M. RAILLON
Le disciple et l'ami de M. de Mercy M. Jacques Raillon, était né à Bourgoin, le 17 juillet 1762, daî^sTune famille de commerçants (a). De bonne heure il avait manifesté des dispositions à la vocation ecclésiastique. Après avoir fait d'excellentes études au collège des Augustins de Bourgoin, il était entré au grand-sémi-
• des évoques et, pour ainsi dire, à huis clos, qu'il montrait » sa supériorité. Tout le bien que vous pourrez dire de lui, sera » au-dessous de ses mérites....
On lit en note du 5* chant du Temple de l'amitié, ces lignes par lesquelles M. Raillon caractérise Tâme gracieuse du noble pontife : « On a voulu désigner Mgr. de Mercy, évoque de Luçon, » prélat digne des premiers siècles de l'Eglise, par ses émi- » nentes vertus. Ce qu'on dit de sa bienfaisance ne paraîtra » pas exagéré à ceux qui l'ont connu. Ils verront dans ce groupe » de jeunes homm£s qui l'appellent leur père, le grand nombre » déjeunes gens ({u'il a fait élèvera ses frais depuis le com- » mencement de son épiscopat, et la comparaison de cet oiseau
• qui s'ouvre les entrailles pour nourrir ses petits, leur rappel - » lera que, depuis son émigration même, il n'a point cessé de » partager avec les prêtres qui l'ont suivi les faibles res- » sources qui lui restaient. »
(a) Voici ce qu'on trouve sur les registres des baptêmes de la paroisse de Bourgoin :
« Jacques , fils légitime du sieur Pierre Raillon , marchand, » et de demoiselle Mario Polosson, mariés, est né et a été bap-
• tisé le 17 juillet 1762. Son parrain, sieur Jacques PoUos&on,
• bourgeois; sa maraine, demoiselle Marguerite Pile : — en » présence des soussignés : — Marguerite Pile, — Polosson, — » Buisson, Ginet, — Berlioz^ curé. »
naire de Vienne, en 1777, et il y reçut la tonsure des mains de l'archevêque, M. Lefranc de Pompignan.
M. de Mercy, alors évoque de Luçon, venait quelquefois séjourner dans son pays natal, au sein de sa famille, qui résidait à Ruy. Aux vacances de Tannée 1778 , le jeune Raillon lui fut présenté par son frère aîné ; dès cette première entrevue, le prélat charmé par son intelligence, sa piété et sa bonne grâce, le prit en amitié. Il sut d'ailleurs, par la voix publique, que le jeune lévite donnait les plus belles espérances pour son avenir, et il fit tous ses efforts pour l'emmener dans son diocèse. Ce fut ainsi que M. Raillon partit avec M. l'évêque de Luçon, et entra la même année au grandséminaire de cette ville. M. de Mercy avait antérieurement décidé à le suivre un autre jeune ecclésiastique très-distingué , l'abbé Relluard , de Grenoble , qui devint son vicaire-général, et le rejoignit plus tard dans l'émigration.
Ses études théologiques terminées, M. Raillon, trop jeune encore pour recevoir les ordres sacrés, professa avec un
grand succès la rhétorique pendant plusieurs années, au petit - séminaire de Luçon. Aussitôt après son ordination, en 1787, M. de Mercy le nomma à la cure importante de Montaigu.
La révolution ne tarda pas à venir, et M. Raillon refusa de prêter serment à la constitution civile du clergé. Sur rappel de son évêque, il se rendit à Paris et y publia, pour la défense de leurs opinions communes, un écrit intitulé Appel au peuple catholique. Plus tard, après la promulgation des décrets rendus contre les prêtres insermentés, les 27 mai et 26 août 1792, M. Raillon quitta Paris en fugitif, vint se cacher à Bourgoin, où son frère lui fournit les moyens de gagner la frontière de Savoie, et de là il se rendit en Suisse,où il rej oignit M. de Mercy, à Soleure.
Nous avons vu plus haut, qu'après être resté avec son évêque pendant deux ans sur la terre d'exil, M. iRaillon fut obligé de se séparer de lui, quand M. de Mercy dut accepter seul l'asile que le Pape lui offrait à Ravenne. M. Raillon se dirigea sur Venise, où il trouva le moyen de pourvoir à sa subsistance en donnant
des leçons de langue française. Ses qualités et ses talents lui ouvrirent d'utiles relations parmi les personnes les plus distinguées de la ville. Il s'y lia, entr' autres, avec de grandes familles de la Provence, fugitives comme lui, qui, plus tard, après sa rentrée en France, le produisirent chez M. Portails.
