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CHAPITRE XIX

Des Machines de guerre dont les anciens f aisaient usage pour l'attaque ou la défense des places.

L'art de l'attaque et de la défense des places^ tel qu'il existait à l'époque qui a précédé l'invention de la poudre à canon ^ c'est-à-dire aux I2« et i3« siècles, est une matière si intéressante et sur laquelle les auteurs contemporains fournissent si peu de lumières, que j'ai cru devoir y suppléer par quelques observa tioîis auxquelles ont donné lieu mes te cherches dans cette partie (i).

Jusqu'à l'époque de l'invention du canon il n'y eut, chez les nations qui faisaient la guerre avec quelque principe , d'autre poUorcétique (ou art des sièges) que celle qui , née en Asie , avait été perfectionnée par les Grecs, et surtout par les Romains. Elle consistait , en gros, à faire, soit par la $ape, soit par les coups re-

( i«8 ) doublés d'une grosse poutre armée d'une tête de fer qu'on nommait bélier^ une brèche capable de livrer passage au soldat ou à l'élever jusqu'à la hauteur du mur par le moyen de certaines tours de bois mobiles qu'on en faisait approcher. Comme il fallait, avant tout, combler le fossé, aplanir et affermir le terrain pour le roulage des machines et des tours , et quelquefois, quand la ville était située sur une éminence ou sur un roc , élever des tentasses afin de pouvoir atteindre aux murailles, on avait imaginé différens moyens propres à couvrir les travailleurs : c'étaient de grands boucliers appelés /^er^ie/w; diverses sortes de mantelets ajustés, composés de clajonnages et de tortues y ou bâtis de charpente qu'on garnissait, sur les côtés , de rideaux, de cordages ou de crin , contre les traits de l'ennemi , et sur le toit, de terre grasse, d'herbages, de cuirs crus, contre ses feux d'artifice. La sûreté avec laquelle les soldats travaillaient sous ce dernier abri , lui avait fait donner, chez les Romains , le non de muscidus , mulot , et chez nos aïeux celui de chat^ par allusion, sans doute, à l'action du premier de ces animaux quand il se creuse en terre une retraite , ou à la malice du second quand il guetta sa proie.

A mesure que les travaux avançaient ou lorsqu'on avait besoin d'une communication d'un des travaux à l'autre ^ on joignait bout à bout plusieurs de ces bâtisj et on en formait une galerie couverte y qui y de sa ressemblance avec les treiUages de vignes^ fut appelée vineœ ; pluneurs machines d'une mécanique trës-ingéniense^ batistes , catapultes {pL)y scorpions y etc. y tiraient pendant ce temps aux défenses. Ces machines n'étaient que des arbalètes^ plus compliquées que les arbalètes ordinaires ; mais leur force était si prodigieuse que les unes lançaient des poutres de lo à m coudées (3) de long y et les autres des masses de fer ou des pierres pesant jusqu'à 5 ou 600 livres ; enfin ^ au moment de l'assaut^ on abattait sur la muraille difierens ponts-levis que portaient les tours, et par où les assaillans débouchaient de plein pied.

Les assiégés employaient pour se défendre et les mêmes tours et les mêmes machines. Ils amortissaient les coups du bélier en lui opposant des clayonnages et des sacs de laine, ou bien ils faisaient tomber sur lui de grosses poutres qui le brisaient, ou ils l'enlevaient avec des cordes à nœuds coulans , et tout s'opérait par le moyen de grues placées sur le rempart. Dans l'épaisseur du parapet des murs, étaient pra-

tiques des créneaux qui servaient à tirer sur l'ennemi^ et comme celui-ci, par cette raison^ dirigeait pâniculiferement ses batteries contre ces ouvertures, soit pour les abattre, soit pour écarter les tireurs , on couvrait en France les créneaux avec des hourdisy c'est-à-dire avec des claies ou des assemblages de pieux. Le parapet était ordinairement saillant , avec des meartrières ou espèces de soupiraux ouverts au pied, nommés mâchicoulis , par lesquels on pouvait voir dans le fossé , et, dans le cas d'escalade , abattre les échelles, ou< jeter des pierres, des pieux , des feux d'artifice, de l'feau et de l'huile bouillantes.

