INTRODUCTION
Les revues , les albums et les chroniqueurs modernes ont maintes fois signalé au public les magnificences de la vallée de l'Isère 5 l'aspect grandiose des montagnes qui l'avoisinent , les sites pittoresques si multipliés dans les arrondissements de Grenoble et de Saint-Marcellin et les traditions du moyen-âge qui se rattachent à cette partie du vieux Dauphiné. Mais, à de rares exceptions près , il n'en a pas
été de môme pour les régions situées au nord du département de l'Isère et qui formaient autrefois le Viennois^ terre de la Tour , et , plus anciennement, la Baronnie de la Tour-du-Pin.
Et pourtant , ce pays est digne d'attirer les regards ; ses campagnes ont des beautés moins sévères , mais pleines de grâce et de fraîcheur ; les souvenirs historiques, les ruines , les vieux châteaux encore debout y abondent
De quelque côté qu'on dirige ses pas , en partant de Bourgoin , on est assuré de rencontrer des sites ravissants et des lieux dont le passé est intéressant à connaître. Il suffirait de signaler , entr'autres , dans le voisinage de cette ville , — les vastes ruines de l'ancienne forteresse féodale de Falavier ; — le castel de Montbailly , à Vauxmilieu , intéressant échantillon de l'architecture du xiv^ siècle; — le Temple de Vaulx , vieux manoir qui fut une Commanderie des Templiers ; — Maubec,
autrefois le siège de Tune des quatre grandes baronnies de la province, et qui, à une époque plus rapprochée de nous, eut l'honneur de servir pendant plus d'une année de retraite à J.-J. Rousseau; — les châteaux de Lapoype-Serrière , de Montcarra , de Demptézieu , etc ; — les ruines du manoir de Sablonière , vieille résidence et rendez-vous de chasse des barons de la Tour-du-Pin , devenus , en dernier lieu , dauphins de Viennois ; — le joli lac de Moras et ses pittoresques abords ; — enfin , la remarquable église romane de l'antique abbaye de Saint-Chef, abbaye fondée par saint Theudère, qui
naquit dans ce Heu même
Chacun de ces heux mériterait une étude particulière ; je voudrais tenter de le prouver par des exemples. — C'est dans ce but que je réunis ici des notices sur quelques localités du voisinage de Bourgoin ; notices dans lesquelles je me suis à peu près exclusivement préoccupé du point de vue historique. Heureux si je
parviens , par cette publication , à attirer l'attention sur un pays que j'aime comme on aime les lieux où l'on a pris naissance, où l'on a vécu et qui sont remplis et animés par nos souvenirs les plus chers
DEMPTÉZIEU.
Au nord de la ville de Bourgoin , s'étalent les pentes couvertes de vignes d'un coteau assez élevé, qui se prolonge du côté de l'est , et au-dessus duquel se déploie un vaste plateau. Lorsqu'après avoir gravi la pente du coteau, l'on se dirige vers le nord-est , en parcourant pendant trois quarts d'heure les gracieuses ondulations du sol , on se trouve bientôt en face du petit village de Demptézieu , qui est situé vers le bord septentrional du plateau. Les maisons du village se grou-
pent autour des restes d'un château féodal ; sur un mamelon voisin se montre une modeste église, dont le clocher blanchi se dressse en avant des tours du château. De là la vue se projette sur la fertile vallée de Saint-Savin , et , plus loin , sur une plaine étendue , bordée à l'ouest par les hauteurs de Vénérien et de Saint- Hilaire de Brens.
L'aile encore subsistante du vieux manoir sert aujourd'hui de résidence au desservant de la paroisse , et ces lieux , témoins, pendant plusieurs siècles, de la vie bruyante et agitée des barons de l'âge féodal , sont désormais devenus l'asile de la paix et du silence.
A quelque distance de là , et toujours dominant la vallée de Saint-Savin , on remarque un vieux petit castel isolé , d'un aspect sombre et triste , qui était un fief relevant des seigneurs de Demptézieu , et qu'on nomme le château de Peytieu. Cette seigneurie a longtemps appartenu à une branche de la noble famille du Bourg.
Plus loin , du côté de l'ouest , et au point où l'on commence à descendre du plateau , par la gorge de Mozas , on tra-
verse la terre de Champfort {Campi fortis) , où une maison moderne , bâtie dans une agréable situation , a remplacé l'ancienne maison forte du même nom , qui a été pendant des siècles possédée par des gentilshommes du nom d!Ollier (a).
Dans la riche vallée de Saint-Savin , se trouvait autrefois la maison forte de Ville, autre dépendance de Demptézieu , dont les vestiges ont aujourd'hui disparu , et dont la situation était assez éloignée du château moderne de la famille de Menonde-Ville, qui a tiré de lui ce dernier nom (&).