En 1795, il publia, à Venise, le Temple de Vamitié, opuscule allégorique plein d'âme et de goût, où sa reconnaissance se donne carrière envers d'illustres amitiés, et célèbre, notamment, les vertus de M. de Mercy.
La conquête de Venise, par les armées de la République française, vint obliger, en 1798, M. Raillon à chercher un autre refuge. Il le trouva à Florence, où il resta jusqu'à la lin de son émigration.
Pendant son éloignement de la France, qui dura près de dix ans, il s'adonna avec ardeur à l'étude des langues étrangères et à la littérature, et travailla à divers ouvrages.
Rentré en France , sous le Consulat, vers la fin de 1801 , il fut se fixer à Paris, où son mérite et son rare savoir furent appréciés par les hommes les plus com-
pétents. Il fut d'abord chargé par l'illustre Portails, ministre des cultes, de présider comme précepteur à l'éducation de son second fils , M. Marins Portails. Bientôt après, il fut nommé interprète des langues étrangères au ministère des cultes. En 1806, le cardinal de Belloy, archevêque de Paris, nomma M. Raillon chanoine titulaire de Notre-Dame, avec le titre d'archidiacre de Sainte -Geneviève. En cette qualité , il fît entendre d'éloquentes prédications dans la cathédrale et fut appelé successivement à prononcer plusieurs oraisons funèbres de personnages très-marquants , et notamment celles de M. Grétet, ministre de l'intérieur, de l'illustre peintre Vien, le maître de David, devenu sénateur et comte de l'Empire, du maréchal duc de Montebello , de Portails , ministre des cultes, et du comte de Fleurieu, ancien ministre de la marine sous Louis XVI et savant distingué. A la réorganisation de l'Université , en 1809, M. Raillon fut nommé professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne* En cette même année 1809,ce fut lui qui prononça, à Notre-Dame, le discours de la solennité
du 15 août, fête à la fois de Napoléon et du rétablissement du culte catholique en France. M. Raillon fut éloquent et son succès fut universel, ainsi que le constatent les journaux du temps, le Journal des Débats y surtout.
Ces emplois, ces honneurs,ces missions, à lui décernés, démontrent que M. Raillon était incontestablement un homme supérieur. Aussi le Gouvernement impérial saisit-il avec empressement l'occasion de l'appeler à un évêché important, en le nommant, par un décret du 22 octobre 1810, au siège d'Orléans, devenu vacant par la mort de M. Rousseau. De plus, des lettres patentes de l'Empereur, du 23 décembre suivant, lui conféraient le titre de baron de l'Empire, titre transmissible à l'un de ses neveux (a).
(a) Après la mort de l'archevêque Raillon, son titre ùebaroii passa, suivant sa volonté, à l'un de ses neveux, M. Pierre Molroguier, directeur des contributions indirectes pour le département du Nord. M. Pierre Molroguier, qui n'existe plus depuis quelques années, était un fonctionnaire d'une Iiaute capacité, et a laissé des écrits fort appréciés sur des matières qui se rattachaient à son administration^ notamment sur l'importante question des sucres. Parmi ses frères, on ne peut se dispenser de signaler ici: !• l'abbé François Molroguier, prédicateur savant et éloquent qui, après avoir été sous sou oncle vicaire-général d'Aix, était devenu aumônier du collège royal de Saint-Louis, à Paris, et dont une mort prématurée, arrivée vers 1837, vint briser la carrière; — 2" Enfin. M. Jacques Molroguier, qui a exercé avec distinction diverses
Mais le nouvel évêque ne put, pas mieux que tous les autres prélats nommés par l'Empereur dans les mêmes circonstances, recevoir du Pape ses bulles d'institution.
La mésintelligence qui existait alors entre le chef du Gouvernement français et le souverain Pontife, fut l'unique cause de ce refus. M. RailUon dut donc se borner à administrer le diocèse vacant d'Orléans, en vertu des pouvoirs du ^chapitre. Sa conduite fut si sage et si prudente que, seul des évêques nommés dans les mêmes conditioi;is que lui, il fut maintenu administrateur capitulaire , par les suffrages unanimes de son chapitre , à la grande satisfaction de tous ses diocésains.
Après la chute de l'Empire, M. Raillon continua à administrer son diocèse en la même qualité, jusqu'à la fin de 1816.
A cette époque, le Gouvernement de la Restauration, qui avait admis en principe qu'aucun des évêques nommés par l'Empereur et non encore institués par le Pape,ne serait appelé à un évêché,dut procéder à de nouvelles nominations. M. Railfonctions élevées dans l'enseignement universitaire, et a publié plusieurs écrits justemfint estimés.
