‹ Recherches historiques sur les Girondins, Vergniaud (volume 2)Chapitre 89 sur 106 · DUPATY · texte numérisé non relu

DUPATY

LF.TTKE N° 43.

Bordeaux, 19 janvier 1782.

.... Le premier Président a tenu trois audiences depuis son retour (1), et son iils a tenu aujourd'huy audience en Tournelle pour la première fois depuis les Roys. On n'a pas encore décacheté le paquet adressé au procureur général, qui contient les ordres du Roy, il étoit cependant arrivé avant le P. P. , mais on n'est pas curieux, et il faudra peut-être des lettres de cachet pour en venir à l'ouverture de ce paquet.

Grâces à M. Dupaty, j'ai déjà une seconde cause en Tournelle ; je suis presque prêt pour la première, et il ne me manquera bientôt plus que d'obtenir l'audience. Mais il n'y a clans le Parlement qu'un calme apparent: on est toujours disposé à guerroyer et Ton ne peut guerre [sic) assurer qu'on continuera le service qu'on a repris, à la vérité, mais qu'on

(1) 21 janvier. — Extrait d'une lettre de Bordeaux du 15 janvier

Notre premier Président, revenu ici, y a été reçu presque avec les mêmes acclamations qu'en 1774. Ii s'est prévalu de ce triomphe pour humilier les partisans les plus connus de M. du Paty. 11 a refusé sa porte à M. et Mmc Dupié de Saint-Maur, l'Intendant et sa femme, à MM. Gobinau et l'abbé Baibeyres, Conseillers au Parlement et à M. Dufaure de la Jaithe, Avocat général, tous très déclarés et agissant en faveur de ce Président, et ces Messieurs le méritent par leur bassesse. (Mémoires secrets de Bachaumont.)

fait avec une lenteur qui décèle qu'on s'y prêle avec une très mauvaise volonté. Quoi qu'il en soit, dès que vous m'aurez envoyé Fhabit de costume, je me présenterai au Palais tout aussi noir que le plus habile avocat.

Adieu, mon cher frère, etc.. j'ai de bonnes raisons pour être toute ma vie avec les sentimens les plus tendres, Votre frère,

Vergniaud.

28 Janvier 1782.

J'ai reçu, mon cher frère, la robe et les bas que vous avez bien voulu m'envoyer. Je vous en fais mes remercîmens. Je me proposois d'étrenner ce matin la robe : mais il faisoit si mauvais tems, que ce sera pour une autre fois. Nous n'avons pas ici le moindre froid, mais des boues et de la pluye tant que l'on en veut.

Les affaires du Parlement sont toujours dans le même état, elles n'avancent ni ne reculent. On n'a pas encore ouvert les ordres adressés à M. le Procureur général. Le premier Président a cependant reçu mercredy dernier une lettre de cachet pour qu'il eût à convoquer incessamment tous les membres du Parlement. Mais jusqu'à quand le premier Président étendra-t-il cet incessamment. C'est ce que l'on ne dit pas. En attendant les audiences vont toujours leur petit train : elles se montent ordinairement à dix heures et demie, dix heures trois quarts, et finissent à midi. 11 se juge quelque affaire sommaire. Bailleurs il ne se fait rien au (ici est une déchirure) et les Enquêtes ne sont entrées qu'une ou deux fois... c'est véritablement le cas de dire : pauvres plaideurs, prenez patience; les avocats et les procureurs qui n'ont pas de pain

cuit en ont grand besoin aussi. Vous savez quel est mon cas, et si je dois désirer ardemment le rétablissement du service. Quoi qu'il en soit, j'espère néantmoins plaider mon affaire dans le courant du mois prochain, je vous ai déjà dit qu'elle étoit assez intéressante pour faire briller l'avocat, mais elle est aussi assez douteuse pour qu'il puisse la perdre sans miracle. Il est vrai que je ne pouvois pas choisir et encore moins la refuser de la main qui me l'a donnée.

Bordeaux, 2 février 1782.

Je vous prie, mon cher frère, de ne pas faire comme mon oncle, de ne pas m' appeler un insatiable, car j'ai encore une demande à vous faire. Le froid a succédé à la pluie et il est impossible de travailler sans feu ; j'ai aussi à satisfaire quelques autres petits besoins, comme perruquier, blanchisseuse, etc., etc.

Monsieur Dupaty, qui joint deux mots à ma lettre, a eu la bonté de m' avancer un louis que je vous prie de me faire tenir.

J'espère qu'après mon début je vous laisserai un peu tranquille....

Monsieur le Président Dupaty à Monsieur Alluaud.

D'après la lettre très obligeante que vous m'avez écrite, Monsieur, j'ai cru devoir avancer un louis à monsieur Ver-

année 1782. 63

gniaud, pour du bois, et entrer par là dans vos vues si dignes de vous.

Ces deux lettres ne se trouvent plus dans la collection. Nous les reproduisons d'après M. Colin de Vcrdicre (p. 8b et 86).

7 Février 1782.

... Les affaires vont toujours leur petit train. On présume que l'assemblée des chambres aura lieu le 20, et que le premier Président, las de la guerre, pourroit bien donner l'exemple de l'obéissance. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a eu plusieurs conférences avec le Procureur général, avec qui il étoit brouillé depuis plusieurs années. Peut-être enfin la paix se rétablira-t-elle ?

J'espère débuter d'aujourd'huy en quinze en Tournelle, dans deux petites affaires que m'a données M. Tanchon. J'ignore quand je plaiderai celle que Dupaty m'a procurée. La partie n'est pas encore ici.

Bonsoir. J'attends de vos nouvelles par le premier courrier, etc.

Vergniaud.

Bordeaux, 16 février 1782.

J'ai reçu, mon cher frère, le louis que vous avez eu la bonté de m' envoyer. J'espère que je ne vous importunerai plus, de quelque tems du moins, si je puis avoir des procès. J'en plaiderai deux samedy prochain pour un curé. Ils ne

sont pas excellents. Je pourrois bien en gagner un; quoi qu'il en soit, dans ma position on ne peut pas choisir. C'est monsieur Tanchon qui me les a données : je n'ai pas pu les refuser. On réserve ce qu'il y a de bon pour les grands avocats, et on a l'air d'obliger les jeunes gens en leur donnant souvent ce que les autres ne veulent pas. On m'a dit qu'il y auroit samedy beaucoup de présentations volontaires ; ce qui pourroit bien reculer mon débat de huit jours. J'en serois fâché. On n'est pas tranquille la première fois qu'on doit parler en public, et si je ne parle pas samedy, j'en serai toute l'audience pour mes inquiétude (sic) , et ce sera à recommencer le samedy suivant. C'est fort désagréable : il faudra cependant bien en passer par là.

11 n'y a rien de nouveau ici, le palais a vacqué cette semaine suivant l'usage. On croit toujours que l'assemblée des chambres aura lieu le 20. La réconciliation du premier Président et du Procureur général donne de grandes espérances pour le rétablissement total du service, qui s'est fait, au reste, assés exactement depuis le retour du premier Président.

Vergmaud.

Ce 23 février 1782.

Je n'ai pas plaidé aujourd'huy, mon cher frère, M. Lcberthon (1) m'a promis qu'il appellerait mes causes, je ne sais pas s'il s'en souviendra.

11 y a eu assemblée des chambres le 20. Les Ordres du Roy portoient en substance que tout ce que le Roy pouvoit faire

(I) Le premier Président du Parlement de Bordeaux.

de plus avantageux pour son Parlement c'étoit de regarder comme non avenu tout ce qu'il lui disoit dans son dernier arrêté au sujet des lettres patentes concernant le sieur Dupaty et le sieur Dufaure (1) Lajarthe : que ces lettres patentes ayant été enregistrées, son intention étoit qu'elles fussent exécutées et qu'il espéroit de la soumission de son Parlement qu'il ne lui feroit plus de représentation à cet égard, qu'il espéroit que le P. P. donneroit l'exemple de l'obéissance, que cependant si quelques membres de son Parlement refusoient de concourir au rétablissement de la paix et à l'administration de la justice qui étoit le premier devoir des magistrats, Sa Majesté leur permettoit de renoncer à leurs fonctions et leur ordonnoit de le déclarer sur le Registre sans désemparer, dans la séance où tous ses ordres seroient lus, que Sa Majesté ordonnoit dans ce cas à ceux qui resteroient dans son Parlement de prendre, aussi sans désemparer, toutes les mesures nécessaires pour rétablir le service dans toute son activité; que ceux qui lui donneroient des marques de leur zèle pouvoient compter sur sa protection. Ces ordres attribuent aussi la connoissance de la procédure au sujet des imprimés au Parlement de Toulouse.

Il fut délibéré qu'on ne pouvoit pas se démettre d'après la manière dont la lettre du Roy étoit conçue, sans se déshonorer. Plusieurs de MM. dirent que la lettre du Roy mettoit le comble aux outrages qu'avoit déjà reçus la compagnie. 11 y en a un qui a dit qu'elle suffîsoit pour fournir matière à un procès très grave contre celui qui l'avoit rédigée.

Le premier Président, qui clans les remerciemens qu'il avoit faits à la compagnie avant la lecture des ordres, des démarches quelle avoit faites en sa faveur auprès du Roy, avoit dit que le Roy lui avoit témoigné son mécontentement de la conduite qu'on lui avoit rapporté qii avoit tenue le Par-

(I) Homonyme, mais non parent d'une des illustrations modernes du Barreau de Bordeaux.

66 CORRESPONDANCE t>E FERGNIAUli.

lement et de la sienne, et que le Roy vouloit absolument être obéi, dit, en opinant, qu'il étoit d'autant plus nécessaire de prendre des mesures relativement au rétablissement du service, qu'indépendamment de la lettre du Roy, il avoit reçu des ordres particuliers pour qu'il envoyât le résultat de la délibération du jour, qu'il étoit d'avis d'écrire une lettre au Rov pour l'assurer de la ferme disposition oùétoient tous les membres de son Parlement de remplir tous leurs devoirs et de renvoyer à un bureau pour la rédaction de cette lettre et pour délibérer sur les autres objets de la lettre du Roy. Cet avis fut adopté sans qu'on daignât prendre les voix. De sorte que plusieurs magistrats sortirent du Palais sans être fixés sur le résultat de la délibération.

Il y eût bureau le 21 et le 22, assemblée des Chambres pour lire les arrêtés du bureau où l'on a dénaturé la délibération de la veille. On y dit tout simplement qu'il faut que le Parlement ait été bien inculpé dans l'esprit de Sa Majesté pour qu'elle ait pu croire qu'il y avoit des membres qui n'étoient pas disposés à faire leur devoir, que l'inutilité des démarches qu' avoit fait [sic) le Parlement pour obtenir le redressement de ses griefs ne lui laissoit d'autres ressources que celles des démissions; et que cette ressource lui étoit ôtée par l'opinion que le Roy annonçoit d'avance qu'il auroit de ceux qui signeroient sur le registre, etc., etc. Malgré les réclamations d'un grand nombre, ces arrêtés ont été adoptés. 11 s'agit actuellement desavoir quelle tournure les affaires prendront. Adieu, j'ai tant écrit ces jours -ci que je ne peux pas écrire au papa. Tâchez, s'il vous plaît, de lui faire part de ma lettre, etc.

Vergniaud.

9 Mars 1782.

On n'a point encore appelle mes deux causes, et comme elles ne sont pas des meilleures, que d'ailleurs ce n'est pas l'intention de ma partie, de solliciter l'audience, je n'use point de mon privilège de débutant pour l'obtenir. Je suis tout prêt; mais je ne serois pas fâché de commencer par une autre affaire un peu moins douteuse. La perte ou le gain d'un premier procès influe quelquefois beaucoup sur la réputation d'un jeune avocat.

Le Parlement va son train, les plus grands ennemis de M. Du Paty montent régulièrement à l'audience, on ne parle plus de la procédure et on espère que le tems remettra enfin la paix qui commence à rapprocher les membres les plus désunis (1).

Bordeaux, ce 29 mars 1782.