Anciennement , Demptézieu était le centre d'un mandement , qui comprenait tout le territoire actuel de la vaste commune de Saint-Savin , et même des hameaux qui font , en l'état, partie des communes voisines. Aujourd'hui ce lieu ne donne pas même son nom à une commune ; il n'est plus qu'une simple section de celle de Saint-
fa) V. sur la famille Ollier de Champfort , Chorior, — Etat Politiqiie et Supplément. Celui qui fut la tige de cette famille fut annobli par Louis XI : V. Guy Allard.
(6) Le flef de Ville , qui appartenait primitivement à une branche de la famille de BufTevent, tomba, par suite d'un mariage, dans la famille de Menon. (V. Guy Allard, Dictionnaire. V» Bufvent). Philippe de Ville-Saint- Savin figura à la bataille de Marignan (V. Guy Allard, Dictionnaire, W Guerre.)
Savin. L'humble vallée a prospéré et a vu grandir son importance ; elle a courbé sous sa suprématie la colline et le château dont elle fut une dépendance et qui n'ont gardé que des souvenirs lointains et des vestiges de leur ancienne domination.
Pendant un certain temps , la terre de Demptézieu avait appartenu aux abbés de St-Chef , puisqu'ils reconnurent en 1270 , la tenir en fief du Dauphin Guigues- André (a). On ne sait comment ils cessèrent ensuite d'en être les maîtres ; mais il est certain que, vers le commencement du XlVe siècle , la possession de cette seigneurie de Demptézieu fut , comme celles de bien d'autres terres, vivement contestée pendant plusieurs années , entre les comtes de Savoie et les Dauphins de la maison de la Tour. Ces contestations furent vidées par le traité de paix conclu le 23 juin 1314 , entre Amé, comte de Savoie, et le dauphin Jean IL Par ce traité le Comte abandonna au Dauphin, en échange d'autres concessions, la terre de Demptézieu , dont il promit de lui faire donner l'investiture dans un an par l'archevêque
(a) Chorier, tom. II, pag. 149.
de Lyon , de qui elle relevait (a). Devenu ainsi le maître incontesté de cette terre > le même dauphin Jean II , dans la charte de privilèges et immunités donnée par lui aux habitants de St-Theudère, et datée de Bourgoin, le jour de la Saint- Jean-Baptiste 1316 , leur concéda la faculté de mener paître leurs bestiaux dans ses bois et ses paquerages de Demptézieu {in nemori" hus et pascuis suis de Dempteziaco.)
Peu d'années après cette époque , et le 11 juillet 1343 , on voit Humbert II, Dauphin, successeurde Guignes VlIIjSon frère, faire un échange avec Philippe-Guy de Vienne^ et lui remettre le château de Demptézieu avec ses dépendances , contre les châteaux de Montluel et autres lieux.
En 1442 , la terre de Demptézieu avait passé dans les mains d'Antoine de Clermont, comme on le voit dans des reconnaissances de cens féodaux remontant à cette année-là.
En 1453, ce même Antoine de Glermont se pourvut auprès de Louis XI , encore Dauphin , pour faire opérer une déUmitation entre les territoires des mande-
(a) VaU. tom. I*', pag. 172, et tom. II. p. 156.
ments de Demptézieu et de Bourgoin, afin que les habitants de ce dernier lieu ne pussent pas mener paître leurs bestiaux dans les pâturages de Demptézieu. Il déclarait agir tant pour lui que pour ses hommes de Demptézieu. Le commissaire nommé procéda à la délimitation ordonnées et ses opérations furent ensuite approuvées par le Dauphin.
Le 20 mai 1484 , Arthaud et Pierre de Villars , frères , héritiers d'Antoine de Glermont , vendirent à Barrachin Aileman le château et la seigneurie de Demptézieu, villam, castrum et mandamentum^ castellanum et ressortium de Dempteziaco, et territorium atque haronicam, cum introitibvSy casalibus , pratis , terris cultis et incultisy hortis, vineis, nemoribus , piscariiSy stagnis, molinarïbus , pascuis , herhagiis, etc..
Ce fut ainsi que la terre de Demptézieu tomba au pouvoir d'une branche de l'illustre famille Alleman , branche qui prit le nom de cette terre et la posséda pendant des siècles.
Depuis longtemps , à l'époque de cette acquisition, la famille Alleman figurait
- Il - ,-^:
parmi les maisons les plus puissantes du Dauphiné (a).
Vers le commencement du X* siècle , les Alleman , ainsi que les Béranger, les Lombard , les Eynard (aujourd'hui Mon-teynard) , furent , dit-on , appelés par Isarn , évoque de Grenoble , pour chasser une nation payenne, gentem paganam (disent les vieux cartulaires), laquelle avait ravagé le Graisivaudan et occupé Grenoble pendant un assez long espace de temps.