Tous sont nés à Bourgoin.
Ion quitta Orléans, accompagné des regrets universels, et rentra dans la vie privée.
Ses loisirs ne furent pas stériles et il sut les employer dignement. Il composa divers écrits, parmi lesquels on signale une histoire de saint Ambroise, avec une appréciation des écrits de ce Père, ouvrage considérable, dont la publication a été arrêtée par des circonstances fortuites, mais qui avait été lu et hautement loué par des personnes dignes de le juger.
Dans sa retraite, M. Raillon reçut des témoignages signalés de haute estime et de sympathie des membres les plus distingués du clergé français.
M. Frayssinous, en remettant, en 1828, le portefeuille des affaires ecclésiastiques à M. Feutrier, évéque de Beauvais, lui disait: « Je vous laisse une grande injustice à réparer, c'est de rendre à l'épiscopat M. Raillon. »
Cet appel fut entendu, et, sur le rapport du nouveau ministre des cultes, M. Raillon fut nommé à Févêché de Dijon, par ordonnance royale du 7 juin 1829, et M. Frayssinous voulut être à son sacre le prélat consécrateur.
Tous les journaux du temps reproduisirent la belle lettre pastorale adressée par lui à ses nouveaux diocésains. Pendant les dix-huit mois qu'il fut à la tête du diocèse de Dijon, il y déploya ses éminentes qualités de cœur et d'esprit.
Il n'est pas sans intérêt de signaler ici que, bientôt après son arrivée à Dijon, M. Raillon avait su discerner l'aptitude et les qualités éminentes d'un jeune ecclésiastique, qui a fini par devenir archevêque de Paris, cardinal et grand-aumônier de France. Je veux parler de M. Morlot, mort en décembre 1863.
M. Raillon l'avait trouvé, en 1829, simple vicaire de paroisse à Dijon, en avait fait son secrétaire, puis son vicaire-général, lui ouvrant ainsi la voie des grandes dignités auxquelles il est parvenu dans la suite.
L'opinion publique plaçait justement M. Raillon parmi les membres les plus émiuonts du clergé français ; aussi, vers la fin de 1830, l'archevêché d'Aix s'étant trouvé vacant, ce fut lui qui fut désigné pour occuper ce siège, par ordonnance royale du 14 décembre; il fut immédiatement préconisé à Rome par le Pape
Léon XII , qui lui envoya le Pallium.
C'est dans cette haute position et au moment où l'on allait très-probablement lui décerner le chapeau de cardinal, que M. Raillon termina sa carrière si bien remplie, ne laissant après lui que le souvenir de ses talents et de ses vertus ecclésiastiques et sociales.
Ce fut à Hyères, où sa mauvaise santé l'avait déterminé à passer l'hiver, qu'il mourut, le 13 février 1835 (a).
Des œuvres littéraires ou reUgieuses de M. Raillon, on ne connaît guères, comme ayant été imprimées ou publiées,
(a) Peu de jours après, rOrZéanow, journal d'Orléans, publiait les lignes suivantes, qui témoignent du souvenir rffectueux et flatteur qu'on avait gardé de M. Raillon dans une ville qu'il avait quittée depuis plus de 20 ans :
N" du 22 février :
« Le 13 février dernier, Mgr. l'archevêque d'Aix, d'Arles et » d'Embrun, est mort à Hycres. Il fut longtemps, et dans des » moments difficiles, administrateur-capitulaire du diocèse d'Or- » léans, et nous avons gardé le souvenir de ses vertus sa- » cerdotales, de sa douceur et de cette aménité de mœurs qui » donnait tant de charmes aux relations qu*on était assez heu- » reux pour entretenir avec lui. »
N° du 15 mars :
« Nous n'avons payé qu'un faible tribut d'hommages et > de respect à la mémoire de Mgr. l'archevêque d'Aix, • lorsqu'au moment où la nouvelle de sa mort nous fut connue, » nous insérâmes dans ce journal quelques lignes rapidement » tracées. Peu de jours après, la chaire évangéllque retentit à
que les suivantes: Appel au peuple catholique, 1792, in-8o ; — le Temple de V amitié, — Venise, 1795; — Idylles dans le genre de Gessner, Paris, 1803, in-16 ; — Disœurs pour la solennité du i5 août 1809, prononcé dans l'église métropolitaine de Paris, Paris, 1809, in-8*^ ; — quelques-unes de ses oraisons funèbres?
ses mandements et ses lettres pastorales, à Orléans, à Dijon et à Aix.