Mais c'étaient les portes surtout, comme les endroits les plus faibles et les plus importans, qu'on cherchait à fortifier. Outre un revêtement (de plaques, de fer pour les garantir du feu, outre ce^ mâchicoulis pour en écraser ceux qui en approchaient, outre deux cours pour les défendre et une herse de fer, qui en tombant pouvait former une barrière nouvdile, elles avaient de plus en avant une sorte de fortification détachée ou un avant-mur qu'on appelait barbacane : les Français les fortifiaient encore par une double porte à coulisse, par des grosses barrières extérieures , par un fossé

( '71 ) OU un rang de lisses; de sorte qu'avant d'y parvenir il Edlait s'emparer de la harbacane , passer le fossé y forcer les lisses et couper les bar^ res. Cette attaque regardait spécialement les cheyaliers^ qui, par la pesanteur de leurs armes^ eussent été bien moins propres à celle des murailles. Cela attirait une sortie de la chevalerie , et on se battait corps à corps ; ce que les anciens appelaient paleter, du mot palus y pièce y barrière. Les écuyers et les sergens étaient destinés à monter à l'assaut; et jiendant ce temps les archers et les arbalétriers, placés aux étages supérieurs des tours de bois , favorisaient leur approche en tirant aux défenses^ ainsi que toutes les batteries des machines. On nonmiait arc^baliste la petite baUste à main, arcabalista. On prétend qu'elle fut introduite en France au retour de la première croisade; mais celte arme meurtrlëi*e était si redoutable par sa force et si dangereuse par la facihté de s'en servir, qu'un concile de Latran, tenu en iiSq, l'anathématisa.

Les arbalétriers formaient dans les armées un corps très-important ; leur chef portait le titre de grand-maître des arbalétriers , et il devint un des grands-officiers de la couronne. Leur arme néanmoins, quoique employée dans

( 17^ ) toutes les armées, à cause de sa force, fut toujours, par là même, regardée, ainsi que Parc, comme Farme des lâches , et comptée la première dans le nombre de celles qu'on appelait ennemies de prouesses ; les seules estimées étaient l'épée , la lance , et autres semblables qui exigeaient Fapproche, rendaient le combat égal, et ne laissaient d'avantage qu'à la valeur, à l'adresse et à la force.

La poliorcétùfue y depuis la décadence de l'empire romain, s'était conservée en Italie plus parfaite que chez les autres peuples. Ce fut avec des ingénieurs fournis par les Génois que Godefrojr de Bouillon prit Jérusalem. Ces lumières se maintinrent dans les villes de la Syrie et de la Palestine possédées par les chrétiens.

Philippe - Auguste y dans son expédition d'outre-mer, en profita : de retour en France, il y fut le restaurateur de cet art, qu'il sut employer avec succès contre ses ennemis.

Nos pères, en adoptant les machines de guerre des Grecs et des Romains , changèrent leurs dénominations étrangères pour leur en donner de françaises. Ainsi l'on appela béfrois ces tours de bois roulantes ; pavois ou tailevar les boucliers persiens, viretons les grandes flè-

( 173 ) ches d'arbalètes, parce qu'elles viraient en l'air; carreaux ou garrots de gros traits de catapulte^ dont le fer était de forme pyi^amidale, et la base carrée, par conséquent. Enfin les machines de jet furent nommées perrières , des pierres qu'elles lançaient. Au reste, ces productions de l'habileté et de la méchanceté humaines ne subsistèrent que deux siècles et demi environ après Philippe- Auguste. Elles s'abolirent sous Chaires VI ^ et cédèrent à l'invention perfectionnée , mais non moins funeste , de la poudre a canon.

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