Tout tend à démontrer qu'il s'agit ici des Sarrasins , qui , lors de leur seconde invasion en France, occupèrent la Provence, le Gomtat , et une bonne partie de la région des Alpes Cottiennes. Quoi qu'il en soit , les traditions généalogiques des quatre familles nommées ci-dessus , confirmées par des actes du temps de saint Hugues, évêque de Grenoble, étabhssent assez clairement l'origine de leurs grandes possessions féodales.
Les Alleman furent donc de nobles aventuriers qui , amenés en Dauphiné
(a; J'ai puisé une bonne partie des indications qui vont suivre dans les excellentes notices de M. Albert Dussoés, insérées dans V Album du Dauphiné , sous les titres d'Uriage et Bochechinard.
- 12 -, par l'amour de la gloire et l'enthousiasme religieux , vinrent mettre leur épée au service de la puissance ecclésiastique restée seule debout au milieu des ruines. Ces guerriers , appelés dans les vieux actes Allemandiy appartenaient sans doute à la nation des Allemands , et ce nom devint leur nom de famille. L'évêque de Grenoble, qui voyait autour de lui toute féodalité détruite parles massacres des infidèles , crut nécessaire d'implanter à l'entour de son diocèse un pouvoir militaire capable de le protéger contre les invasions des infidèles 5 et il partagea entre les chevaliers venus à son secours un territoire considérable et à moitié désert. Les Béranger eurent les montagnes et les vallées de Royans, et gardèrent ainsi le cours de l'Isère du côté de Valence. Les Alleman eurent en partage la chaîne des montagnes de Ghallenche , avec leurs vallées latérales , depuis Vizille et Vaulnaveys jusqu'au ruisseau de Varces. Les Eynard reçurent en don les montagnes qui dominent le cours duDrac, entre Jarrie et la Motte, et y ajoutèrent plus tard quelques -erres dans le bas Graisivaudan. Ainsi les
^ 13 - AUeman et les Eynard étaient maîtres de toutes les issues qui pouvaient conduire des Alpes Cottiennes dans la plaine de Grenoble , etil faut reconnaître qu'ils s'en montrèrent les vaillants et fidèles gardiens.
Uriage fut la capitale de la vaste seigneurie des AUeman ; ils étendirent ensuite leur domination dans le Valbonnais?
où se transplanta une de leurs branches les plus illustres. Ils acquirent ensuite dans le Royannais , la terre de Rochechinard , et dans le Viennois les terres de Demptézieu et de Montmartin et Ghampier.
€ Jamais tige^ dit Guy AUard , n'a pro- » duit tant de branches , ni famille n'a y> été si unie, d Cette union si intime fit longtemps leur force et leur puissance. Ils se rassemblaient souvent , tantôt au château d'Uriage , tantôt au château de Valbonnais. Là, ils étaient présidés par le chef de la branche aînée ou par le plus ancien d'entr'eux , et ils traitaient de tout ce qui pouvait intéresser leur famille. Ils faisaient ces déhbérations en présence des portraits de leurs ancêtres, qui semblaient les inviter du regard à conserver intact
le noble héritage d'honneur qui leur avait été transmis.
La dernière réunion solennelle des Alleman , dont il soit fait mention dans nos annales , eut lieu le l^r mars 1455, dans le palais de Siboud Alleman , évêque et prince de Grenoble. Vingt-cinq seigneurs ou gentilshommes de cette famille y représentaient les vingt branches dont elle se composait alors. Ils étaient divisés en trois cercles ; ils y firent divers règlements , et, suivant leur usage , ils signèrent en rond la délibération qui y fut prise , d'après la place qu'ils avaient occupée dans l'assemblée. De là, dit-on, venait le proverbe:
Gare la queue des Alleman.
Les Alleman s'illustrèrent surtout dans les armes. Plusieurs d'entr'eux suivirent le comte de Toulouse dans les premières croisades. Il y eut ensuite dans cette famille trois lieutenants-généraux au gouvernement du Dauphiné , un grand Prieur de l'ordre de Rhodes , et le fameux capitaine du Molard , seigneur d'Uriage , qui fut le brillant émule des d'Arces , des Bayard et de tous ces chevaliers Dauphinois qui illustrèrent les règnes de Louis
XII et de François I^'. Enfin , le chevalier sans peur et sans reproche , notre immortel Bayard , appartenait par sa mère aux AUeman.
A l'illustration des emplois militaires les membres de cette grande famille ne négligèrent pas d'ajouter celle que l'on tirait alors des dignités ecclésiastiques. Deux Alleman furent évoques de Gahors , dans le XVe siècle ; quatre autres furent évoques de Grenoble, à différentes époques.