Dans ces divers écrits, on remarque beaucoup d'élévation dans les idées, une grande pureté de style et une connaissance approfondie de la littérature ancienne, de l'Ecriture sainte et des Pères de l'Eglise.
Les idylles, composées pendant l'émigration de l'auteur, ne furent, comme on l'a vu, publiées qu'en 1803. Par une coïncidence singulière, à l'exemple des églogues de Virgile, elles sont dédiées au consul Cambacérès, ce moderne ÏPollion.
Si canimus silvaF, silva» sinl consule digna*.
Elles ont eu un certain succès au temps
M Orléans d'ûlogns bien plus dignes d'un prélat qui laissa parmi « nous do si honorables souvenirs. La grandeur qui n^est plus » ue trouve pas de flatteurs, la vérité seule se fait entendre sur '> un tombeau, et le soupçon do flatterie ne pouvait atteindre » les ministres des autels qui éievùrent la voix dans nos
» éRliS<5S "
OÙ elles parurent; car, au sortir des longues et violentes convulsions que venait de subir la société, les esprits étaient naturellement portés par la loi des contrastes, à goûter les œuvres littéraires qui offraient des tableaux de paix, de vertu et de bonheur champêtres. Mais nous doutons qu'il en fût ainsi de nos jours, et M. Raillon lui-même nous semble avoir conçu, sur le sort de son petit livre, des craintes fondées, lorsqu'il a dit modestement dans sa préface :
€ Ces bagatelles, fruit d'un loisir forcé y> dans les temps les plus orageux de 3> la révolution , n'étaient pas destinées y> à voir le jour, et ce n'est pas sans 3> crainte que je les y expose. Je sais que D le jugement de quelques amis, même y> éclairés, n'est pas un garant assez sûr
y> de l'indulgence du pubhc Encore
3) des idylles! dira-t-on, et l'on jettera le 3) livre sans être tenté d'en voir davan- D tage >
Toutefois, il faut reconnaître que les douze idylles en prose, qui forment le recueil, sont écrites avec une rare élégance et qu'elles reflètent la morale la
plus pui'e. Aussi ne faut-il pas s'étonner de ce que ce petit ouvrage eût été adopté par l'Université, comme œuvre classique et comme un modèle de style.
Si la lecture en peut sembler aujourd'hui un peu fade, il faut plutôt s'en prendre au vice d'un genre de composition qui s'attache à peindre avec une simplicité plus recherchée que réelle, une nature et des mœurs de convention, que d'en accuser la faiblesse du talent de l'auteur. Gessner, à force d'originalité et de grâce, a bien pu momentanément charmer le public blasé de son temps ; mais ses imitateurs, n'ayant pas comme lui le prestige de la nouveauté, n'ont pas dû se flatter d'obtenir le même succès.
D'ailleurs, suivant de très-bons esprits, la langue poétique est la seule qui convienne à l'églogue et à l'idylle.
Il est fort à regretter que le grand ouvrage sur saint Ambroise (ce F^n^/on des Pères de VEglise latine^ comme l'appelle Chateaubriand) n'ait pas été publié, car tout démontre que là eût été le véritable titre de gloire de M. Raillon et le fondement sérieux de ses droits au souvenir de la
istérité.
Je voudrais, par quelques citations des écrits de M. Raillon, essayer de donner une idée de son talent exceptionnel d'écrivain, de la noblesse de ses sentiments et de sa vaste érudition ; mais, en traçant ces lignes, je n'ai sous les yeux que ses idylles, quelques-uns de ses mandements, de ses discours et de ses lettres pastorales. Aussi, devrai-je me borner à détacher quelques fragments de ces opuscules fort remarquables, sans doute, mais trop resserrés par leur nature, pour que l'auteur ait pu y donner carrière à toutes les ressources de son génie.
Au commencement de la fatale anné^ 1814, l'ère des splendeurs et des prospérités de l'Empire avait disparu sans retour; le temps des calamités et des revers était arrivé pour notre patrie, et la chute du grand Empereur, sous le poids des attaques de l'Europe entière, apparaissait imminente à tous les yeux. Dans ces funestes circonstances , M. Raillon adressait, le 28 janvier, à ses diocésains?
un mandement pour ordonner des prières publiques, et voici, le langage patriotique et touchant dont il se servait :
« Accourez dans les temples, N. T. C. F:
que tout ce qui a conservé des principes de foi, lève vers le ciel des mains su{^ pliantes. La guerre, ce fléau dont non?
n'avons cessé de déploi-er les ravages, même au milieu de nos plus beam triomphes; la guerre, que toutes h chances de la fortune semblaient devoir tenir éloignée de nous, quelques moi?
