CHAPITRE V
Des Cours d'Amour.
Sous le règne d'Héliogabale, il y avait à Rome un sénat de femmes établi par ce prince^ où sa mère Soemias présidait, et où l'on rendait des arrêts sur les habits, sur les modes, sur les manières et les galanteries des fenimes. Ce prince fit entrer aussi son aïeule Moesa au sénat, où elle fut placée près des consuls, fut écrite comme présente, opina et fit toutes les fonctions de sénateur.
C'était aussi un ancien usage en Irlande, que, pendant l'assemblée du parlement qui se tient à Dublin, les femmes, dans les villes de province , et même dans les campagnes , formaient, à limitation des hommes, une assem* blée de leur sexe à laquelle elles donnaient aussi le nom de parlement.
Ainsi l'histoire de nos voisins se réunit à la
(5.) notre pour nous retracer les usages des Gaulois, ce qui est d'autant plus naturel, que^ suivant la remarque de Tabbé Milloty « quand les » mœurs publiques ont pris dans l'origine une » forte direction , il en reste toujours des » traces malgré les changemens que produit » le cours des siècles. Sans doute les habi- » tans de nos provinces, mélange des Gaulois )) et des Germains , consei'vaient , pour les » femmes, le même fonds de sentiment, et la » chevalerie ne créa point un nouveau sys- » teme, elle ne fit qu'étendre et subtiliser l'an- » cién. »
On ne doit donc pas s'étonner si nos preux chevaliers avaient toujours une dame souveraine de leurs pensées. Aussi sont-ils appelés, par ks poètes et les historiens, des servans d'amour ou des poursuivans d'amour. Tous nos vieux amans l'attestent, à commencer par ceux de la Table ronde. Sainte ^Palaye y dans ses mémoires sur l'ancienne chevalerie, rappelle, presqu'à chaque page, cet ancien usage. Les premières leçons, que recevaient les pages, regardaient surtout l'amour de Dieu et les dames.
Les auteurs, cités par Sainte-Palaye, attestent tous que les dames assistaient aux combats des tournois. C'étaient elles qui adjugeaient les prix
(53) aux combattans^ les couronnaient de leurs mains, les armaient et les désarmaient, tant lorsqu'ils étaient reçus chevaliers, qu'avant et après le pas d'armes (i) qu'ils tenaient, contre tous venans, en l'honneur de celle dont ils se faisaient {gloire de porter les couleurs et qu'ils aspiraient à obtenir poui* épouse. Elles désarmaient aussi les chevaliers à la sortie des tournois. Aussi les dames, par reconnaissance, pansaient les blessures des chevaliers, permettaient aux vainqueurs de les embrasser, et même quelquefois, pour prix de leur valeur, leur accordaient le don d'amoureuse merci, ou au moins le gage d'amour sans fin. Ce f];agc d'amour sans fin , dans la plus haute antiquité, s'entendait de la ceinture virginale qu'une belle déliait et détachait de son vêtement en faveur de l'amant qu'elle choisissait à jamais pour époux. Le possesseur d'une telle ceinture était censé marié, l'hymen suivait infailliblement un tel gage. A une époque moins reculée, le gage en question consistait non dans la ceinture déliée et abandonnée , mais dans le don qu'une belle faisait à son amant d'une de ses jarretières,, sur laquelle étaient brodés , de sa main, son nom et cette même devise ^//lowr ^sansjin. Ce gage était équivalent au premier
pour la Ibrce de rengagement; mais comme une jarretière est moins en vue qu'une ceinture , la faiblesse ou l'infidélité d'une belle était moins à découvert par le don du gage d'amour sans fin pris dans la deuxième acception.
La galanterie ou courtoisie envers les dames était tellement l'esprit dominant de ces tempslà, qu'elle se mêlait à tout, elle faisait le sujet ordinaire des entretiens. Les dames, les chevaliers, et les troubadours s'excitaient à disputer sérieusement sur cette matière. Tous les cas imaginables étaient prévus et décidés : on proposait quelquefois, en forme de défi, des questions auxquelles on mettait autant d'importance qu'aux affaires d'état. On appelait cours d'amour les assemblées où on les décidait.