Il y en eut un , Louis Alleman , qui fut archevêque d'Arles et cardinal , en 1426, et qui fut béatifié par le pape Clément VII, un siècle après. Parmi les évoques de Grenoble , il ne faut pas oublier Laurent Alleman , oncle maternel de Bayard et le protecteur de sa jeunesse.
Un souvenir historique fort intéressant se rattache au nom de Barrachin Alleman, seigneur de Rochechinard, qui fit, en 1484, l'acquisition de la terre de Demptézieu :
En 1482 , après la mort de Mahomet II , ses deux fils , Bajazet et Zizim , ou plutôt Djem , s'étaient disputé, les armes à la main , la souveraineté de l'empire
Ottoman. Djem , vaincu par son frère dans deux batailles successives , se réfugia auprès des chevaliers de Rhodes , qui le reçurent avec de grands égards et lui promirent des secours pour recommencer la guerre. Mais bientôt , le grand-maître , gagné par Bajazet , qui lui promit une redevance annuelle de 45,000 ducats, retint Djem captif et le fit partir pour Nice. Là il fut remis à la garde de Charles AUeman, grand-prieur de Provence. La peste ayant éclaté à Nice , Charles Alleman fit partir le prince et le conduisit à Chambéry, où Djem fit connaissance avec le jeune duc Charles de Savoie , dont il sut s'attirer les sympathies, à un tel point, que le duc s'occuppa activement de lui procurer les moyens de briser ses fers et de parvenir en Hongrie. Le grand-prieur s'aperçut de ces trames secrètes , et , pour conserver à l'ordre de Rhodes un otage aussi précieux, il l'enleva subitement et le conduisit en Dauphiné , au château de Rochechinard , chez son neveu Barrachin Alleman, avec diverses personnes de sa suite.
Pendant son séjour assez prolongé dans
ce château , Djem , quoique gardé à vue, fut toujours traité avec respect, et Ton s'efforça de le distraire par des fêtes , des chasses et des courses dans les environs.
Il avait alors moins de vingt-trois ans; a: Brave, robuste , adroit à tous lesexer- )) cices du corps , d'un esprit brillant et » orné , et poète remarquable , dit un 3) historien , il exerçait sur tous ceux qui » l'approchaient une espèce de fascina- )) tion. »
Parmi les seigneurs du voisinage que visitait le jeune prince , figurait Jacques de Sassenage , dont le sire de Rochechi^ nard était un des principaux feudataires, et qui habitait le château de Labâtie des Roy ans. Djem avait été frappé de la beauté de Phihppine , fille de ce grand baron ; avec sa fougue orientale , il l'aima bientôt éperdument et fut, dit-on, payé de retour.
Les annalistes turcs , qui ont donné des détails sur le séjour de Djem en Europe et surtout en Dauphiné , disent que Philippine de Sassenage était extrêmement belle , et qu'elle devint amoureuse du prince. Djem répondit à son ardeur , et bientôt il y eut entre les deux amants
un commerce de lettres que suivirent des entrevues passionnées (a).
Nos vieux historiens Dauphinois qui , certes , n'avaient pas lu les chroniqueurs Turcs , racontent le même fait , avec des couleurs peu différentes :
(( Le Commandeur , dit Chorier , con- » duisit Zizim au château de Rochechi- » nard. Zizim y eut toute la liberté qu'il D désirait ; mais il trouva qui la lui ôta ; D ce fut Philippine de Sassenage , fille de ^ Jacques , baron de Sassenage. Elle était » jeune , belle et spirituelle. Ce prince, 3> qui prenait plaisir à visiter les maisons j> de la noblesse des environs , l'ayant vue :> dans le château de Labâtie des Royans, :» conçut d'abord tant d'estime et d'amour j> pour elle, qu'il ne put dissimuler ni l'une 3> ni l'autre. Depuis il n'eut de conversa- D tion qu'avec elle , et souvent elle vit la 3> fierté ottomane soupirer et pleurer à ses 3) pieds. S'il eût pu disposer de lui, il i> aurait préféré le plaisir de vivre avec > elle à celui de régner dans l'Asie avec
(a) y. Saad -Eddin-eflfendi , historien turc , et Gantemir , auteur d'une vie de Bayesid II ; 33* et 51' cahiers de la société asiatique de M. de Hammer , et les diverses histoires de l'empire ottoman.