ont suffi pour la ramener du fond des contrées du nord sur les anciennes limites de nos Gaules. Exemple mémorable à ajouter à tant d'autres que Dieu s'est plu à donner au monde de l'instabilité des prospérités les plus étonnantes.
i> Oui, N. T. Gh. F., cet Empire, si constamment protégé du ciel, cette France, naguère encore si redoutée, et qui, sans doute, n'a pas entièrement cessé de l'être, réduite aujourd'hui à combattre, non- seulement pour les intérêts de sa gloire, mais pour son indépendance, entend de toutes parts l'insulte et la menace de l'ennemi qui frémit à ses portes. Les peuples qu'elle a protégés s'unissent contre elle aux peuples qu'elle a vaincus. Du nord au midi et du
couchant à l'aurore, dans sa vaste étendue, ils l'entourent, ils la serrent comme une effroyable ceinture de maux, et déjà la dévastation est entrée avec eux sur quelques points de son territoire.
y> Ah ! sans doute, il fallait qu'il fût dans les desseins de Dieu de nous mettre à cette rude épreuve , puisque le génie, 5i fécond en ressources d'un grand monarque, ni la valeur toujours indomptable le nos légions n'ont pu retenir plus longtemps cette horrible calamité loin le nos provinces.
3) C'est dans ces graves circonstances, M. T. C. F., que la religion et la patrie 5e réunissent pour imposer les mêmes levoirs. Quel cœur demeurerait fermé, juand le cri de la foi, quand le cri le l'honneur, quand le cri de l'intérêt DFopre de chaque citoyen se fait en- :endre?
» Que notre première pensée, N.T. G. F., soit de recourir à la protection de ce Dieu puissant qui tient dans ses mains le sort des peuples et des empires. Mais 3n levant les yeux vers la montagne sainte, d'où les âmes fidèles attendent
leur secours, pénétrons-nous de cette idée que nos prières ne peuvent être exaucées, ni agréables à Dieu qu'autant que nous ferons nous-mêmes pour la patrie tout ce que les dangers qui la pressent la mettent en droit d'exiger de ses enfants , et que nous nous prêterons, non-seulement sans résistance et sans murmure, mais avec résignation et avec zèle, à tous les sacrifices que les besoins de l'Etat auront rendus nécessaires. Eh I quels sacrifices pourraient paraître pénibles à un peuple qui combat pour ses propres foyers, et à qui tous les nobles sentiments qui ont action sur le cœur de l'homme, font un besoin comme un devoir d'éloigner l'ennemi de ses demeures?
» Suivons, N. T. G. F., l'exemple de dévouement qui nous est donné du haut du trône. Ce grand prince, que nous avons vu aussi ferme dans les revers qu'il a toujours paru calme et sans orgueil dans les triomphes, s'élance de ses palais, tout ému des gémissements de nos provinces envahies qui l'implorent. Il part ; il va exposer pour nous à de nouveaux dangers
cette tête auguste et cette vie précieuse qu'il semble ne compter pour rien dès qu'il s'agit du salut de ses peuples.
y> Enflammons - nous du même zèle, N. T. G. F. ; ayons pour la patrie, menacée de tant de périls, les sentiments qui conviennent à des chrétiens, qui conviennent à des Français. Loin d'une si grande nation, l'abattement qui accroît les maux, parce qu'il trouble la sagesse même, et qu'en obscurcissant les lumières, il empêche d'apercevoir les ressources. Si l'esprit du christianisme est un esprit de résignation et de paix, il est aussi un esprit de confiance et de force. Ouvrez les livres saints, ouvrez les fastes de l'Eglise, vous y verrez que le découragement n'entra jamais dans une âme vraiment chrétienne.
y> Mettons Dieu dans nos intérêts^ N. T. G. F. ; voilà ce qui importe au salut de l'Etat, aussi bien qu'au salut de nos âmes. En quelque nombre que soient nos ennemis, que peut-il nous rester à craindre, si nous avons pour nous Gelui qui commande aux vents et aux tempêtes et qui n'a besoin que d'un souffle pour briser les cèdres du Liban »
Plus tard, devenu évêque de Dijon, M. Raillon s'attachait, dans son mandement pour le carême de 4832, à faire ressortir l'instabilité des choses humaines, surtout dans notre siècle si agité, pour en conclure que la religion seule pouvait offrir un refuge assuré :
« Jusqu'à ces derniers temps, disait-il les révolutions successives arrivées dans le monde, n'avaient guère franchi le territoire du peuple qui les éprouvait Par quel changement inouï les mouvements d'une seule nation sont-ils devenus les mouvements de toutes les nations de la terre ? Quel est ce peuple qui , comme le dieu de l'antiquité fabuleuse, ne peut remuer la tête que toute la nature ne s'ébranle autour de lui?