Je suis aussi avancé, mon cher frère, au Palais, que la dernière fois que je vous ai écrit ; même nombre de causes et

(1)15 Mars. — Extrait d'une lettre de Bordeaux du 8 mars Voici

en substance ce qui s'est passé dans notre Parlement : le 22 décembre, le Garde des sceaux lui avoit écrit une lettre où il lui annonçoit le retour du premier Président ; il avoit en même temps adressé au Procureur général un paquet cacheté ne devant s'ouvrir qu'aux Chambres assemblées... Difficultés pour ouvrir le paquet. Menaces de poursuite pour torlaiture, faites par M. de Vergennes... Le Roi s'expliquoit, et sans prétendre gêner la conscience ou la volonté des magistrats, avertissoit ceux qui ne voudroient ou ne croiroient pas fraterniser avec M. Du Paty, qu'ils étoient maîtres de donner leur démission et de recevoir lenr remboursement.

Cette alternative les a tellement intimidés qu'ils ont enregistré les lettres-patentes restées sur le bureau depuis si longtemps, avec un arrêté très pathétique et très soumis, et enfin ils commencèrent à adruinistrer la justice. (Mémoires secrets de Bachaumont, tome XX, année 1782; — Voyez aussi ci dessus, p. 6.S.)

deux de fixées pour le samedy d'après la Quasimodo, qu'on m'avoit dit être pour le premier samedy de carême, lorsqu'on mêles avoit données. Il est vrai que je n'ai pas importuné le Président pour avoir l'audience.

... Un limosin s'est présenté ces jours-ci pour se faire recevoir Procureur, c'est Bardinat; il éprouve quelques difficultés, je désire qu'il les surmonte, et parce que c'est un compatriote qui me paroit bon enfant, et parce que je pourrois y trouver quelque avantage. Ce seroit un procureur de ma connoissance.

Voilà toutes les nouvelles de notre bonne ville de Bordeaux,

en y ajoutant toutefois la prise de Saint-Christophe, qu'on dit

pour le coup être certaine (1).

Vergniaud.

Bordeaux, ce 13 avril 1782.

Enfin, mon cher frère, j'ai plaidé ce matin, mon'procès n'est pas perdu ; mais il n'est pas jugé, et il y a tout à parier que je le perdrai, ainsi que celui que je plaiderai samedy prochain.

. Quant à mon succès personnel, il ne m'appartient pas de vous en parler ; cependant comme je vous ai annoncé que tout amour-propre et toute modestie mis à part, je vous dirois à peu près si j'avois réussi, je vous dirai qu'en sortant du Palais, presque tous les avocats m'ont fait compliment et que M. Dupaty, qui en son particulier m'a témoigné son contentement, m'a assuré que toute la Tournelle avoit été très

satisfaite.

Vergniaud.

(I) Les îles Saint-Christophe et Nevis sont prises par le marqniî de Bouille (13 lévrier 1782).

ANNÉE 1782. tjlJ

Bordeaux, ce 20 avril 1782.

L'affaire que j'ai plaidée samedy dernier n'a pas été jugée ce matin, parce que les mêmes juges ne se sont pas trouvés à l'audience, mais j'ai plaidé l'autre affaire que j'avois pour le même curé. On m'a dit que j'avois été un peu long; cependant, quoique les conclusions de M. l'Avocat général ayent été contre ma partie, j'ai obtenu mes conclusions. Je ne me flatte pas d'être aussi heureux samedy prochain. Mais j'ai fait ce que j'ai pu, et je puis me flatter que ces deux petites affaires m'ont fait une petite réputation. C'est à vous seul que je dis cela, parce que je vous dois compte de mes succès, puisque vous m'avez mis à même d'en avoir.

Vergniaud.

Bordeaux, ce 10 mai 1782.

Permettez, mon cher frère, que je fasse compliment à monsieur de Mas Marvent, et faites m'en un de condoléance sur la perte la plus complète du premier procès que j'ai plaidé. Je puis dire dans un sens que j'ai gagné mon pucelage, parce que ma première cause ayant été continuée pour messieurs les gens du Roy, et les mêmes juges ne se trouvant pas à l'audience suivante, j'ai plaidé ma seconde dans laquelle j'ai obtenu mes conclusions contre celles de monsieur l'Avocat général. Ne craignez cependant pas que l' amourpropre me tourne la tête; j'en ai bien assez pour croire que si j'avois bien employé mon tems, jepourrois valoir quelque

chose ; mais je me rends assez de justice pour être très convaincu que je ne sais rien. C'est le sieur Tanchon, qui en qualité de compatriote, et à la recommandation de M. Dupaty, m'avoit donné ce qu'il y avoit de plus mauvais dans son étude.

Outre le désagrément de débuter par deux affaires que j'étois sûr de perdre, car l'arrêt que j'ai obtenu n'est qu'un interlocutoire qui ne fait que différer la perte du procès, j'ai eu celui d'être on ne peut plus mal payé ; mais il faut prendre patience, un jeune procureur m'a donné ce matin une petite affaire en Tournelle, que je ci ois assez bonne : on m'en a promis d'autres, mais il faut les attendre.

Vergniaud.

10 Mai 1782.

J'ai reçu hier, mon cher frère, la lettre que vous avez adressée pour moi à M. Dupré, qui m'a même dit à cette occasion qu'il me chargeroit de la plaidoirie de l'affaire de Mme Marin. Croyez qu'il ne dépendra pas de moi d'obtenir l'audience. S'il y avoit des relevées, comme c'est M. Dupaty qui les tiendrait, je crois bien que je réussirois, mais s'il n'y en a pas, vous (savez) que je n'ai rien à obtenir du président Le Berthon.

On attend ici le comte d'Artois (1) le 3 du mois prochain, et on m'a dit qu'il devoit passer par Limoges pour faire la revue de son régiment. Sans doute on fait de grands prépa-

(i) Le comte d'Artois allait avec le duc de Bourbon représenter la France au camp de Saint-Roch, pour le siège de Gibraltar.

ratifs dans notre ville pour le recevoir. Je crois qu'il y a longtemps qu'on n'avoit vu passer de Fils de France.

Mille complimens, etc.

C'est M. Romain Desèze qui étoit chargé de l'affaire de Mme Marin ; mais comme il est très affoibli par une maladie considérable qu'il a eue, il est obligé de renoncer à la plupart des affaires dont il est chargé pour cette année.

Vergniaud.

29 Juin 1782.

Je vous écris, mon cher frère, le jour de ma fête — (1). J'aurois bien voulu, en guise de bouquet, recevoir quelque cause, mais quelque petit que soit mon cabinet, je ne suis pas prêt à le remplir. Cependant, M. Le Berthon part pour les eaux le douze du mois prochain, et je pourrai peut-être obtenir quelque audience. Croyez que je ferai ce que je pourrai pour faire passer l'affaire de Mme Marin que Dupré ne m'a pas encore remise comme il me l'a promis. Je l'aurois même fait aller tout de suite si M. Dupaty ne m'eût promis l'audience avant que je la lui eusse demandée, pour l'affaire dont je suis chargé depuis ces vacances qui pourra me faire beaucoup d'honneur quand même je la perdrois. Ce n'est pas la faute d'un avocat lorsque l'information n'est pas assès concluante. D'ailleurs, j'ai tant de présomptions en ma faveur, que peut-être suffiront-elles pour faire preuve, et qu'elles suffisent du moins pour rendre ma cause bonne aux

(l) Le 29 juin est Je jour de la fête de saint Pierre et saint Paul; le prénom que Vergniaud considérait comme le sien était donc celui de Pierre, et c'e^t en effet le premier dans Tordre adopté par l'acte de baptême.

ri CORRESPONDANCE DE VERGNIAUD.

yeux de l'homme, si le défaut de preuve légale ne la rend pas telle aux yeux du juge.

Je vous prie de faire remettre la lettre ci-jointe à Al. Mauransanpe, auquel j'ai répondu sur une lettre qu'il m'avoit écrite et que je présume n'avoir pas reçu ma réponse d'après une autre lettre que je viens de recevoir.

Sans date.

Mon cher frère, c'est toujours, à très peu de chose près, un avocat sans sac qui vous écrit. M. le président Le Berthon m'a cependant fixé ce matin l'affaire que j'ai depuis ces vacances. Il me fait encore, du moins à ce qu'on dit, le plaisir de partir la semaine prochaine pour les eaux.

La confiance avec laquelle je plaiderai devant M. Dupaty ne nuira pas sans doute à ma plaidoyrie : l'affaire est intéressante ; il y a question de fait et question de droit. Elle ne me rapportera de l'argent qu'autant que je gagnerai, ce qui est bien douteux ; mais elle peut me faire bien de l'honneur si je la défends bien et me procurer quelques affaires pour l'année prochaine. Il faut bien commencer par les mauvaises pratiques ou ne pas en avoir du tout. Il y a des avocats qui suivent le palais depuis cinq à six ans qui n'ont pas pu en accrocher une seule, et on a paru assez étonné qu'ayant prêté serment à la fin de l'année dernière, j'aie trouvé le moyen de plaider cette année.

Si M. de Lavie préside la Tournelle l'année prochaine, comme c'est son tour, je pourrai, au moyen de sa recommandation auprès des procureurs, gagner quelque chose. Pour le Sénéchal, je n'y connois âme qui vive, quoique je n'y manque pas une audience, et je crois que je n'y plaiderai que lors-

que je serai parvenu à me faire connaître au Parlement.

M. le comte d'Artois et AI. le comte de Bourbon ont passé successivement ici pour s'en aller à Gibraltar; et comme nous étions en train de tirer le canon, nous avons reçu jeudi M. de Gicé, notre nouvel archevêque, qui est très grand, très maigre et très noir. Il nous est arrivé une flotte de Saint-Dominque qui va, dit-on, faire diminuer le sucre.

J'embrasse ma sœur et toute sa famille, grande et petite, etc. Bien des complimens aux dames Lapeyre. Il a fait ici des chaleurs excessives.

Vergniaud.

Bordeaux, ce 17 août 1782.

Tout va bien mal, mon cher frère, depuis le départ de AI. Le Berthon. La Tournelle qui étoit pour l'ordinaire, lorsqu'il la présidoit, réduite à sept juges, est forcée de recourir à l'emprunt pour tenir ses audiences. Le tems se passe à aller chercher des juges dans les différentes chambres, et il est impossible d'entamer une affaire un peu conséquente. Il suit de là qu'il y a gros à parier que j'ai fini mon rôle pour cette séance. Il n'a pas été bien long. Je ne sais pas s'il le sera davantage l'année prochaine.

J'écris à mon mon père pour savoir si ce seroit son avis que j'allasse en vacances. Je lui donne les raisons qui me font paroître ce parti avantageux et il vous en fera part.

(i) Le journal de Hardy annonce, sous la date du 6 juillet, que le comte d'Artois avoit pris cov^çé de Leurs Majestés pour se rendre d'abord à la cour d'E>pague, puis de là au camp de Saint-Roch. (Vol, V, p. 185.)

Le départ du duc de Bourbon est annoncé sous la date du 14. H est dit qu'il doit servir comme volontaire. {Ibid., p. 192.)

74 CORRESPONDANCE DE VKRGNIAUD.

Mille complimens à ma sœur et à toute votre famille. Il me tarde bien de pouvoir vous embrasser tout autrement que par écrit. Je suis, avec la plus tendre amitié et la plus vive reconnoissance,

Votre frère, Vergniaud.

LETTRE N° o9.

11 Janvier 1783.

Je suis arrivé, mon cher frère, tout aussi bien portant que je suis parti de Limoges. Mon compagnon de voyage m'a fait séjourner deux jours et faire mes Rois à Périgueux. On fait dans ce pays-là une chère excellente. Je m'y suis assez amusé. Mais le lendemain, nous avons été bien punis. Les chemins sont si beaux, les postes si bien montées qu'il nous a fallu treize heures, quatre chevaux et une paire de bœufs pour aller de Périgueux à Mussidan, c'est-à-dire pour faire cinq postes et demie.

J'ai soupe chez M. Dupaty le jour de mon arrivée. Son frère avoit un fils, ainsi point de succession.

La rade de Bordeaux est magnifique. Jamais on n'y a vu tant de bâtiments et jamais il ne s'est fait tant de banqueroutes. Il y a trop de marchandises et pas assez d'argent.

Bnrdeaux, ce 1er mars 1783.

Je n'ai encore pu plaider comme je vousavois annoncé que je devois le faire incessamment; mais en revanche j'ai fait un gros mémoire de huit pages.

ANNÉE 178o. 75

Mon père vous en remettra un exemplaire que je vous envoyé parce que c'est un pucelage, car autrement l'affaire et le mémoire ne valent pas la peine du voyage.