y> Bajazet. Et , s'il faut en croire du Ri- » vail y pour peu que son amour eût été ]j> secondé , pour devenir l'époux de cette 3) demoiselle, il n'aurait pas refusé de de- 3> venir chrétien (a). »
Faut-il croire, avec Ghorier, que la belle Philippine n'ait pas répondu à la passion romanesque du prince ottoman ? — Il y a tout lieu d'en douter ; il était jeune , aimable et brave, et c'est peu , cerne semble , connaître le cœur féminin, que de penser qu'elle ait pu impunément voir soupirer pour elle un des plus grands princes de l'Orient. La version désintéressée des chroniqueurs turcs me paraît plus vraisemblable , d'autant mieux que Ghorier , auteur Dauphinois , a dû cher-
(a) Aimar de Rîvail , qui était presrfue contemporain du séjour de D;em en Dauphiné , fait ainsi le récit de cet incident , dans son livre de Àllobrogibus , page 533 :
« Régnante hoc principe (Louis XI) , Zizimus Turci frater , Rhodum venit , ne à fratre sibi principatum eripi tiraeute occideretur , et à Rhodis militibus in Delphinatum ductus est, et in Rupe canina, Rarraciiinus Alemandus , Caroli Alemandi majoris Provinciœ prîoris nepos, custodiam ejus habuit.Et tanto pulcbritudinis et morum Philippa3 Rerengariœ amore capiebatur , ut eam desponsare et christianam legem suscipere voluerit. Inde PontiQci maxlmo Garolus rex et Rhodii Zizimam tradiderunt , et Romam per mare à Delphinatu ductus est. Et quotannis ab occupatore Principatus Turcorum ingens num- * morum summa dextentori Zizimi persolvebatur , ne Zizimus ipse ad suos rediret et principatum suum repeteret. Ità quod , propter hoc iributum , Pontifex maz'mus Zizimum subtili medioàGallis eripuit....
cher à ménager les susceptibilités d'une famille puissante encore de son temps , et dont il a même écrit l'histoire généalogique.
Quoiqu'il en soit , on ne sait trop quel aurait été le dénouement du roman commencé , s'il n'eût été brusquement interrompu par le départ involontaire de Djem.
Le grand-maître de Rhodes , qui tenait à l'énorme subvention que lui donnait le sultan Bajazet , pour retenir son frère captif, craignant que le duc de Savoie ne pro^fitât du voisinage de ses états pour délivrer son ami Djem , donna l'ordre de Temmeneren Auvergne, à la Commanderie de Bourganeuf. Plus tard, il fut conduit à Rome , où il resta prisonnier des Papes^ Clément VIII et Alexandre VI. Ce dernier irrité de ce que le roi Charles VIII voulait le forcer à mettre Djem en liberté ^ le lui fit livrer , mais empoisonné , assure-t-on ?
et le malheureux prince mourut bientôt à Naples, où il avait suivi le roi , après une captivité de treize années.
C'est de la branche des AUeman de Rochéchinard qu'étaient les deux Antoine Allèman , qui furent évêque de Gahors, de
1466 à 1492 (a). Le second d'entr'eux, qui était fils de Barrachin Alleman , a possédé Demptézieu , où le souvenir de son nom s'est prolongé jusqu'à ce jour. Il paraît même que c'est lui qui avait fait reconstruire la portion du château qui se fait remarquer par sa riche ornementation et par ses emblèmes religieux.
En 1671 , Pierre Alleman , seigneur de Demptézieu , était conseiller au Parlement de Grenoble. Ce fut lui qui , en 1685, vint revendiquer ses droits et ceux des habitants de la seigneurie de Demptézieu sur une partie des marais dits de Bourgoin , lorsque le duc de Bouillon , héritier de Turenne , voulut en prendre possession , en vertu de la concession faite par Louis XIV au maréchal.
La terre de Demptézieu et ses dépendances avaient ensuite passé , soit à titre héréditaire , soit autrement , au pouvoir de la famille de Vallin , qui a possédé cette terre jusques vers la Révolution.
A cette époque , le château de Demptézieu, avec tout ce qui s'y rattachait en-
(a) V. Nobiliaire de Guy Allard , V Alleman,
- tl core , fut vendu et se divisa et dispersa dans les mains de plusieurs villageois du pays ; ce n'est que depuis peu d'années que les restes du vieux manoir ont été achetés par la commune, pour y loger le curé du hameau , et ont ainsi échappé à une complète destruction.
Le château était, dans quelques-unes de ses parties , d'une construction remarquable , comme le témoigne encore la tour de l'escalier principal , dont l'architecture se rattache à l'époque de transition du gothique à la renaissance , c'est-à-dire , à la fin du XV© siècle. Toutefois, l'aile du château qui subsiste encore, et qui joint la tour dont on vient de parler est d'une date bien antérieure : cette aile porte le cachet de la vieille forteresse féodale. La muraille extérieure qui regarde le levant , est d'une grande épaisseur , tellement que dans cette épaisseur et vers les créneaux, un chemin de ronde se trouve ménagé , et que vers l'angle méridional , un escaUer à vis est noyé dans le mur. En dehors de cette muraille on voit aussi les traces d'un large et profond fossé qui protégeait les approches du château.