» Au milieu de cette fluctuation générale des sociétés humaines, dans ces moments de crise encore si proches de nous, mais dont on commence heureusement à sortir; quand on a vu tout l'édifice social chancelant sur ses bases et comme balancé entre deux abîmes, qui n'a pas senti le besoin de chercher au-dessus de cette région des tempêtes
quelque chose de ferme et d'assuré pour y trouver un appui ? Chrétiens, la foi vous Ta montré : Dieu est cette inébranlable colonne au pied de laquelle les plus violentes agitations de la terre viennent mourir. Seul il voit tout changer et ne change point , parce que seul il est en possession de la vie véritable; le reste n'a qu'une vie d'emprunt, une vie de quelques jours. La terre n'aura qu'un temps, les cieux passeront, le jour viendra où ils se replieront sur eux-mêmes, comme un livre que l'on cesse de tenir ouvert. Vous seul, ô mon DieUj vous ne passerez point. Après que ces ouvrages de vos mains auront fourni leur carrière et rempli la tâche assignée à chacun d'eux, vos années éternelles suivront leur cours, vous serez ce que vous étiez, ce que vous êtes à jamais dans votre immuable éternité.
i> Que peut craindre une âme élevée à cette hauteur et comme abritée dans le sein de Dieu? Que les passions s'émeuvent; à quelque degré d'exaltation qu'elles puisgent monter, l'âme, affermie dans la foi, sait que les passions n'enfan-
teront rien qui n'entre, en dernier résultat, dans les vues de Dieu sur les enfants des hommes. Dieu seul règle en maître nos destinées. Toujours attentif à l'accomplissement de ses desseins, toujours également sage, puissant et bon, soit que sa main se montre d'une manière sensible, soit que sa main se cache et laisse prendre au gouvernement du monde l'apparence du hasard; dans les agitations comme dans le calme de la terre, il
opère son œuvre, il enfante ses élus
i> Ministres de l'EgUse, souvenons-nous que la charité donne la vie à tout. C'est par la charité que nous sanctifierons le jeûne et les autres œuvres méritoires du carême. Redoublons d'efforts pour ramener, autant qu'il est en nous, la paix parmi les hommes. Que nulle différence de partis ne nous arrête, la religion n'en connaît point. Evoque, nous n'avons que des diocésains; vous n'avez que des paroissiens, prêtres vénérables , qui êtes chargés à la ville et dans les campagnes de la direction des âmes. Dieu ne hait rien de ce qu'il a créé. La reUgion embrasse dans sa charité de mère tous les hommes.
■: Elle compatit aux maux de tous. A tous ~ elle s'efforce de les adoucir. Combien donc sont à plaindre ceux qui la délaissent! Combien sont plus malheureux encore ceux, s'il en est, qui la haïssent!
Apprenons-leur qu'eux-mêmes ne sont pas exclus du sein de sa charité. Oh !
si un jour ils venaient à reconnaître le fantôme odieux qu'ils prenaient pour elle, comme ils s'en voudraient d'avoir haï ce qu'ils devaient aimer, attaqué ce qu'ils devaient défendre !.... Ainsi, dans les horreurs d'un combat nocturne, les bras s'égarent, les coups portent sur ceux qu'on couvrirait de son corps si la lumière du jour les montrait. Douce et tranquille au milieu des attaques les plus acliarnées, inaccessible aux traits dirigés contre elle, insensible aux outrages, la religion poursuit sa marche en faisant partout du bien aux hommes.... y>
Le 13 novembre 1832, à la rentrée de la cour royale d'Aix, M. Raillon célébrait, comme archevêque , la messe du Saint- Esprit, et prononçait un discours de circonstance, dont la cour ordonna l'impression. Dans ce discours, après avoir
développé cette idée que toute justice, digne de ce nom, dérive de Dieu, il poursuit en ces termes :
« Ici , Messieurs, se présente peut-être à vos souvenirs comme au mien, un trait mémorable entre tous les actes de cet homme extraordinaire qui a fait à la France, selon les époques, tant de bien et tant de mal. Car, il faut bien enfin commencer à parler de 'lui sans passion et avec l'impartialité de Thistoire à laquelle il appartient désormais tout entier.
