INTRODUCTION. XV
style. Il n'est, lui, qu'un plébéien de la parole; il s'est donné la peine d'étudier ce qu'il va dire, de se démontrer à lui-même ce qu'il veut prouver aux autres, de penser avant de discourir, il chemine simplement, laborieusement, sans préoccupation apparente de l'effet oratoire. Mais quand le moment est venu, il sait prendre son essor, et alors il plane à l'égal des grands maîtres dans les plus hautes régions de l'éloquence.
L'âme de Vergniaud était encore bien au-dessus de son talent, suivant l'épigraphe de notre livre.
Cependant, au point de vue moral, trois reproches lui ont été adressés. On l'a accusé de paresse, de mollesse, de scepticisme, pour ne pas dire d'égoïsme, voire même de manque de courage.
La paresse de Vergniaud, il y a là un point tellement acquis, une vérité tellement admise, que c'est peine perdue, ce semble, que de chercher aies combattre. Mme Roland, Louvet, Champagneux sont unanimes; leur autorité est grande, nous en convenons. Cependant, leur témoignage ne peut prévaloir contre l'évidence des faits matériels, il y a ces notes de Bordeaux, celles du Tribunal Révolutionnaire qui attestent des habitudes laborieuses. On ne saurait se refaire ni se contrefaire. Celui qui a écrit d'une main si ferme les manuscrits que nous publions était certainement rompu à ces sortes de labeurs, il doit donc y avoir là quelque malentendu. Vergniaud ne pouvait pas
XVI IXTRODUCTION.
être un paresseux dans le sens vulgaire, étroit du mot. Il ne travaillait pas comme l'expéditive Jeanne Phlipon (F), comme l'alerte Louvet, comme le régulier Champagneux; il travaillait autrement, il méditait, c'est ce que certaines gens appellent de la somnolence. L'abbé Morellet trouvait bien que Turgot était lent et musard (sic) ! (Mémoires, vol. I, c. I, p. 15) (1).
Il était mou, indifférent, sans caractère ni conviction, il y a même à cet égard un mot grave de Mme Roland, elle dit : « Je n'aime point Vergniaux, je lui trouve l'égoïsme de la pbilosophie, dédaignant les hommes parce qu'il les connaît bien, il ne se gêne pas pour eux. Mais alors il faut rester particulier oisif, autrement la paresse est un crime et Vergniaux est grandement coupable à cet égard. Quel dommage qu'un talent tel que le sien n'ait pas été employé avec l'ardeur d'une àme dévorée de l'amour du bien public et la ténacité d'un esprit laborieux. » (Notices historiques, 1. 1, p. 317, édit. Pion.) (V. lettre F, p. xxxv.)
Nous répondons à ce reproche par le Recueil des écrits et des discours de Yergniaud. Nous ne croyons pas que dans nos Assemblées législatives, on trouve un athlète plus infatigable, un esprit plus laborieux et plus tenace, un champion plus ardent du bien public sous toutes ses faces.
(1) Il le dit dans le? termes que nous venons de rapporter textuellement, et il ajoute : « Il musait beaucoup, perdant le temps à arrauger son bureau, à tailler ses plumes; non qu'il ne pensât profondément en se laissant aller à ces niaiseries, mais à penser seulement son travail n'avançait pas. » C'est l'expression dont se sert Bailleul à l'égard de Yergniaud : « Après un admirable discours, il retombait dans son apatbie accoutumée; il musait, jouait avec les petits enfaus de Boyer-Fonfmle et le moins enfant des trois n'était pas celui qu'on pensait. «Les œuvrps de Turgot et celles de Yergniaud (actes et écrits) sont là ; qu'on les compare aux œuvres de l'abbé Morellet et de Bailleul, d'ailleurs fort dignes d'estime, et qu'on décide quels sont ceux qui ont laissé à la postérité le legs le plus durable.