Je vous souhaite un bon mardi-gras et à toute votre famille, il sera fameux cet<e année à Bordeaux par les danses et les pluyes continuelles. Il faudra se passer de glaces cet été. Vous sentez que c'est un accident pour moi, qui, logeant chez un confisseur (sic), qui dans les grands repas fournit des dessers (sic) à l'Intendance, au Gouvernement, etc., etc., en attrapois toujours quelqu'une par-dessus le marché de ma pension. Adieu, portez-vous bien, embrassez ma sœur ; mes complimens, s'il vous plaît, à mademoiselle Lapeyre.

Vergniaud.

3 Mars 1783.

Je vous remercie, mon cher frère, de la bonne réception que vous avez faite à mon hôte, il a écrit de Moulin à sa femme et l'a chargée de me témoigner sa reconnoissance, pour toutes les honnêtetés dont il dit que vous l'avez comblé.

En revanche je vous ai fait passer un mémoire que vous pourrez lire lorsque vous ne pourrez pas dormir (1), il est un peu long, je réponds à plus de 200 pages d'imprimés et la procédure est immense. Je n'en ai pour ainsi dire fait que l'extrait. Si j'avais voulu tout discuter à fond, il m'auroit fallu 150 pages ; je me suis borné à ce que j'ai cru le plus essentiel. Je désire bien que vous soyez content. J'ai reçu ici beaucoup de complimens, il est vrai qu'on

(1) C'est le mémoire pour Marie Bérigaud, voy. p. 28.

est toujours indulgent pour les pucelages. M. Bé'igaud a envoyé plusieurs exemplaires de mon mémoire à Limoges. Je ne sais pas si on y aura la même indulgence ; lui en particulier en a été on ne peut plus satisfait, c'étoit l'essentiel. Car enlin, le premier but est de défendre et de contenter la partie.

Je reçois ici beaucoup de complimens.

On établit ici comme à Paris, un Musée, espèce d'académie ou d'assemblée littéraire, dont M. l'Intendant, M. Dupaty, beaucoup de conseillers, ce qu'il y a de mieux dans la ville sont autant de membres, Le nombre est fixé à cent ; il y en a déjà soixante d'élus, et j'ai l'honneur d'être de ce nombre avec neuf ou dix autres avocats. Il n'est pas encore bien sûr que ça se soutienne, je ne peux pas non plus vous donner les détails de cet établissement, parce qu'il n'est pas encore formé. JNous n'avons délibéré que sur une partie de nos statuts, tout ce que j'y vois c'est de faire de bonnes connoissances. Liberté, Egalité, voilà notre devise : vous voyez que nous sommes de grands philosophes. Adieu (1).

Bordeaux, ce 5 avril 1783.

Voilà bien du tems, mon cher frère, que je n'ai reçu de vos nouvelles. Je n'en ai pas de bien intéressantes à vous ap-

(1) M. Chauvot retrace de la manière suivante la fondation du Musée à Burdeaux : Sur l'initiative prise en 1TS-2 par trois avocats : MM. Duranteau père, Saige et Lisleferme, qui s'étaient assuré la protection de l'in'.endant de Guyenne, M. Dupré de Saint -Maur, Bordeaux vit élargir le cercle trop restreint des travaux académiques par la création de la

Société du Musé.. Gentilshommes, avocats, négociants, tous ceuv

qui aimaient les lettres, s'honorèrent de faire partie du Musée et de contribuer aux trais des Cours publics qu'institua la Société. (Le Barreau de Bordeaux, livre 111, section II. consacrée tout entière à la Société du (Misée, p. oOO à 513.)

prendre sur mon sort. J'ai quelques affaires dans mon cabinet ou dans ma salle de compagnie, ou dans ma chambre à coucher, car tout cela est la même chose ; mais mon tour de plaider n'est pas encore arrivé. Quand on appelle quelqu'une de mes affaires dont le nombre n'est pas bien grand, il y a toujours quelque anicroche et quelque renvoi, je compte cependant que je serai plus heureux après Pâques. Je vous ferai alors passer un gros mémoire que je travaille dans une grande affaire, contre le sieur de Lavaud, accusé d'infanticide (V. infrày p. 20). Marquez-moi s'il vous plaît si vous avez reçu le petit précis que j'avais adressé à M. Colomb... Mon hôte est parti pour son pays, il passera par Limoges. C'est un grand fleuriste.

Bien des choses à mademoiselle Lapeyre.

Vergmaud.

Bordeaux, 24 mai 1783.

Je suis charmé, mon cher frère, que vous n'ayez pas trouvé mon mémoire mauvais, j'ambitionnois beaucoup votre suffrage. J'espère faire mieux une autre fois, mais c'étoit la première affaire importante que j'avois à débrouiller et on m'a tenu l'épée dans les reins et bien inutilement, car l'affaire n'est pas encore jugée.

Je crois cependant qu'on y travaillera la semaine prochaine. Je ne vous ai pas dit que M. le Président de Verthamon m'a envoyé son secrétaire pour me faire compliment et m' engager à aller le voir. J'y ai été, mais il s'est trouvé malade, et je dois y retourner cette semaine. Mon mémoire m'a valu au reste trois petites affaires d'audience, ce qui vaut mieux que trois douzaines de complimens. J'ai perdu samedy

dernier celle dans laquelle j'ai fait le précis que je vous ai envoyé. Comme le sieur Chabanne est prêtre, on a jugé que le sieur de Bonnefond avoit pu porter également sa plainte ou devant le Sénéchal d'Ussel, qui n'est qu'un Sénéchal Ducal, et qui ne pouvoit qu'informer et décréter sur un délit commis par un ecclésiastique ou devant le Sénéchal de Tulle, Juge Royal et seul compétent pour juger définitivement des cas privilégiés, et comme nous ne demandions la cassation de la procédure que parce qu'elle étoit contre nous, il n'a pas été possible d'éviter la condamnation.

Je vous prie de me faire savoir si la maman a reçu la petite caisse que je lui ai envoyée.

13 Juin 1783.

Je vous envoyé, mon cher frère, les vers que vous m'avez demandés. Notre Musée commence à prendre une certaine consistance. M. l'Intendant travaille au discours d'ouverture ; dès qu'il l'aura fini, il y aura une séance publique. On y lira quelques autres ouvrages et on terminera le tout par un concert pour renvoyer tout le monde en joie ; les directeurs de la Comédie ont eu la maladresse de se brouiller avec le public, la semaine d'avant la fête. Depuis cette époque, MM. les comédiens jouent dans le désert, on fait des recettes de vingt écus, trois, quatre louis. Le jour de la Pentecôte, au concert spirituel, on a fait vingt et une livres. C'est une confédération générale entre lesnégocians et les gens de Palais. Il n'y a que quelques étrangers que le désir de voir la salle attire au spectacle. Les Directeurs ont écrit à la Chambre de Commerce une lettre aussi rampante qu'ils étoient insolens il y a trois semaines, la Chambre du Commerce leur a renvové

leur lettre pour toute réponse. Il est étonnant que dans une aussi grande ville que Bordeaux, le vœu général soit aussi bien exécuté par chaque particulier. En revanche nous avons un fameux escamoteur qui fait courir toute la ville ; il fait ses tours à l'ancienne salle de Comédie, il s'appelle Pinetti, toutes les bonnes femmes l'appellent sorcier. 11 y a cent cinquante ans qu'il auroit été brûlé. Il est réellement d'une adresse merveilleuse. Voici un de ses plus beaux tours et des plus difficiles à concevoir : il présente un morceau de papier à plusieurs personnes de la salle, chacun écrit dessus ce qu'il veut. 11 ne touche plus le papier dès qu'on a écrit dessus; d'ailleurs il ne peut pas en substituer d'autres, puisqu'on le reconnoît et parce que l'on a écrit, et par son écriture. Il pria, le jour que je l'ai vu, M. le comte de Marcellus (1) qui se trouva sur le théâtre, de rouler ce morceau de papier; il en roula un autre de son côté, qu'il jetta dans un cornet; il présenta ensuite le cornet à M. de Marcellus qui le prit, et qui à son tour, jetta dedans son morceau de papier roulé. M. de Marcellus prit les deux billets qui étoient dans le cornet (l'escamoteur étoit à l'autre extrémité du théâtre), les fit brûler à une des bougies qui étoient sur la table et qu'il choisit lui-même. Il ramassa les cendres, les remit dans le cornet et ensuite posa le cornet comme un éteignoir sur la bougie. Tout cela se faisoit au commandement de l'escamoteur, qui ne toucha jamais ni bougie ni cornet. Après toutes ces opérations, il pria M. de Marcellus de racler la bougie jusqu'à la mèche, M. de Marcellus la racla et au lieu de mèche, il trouva du papier bien roulé, il le déplia, c'étoit le papier sur lequel on avoit écrit. Chacun reconnut son écriture et les mots écrits, et on ne peut pas supposer qu'il y ait eu de supercherie de la part de ceux qui avoient écrit. C'étoit

(1) Ancienne famille noble de Bordeaux. Thérèse de Marcellus périt sur l'échat'aud révolutionnaire avec Saint- Bris Guadet (Y. Charlotte de Corday et les Girondins, vol. H, p. 212). Un autre membre de cette famille a laissé un nom dans la po'ttique et les lettres.

80 CORRESPONDANCE DE VERGNIADD.

madame la comtesse de Fumelle (1), deux autres dames, M. le vicomte de Bearn (2) et M. de Marcellus lui-même.

Adieu, j'embrasse ma sœur, toute votre famille, et suis avec tous les sentimens à la fois

Votre frère, Vergniaud.

Bien des choses aux dames Lapeyre.

Je ne sais pas si le sieur Tabaraud m'a écrit, je sais bien que je n'ai pas reçu sa lettre. Je me souviens très bien du billet que j'ai fait à Planard, c'est un de mes intimes amis qui n'a certainement fait usage de ce billet que dans la persuasion où il et oit que je ne pourrois pas le payer ; il est humiliant pour moi de le faire encore attendre, mais je suis bien éloigné de pouvoir payer mes dettes. Je ne suis pas payé en entier de mon mémoire, et quand je le serois, je ne me trouverois pas plus avancé, attendu que j'ai débarrassé d'autant M. Dupaty, à qui je rougis d'être à charge sans lui être utile.

Bordeaux, ce 21 juin 1783.

J'ai joué hier de malheur à l'audience de relevée. J'ai plaidé une affaire assez intéressante. Messieurs les gens du

(1) Fumel. — « De la plus ancienne et de la plus illustre noblesse, chevaliers, seigneurs des plus belles terres du Quercy, de l'Agénois, du Péiïgord. » {Bict. de la Noblesse, de Lachenaie des Bois.)

M. le comte de Fumel était alors commandant de la ville de Bordeaux. Le marquis Fumel de ilontségur était Député de la Noblesse d'Agen aux Etats-Généraux de 1789. Une de ses parantes, M.-L. Fumel d'Hargicouit, née et domiciliée à Bordeaux, fut condamnée à mort, le d3 pluviôse an 11, par la Commis>ion militaire de cette ville. Elle était âgée de quarante-deux ans. (Dictionnaire biographique, Leipsick, 1806.) Ce pourrait être celle dont il e?t ici question.

(2j De Béarn. Les auciens vicomtes de Béarn descendaient d'Eudes, duc d'Aquitaine, et par conséquent de la race des Mérovingiens. (V. sur l'histoiie et les différentes branche; de. celle grande maison le même ouvrage, v° de Béarn.)

Roy ont été contre moi; il y avoit dix juges. On a opiné pendant près d'une heure. Enfin, après bien des débats, il y avoit six voix pour moi contre quatre. Mon procès étoit gagné ; lorsqu'un de ces messieurs, d'avis contraire, a proposé de mettre pièces. Par un usage qui devient très souvent abusif, on a déféré à cette demande; outre que je n'ai pas eu la satisfaction de voir prononcer sur-le-champ un arrêt conforme à mes conclusions, je suis d'autant plus fâché de ce renvoi que la chance tourne actuellement à mon désavantage. Je plaide contre une jolie femme et l'affaire est de celles où l'on peut parier pour ou contre sans compromettre la justice, et qui dépendent uniquement de la manière de voir des juges. Le public a gagné son procès contre le directeur de la Comédie. Il y a eu des lettres du Ministre. On dit les directeurs expulsés.