Lorsqu'après avoir arraché la France à l'anarchie qui la dévorait, il conçut le noble et hardi dessein de rendre à la magistrature son ancien lustre, aux tribunaux leur dignité, aux jugements leur autorité et leur force, il commença par relever les Autels, sur lesquels il savait que doivent reposer les balances et le glaive de la justice, et, avant de pubher ces lois célèbres, qui servent aujourd'hui de règles à vos jugements et dont l'admirable ensemble est peut-être le monument le plus durable qu'il ait laissé de son passage sur la terre, son vaste et puissant génie, si habile à saisir les divers rapporte
des choses entre elles, avait senti la nécessité de rendre d'abord aux vœux empressés et aux respects des peuples, ce code primordial, ce code descendu du ciel, ce code où tout est lumière, justice et vérité, l'Evangile, en un mot, source et base de toute bonne législation.
» Et que seraient des lois qui n'auraient d'appui que sur la terre ? Quelle garantie donneraient-elles contre le crime ignoré et secret? Quelle sûreté mettraientelles dans le commerce de la vie ? y>
En voilà assez, sans doute, pour faire connaître la manière d'écrire de M. Raillon , pour donner la plus haute idée de son cœur et de son esprit , et pour prouver qu'il savait atteindre la véritable éloquence. Quelle que soit , au surplus, l'opinion qu'on se forme sur son mérite littéraire , il fut incontestablement l'un des prélats de son temps les plus dignes de respect et de sympathie pour ses bonnes mœurs et les charmes de son caractère. Malgré les préventions qui avaient pu accueillir son arrivée dans certains de ses diocèses , et notamment dans celui d'Aix , les biographes qui lui
sont le moins favorables senties premiers à reconnaître que sa bonté et sa douceur lui avaient en peu de temps gagné tous les cœurs
Vingt-cinq ans s'étaient écoulés depuis sa mort, lorsqu'une attaque imprévue, dirigée contre sa mémoire par un de ses successeurs , M. Dupanloup , évoque actuel d'Orléans, est venue rappeler sur son nom et sur sa vie l'attention publique et fournir à ses amis et à sa famille l'occasion de le justifier. M. Jacques Molroguier , neveu et filleul de M. Raillon , et ancien inspecteur de l'Université, me paraît avoir dignement rempli cette tâche dans une brochure fort remarquable à plus d'un titre, publiée en 1860 (a).
Les reproches dirigés contre la mémoire de M. Raillon pouvaient se réduire à ceci:
4o Use serait montré trop complaisant et trop adulateur pour le chef du gouvernement impérial ;2o il aurait rempli lesfonc-
(a) Paris. — Dentu, libraire. — 1860. — m-8«». — 79 pages.
J;îons d'évôque d'Orléans comme une es- :pèce d'intrus et sans investiture régulière et légitime.
La première de ces imputations n'a pas de valeur , car si , avant et après sa nomination à l'évôché d'Orléans , M. Raillon a pu manifester avec un certain enthousiasme son admiration pour l'homme extraordinaire qui avait tout relevé en France , qui avait rétabli le culte catholique , et porté la gloire du nom français au point le plus élevé qu'elle ait jamais atteint , il n'a fait que céder à un entraînement qu'ont subi alors de bien nobles caractères , et ne paraît pas avoir dépassé une mesure convenable, dans les éloges qu'il s'est permis. D'ailleurs , rien ne prouve que , pour plaire au pouvoir impérial 5 M. Raillon ait jamais transigé avec ses devoirs de prêtre et d'évêque de l'église romaine (a).