Dans une des principales salles se trouvait un tableau sur bois , écrit au pinceau , delà hauteur d'environ deux mètres , sur un de large : ce tableau , monument curieux d'un autre âge , retrace le traité d'alliance mentionné plus haut, intervenu en 1455 , par la médiation et sous la- présidence deSyboud Alleman,évêque et prince de Grenoble, entre les différents membres etles diverses branchesdela grande famille AUeman.
Quelques années après la révolution , M. le Marquis de Rigaud , propriétaire du château deMontcarra , situé à peu de distance de celui de Demptézieu , se fit céder ce tableau , qui , depuis lors est conservé dans la salle des archives du château de Montcarra.
Le texte du traité est en latin , sauf une annotation finale de M. AUeman de Montmartin. En tête on voit figurer en rond , sur plusieurs lignes concentriques , les noms des divers membres delà famille Alleman qui prennent part au traité ; on y voit aussi peintes les armoiries de cette famille , qui étaient de gueules , semées de fleur de lys d'or, à la bande d'argent.
On ne lira pas sans intérêt, la traduction suivante de ce traité :
« Au nom de la très-sainte et très-indivisible Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit.
Ainsi soit-il.
D Rien n'étant plus recommandé , dans l'ancien et le nouveau Testament , que l'unité du corps mystique de la sainte Eglise, que représente la colombe unique et la robe sans couture ' de notre Seigneur Jésus- Christ , cette unité doit régner non-seulement dans les membres inférieurs de la société , mais encore , et principalement dans les membres plus élevés dont la noblesse et les fonctions répandent de la gloire et des bienfaits sur tous les autres.
» C'est pourquoi le révérend Père en Jésus-Christ Siboud d'Allemand , seigneur de Séchilienne , et , par la grâce de Dieu , évoque et prince de Grenoble , ainsi que les nobles et excellents seigneurs , ses parents et neveux, inscrits dans le cercle tracé cidessus , considérant combien est utile l'union des gens de bien et surtout de ceux qui appartiennent à la même famille, combien il est à désirer de la voir établie parmi eux , qui , issus du même sang des ba-
rons d'Allemand, ont les mêmesinsignes et les mêmes armes ; combien la gloire ou le déshonneur d'un membre de la famille rejaillit également sur tous les autres membres;
:i) En l'honneur du Dieu tout-puissant, de la glorieuse Vierge Marie, du bienheureux saint Jean-Baptiste , leur patron , et de toute la cour céleste ;
3> Pour rendre hommage aux très-illustres princes, le seigneur du Dauphiné, etc., et le seigneur duc de Savoie , pour protester de leur soumission envers chacun d'eux, autant que le demandent l'autorité et les droits des juridictions et seigneuries respectives ; pour assurer , protéger et défendre ces mêmes droits et autorité acquis aux susdits très-illustres princes , en vertu des alliances contractées par leurs prédécesseurs ;
» Pour conserver l'honneur de la famille d'Allemand et de chaque membre , en particulier, de cette famille, pour en perpétuer la mémoire parmi leurs descendants ;
» Ont arrêté d'un commun accord tout ce qui est marqué dans le présent acte fait à la dihgence des seigneurs d'Allemand , et dont la teneur suit :
plaise , qu'un de nous eût à soutenir une guerre , un duel ou une persécution quelconque, dans laquelle ses biens ou son honneur se trouveraient compromis , et qu'il eût besoin du secours de ses amis ou de ses proches , tous les parents , l'Evêque, excepté , seront tenus de l'aider de leurs personnes , de leurs conseils et de toute autre espèce de service dans une si pressante nécessité qui mettrait en péril ses plus chers intérêts. Ils s'aideront de tous leurs moyens , chacun au moins , pendant un mois de l'année, s'ils ne pouvaient faire davantage; les frais seront supportés par nous tous , sans pouvoir réclamer aucune indemnité de celui qui aura été attaqué ou persécuté.
3> VI. — Si deux ou trois de nous, ou un plus grand nombre sont , à la fois , dans le même besoin, les anciens ci-dessus désignés décideront quel est celui qui se trouve dans la plus pressante nécessité , afin que celui-là soit secouru de préférence. Si leurs besoins sont égaux , tous ceux de nous qui appartiennent à l'état séculier se partageront et diviseront leurs services, eu égard aux domiciles respectifs et à la na-
ture des affaires, afin que chacun soit secouru dans la position difficile et malheureuse où il est réduit.