J'ai su le détail des opinions dans mon affaire par M. Dupaty, qui a demandé à un des juges si javois bien plaidé, et qui a raconté tout ce que je vous ai dit. Adieu, etc. Votre frère,

Vergniaud.

Bordeaux, 5 juillet 1783.

Je ne veux vous parler aujourd'hui, mon cher frère, ni de procès ni d'escamoteur, mais de fusil. M. le vicomte de Broves, autrefois major du régiment provincial à Limoges,, m'a prié de faire demander à M. Famé, place des Bancs, s'il ne seroit pas resté chez lui et s'il n'auroit pas encore quelques fusils destinés à cette fameuse troupe. Si mon père étoit à Limoges, je vous éviterois la peine de faire cette information, mais puisqu'il n'y est pas et qu'après lui vous êtes tout pour moi, je vous prie de me rendre ce service. Mon hôte est arrivé

82 CORRESPONDANCE DE VERGMAUD.

gros et gras de' Paris, il est pénétré de toutes les honnêtetés que vous lui avez faites et il m'a chargé de vous dire bien des choses, et surtout qu'au mois d'octobre il n'oublieroit pas vos pattes.

On a remis sur le bureau l'affaire Bérigaud, je pense qu'il y aura arrêt mardi ou mercredi.

Comment se porte votre soleil ? Le nôtre est tout à fai pâle. Depuis plus d'un mois il est obscur, à part des brouillards continuels. Tous les physiciens du pays se sont en vain escrimés pour en deviner la cause. Ceux qui plaisantent surtout disent que c'est la fumée qui nous arrive de la Calabre (1). Ceux qui tremblent de tout, soutiennent que ces brouillards sont les avant-coureurs de quelque maladie épi— démique, ceux qui se piquent de raisonner de tout, prétendent que c'est la comète qui doit venir nous rendre visite au mois de décembre prochain, dont l'approche, pressant l'atmosphère., condense les vapeurs, etc., etc..

Vous en croirez ce qu'il vous plaira.

Ces phénomènes se trouvent signalés par les journaux du temps :

Du vendredi 25 juillet 1783.

Ce jour-là on lisoit dans la Gazette de France, n° 59, à l'article de Naples, en date du 23 juin précédent, ce qui suit... a On remarque sur nos côtes un phénomène singulier qui ajoute aux alarmes qu'ont renouvelées les secousses qui se sont fait sentir le 8, le 11 et le 12 de ce mois dans les deux Calabres. La mer est depuis ce temps dans une agitation continuelle, et, le 20 de ce mois, l'atmosphère étant chargée de brouillards, on a observé que la mer s'étoit retirée de six palmes plus qu'à l'ordinaire. — Inquiétudes à Paris depuis la nouvelle des secousses de tremblement de terre ressenti en Bourgogne. »

(1) C'est ce que constate aussi le journal de Hardy.

A Madame Alluaud, place Dauphine, à Limoges.

Juillet 1783.

Je te remercie, ma chère sœur, de m' avoir rassuré sur votre soleil. Celui de Bordeaux commence à reprendre son ancien éclat. Mais en revanche, c'est ici comme chez toi. On se fond à force de chaleur. Après ce petit préambule, je vais te parler procès, cela t'amusera beaucoup sans doute et voilà pourquoi je t'écris aujourd'hui de préférence à ton mari que toutes ses aflaires empêcheroient peut-être de prendre autant de plaisir que toi à l'arrêt dont je vais te rendre compte. C'est celui qui a terminé le procès de Marie Berigaud, pour qui j'ai travaillé, contre Thevenot de Lavaud. (V. ci-dessous, p. 20-25.) Je commence par te prévenir qu'il faut que tu me fasses un compliment.

On confirme la sentence de Limoges dans le chef où elle adjugeoit mille écus de dommages-intérêts à Marie Berigaud. Cette sentence n'avoit accordé au père et à la mère de Marie Berigaud que le bâtonnement des termes injurieux que s'étoit permis à leur égard Thevenot de Lavaud. Nous avions fait appel de ce chef de la sentence, et on adjuge au père et à la mère de Marie Berigaud 500 francs de dommages-intérêts, et Thevenot de Lavaud gardera prison jusqu'au paiement de ces dommages-intérêts. On fait droit des interventions des sieurs Pleine Maison, greffier, et Martin, curé de Laurière. On condamne Thevenot de Lavaud aux réparations d'usage, en 30 francs de dommages-intérêts envers chacun de ces messieurs, et à tous les dépens les concernant. On ordonne que les Mémoires de Thevenot de Lavaud seront lacérés et brûlés au bas du grand escalier du Palais par les mains de l'exécuteur de la haute justice, en présence dudit Thevenot,

dont sera dressé procès-verbal par le greffier et remis avec expédition à toute partie ; que les actes qu'il a remis au greffe de Limoges seront également lacérés par les mains de l'exécuteur de la haute justice, et, sur les conclusions de M. le Procureur général, ordonne que Thevenot de Lavaud sera mandé à la Chambre pour être admonesté ; qu'il sera transféré dans la prison de Limoges par la maréchaussée ; qu'il ira de là, conduit par un huissier demander, tête nue et à genoux et les plaids tenans, excuse et pardon à MM. les Officiers du siège des injures qu'il leur à dites ; il est aumône de 200 francs pour le pain des prisonniers et interdit pour 20 ans. Anne Petit,- condamnée à 10 jours de carcan à Limoges et à un bannissement d'un an. L'arrêt sera publié et affiché; 50 exemplaires seront passés en taxe à Marie Berigaud; 50 à son père et à sa mère.

Voilà en substance l'arrêt dont on ne connoîtra bien le détail que quand il sera imprimé. Nous ne pouvions pas remporter une victoire plus complète et le succès me dédommage des petits mauvais procès que j'ai perdus. Je me félicite d'avoir fait dans mon Mémoire un paragraphe exprès pour MM. les officiers du Sénéchal de Limoges (1) , quoique je ne me flatte pas d'avoir contribué à la réparation éclatante qui leur est accordée ; il est toujours fort agréable pour moi d'avoir prévenu la justice du Parlement.

Adieu, bien des complimens à ton mari et mande-moi si Ton parle de l'Arrêt du Parlement. Il a été rendu mardi dernier. Les juges ont travaillé pendant huit séances.

Je t'aime de tout mon cœur.

Vergniaud.

(1) Voici le passage auquel Vergoiaud fait allusion dans sa lettre :

§4. Irrégularité. — L'instruction est illégale en la personne des officiers qui ont procédé à cette instruction.

1° Le sieur Lavaud prétend que le lieutenant criminel était son ancien ennemi implacable. (V. p. 2? de son mémoire, pic.)

Non, non, l'âme du sieur lieutenant criminel u'étoit point égarée

Bordeaux, 9 août 1783.

Je vous fais mon compliment, mon cher frère, sur le nouveau citoyen que ma sœur a donné à Limoges. Il ne vous manque plus que deux garçons pour pouvoir former la contredanse, et vous pourrez donner le bal sans inviter personne ; je vous fais compliment surtout sur ce que la mère et le fils

se portent bien, et c'est là l'essentiel Vous savez qu'ici

nous sommes tous en guerre. Je raconte à mon père ces histoires et je le prie de vous en faire part. Je ferai tous mes efforts pour aller voir mon petit neveu aux vacances, mais je ne sais pas encore si je pourrai me satisfaire.

Je travaille à un autre Mémoire dans une affaire majeure de Tournelle. On m'imprimera tout vif encore la semaine prochaine.

Il est heureux pour moi que j'aie accroché deux grands procès cette année. Ça influe beaucoup sur la destinée des

par une passion étrangère. Il entendit vos cris, vos murmures, mais il puisoit dans le calme de son cœur la conviction de leur injustice.

2° Anne Petit avait récusé le sieur de Roullac; sa récusation rejetée, le sieur Lavaud et Anne Petit voudroient insinuer que le sieur de Roullac, récusé par des motifs aussi injurieux, devoit à sa délicatesse de s'abstenir volontairement.

Les lumières de l'esprit sont nécessaires au magistrat, pour qu'il puisse connaître la vérité; l'intégrité, pour qu'il ne cherche qu'elle, et la fermeté, pour que ni les passions, ni les emportements de la haine ne l'empêchent de lui rendre hommage dans aucune circonstance. Les sollicitations d'un accusé doivent trouver le juge inexorable; ses invectives doivent le trouver impassible.

Le sieur de Roullac laissa juger la récusation qui fut repoussée avec l'indignation qu'elle méritoit.

Le sieur de Roullac s'abstint; le sieur Hugon l'a remplacé. Le sieur Lavaud et Anne Petit n'ont pas osé récuser le nouveau juge, mais ils l'accablent de reproches dans leurs mémoires, leurs requêtes au sénéchal de Limoges, portant toujours cette inscription outrageante pour la délicatesse des officiers qui connoissoient de ce procès :

A Monsieur le plus ancien Conseiller non suspect.

Tous les juges du sénéchal de Limoges sont-ils donc des prévaricateurs et le cœur chaste d'Anne Petit et celui du sieur Lavaud sont-ils le seul asyle de la vertu?

jeunes avocats. Quand on commence par des misères, les procureurs ne vous donnent que des misères ; quelque talent que vous ayez, aucun ne veut se hazarder de vous mettre à l'épreuve dans une affaire de conséquence ; si vous commencez au contraire par quelque grande affaire, pourvu que vous ne l'estropiiez pas, on se persuade que vous avez de grands

talens et l'on vous emploie conformément à cette idée

Au reste, je crois que je serai mieux payé dans cette affaire que dans celle Beiïgaud, quoiqu'il n'y ait pas de sa faute si je ne le suis pas tout à fait. Je crois vous l'avoir dit, c'est Dupré fils qui avoit touché l'argent, et il a décampé. Le père me demande du tems. J'ai besoin de le ménager, je prends patience.

Adieu, etc.

Vergniaud.

Bordeaux, 22 août 1783.

Les affaires sont toujours dans le même état. Ce qui

me fait plaisir, c'est que M. le garde des Sceaux a très fort approuvé la conduite de M. Dupaty. Cela répond à toutes les inculpations que ses ennemis font contre lui (1). M. le Président de Verthamon (2), craignant que cette affaire ne soit refroidie, me fit passer chez lui et me fit toutes sortes d'offres de service.

(1) Les Mémoires secrets de Bachaumont (28 août 1783), parlent en effet d'un dissentiment qui aurait éclaté entre M. Du Paty et les Avocats et Procureurs, — le cours de la justice serait suspendu à la Tournelle, ce qui dé:-ole de nouveau les plaideurs. Le motif de cette difficulté n'est pas exprimé. — Sous la date du 13 septembre suivant, les Mémoires secrets donnent une chanson que les adversaires de M. Du Paty avaient fait con're lui et contre les Avocats qui avaient pris son parti.

(2) Les Verthamon possédaient des terres dans le Limousin, notamment la Baronnie de Chaluçay, à 12 kilomètres de Limoges.

Mon mémoire n'est pas encore sorti de chez l'imprimeur, il doit cependant être fini aujourd'hui. Je vous en ferai passer un exemplaire la semaine prochaine. L'affaire n'est pas aussi interressante que celle de Berigaud. Il est bien question aussi d'un enfant fait, mais il y a une foule de faits fort ennuyeux à discuter. La procédure est immense. Il y a plus de 400 témoins, y compris les réclamants. Vous avez sans doute appris que l'île Formose a essuyé le même désastre que la Calabre ; mais il a été bien plus terrible, parceque l'île Formose est plus grande : il a péri au moins de quatre cent mille Chinois, ou, pour mieux dire, on ne peut pas savoir à combien s'élève le nombre des morts ; réjouissons-nous de ce que nos montagnes du Limousin sont si débonnaires ; ce ne sont pas des magazins à feu comme tous ces volcans qui produisent ces affligeantes révolutions. Vivent nos châtaignes et le vin de Bordeaux.

Adieu, mille complimens à toute votre famille que j'embrasse de tout mon cœur.

Je suis, avec la plus tendre attention.

Votre frère, Vergniaud.

Même observation que ci-dessus : les nouvelles données par Vergniaud sont d'accord avec celles des journaux.