(a) Dans la première lettre pastorale qu'il publia en prenant possession de l'archevêché d'Aix, M. Raillon explique trèsnettement comment il a toujours compris ses devoirs d'évôque au point de vue de la politique et la ligne de conduite qu'il a cru devoir suivre dans ses rapports avec les pouvoirs civils. Voici en quels termes il s'exprime :
c Nous ne voulons être parmi vous, N. T. C. F., que ce que nous avons tdché d'être parmi les peuples de Bourgogne, un ministre de concorde et de charité. Tous nos efforts tendront
Quant à l'imputation d'avoir exercé les fonctions d'évéque d'Orléans sans pouvoirs canoniques, M. Jacques Molroguier l'a, suivant l'avis des hommes les plus compétents , victorieusement réfutée. Il a parfaitement démontré que l'administration de M. Raillon n'avait été exercée qu'en vertu de la délégation unanime du chapitre diocésain , délégation pleinement
j\ la conciliation des esprits, au rapprochement des cœurs, à faire aimer et rechercher la paix, le premier besoin de toute société humaine, comme le premier bien que la religion promet sur la terre aux hommes de bonne volonté. Cette paix désirable, le moindre désordre l'altère, le moindre trouble la corrompt pour longtemps ; elle ne règne que là où les lois s'observent, où, selon le commandement de l'Apôtre, tout se soumet à la puissance, où tout honore et respecte Tautorité, non-seulement par la crainte du châtiment, mais par devoir et par conscience. C'est la doctrine de l'Ëvangile; elle sera dans notre bouche et nous donnerons l'exemple de cette soumission que notre devoir est de prêcher à tous. — A ces principes fondamentaux de toute société civile et religieuse, se borne la politique pour un évoque; nous y bornerons la nôtre, fidèle, du moins, en cela aux saints exemples que nous ont laissés les saints évoques des premiers siècles. Osons invoquer une autorité plus haute et plus sacrée ; osons dire qu'en cela, du moins, nous serons fidèle à l'exemple de Jésus-Christ. Qui ne sait h quel point le divin Seigneur a voulu rester étranger aux affaires de la terre ? Deux frères l'invitent à faire enlr'eux lo partage des biens de leur père; il leur repond : Qui m'a éUibli votre juge ? — On lui demande si l'on doit payer le tribut à l'Empereur ; il ordonne de rendre à César ce qui est à César: et, joignant l'exemple au précepte, il fait payer le tribut pour lui et pour saint Pierre. C'est ainsi que la religion dégage ses ministres de toutes les querelles de la terre. Les principes de la foi, la règle des mœurs, le salut de nos frères, voilà les seuls intérêts qu'elle nous confie. Rien de tout le reste n'est de notre ressort ; grâce à Dieu , nous n'avons pas à nous, en mêler. .Nous laisserons donc, comme disent les saints docteurs de l'Eglise, nous laisserons aux gens du dehors à régler les choses du dehors. Qui pourrait souffrir que des laïcs prétendissent nous dicter des formules de foi ou régler des cérémonies
. uffisante d'après la doctrine ancienne de
Eglise de France.
■ Mais qu'est-il besoin de se lancer dans
es controverses ? — ne suffit-il pas des umières du simple bon sens etdeTensei- ••nement que donnent les faits , pour reser convaincu que M. Raillon ne s'est luUement exposé au blâme?
Pourrait-il être regarde comme s'étant ngéré, contre les lois de l'Eglise, dans le çouvernement du diocèse d'Orléans , ce prélat qui , même après la double chute 3e l'Empire et les deux Restaurations,fut, in connaissance de cause , maintenu par e libre choix du chapitre , dans les foncions d'administrateur capitulaire de ce Jiocèse , jusqu'à la fin de 1816 , et qui ne es quitta alors qu'en exécution d'une Tiesure générale ?
Tiintes ? Lo scamlale ne serait guère moindre si, cequ*à Dieu te plaise ! on nous voyait mettant^ comme dit le saint concile le Trente, un pied dans les choses du ciel et l'autre dans les îlioses profanes, consumer en des intérêts purement terrestres me influence que nous devons tout entière aux grands inté- "«Jts du salut. Que la politique et ses disputes restent donc lux hommes du siècle ; notre ministère est tout de i^aix et de îonciliation. Ce ministère saint ne nous permet d'intervenir lans les crises politiques que pour essayer d'adoucir le parti ^ui triomphe et remp(^cher, s'il est possiljlo, d'abuser do la victoire. Voilà le seul rôle que la religion laisseàses ministres dans les temps de trouble, et ce rôle est assez beau, puisque c'est celui de la charité. »
Les témoignages de considération et d'estime qu'il reçut ensuite dans sa retraite de la part des hommes les plus éminents du clergé , son institution comme évoque de Dijon en 1828 et sa promotion au siège primatial d'Aix en 1831 , avec l'assentiment empressé de la cour de Rome, prouveraient à eux seuls que, même au point de vue des règles canoniques, sa conduite antérieure avait été à l'abri de toute inculpation.
En définitive, la lutte si regrettable, provoquée par l'éloquent, mais trop impétueux évêque d'Orléans, n'aura eu d'autre résultat que de faire mieux connaître, par le public, notre vénéré compatriote, et la ville de Bourgoin pourra toujours, avec une fierté sans mélange, revendiquer l'honneur de lui avoir donné le jour (a).
(a) Il existe au palais de rArclievôch(!', à Aix, un beau et fldôlo portrait de l'arche vôque Rail Ion. Son arrière-neveu, M. Joseph Raillon, de Bourgoin, qui cultive avec succès la peinture, en a fait deux copies fort bien réussies, dont l'une est encore en son pouvoir.