dederit , Sacra roganda via est.

Ovid. , Amor. ,1, 1 , el. 8, v. 100.

Voy. aussi Cicer. , L. III, adAtlic.

est incontestablement notre Polichinel, caricature grossière, imaginée en effet à Atella en Campanie (]) ; F autre, face noire, tête rase, chaussure plate , habit de diverses couleurs , est le fameux Sannio, le prototype des Arlequins (2) .

Sur le second théâtre , des acteurs rivaux de ceux-ci font assaut de grimaces et de ridicules ; ce sont visiblement des marionnettes , auxquelles des cordes et des ressorts communiquent la vie et le mouvement (5). Sur les côtés de cette scène burlesque , des sauteurs et des empiriques appellent et retiennent la multitude par le merveilleux de leurs tours et

(1) On a trouve à Rome , en 1727, un bronze antique représentant un Polichinel. On a cru que ce personnage bizarre, Pullicinella , tirait son étymologie de P ullus gallinaceus . On se fonde sur un passage de Lampride in Alex. Sever. Voy. le Voyage pittoresque de Naples , etc. , tom. II , supplém. , plane. n° 6 bis.

(2) Description des pierres gravées de M &r le duc d’Orléans, tom. I , pag. 235.

(3) Les anciens connaissaient le spectacle des marionnettes. C’est ce qu’on appelait nevros plesia , machines à nerf , mobilia ligna nervis alienis , catenaliones mobiles , ligneolœ hominum figurœ y etc. Voyez Hérodote, Aristote, Platon, de Legib. , Pétrone, Marc Antonin, Aulu-Gelle, Horace, 1. II, sal. 7, v. 81. Dans le banquet de Xénophon , un Brioché de ce temps dit :

Je ris agréablement de la folie des hommes , dont je tire bien de.

l'argent avec quelques morceaux de bois que je fais remuer.

de leur gibecière. L’un parcourt , la tête la première , tous les degrés d’une haute échelle , le long de laquelle son corps se ploie et se déploie avec souplesse ( 1) ; un autre semble se j ouer avec des serpens qu’il caresse et enlace familièrement autour de son col (^) ; un troisième paraît s’agiter avec fureur, et vomir des flammes (5) .

Ainsi , les empires sont tombés , les sciences et les arts ont été ensevelis sous leurs débris, et cependant des farces grossières et des rôles bouffons se sont maintenus à travers les révolutions de siècles ! IN’en soyons point surpris, ce La barbarie qui peut éteindre toutes les lu- « mières de l’esprit , ne peut rien contre les ce usages qui divertissent et font rire le peucc pie (4). »

Le reste de la place offre encore quelques objets de détail que l’on peut fixer. On aperçoit, par exemple, un homme a jambe de bois (5), jasant avec un autre qui porte une

(1) Caylus, Antiquit. romain. , tom. V, pl. 86.

(2) Custos, dominusque viperarum.

Mart. , 1. 1, ep. 42.

(3) Athen. , Deipnos. 1. 4, c. 1.

(4) Pierres gravées de Ms1 2 3 4' le duc d’Orléans, ubi sujprà. (b) Frustra crure ligneo curies.

Mart. , ). X, ep. 100.

espèce de tableau de marine au bout d’un long bâton (1). Ils sont appuyés contre une boutique barbouillée de rouge (2) , et dont la fermeture semble garnie de chaînes (3). Non loin d’eux, un homme paraît annoncer, par ses cris, quelques légers objets qui couvrent un inventaire suspendu devantlui (4), et un autre qui l’accompagne porte un grand bocal de verre , qui semble contenir des œufs d’une grosseur monstrueuse (5). Mais ce qui frappe et réunit particulièrement les regards, c’est une espèce de petit magistrat qui paraît se rengorger, et de-

(1) Ceux qui avaient fait naufrage allaient quêtant, et portant sur un tableau l’image de leur aventure (Perse, sat. 1 et 6. — V^etus inlerpres in Horat. sat. 2 , 1. — Cicer. , de ncit. ileor . 3. — Phèdre , 1. 4, fable 21 Horace dit : Picta se tempes taie tuelury etc. IVaufragus assem dum rogat , etc.

(2) Yitruv. , 1. 7, c 5.

(3) Fixa catenatæ siluit compago tabernæ.

Juv. sat . 3, v. 3o4.

(4) Ce sont des espèces de pàte's.

Quod fumanlia qui tomacla raucus Circumfert tepidis cocus propinis.

Mart., 1. I , ep. 42.

(5) C’est un vase rempli d’eau. Qùœro cur in aqua simula cra majora veris videntur ? Quod genus apud popinalores jile raque scita mentor um cernimus propos ita , ampliora specie , quam corpore. Quippe videmus in doliolis vilreis aquœ plenis , et ova globis majoribus , e/c. Macrob. , sat. , 1. 7, c. i4.

vant lequel on porte une cassolette fumante. C’est sans doute quelque personnage de la même étoffe que ce mince préteur de Fundi , dont Horace se raille si agréablement (1). Il va cependant juger ses semblables ! Ne serait-on pas tenté de répéter avec le poète de Tibur : « Dès qu’un homme nous a dit, c’est moi qui (( vais prendre soin des citoyens , de la ville , de ce la province , des temples des Dieux y tout le

(c monde veut savoir qui il est . Quoi ! tu n’es

« qu’un . et tu oses précipiter du rocher le

« citoyen , le livrer au bourreau ! — Mais il Y a (c Novius, mon confrère, qui vaut encore moins « que moi. — Et pour cela tu te crois un Mescc sala , un Paul Emile ? Ce Novius a du moins « un mérite. Qu’il se trouve dans la place puce blique, avec deux cents charrettes et trois ce convois funèbres, sa voix se fera entendre ce malgré les hautbois et les trompettes ; voilà « du moins un titre (2). »

(1) . Insani ridentes pvæmia scribæ ;

Prætextam et latum clavum , prunæque batillnm.

Horat. , 1. I , sut. 5.

(i) Nam ut quisque ijisanus , etc. Idem , 1. \ , sat. G.

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