5 Septembre 1783.

Ce jour on lisoit dans la Gazette de France l'article de Naples, en date du 9 août précédent ce qui suit :

« On apprend dans le moment que les tremblements de terre se renouvellent en Calabre. Dans la nuit du 28 au 29 de mars dernier, on y éprouva à une heure après minuit, une secousse violente qui mit tout le pays en alarmes ; à six heures du matin, il y en eut une si terrible et si longue qu'on la crût plus forte encore que toutes celles qu'on a éprouvées ; les baraques n'ont pas paru assez sûres, et tout

Je monde a fui dans la campagne. Quatre villages de ceux qui avaient été épargnés ont été renversés. Cotrona a considérablement souffert et tout ce qu'on avait commencé à rebâtir à Coseuza (capitale de la Calabre) est dans un état à obliger de le démolir de nouveau. »

Ce 13 septembre 1783.

L'exorde de mon Mémoire a été changé par une momerie ecclésiastique. Le sieur Labeyrie s'est imaginé, après qu'il a été imprimé, qu'il contenoit des idées désavantageuses aux prêtres ; il a communiqué sa façon de penser à quelques grands vicaires qui l'ont adoptée comme de raison, et, entre eux, sans me montrer leur ouvrage, ils ont fait l'exorde que vous connoissez, ont supprimé la première feuille du Mémoire et l'ont remplacée par la nouvelle, qu'ils ont même fait imprimer chez un autre libraire. Ils sont ensuite venus en corps me cajoler, pour que je ne me fâchasse pas. Sur mon refus de signer, ils ont intéressé M. Dupaty et je me suis rendu. J'avoue que j'ai été fâché, parceque je trouvois mon exorde bien meilleur que celui de ces messieurs. Je ne peux pas vous l'envoyer, mon manuscrit s'étant perdu chez l'imprimeur et ne sachant pas ce que sont devenues les feuilles imprimées, supprimées. Au reste, M. Dupaty, M. le président Verthamon et quelques autres personnes à qui je l'ai communiqué, ont trouvé ce nouveau mémoire beaucoup mieux fait que celui de Marie Berigaud. Je ne saurai l'avis du Bareau (sic) que l'année prochaine, parceque, exceptés quelques amis intimes (et dont le suffrage heureusement est assés de poids pour me rassurer sur celui des autres) , à qui je l'ai donné ; je ne le distribuerai qu'à cette époque. J'ai gagné la

semaine dernière un petit procès à la 2e chambre des Enquêtes. Adieu, portez-vous bien. J'embrasse toute votre famille. Je n'espère guerre (sic) vous voir ces vacances. Je ferai cependant tous mes efforts pour vous rendre une visite, etc. Votre frère,,

Roquefort-de-Marsan, le 6 novembre 1783.

Vous aviez bien raison, mon cher frère, de dire que mes vendanges m'occupoient beaucoup depuis le commencement d'octobre. Je n'ai pas eu un moment à moi. Toujours en course, je crois que je ne me fixerai qu'à la fin de la semaine

prochaine Je n'ai pas pu prendre congé des MM. qui

sont chez M. Teixandier, parcequ'on m'envoya un cheval un ou deux jours plustôt que je ne croyois et que je partis tout de suite pour n'être pas obligé de lui payer pension à l'auberge. Je ne suis qu'à douze lieues de Pau. J'avoue que si j'avois eu de l'argent de reste, j'aurois été voir avec plaisir la patrie du bon Henri IV et son berceau que l'on y conserve avec la plus grande vénération. Mais ne fait pas de pèlerinage qui veut. Bien des complimens, s'il vous plaît, à ma sœur et à toute votre famille. Je compte que l'année prochaine vous me ferez assister au mariage de Gatiçou et que Franchi sera un bien grand garçon. Rappelez-moi au souvenir de Mlle Lapeyre et conservez-moi dans le votre une place comme celle que vous avez dans le cœur de votre frère.

Vergniaud.

Bordeaux, ce 20 décembre 1783.

Me voilà totalement ressuscité, mon cher frère, ou pour mieux dire de retour de tous mes grands voyages. Je ne me suis cependant pas encore perdu dans les airs. Les voitures à la Montgolfier ne sont pas assez généralement à la mode et je me suis contenté modestement d'un cheval. On ne parle ici que de globe, et, sans doute, cette mode exalte bien aussi un peu les têtes Limousines. Il y a trois semaines qu'un nommé Belleville, établi depuis très longtemps à Bordeaux, tantôt caffetier, tantôt directeur d'une petite troupe de comédiens, fit courir toute la ville pour voir un globe qu'il devoit, disoit-il, lancer dans une espèce de prairie qui est du côté des allées d'Albret. Il avoit fait le voyage de Paris exprès pour se mettre au fait de la manière dont on procède à cette superbe expérience. Il y avoit une récompense promise à celui qui rapporteroit le globe. Plus de cinquante mille âmes avoient les yeux fixés sur une terrasse d'où il devoit partir. Jamais je n'ai vu tant de monde de rassemblé dans un aussi petit espace. C'étoit le plus magnifique amphithéâtre, le plus beau coup-d'œil possible. On entend un coup de canon. C'étoit le signal convenu. On redouble alors d'attention. Mais on ne voit qu'une vessie de cochon qui s'élève à la hauteur de huit à dix pieds et qui retombe sur le champ. On ne s'imagine pas que ce soit là le ballon annoncé avec tant de pompe. On attend encore ; enfin, voyant qu'on ne voit rien, la foule commence à s'ébranler. Il y avoit des chaises dans une enceinte où l'on n'avoit pu entrer qu'en payant. On les prend, on les brise, le tumulte s'accroit à chaque instant. On approche de la terrasse sur laquelle est bâti une espèce de Colisée. La Police craint qu'on n'enfonce les portes. Elle envoie le guet au-devant du peuple. Ça été le plus grand mal.

anxée 4784. 91

La nuit qui approchoit auroit infailliblement séparé les combattans. Mais il y a du sang répandu. Le guet a été mis en fuite, et un souper qu'on préparoit pour le bal, qui devoit terminer cette belle fête, a été mangé avant d'être cuit. La semaine suivante, la physique de Bordeaux a réparé son honneur. Trois jeunes gens ont lancé un véritable globe qui s'est parfaitement élevé : il n'avoit que la grosseur d'une barrique, mais c'étoit assez pour donner une idée de ceux qui sont gros comme des maisons. 11 a fait deux petites lieues à la hauteur à peu près de 300 toises. Vous savez qu'on supprime les escaliers à Paris, on montera chez soi avec un ballon et on en descendra avec un parasol. Ces parasols, comme vous n'en avez probablement pas à Limoges, sont faits de manière qu'on se jette, quand on les tient, du haut des tours de Notre-Dame en bas sans se faire de mal.

Recommandation de la part de son hôte de planter les ognons qu'il avait adressés par Moulins. — Souvenirs à la

famille.

Votre frère, Vergniaud.

Faites-moi le plaisir de me dire si les truffes sont chères.

Bordeaux, 3 janvier 1783 (pour 1784.)

Bon jour, bon an, mon cher frère; et, quand vous me direz que tout le monde se porte bien chez vous, ne me faites plus une foule d'exceptions comme votre dernière lettre où vous avez passé toute votre famille en revue pour me parler delà tumeur de l'un, de la migraine de l'autre, de la fluxion de celle-ci, du mal de dent de celle-là. J'ai cru que votre litanie seroit éternelle et vous avez, on ne peut pas plus

mal, fini l'année 1783. Agissez différemment dans celle que nous commençons, et, s'il faut absolument qu'il soit question de maladie , soyez tous malades, excepté vous, ma sœur, Chanchi (1), la Catissou, Claire, ma filleulle, celle qui ne parloit pas encore quand je suis parti et celle que je n'ai jamais vue. Voilà comment il faut excepter, et, à la bonté de ces exceptions, j'espère que vous reconnoitrez que j'ai fait quelques progrès dans l'état d'avocat. Nos vacances finissent aux Rois. Cependant, comme nous allons nous réjouir en l'honneur de la paix (2) qui a ruiné le commerce de Bordeaux, nous pourrons encore nous préparer au travail par quelques jours de plaisir et de repos. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. S'il se passe quelque chose de remarquable dans les fêtes, je vous en ferai part. Je suis avec la plus tendre amitié,

Votre frère,

Mille complimens, mille souhaits de bonne année chez vous et aux demoiselles Lapeyre.

(1) Ce petit nom désigne M. François Alluaud, auteur de la notice reproduite ci-dessus, p. 1 .

(2) Les préliminaires de la paix avec l'Anglelerre furent signés à Versailles, le 20 janvier 1783, dix années, jour pour jour, avant la condamnation à mort de Louis XVI.

Le traité définitif est du 3 septembre suivant. C'est certainement la page la plus glorieuse de nos annales maritimes modernes. Nous ne comprendrons jamais que ce souvenir seul n'ait pas désarmé les juges de celui qui avait relevé si haut le pavillon de la France (V. le Recueil d'Estampes, représentant les différents événements de la guerre qui a procuré l'indépendance aux Etats-Unis d'Amérique; Paris, chez Ponce, graveur de M. le comte d'Artois, in-4°).

17 mai 1783. — Extrait d'une lettre de Bordeaux du 13 mai.

« La paix nous est infiniment plus funeste que la guerre, et depuis cet événement, si heureux pour les autres, nous comptons ici soixantedix banqueroutes, sans le courant. Ces banqueroutes sont dues en partie au manque de parole du gouvernement qui, n'ayant plus besoin de nous, ne se presse pas de tenir ses engagements et de payer le prêt qui nous est dû. »

(Mémoire$ secrets de Bachaumont, à la date.)

Bordeaux, ce 7 février 1784.

Je n'avois pas été bien inquiété, mon cher frère, par tous les rhumes qui avoient assailli votre maison. Je ne les regardois que comme des rhumes ordinaires qui s'en iroient avec le froid. J'apprends avec regret par votre lettre que je m'étois trompé. Il faut espérer cependant que le printems qui s'avance ranimera les forces de vos deux Glaires, je le souhaite du moins de bien bon cœur, d'abord pour ellesmêmes, et ensuite pour votre tranquilité.

J'ai reçu l'effet que vousm'avez envoyé pour M. Teixandier. Je le verrai demain et je m'acquiterai de votre commission.

L'hyver, sans être bien rude à Bordeaux, a tellement glacé le zèle de MM. du Parlement que les audiences se montent après 11 heures pour finir à midi. Aussi les procureurs ne distribuent-ils pas les affaires et les jeunes avocats, qui n'ont pas de pain cuit, commencent à trouver le tems un peu long. Ce sont eux qui témoignent le plus de zèle pour que la justice soit bien administrée. J'espère que cette séance je travaillerai au Sénéchal ou je n'ai pas encore plaidé. J'en serai redevable à M. le président de Verthamon, qui me feroit je crois, s'il le pouvoit, recommander à toute la terre. Je lui ai d'autant plus d'obligation qu'il ne me sait point mauvais gré de mon attachement à M. Dupaty et qu'il ne m'en parle jamais, du moins en mal.

Mille complimens, s'il vous plaît, à ma sœur, à toute votre famille et aux demoiselles Lapeyre. Si vous allez à la maison, comme je n'écris pas aujourd'huy à mon père, veuillez aussi vous charger des assurances de respect, complimens, etc.

Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. Aimez toujours un frère qui a de bonnes raisons pour conserver toute sa vie à votre égard l'amitié la plus vive et la plus tendre.

Vergniaud.

Bordeaux, ce 16 février 1784.

Je vous remercie, mou cher frère, de m' avoir procuré la confiance de M. Montaudon. Je travaille à me rendre digne de celle du public, et je serai flatté de mériter, en particulier, la sienne. Il ne tiendra pas à moi que ses procès ne soient promptement terminés. Mais la justice du parlement de Bordeaux n'a ni de bras ni jambes ; et, quand on est ainsi estropié, on agit bien lentement.

MM. Teixandier et Laroque vous font mille complimens. Recevez les miens sur le mieux qu'ont éprouvé vos malades. Personne ne désire plus ardemment que moi le rétablissement de leur santé. Je m'imagine que je trouverai Franchi bien grand garçon aux vacances prochaines, et je compte déjà sur une correspondance entre nous deux pour la première séance. Je m'occupe aussi à chercher un mari pour Catiçou (1). Je pense que c'est la seule chose qui lui manquera quand je la reverrai, si du moins elle a continué à profiter des exemples de sa mère et de vos conseils. La pauvre Claire se rétablira en dansant à la noce, et ma belle Louison ne manquera pas d'être bien sage, en voyant la sagesse bien récompensée. 11 faudra que je renouvelle connoissance avec Marion. Je lui pardonne bien de ne plus se ressouvenir de moi, et nous n'en serons pas, j'espère, moins bons amis. Adieu, mille complimens à tout ce monde que j'aime de tout mon cœur. Deux embrassades à ma sœur.