1^ VIL — S'il arrivait qu'un de nous n'ait point d'enfant mâle , naturel et légitime , il sera tenu d'instituer un ou plusieurs héritiers à son choix, qui ne pourront être pris que dans la famille.
y> VIII. — Tous les membres de la famille des Allemand devront porter à perpétuité, dans leur devise ou livrée, le bâton tiercé tel qu'il est marqué dans le cercle ci-dessus , où nous sommes tous nommés.
» IX. — Chacun de nous sera tenu de porteries armes de Valbonnais au premier côtédel'écu, et s'il l'écartelait avec d'autres armes , il conservera toujours et mettra en première ligne celles de la maison d'où nous sommes sortis. Si pour quelque circonstance particulière , il était dans le cas d'instituer hors de la famille un héritier universel, il pourra en obtenir la permission, pourvu, toutefois , que celui qui sera nstitué soit d'une noblesse miU taire, qu'il s'engage à porter les armes de notre maison , comme il est expliqué ci-dessus , et ■asse serment d'observer les présents rè-
- 3Î-^ » duc de Savoye , demeurant ez main de 1^ madame GuyoniieAlleman,dame de Gor- ^ des , mariée avec le seigneur de Gordes, » lieutenant-général pour le roy en Dau- 3> phiné , moy , Gaspar Allemand, sieur de 3> Mont-Martin, l'a fait expédier l'an 1581. 3>
Voici ceux des AUeman qui figurèrent dans cette assemblée:
Révérend Père et seigneur Siboud Âlleman, des seigneurs de Sechilienne , évéque et prince de Grenoble;
Guy Alleman , baron d'Uriage ;
Antoine Alleman , seigneur de Saint-Georges ;
Aymon Alleman , seigneur de Revel :
Henri Alleman , seigneur de Laval- Saint-Etienne ;
Soffrey Alleman , baron de Châteauneuf ;
Aymon Alleman , seigneur de Champs , de Taulignan , de Gières , de Roche-Paviot , de Beconne et de Gigalier ;
Jean Alleman, des seigneurs de Sechilienne , chanoiae de Grenoble ;
Siboud Alleman , des barons d'Uriage ;
Guillaume Alleman , seigneur de Sechilienne et de Lers , baron de Montfrin , de Sérignan , de Rochefort et de Beaulieu ;
Boniface Alleman , baron d'Uriage ;
Jean Alleman , seigneur d'Essirier , de Cormont et de Voserier, du diocèse de Genève ;
OdoD Alleman , seigneur d'Allières et de Gognet ;
Guy Alleman , seigneur de Marieu ;
Louis Alleman , fils aîné du seigneur de Sechilienne et seigneur de Ruinât ,de Saint-Gervais et de Mont-Rocher ;
Jean AUeman , seigneur de Rochechinard ;
Aimar Alleman , seigneur d'Eyclose ;
Charles Alleman , chevalier des seigneurs de Rochechinard ;
Antoine Alleman , prieur de Romette ;
Antoine Alleman , prieur de Carcassonne ;
Henry Alleman , prieur de Bernin ;
Claude Alleman , prieur de Saint-Michel de Connexe ;
Charles Alleman , chanoine de Romans ;
Claude Alleman , de Vizille , des seigneurs de Rochechinard;
Humbert Alleman , des seigneurs de Rochechinard.
Ce pays a possédé pendant onze siècles une abbaye célèbre , et il a donné le jour à deux personnages illustres dans l'église, saint Theudère , fondateur de l'abbaye, et le cardinal Hugues de Saint-Chef.....
Parmi les communes qui environnent Bourgoin , aucune n'est plus florissante que celle de Saint-Chef. Renommée pour ses bons vins et pour les autres productions variées de son beau et fertile territoire, cette localité se recommande encore par les intéressants souvenirs de son existence passée. La vénérable basilique de
son ancienne et célèbre abbaye offre à l'attention des touristes et des amateurs un remarquable sujet d'études ; car ce monument est , au dire des connaisseurs?
une des productions les plus considérables de l'architecture romane en France.
C'est par saint Theudère que le monastère de Saint-Chef fut primitivement fondé, vers l'année 567, Ce saint , dont l'évêque Adon a écrit la biographie , était né dans le village d'Arcisse, qui dépend aujourd'hui de la vaste commune de Saint-Chef (a).