Elles étaient présidées par le prince d' amour ^ charge annuelle qui était remplie alternativement par le roi Richard, le roi Alphonse d'Aragon , le dauphin d'Auvergne et le comte de Provence, et, à leur défaut, par les plus grands seigneurs de la province.
Indépendamment de la cour d'amour de Pierrefeu, dont parle Papon, il s'en tenait deux autres, une à Romanin et l'autre à Signes au parlement* qui se tenait à Romanin. On
(55) trouve dans Nostradamus plusieurs détails curieux sur ces cours d'amour. On y voit même le nom des dix dames qui ^ à la fin du douzième siècle^ présidaient aux cours d'amour de Situes et de Pierrefeu y et ceux des douze dames qui ^ à la fin du treizième siècle^ présidaient à la cour de Romanin. On y trouve aussi plusieurs des questions qui étaient agitées à la tenue de ces cours d'amour. Cet auteur et tous ceux qui ont traité ces cours attestent qu'il y en avait une a Avignon dans le temps que les papes y siégeaient. On connaît également le nom d'une partie des dames qui y assistaient. Les cours d'amour étaient tellement la folie du temps, que les romanciers en composaient où le dieu d'amour avait pour barons des oiseaux qui décidaient, par un combat, une question d'amour soumise à leur jugement. Il parait qu'on leur a aussi donné le nom de cours plénières on deparlemensy car le président Fauchet dit, « que ces plaids et ces jeux sous Formelle étaient » une assemblée de dames et de gentilshommes » où se tenait comme un parlement de cour- M toisie et de gentillesse pour vider plusieurs » difFérens ^ il y en avait en différentes pro- » vinces suivant qu'il se trouvait des seigneurs » et dames de gentil esprit (2). »
Fauchet n'est pas le seul auteur qui ait regardé les cours d'amour comme des parlemens^ car Martial d'Auvergne, qui vivait dans le quinzième siècle, s'est plu à extraire des ouvrages des troubadours plusieurs décisions des cours d'amour : il en a formé un recueil intitulé les Arrêts d'amour. Il y avait une société galante, sous le titre de Cour amoureuse (3), sous Charles VI, formée sur le modèle des cours souveraines (4). Les plus grands seigneurs briguaient l'honneur d'y être admis. Les princes du sang étaient à la tête de cette compagnie entièrement consacrée à l'amour. Les cours d'an mour suivirent le sort des troubadours. Ceux-ci brillèrent en Europe environ 25o ans, c'est-àdire depuis 1 1 200U 1 1 3o jusqu'à la fin du règne de Jeanne I'« du nom, reine de Naples et de Sicile, comtesse de Provence , qui mourut en i382.
La procession de la Fête-Dieu d'Aix, instituée, vers le milieu du quinzième siècle, par le vo\ René qui avait créé un prince d'amour, lui avait donné des officiers et les avait chai'gés d'assister à la procession d'Aix. Le jour de la Fête-Dieu était aussi une espèce de cour d'an moui\
Le même roi René établit, pour les offices
* ( 57 ) du prince d'amour qui étaient annuels, ainsi que l'étaient ceux du parlement d'wnouPy un droit vulgairement appelé pelottey qu'on faisait payer à ceux et à celles qui se mariaient en secondes noces pour punir leur inconstance et leur infidélité envers leurs maris ou leurs femmes défunts et à ceux mêmes qui épousaient des étrangers ou des étrangères. La perception du droit de pelotte s'est continuée jusqu'à ce jour et a été confirmée par des arrêts du parlement d'Aix.
L'ancienne existence de ces cours d'amour ou dwprince d^ amour n'est pas le seul témoignage que nous ayons de l'autorité des dames en France, de leur privilège et du respect que nos pères, à l'exemple de leurs ancêtres, portaient au beau sexe. On en trouve des traces jusque dans nos coutumes, dans plusieurs desquelles non-seulement le ventre anoblit , mais de plus affiranchit (5)j c'est-à-dire que les descendans d'un père roturier, ou ses fils , étaient nobles ou libres si leur mère était de l'une de ces deux conditions. Antérieurement à ces coutumes il existait des lois qui attestent les égards de nos ancêtres pour les femmes. Nos plus anciens historiens nous apprennent que, dès les premiers temps de la monarchie , on reconnaissait pour
(58) nobles ceux qui étaient nés d'une mère nobJe et d'un père qui ne l'était pas (6).
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