Je suis, avec la plus tendre amitié,

Votre frère, Vergniaud.

Bien des choses aux demoiselles Lapeyre.

(1) Fianchi, Catiçou, diminutif» familiers de François-, Catherine, eufans de M. Alluaud.

A Madame Alluaud.

Ce 58 mars 1784.

Tu ne t'es pas trompée sur mon compte, ma chère sœur, je me porte à merveille. Je suis très persuadé que tu serois affligée si j'étois malade, et je t'aime trop pour ne pas faire en sorte de t'épargner cette affliction. C'est bien assez pour toi d'être veuve pour quelque tems. Te voilà pourvue d'une dose d'inquiétude qu'il ne faut pas augmenter. Fais bien des complimens de ma part à ton mari quand tu lui écriras. Si tu m'envoies son adresse, je lui donnerai de mes nouvelles, autrement lu voudras bien me servir de truchement et lui dire pour moi tout ce que je voudrois lui dire moi-même. Jeté prie d'embrasser l'oncle à mon intention, de lui témoigner avec quel plaisir j'apprends qu'il est en bonne santé et combien je désire de le trouver encore à Limoges ces vacances. Je ne peux pas lui écrire aujourd'huy parceque l'heure de la poste me presse et que je n'ai pas pu m'y prendre plustôt, ayant assisté aune assemblée d'avocats qui a duré plus que je ne croyois, mais je ne me laisserai pas attraper, le courrier prochain. Je n'écris pas au papa par la même raison : j'espère que tu feras mes excuses à l'un et à l'autre en les assurant de mes respects. Tu t'imagines bien que j'ai encore d'autres commissions à te donner ; que je ne peux pas oublier la marna, latantantre (sic), toute la famille, la cousine Valérie, les demoiselles Lapeyre, etc. , etc. Tires-toi de là comme tu pourras. Mais il faut que chacun soit content de moi. Je te prends pour ma caution ; et je compte assez sur ton amitié pour croire que tu ne te refuseras pas à mes désirs. Adieu -, je t'embrasse à ton tour de tout mon cœur et suis avec la plus tendre amitié.

Ton frère, Vergniaud.

Ce l"1 mai 1784.

Je suis bien fâché, mon cher frère, que votre voyage à Paris ne vous ait pas procuré les avantages que vous désiriez. Je souhaite que vous soyez plus heureux dans celui que vous faites au Mas-Marvent. Il est encore plus essentiel de se bien porter que d'être riche. Je m'accoinoderois fort bien de l'un et de l'autre, mais ne pouvant pas réunir ce double bonheur, je me console avec une bonne santé de la sécheresse de ma bourse. Jusqu'à présent je n'ai pas fait grand chose. Mais nous entrons dans le fort du travail et j'espère que j'en aurai assez pour me tirer d'affaires. Je ne peux pas vous donner des nouvelles du procès de M. Dumont. J'ai vu M. Faurès, son procureur. Il m'a répété ce qu'il m'avoit déjà dit lorsque je lui parlai la première fois ; qu'il étoit en règle, qu'il avoit fourni les dernières écritures ; que c'étoit aux adversaires à répondre ; qu'il verroit. Il faut que M. Dumont se donne la peine de lui écrire. Ce n'est qu'à force de les secouer qu'on met ces messieurs en mouvement. Je le presserai de mon côté. Mille complimens, s'il vous plaît, à ma sœur. J'embrasse toute votre famille. Je suis bien fâché que vous n'ayez pas vu M. Dupaty à Paris. Ce sera pour une autre occasion.

Je suis, avec l'amitié la plus tendre,

Votre frère, Vergniaud.

Bordeaux, 14 juin 1784.

Etes-vous toujours à la campagne, mon cher frère ? L'air de Limoges a-t-il cessé d'être dangereux ? Ma sœur et toute

votre famille se porte-t-elle bien ? Il fait ici le plus beau tems du monde : des chaleurs modérées, pas de maladie courante, et vous ne feriez pas mal de venir y faire une promenade. On se dispose encore à lancer un globe (1). Vous le verriez partir ou rester. Vous avez vu l'adresse des Parisiens. Vous verriez la gaucherie des Bordelois. Il n'y a pas un seul physicien. Cette variété pourroit vous amuser.

Je vous dirai que mes affaires commencent à prendre une tournure un peu meilleure que par le passé. Quoiqu'il n'y ait plus que deux mois et demi d'ici à la fin de la séance, j'espère payer les dettes que j'ai été forcé de faire jusqu'à présent, car je n'ai travaillé qu'à des misères, et il s'en faut de beaucoup que j'aie gagné de quoi me soutenir. Il faut de la constance dans tous les états, mais je pense que c'est celui d'avocat ou l'on en a le plus de besoin.

J'embrasse ma sœur et toute votre famille. Faites penser quelquefois vos enfans à leur oncle.

Je suis, avec la plus tendre amitié,

Votre frère, Vergmaud.

Des complimens aux demoiselles Lapeyre.

Cette lettre est sans date, elle est classée par la famille dans l'année 1784; on voit par le contenu qu'elle doit avoir été écrite peu de temps avant la fin de l'année judiciaire, en août probablement, ou au commencement de septembre.

Enfin, mon cher frère, j'espère que j'aurai bientôt le plaisir de vous voir. Cela vaut beaucoup mieux que d'écrire. Je par-

(1) Tel était lf nom donné primitivement aux ballons.

La médaille d'or offerte à M. de Montgolfier, par une souscription à laquelle prit part Louis XVI, portait cette inscription : Expérience du Globe aérostatique, V. Correspondances de Grimm; septembre 1783,

98 CORRESPONDANCE DE VEBGNIAUD.

tirai probablement d'aujourdhuy en quinze ; je ne resterois à la chambre des vacations qu'autant que je pourrois gagner mon voyage, et encore je voudrois en avoir la certitude. J'ai remis à M. de Beaune deux exemplaires d'un précis pour M. Tarnaud et d'un autre précis pour deux communautés. Tout cela n'est pas fort intéressant, mais il n'est pas aisé d'avoir les belles affaires; je me flatte cependant que mon tour viendra et même celle des deux communautés est considérable, quoique le précis soit fort court. Elle sera l'année prochaine au Parlement. Cette année on plaide aux Eaux et Forêts.

Il n'y a rien d'intéressant dans ce pays-ci. Les uns disent que noire Intendant (1) reviendra, les autres qu'il ne reviendra pas. Il est sûr du moins qu'il ne sera pas rappelé par les vœux

novembre même année, etc., etc., le physicien Charles, rendant compte de la première ascension qu'il fit à l'aide du gaz hydrogène, dit (Ier décembre 1783) : « le globe et le char en équilibre touchoient encore au sol qui nous portoit, etc., » et le mot globe est celui dont il se sert pendant tout le cours de sa narration. V. dans les Annales politiques de Linguet, t. XI, 178 i, l'article intitulé première navigation aérienne, p. 6-19, et contenant le récit de Charles lui-même.

(1) L'intendant de Guyenne, en 1784, était Dupré de Saint-Maur, fils du savant académicien de ce nom. Voyez la note de la lettre suivante sur ses démêlés avec le Parlement de Bordeaux. Il fait lui-même pressentir le dessein de se retirer devant les attaques du Parlement dans le passage suivant d'un de ses mémoires.

« Le Parlement m'a fait sentir, d'une manière trop cruelle, mon insuffi- « sance sur les moyens d'y opérer le bien, pour que je ne croye pas devoir « f upplier Sa Majesté de me débarrasser d'un poids qui est certainement au- « dessus de mes forces et dont je ne m'étois chargé que par un excès de « zèle (p. 132). »

Mémoire important sur l'administration des corvées dans la Généralité de Guyenne, et observations sur les remontrances du Parlement de Bordeaux du 13 mai 1784, par M. Dupré de Saint-Maur, intendant de Guyenne.

A Paris, mdcclxxxiv (Bibl. nat., L93, n° 21).

10 juillet 1784. — On voit dans ce pay3-ci imprimées des itératives et très humbles et très respectueuses remontrances au Roi, du Parlement de Bordeaux, en date du 7 juin 1784. Elles sont la suite de celles dont on a déjà parlé, concernant les vexations de l'intendant et de ses suppôts au sujet des corvées.

On y a joint l'arrêté du 25 mai précédent, où cette cour, les cham-

du public. Le Parlement l'a brouillé irréconciliablement avec lui. On a voulu lancer un nouveau globe (1), mais on a manqué l'expérience ; c'est-à-dire, le globe est bien parti, mais la gondole et le voyageur qui devoit s'embarquer sont restés à terre. Je vois bien que je ne pourrai pas choisir cette voie pour aller vous trouver et qu'il faudra m'en tenir à la vieille, routine.

M. de Beaune est là qui m'a appris son départ tout subitement. Il attend ma lettre, et, pour ne pas le faire languir, je vais vous souhaiter bonne santé, beaucoup de plaisir et le bonjour. Mille complimens à ma sœur et à toute votre petite famille.

Je suis, avec la plus tendre affection,

Votre frère, Vergniaud.

Bordeaux, ce 29 janvier 1785.

Vous recevrez, mon cher frère, par ce courrier, le mémoire justificatif de l'Intendant. Vous m'obligerez, quand vous l'aurez lu, de me le renvoyer. Vous ferez, s'il vous plaît, trois enveloppes : la première, à M. l'abbé Graillot, à Bordeaux ; la deuxième, à M. Cailhe, secrétaire de l'intendance, à Bordeaux ; la troisième à Mgr l'intendant de la généralité de Guienne. Il paroit encore une Lettre d'un subdélégué à M. le

bres assemblées, a délibéré sur la séance du comte de Fumel, et la transcription illégale faite sur ses registres des Lettres patentes du Roi du 7 mai, et par neuf considérations où elle en discute ces diverses inculpations, est convenue de faire ces dites remontrances. On y voit d'autres objets qui tourmentent aussi sa sollicitude et qui rendent cet an été très précieux... »

(Mémoires secrets de Bachaumont, t. XXVI, p. 104).

(1) Voir la note de la lettre précédente.

VjnWs< WBLIOTHI

Duc de... sur les Corvées (1). C'est un autre ouvrage de l'Intendant que l'on préfère à son mémoire. Mais je ne peux pas vous l'envoyer aujourd'huy, parceque je l'ai prêtée et qu'on ne me l'a pas rendue. Rien de nouveau. On ne fait encore rien au Palais. On se réserve pour le carême. Mille complimens à toute la famille. Je ne sais pas si Latermann aura terminé son affaire aujourd'huy, je ne l'ai pas vu depuis deux jours. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur et suis avec la plus tendre amitié,

Votre frère, Vergniàud.

19 Mars 1785.

Je ne vous ai pas écrit depuis quelque tems, mon cher frère, pour deux raisons. La première, c'est que nous sommes

(I) L'extrait suivant de cette brochure indique nettement quel était le point de la difficulté survenue entre 1 Intendant et le Parlement relativement aux corvées.

« Parvenue au trône, Sa Majesté parut regarder comme un de ses devoirs les plus imporlans de venir au secours de cette classe infortunée (celle des journaliers)... La est le double but de l'instruction publiée pour l'exécution de Fédit du mois de février 1776. Sa Majesté y ordonne que la corvée, qui continuera d'être repartie entre les communautés au prorata de leurs forces, le sera désormais entre les individus au marc la livre de leurs impositions, de manière que chacun d'eux ne supporte son contingent qu'au prorata de ses facultés. Du reste, laissant aux contribuables la liberté de solder en argent, s'ils le préfèrent, elle fixe les délais, tant pour l'option que pour l'exécution de la tâche, etc. (p. 6).»