« Theudère vivait alors , dit Chorier ; i> l'évêque Philippe lui donna la charge y> de grand-pénitencier dans Vienne et l'y » arrêta. Mais il avait déjà rempli la Frani> ce de sa réputation et établi un célèbre :s> monastère en un lieu qui avait alors le i> nom d'Alarone et qui a maintenant celui :j) de Saint'Chef (b). Ce n'était alors qu'une
(a) V. sur l'abbaye de St-Ghef et sur la vie de St. Theudère ' l'intéressante notice publiée par M. l'abbé Varnet , né lui môme à St-Chef , intitulée Saint Theudère fondateur et patron de St-Ckef, — Grenoble , Baratier frères et fils , imprimeurs ,
(h) Il paraît y avoir ici une erreur manifeste de la part de Chorier. M. l'abbé Varnet me semble démontrer clairement , dans sa notice , que saint Theudère , après avoir fondé un premier monastère dans un lieu appelé Alarone , vint ensuite en fonder un autre dans son pays natal , à l'endroit appelé ValUt Rupiana , qu'il ne faut pas confondre avec le premier. C'est
3> épaisse forêt , dont ce monastère occu- 3> pait le fond ; mais aujourd'hui il est i> accompagné d'un bourg qui cède à peu y> d'autres. Ce grand anachorète était né y> dans le village voisin : Adon le nomme y> Assise , et en ce temps nous l'appelons » Arcisses (a). 3>
€ Saint Theudère , dit le même histo- » rien dans un autre passage , est ap- » pelé Théodarius dans les anciens mar- » tyrologes , et entr'autres , dans celui i> d'Adon. Son corps ayant été déposé dans ^ l'église de Vienne , où il demeura quel- ^ que temps , fut porté depuis dans Fab- » baye qu'il avait fondée , situé dans un D vallon qui avait alors le nom de Vallis » Rupiana , comme le territoire qui l'en- » toure a celui diAlarone. »
De nombreuses habitations n'avaient pas tardé à se grouper autour du monastère , et à former le bourg important
SUT la fausse tradition accréditée par Ghorier , qu'on s'était fondé, en 1793, pour remplacer le nom de Saint-Chef par celui d'Àlarone , et non pas par celui de Franc-Vallon (comme l'a cru M. Varnet) ; ce dernier nom révolutionnaire fut donné à St-Savin.
(a) Assise ou Arcisses se trouvait sur la voie romaine de Milan à Vienne par les Alpes grecques , entre Atigusta (Aoste) et Bergusium (Bourgoin). On a trouvé près ù'Arcisse des traces qui prouvent que la voie romaine suivait les vallées des Âvenières , de Vézeronce et d'Arcisse .
qui subsiste encore aujourd'hui. C'est à la sainte Vierge que cette abbaye paraît avoir été d'abord dédiée ; elle prit ensuite le nom de saint Theudère , son fondateur.
Au ixe siècle, le chapitre des moines de Saint-Theudère avait été détruit. L'archevêque Barnouin le reconstitua avec quelques moines de Montirandel (a), en Ghampagne,qui s'étaient réfugiés dans son diocèse , après avoir été chassés de leur monastère par les Normands. Le pape Formose confirma cet établissement en 892 et permit à ces moines de se choisir un abbé , à la charge de payer tous les ans à l'archevêque .de Vienne une livre d'argent. On voit dans certains documents que ce fut à la prière du comte Hugues ^ que Barnouin donna à ce monastère divers cens et revenus qui appartenaient à son église dans quelques paroisses des environs , telles qu'Arcisse , Dizimieu , Vignieu , Vasselin , etc. Louis , fils de Bozon et son successeur au royaume de Bourgogne , autorisa les privilèges qui avaient été accordés à cette abbaye par le Pape et par l'Archevêque (6).
(a) Montier-en-Der (Haute-Marne, arrondissement de Vassy) (6) Valbonnais , tom. I" , pag. 237-238.
Le nom de Saint-Theudère, que portait l'abbaye et qui lui est donné dans toutes les chartes latines , se transforma plus tard en celui de Saint-Chef , qui a fini par prévaloir et est seul resté celui du monastère et du bourg. Ghorier prétend que ce nouveau nom avait été adopté dans les habitudes vulgaires , parce qu'un riche reliquaire , qui contenait la tête de saint Theudère , était exposé dans l'église de l'abbaye (a). Mais il paraît , au contraire , certain que cette relique , exposée à la vénération des fidèles , était la tête de saint Thibaud , archevêque de Vienne ^ au Xe siècle , qui avait été l'un des restaurateurs du monastère. De nombreux pèlerins se rendaient à l'église de Saint- Theudère , pour recourir à l'intercession de ce patriarche du monastère et à celle de saint Thibaud ; et , selon Gharvet, historien de l'église de Vienne , l'habitude de dire : « Allons au saint chef , » fit probablement adopter la dénomination de ce lieu.
Une inscription que l'on voyait naguère , à côté de la petite porte communi-
(a) Chorier, t. II, p. 122.
quant de l'église aux cloîtres , est un témoignage de la vénération toute particulière dont le chef de saint Thibaud était l'objet à l'abbaye de Saint-Theudère. Voici en toutes lettres le texte de cette inscription , dégagé des signes abréviatifs qui en gênent la lecture :
ANNO : DOMiNi : M : CGC : LXii : fegit :