La Cour des Aides n'ayant voulu envisager la faculté du rachat que comme une imposition, en inferait que la forme nouvellement admise avait établi un impôt réel qui ne pouvait être perçu qu'après avoir été autorisé par une loi enregistrée. Cet arrêt, bientôt cassé par le Conseil, fut repris par le Parlement qui y joignit le tableau des vexations attribuées aux subdélégués et ordonna que les communautés continueraient les travaux fixés pour les réparations ou confections de chemins, comme il en axait été usé de tout temps. Son arrêt fut cassé également, arec, défense de s'immiscer daus les lra\aux des chemins. Remontrances du Parlement et polémique avec les intendaus. Telle est l'origine de la Lettre d'un subdélcgué. Mémoire de 50 pages in-i°, où l'on trouve une lettre de M. LeBerthon, premier président du Parlement de Bordeaux, l'arrêt du Parlement de cette ville, du 58 avril 1784, des obsenations de Dupré de Saint-Maur, etc.

APJNKE 1785. 401

en carême et que, dans cette saison, il faut bien que je fasse un peu pénitence comme tout le monde ; la seconde, c'est que j'ai été fort occupé. Nous voici enfin en vacances : nous avons quinze jours de répi, du moins pour le palais ; car dans mon cabinet je ne manque pas d'ouvrage. Je vous prie de dire à M. Dumont que son procureur est malade et que je n'ai pas pu le voir; mais que, s'il ne meurt pas, je le mettrai en mouvement. J'aurai alors l'honneur de répondre à la lettre de M. Dumont. Il fait encore un froid terrible. Je n'y avois jamais vu un hyver aussi long et aussi rigoureux. Avant un mois, j'espère avoir trois mémoires imprimés. J'espère aussi que je ferai mettre au rôle l'affaire contre Duchiroux. J'ai vu hier M. le président de Verlhamon à ce sujet, qui m'a promis de voir M. le premier Président.

Mille complimens, s'il vous plaît, à ma sœur et à toute la famille, grands et petits, et aux demoiselles Lapeyre. Rien de nouveau dans ce pays, qu'une charmante danseuse qui nous est arrivée de Paris. Portez-vous bien.

Je suis, avec la plus tendre amitié,

Votre frère, Vergniaud.

Ce 7 mai 1785.

Un cnin de la lettre est déchiré ; les mots par lesquels nous avons suppléé ceux qui manquent sont imprimés en italiques.

Nous avons, mon cher frère, une sécheresse qui fait souffrir tout le monde. Les processions n'y font rien. On met [embargo sur les chiens. Tous ceux qu'on trouve dans les rues, c'est autant de morts. On fait même des rondes pour les at-

trapper le matin et le soir (1). Il y a aussi beaucoup de gens qui profitent de ce beau tems pour s'en aller dans l'autre monde. Les maladies de poitrine sont la voiture la plus en vogue. Jusqu'à présent j'ai esquivé le voyage et rien n'annonce en ma personne que je sois disposé à le faire. Et chez vous, toutes vos santés sont elles également bonnes ? M. Cadet commence-t-il à se faire comprendre ? Je vous prie de faire des complimens à toute cette petite famille dont j'embrasse la mère.

J'ai eu l'honneur de voir ici M. Montaudon, ayez la bonté de me rappeller à son souvenir. On nous annonce un nouvel intendant. M. Dupré de Saint-Maur a été fait Conseiller d'Etat, mais sans bureau. Le Parlement ne le reverra plus. Il est content. Je vous enverrai, ces fêtes, un ou peut-être deux mémoires de ma façon. Les affaires vont assez et j'espère que l'année ne sera pas mauvaise. Je ne vous dis rien pour la maison parce que j'écris au papa.

Je suis, avec la plus tendre amitié,

Votre frère, Vergniaud.

Ce 20 janvier 1786.

Je vous envoie, mon cher frère, la quittance que je vous ai emportée par mégarde. Je n'ai pas encore fait de recher-

(1) Le Roi voulant procurer à ses sujets des secours prompts, contre les accidents produits par la morsure des animaux enragés, a créé pour le traitement de la rage une place de médecin chargé de donner gratuitement ses soins à tous les pauvres des faubourgs et de la banlieue de Paris, et répondre aussi gratuitement aux consultations qui lui seront adressées de toutes les parties du royaume, Sa Majesté a nommé à cette place M. Audry, Docteur Régent, et ancien Protesseur de la Faculté et ancien Directeur de la Société de Médecine de Paris, demeurant rue des Ecouffes, au Marais.

V. le Journal des Annonces, Affiches et Avis divers, du 20 juin 1786.

ches pour vous procurer du vin. Les commissions dont j'étois chargé et les visites à faire ont pris tout mon tems. Demain je compte voir M. Teixandier et je lui en parlerai. Il n'y a pas d'aussi grands troubles dans le Parlement qu'on se l'étoit imaginé à Limoges et l'on espère que les affaires iront leur train. D'ailleurs, rien de nouveau si ce n'est qu'une madame Valframbert, veuve de l'ingénieur en chef impliqué dans l'affaire de M. l'Intendant, s'est mariée avec un avocat appelle Boudin. L'épouse a cinquante et quelques années ; l'époux peut en avoir soixante. Tous les deux sont riches. Jugez quelle sera la fortune des enfans qui proviendront de ce mariage. Mille complimens à ma sœur et à toute votre famille. Rappelez-moi au souvenir de M. Dumont et de M. de Metz (1).

Vergniaud.

Ce 24 février 1786.

Mon cher frère, je fus invité samedy dernier à un diner qui me fit oublier le courrier. Je vais aujourdTmy réparer mon omission. C'est un principe certain qu'en fait d'incendie on est responsable des fautes de ses gens, peu importe que la location qui vous a été faite soit verbale ou écrite, dès qu'elle n'est pas désavouée, et que, d'ailleurs, vos chevaux ou vos fourrages étoient dans la grange incendiée. Si vous étiez d'humeur de soutenir un procès, vous n'auriez donc d'autre ressource que de demander à prouver que c'est par un accident extérieur et point du tout par la faute de vos gens que le feu a pris à la grange. Je dis qu'il faudroit que vous défi) Sous-ingénieur des ponts et chaussées à Limoges.

104 CORRESPONDANCE DE VERGXIAl'D.

mandiez à faire cette preuve, parceque la jurisprudence constante du Parlement de Bordeaux en fait la loi au locataire et en voici la raison. Une location est un contrat par lequel le locataire s'oblige à remettre la chose louée dans le même état où il l'a prise. Il ne peut éluder cette obligation sous le prétexte d'un accident, qu'en prouvant qu'il n'a aucune part à cet accident et qu'il est l'effet d'un hasard ou d'une force majeure, qu'il ne dépendoit pas de lui d'arrêter ou de prévenir. C'est par une suite de ce principe qu'un propriétaire, dont la maison est incendiée, n'est tenu à aucune preuve à l'égard des voisins qui pourroient avoir été endommagés. Il n'a contracté aucune obligation avec eux relativement à leurs maisons, et, s'ils veulent des dédommagemens, c'est alors à eux à prouver que c'est par la faute du propriétaire que le feu a pris à sa maison d'où il a gagné les leurs. Quant à la décharge que Champeau a obtenu de l'intendant pour lui tenir lieu d'indemnité, peut-être en résulte-t-il une fin de non-recevoir contre lui, à moins que le dommage qu'il a souffert ne soit si considérable que l'indemnité obtenue doive être regardée comme insuffisante. Dans ce doute, et comme Champeau a fait constater l'incendie par un verbal du subdélégué, avant de faire démolir sa grange, et, comme d'ailleurs, l'objet paroit trop peu considérable pour s'engager dans un procès, je crois que vous feriez fort bien de faire un acte d'offre à Champeau d'une certaine somme pour lui tenir lieu du dommage qu'il a souffert, tel qu'il a été constaté par le procèsverbal du subdélégué auquel vous déclareriez vous en rapporter, si mieux n'aimoit ledit Champeau faire estimer par des experts ledit dommage, toujours conformément au procès-verbal qui le constate ; ce qu'il seroit tenu d'opter dans huitaine, après lequel délai votre acte d'offres seroit converti en offre pure et simple. Vous offririez de plus une somme pour les dépens déjà faits avec offre de parfournir en cas d'insuffisance. Vous feriez toutes vos protestations de droit, en cas de refus dudit Champeau, avec déclaration que la somme de-

meurera consignée entre les mains de l'huissier à ses périls et risques, etc. (1).

Je me suis arrêté à cet endroit de ma lettre pour la communiquer à Martignac, il est absolument de mon avis et n'a rien de plus à vous dire.

Les marchands de la foire commencent à arriver. J'ai déjà vu M. Gany qui se porte fort bien. Je souhaite que vous, ma sœur et toute votre famille en fassiez autant afin d'enterrer

gaîment le carnaval. Il est assez bruyant dans ce pays

LETTRE N° 8o.

11 Mars 1786.

C'est inutilement, mon cher frère, que l'on s'attend à des pertes aussi chères, elles n'en sont pas moins sensibles. Je ne

(1) C'est aussi ce qu'enseignait Pothier, Traité du Louage, n° 493 :

Le locataire est tenu par rapport à la conservation de la chose qui lui a été louée, non-seulement de sa propre faute, mais de celle de ses domestiques, c'est-à-dire de sa femme, de ses enfants, de ses serviteur» et servantes, des ouvriers qu'il fait travailler chez lui.

Nous sommes en ce point plus rigoureux que les jurisconsultes

romains. Ceux-ci ne rendoient le locataire responsable de ses esclaves ou de ses hôtes, que dans le cas auquel il auroit été en faute lui-même d'avoir eu à son service des esclaves mauvais de la part desquels il y avoit lieu de craindre l'accident qui est arrivé, etc.

Notre jurisprudence, qui rend les locataires responsables indistinctement des fautes de leurs domestiques... est bien plus simple et meilleure dans la pratique, elle oblige les locataires à veiller avec tout le soin possible sur leurs domestiques, elle est quelquefois dure..., mais elle est nécessaire pour la conservation de la sûreté publique, et cette considération doit l'emporter sur ses inconvénients.

Le surplus de la consultation donnée par Vergniaud à son beaufrère est également conforme à Pothier, n° 194, et se trouve reproduit dans notre article 1733 du Code civil, mais Pothier donne une raison plus directe de la présomption légale :

C'est que, dit-il, comme les incendies arrivent ordinairement par la faute des personnes qui demeurent dans les maisons, lorsqu'une maison est incendiée, l'incendie est facilement présumé arrivé par la faute du locataire. (N° 194, loco citato.)

106 CORRESPONDANCE DE VERGMAUD.

peux m' accoutumer à cette idée que je ne la verrai plus (1). Je sais combien son existence étoit douloureuse. Mais n'importe, je trouvois du plaisir à la consoler dans ses souffrances. Et mon père? Au nom de Dieu ayez en soin : je connois votre cœur, et c'est parceque j'en suis bien certain que je vous conjure de ne pas l'abandonner. Sa position me désole. Je n'ai jamais si bien senti combien il étoit cruel de n'être pas riche que dans ce moment, ou ma fortune ne me permet pas de faire le voyage pour aller l'embrasser et pleurer avec lui. Cela ne m'empêche pas de sentir vivement le plaisir que vous avez eu de l'heureux accouchement de ma sœur. Je vous en fais mon compliment et vous prie de l'embrasser pour moi. Adieu, mon cher frère, je vous aime de tout mon cœur.

Vergmaud.

Bordeaux, ce il avril 1786.

J'ai reçu ce matin, mon cher frère, la visite de madame Vanier, qui m'a paru fort inquiète de ne pas recevoir de vos nouvelles ou plutôt de votre argent. Son mari a fait une fournée lundi ou mardi qui a bien réussi. Peu de rebut et presque rien de cassé (2) . Il est vrai que pour avoir à cet égard moins d'accidens à craindre, il m'a paru qu'il donnoitbeaucoup d'é-

(1) Il s'agit ici de la mère de Vergniaud. Elle était décédée le 6 mars 178(5, cinq jours avant cette lettre. Voici son acte mortuaire, tel qu*on le trouve sur les registres delà paroisse de Saint-Michel- des-Lions, de Limoges, f° 16 :

Le 7 mars 1786 a été inhumée au cimetierre des Arènes, Catherine Bacbiat, décédée hier, rue du Clocher, âgée d'environ 78 ans, épouse de Pierre Vergnand (sic).

Ont assisté à l'inhumation, MM. les parents soussignés : Devarney, Alluaud, Imbert.

(2) M. Alluaud avait créé une manufacture de porcelaine à Bordeaux. Il en sera souvent question dans la suite de la correspondance.

paisseur à ses pièces. Elles sont cependant belles et les apparences doivent tout faire présumer pour le succès de cet établissement. Ecrivez à M. Vanier ou à moi par le premier Courier. Cet homme est misérable et le moindre retard le met aux abois et dans l'impossibilité de travailler. En tout cas, donnez-moi, s'il vous plaît, les renseignemens nécessaires pour que je puisse lui répondre convenablement quand il viendra me parler. Notre Parlemen test toujours à Libourne (1) et Dieu sait jusqu'à quand. On attend des nouvelles chaque courier, mais on commence à désespérer qu'elles soient favorables. Tout cela ne fait pas bouillir la marmite des avocats, mais le public souffre trop pour que nous osions nous

plaindre et nous souffrons avec résignation

Vergniaud.

Ce H juillet 1786.

J'ai reçu, mon cher frère, il y a huit jours la jolie lettre de Franci qui, par sa datte, me paroit avoir été retardée de huit jours. Je vous prie de le remercier de ma part de ses souhaits de bonne fête. Je vois avec plaisir qu'il sera de bonne heure grand garçon (2).

Vous savez que l'arrêt du Parlement, dont je vous ai fait passer un exemplaire, nous vaut des vacances qui finiront on

(1) En 1783, le roi demande l'enregistrement de quelques éditsbursaux. Le Parlement s'y refuse et déclare que les états des provinces peuvent seuls légitimer les impôts. Il fut exilé à Libourne. Le barreau s'étant associé à sa résistance, les deux syndics furent bannis par lettres de cachet. On doit penser combien Vergniaud eût à souffrir de cette longue suspension des affaires. Le 10 juin 1788, Louis XVI rappela la haute magistrature. (Chauvot, le Barreau de Bordeaux, p. 68 et 70.)

(2) Voyez ci-dessus, p. 7, la preuve que Vergniaud devinait juste : Franci (M. François Alluaud) sut se montrer de bonne heure un homme, et ce, pour défendre Vergniaud lui-même.

ne sait quand, et qui probablement seront suivies d'une prorogation de séance. Tout le monde est actuellement parti. On compte que l'audience sera accordée le 20 ou le 21 ; mais les couches de la reine (1) n'occasionneront-elles pas de retard ? C'est ce que l'on ignore. On craint ici, non pas un exil général, mais quelques exils particuliers qui auroient probablement des suites fâcheuses pour le service du reste de la séance. Dès qu'il y aura des nouvelles, je vous les ferai savoir

Vergniaud.

29 Juillet 1785.

Je vais, mon cherfrère, vous donner le détail des nouvelles parlementaires dont nous avons pu être instruits.

Tous ces messieurs du Parlement, étant rendus à Versailles, les deux avocats généraux furent députés pour aller prévenir M. le Garde des Sceaux de l'arrivée du Parlement. M. le Garde des Sceaux répondit qu'il prendroit les ordres du Roy. Le même jour, qui étoit le 20, M. le Garde des Sceaux fit prévenir M. le premier Président qu'il falloit que le Parlement se rendît le lendemain 21, à midi, au château, dans la salle des ambassadeurs.

En conséquence, tout le Parlement s'assembla le 21 dans la matinée chez M. le premier Président. Il se rendit ensuite en corps au château. On marchoit deux à deux par ordre de réception. On trouva, dans l'antichambre de la salle des ambassadeurs, des buffets chargés de tout ce qui peut servir à un déjeuner. Personne ne prit rien. Le Roy étoit à la messe lorsque le Parlement arriva. A midi un quart, M. le comte de Vergennes se rendit avec un maître des cérémonies à la

(1) La Reine était accouchée le 9 juillet 1786 de Sophie-Hélène- Béatrix de France, morte le 19 juin 1787.

salle où le Parlement étoit rassemblé et dit : Le Roy demande le Parlement.

Alors on monta à l'appartement du Roy dans le même ordre qu'on s' étoit rendu au château. M. le premier Président marchoit entre M. le comte de Vergennes et le maître des cérémonies. Le Parlement fut reçu dans la chambre de parade ou le Roy étoit assis sur un fauteuil. Le Parlement se rangea sur deux lignes. Le Roy demanda d'abord les registres qui furent présentés par le greffier.

Le Roy dit ensuite : Je veux que les registres soient remis dans la chambre du Conseil dont le greffier aura la clef. J'ai nommé pour les examiner avec mon Garde des Sceaux deux commissaires, le sieur de Sauvigny et le sieur Vidaud de la Tour. Cet examen se fera en présence du premier Président, du Procureur Général et du greffier en chef. Vous attendrez mes ordres à Versailles.

M. le premier Président mit aux pieds du Roy les remontrances du Parlement. Le Roy les reçut avec bonté. Le premier Président et le Parlement sortirent dans le même ordre qu'ils étoient entrés, avec cette différence, qu'après avoir salué le Roy, ils marchoient à reculons jusqu'à la porte de la chambre.

M. le comte de Vergennes et M. le Maître des cérémonies descendirent avec M. le premier Président et le ramenèrent à la salle des ambassadeurs, d'où le Parlement se retira avec les mêmes cérémonies qu'il étoit venu. Vous vous doutez bien que ce spectacle avoit attiré une foule immense. A peine les gardes-du-corps pouvoient la retenir dans les salles du château. Pour les places, les rues et les fenêtres, tout étoit garni, tout regorgeoit de monde. Au reste, pendant le passage du Parlement, on a gardé le plus profond silence.

Ainsi s'est passée cette première audience que l'on redoutoit beaucoup. La bonté du Roy a fait évanouir presque toutes les craintes. On ne sait encore comment cette affaire s'est terminée, car elle doit l'être maintenant.

Les lettres d'aujourd'huy annoncent que le Parlement a dû

avoir hier son audience définitive

Vergniaud.

Ce jour, on lisait dans le Mercure de France, n° 28, article Paris, 12 juillet 1786, ce qui suit :

« Le 30 mai dernier, le comte de Fumel, commandant en chef dans la province de Guyenne, s'est transporté au parlement de Bordeaux pour y faire enregistrer les lettres-patentes (concernant les alluvions et islots formés dans une partie des rivières de Gironde, Garonne et Dordogne), du très exprès commandement du Roi. Par un arrêté postérieur, cette cour est revenue contre l'enregistrement fait en présence du comte de Fumel.... » C'étoit pour cet arrêt de nécessité aussi indispensable pour le bien de la province, qu'il étoit fort et vigoureux, que le parlement de Bordeaux étoit actuellement mandé, ayant reçu des ordres de se rendre immédiatement et en trois divisions à Versailles, sans passer par Paris, pour attendre qu'on lui notifiât les dernières intentions de Sa Majesté, ce qui devait avoir lieu le samedi, 22 du présent mois. On entendoit que le nombre des magistrats seroit de quatre vingt-cinq parmi lesquels il s'en trouvoit quelques-uns âgés de plus de 80 ans, qui avoient insisté pour faire ce voyage, au risque de tout ce que leur santé pouvoit en souffrir, désirant ne point se séparer de leur compagnie dans une circonstance aussi critique. Onasseuroit aussi que M. Dupaty, Président à mortier de ce pailement, acluellerut nt à Paris pour les discussions personnelles qu'il avoit avec lui étoit dans la ferme résolution d'oublier entièrement tout ce qui le regardoit pour s'unir en ce moment à sa compagnie et subir le même sort que le monarque jugeroit à propos de lui faire éprouver.

Hardy. — Mes loisirs.

Du jeudi, 20 juillet, p. 397. — Ce jour, on entendoit dire à la cour que tout le monde éloit pour le parlement de Bordeaux, deni tout les magistrats se irouvoient actuellement réunis à Versailles, conformément aux ordres du Roi ; que M. le garde des sceaux leur avoit fait distribuer des logements qui se Irouvoient désignés et marqués d'avance ; qu'on les y considéroit comme s'éiant montrés animés d'un zèle vraiment patriotique, pour la défense des vrais intérêts, des propriétés foncières, d'une portion considérable des habitants de la province de Guyenne ; que M. le maréchal de Mouchy, ci-devant commandant pour le roi dans cette Province, place qu'd avoit jugé devoir abandonner dans les circonstances actuelles, plutôt que de se prêter à aucune espèce d'acte de violence, ne quittoit pas Versailles depuis 15 jours, ne cessant d'y solliciter pour la cause de ce Parlement, comme au^si que l'arrangement dont b:en des gens croyoient pouvoir se flatter par rapport à la grande affaire des alluvions ou islots, comme de l'emplacement où terrain du cuàieau Trompette, pouvoit bien contribuer à perdre entièrement les Polignac, au profit desquels vont tourner les nouvelles dispositions ordonnées dans le service de

Guyenne, en ce qu'ils abusoient outre mesure du crédit énorme que leur procuroient l'attachement et la protection de Sa Majesté la Reine. (V. p. 798 et 400).

Du samedi 22 juillet. — Le roi donne une première audience aux Magistrats du Parlement de Bordeaux et charge M. le garde des sceaux de l'examiner, conjointement avec M. Berthier de Sauvigny et Vidaud de Latour, Conseiller d'Etat, en présence du premier Président et du Procureur général ; on rapporte que le Roi, parlant de cette affaire, s'en était expliqué ainsi : « On m'a induit en erreur, mais je m'en souviendrai longtemps. »

Du samedi 29 juillet. — Dernière audience du Parlement de Bordeaux à Versailles. Discours du Roi, objet de cette audience.

Discours du Roi :

« Je me suis fait rendre compte des registres et autres pièces que j'avois ordonné qui me fussent apportés. Je n'ai pu voir sans surprise et mécontentement, que mon Parlement de Bordeaux se soit ingéré dans des affaires qui lui sont étrangères et se soit permis de donner des arrêts et défenses contre ce que j'avois ordonné de la manière la plus solennelle. Je vais faire biffer sur vos registres tout ce qui est contraire au respect qui m'est dû et que mon Parlement n'auroit pas dû se permettre. Je vous ferai connoître aussi ma volonté sur les autres affaires pour lesquelles je vous ai tous mandés. »

Suivent six décisions sur les alluvions et autres objets. La dernière relative au sieur Dudon fils, dont le Roi ordonne la réintégration comme Procureur général du Parlement.

Le Roi reprend la parole et termine par des injonctions sévères au Parlement. — Puis Hardi ajoute :

Qu'aussitôt la séance terminée, le Roi avoit montré la plus grande affabilité, s'entretenant familièrement avec les Magistrats et leur faisant entrevoir la douce espérance de le recevoir dans leur province en 1786.

Il remarque aussi qu'en lisant son discours, la voix du Roi avoit paru baisser et s'affaiblir dans les endroits qui répugnoient le plus à la bonté de son cœur et quelle avoit semblé ne prononcer qu'à regret.

Quelques personnes attribuoient au comte, de Vergennes l'arrangement de cette afiaire, tandis que d'autres ministres, moins bien intentionnés, avoient déjà fait filer des troupes dans la province de Guyenne, pour assurer le succès de leurs prétentions aussi injustes qu'exorbitantes.

On trouve aussi dans Bachaumont de longs délails sur ces affaires. Nous en extrayons les notes suivantes :

« C'est par un arrêt du Conseil du 5 juillet 1781, qu'on supposoit une usurpation de la part des propriétaiie^ riverains d'une partie de la Guyenne, dans l'espace de vingt- deux lieues, de tous les atterrisse meats, allu\ions et relais appartenant au Roi; qu'il étoit d'une nécessité absolue pour les intérêts de Sa Majesté, de connoître d'une manière irrévocable la consistance de ces objets, en conséquence, le Grand-

H 2 CORRESPO\DANCE DE VERGMAUD.

Maître des eaux et forêts étoit chargé de faire cette vérification et avoit nommé un ingénieur-arpenteur pour y procéder.

a Dès que cet arrêt fut connu, la consternation devint générale, chacun trembla pour sa propriété; le Procureur général a cru devoir déférer cet Arrêt au Parlement de Bordeaux, par un réquisitoire où il prouve par les principes du Droit romain et du Droit français que tout ce qui est alluvion, atterrissement et accroissement, appartient aux propriétaires riverains; que d'ailleurs, l'administration du Domaine n'avoit aucun caractère pour faire la recherche des droits ignorés, inconnus, pour attaquer les pro^iiétés; qu'en un mot, cette opération étoit illégale, tortionnaire, vexatoire, irrégulière et dans le fond et dans la forme.

« Arrêt du 3 mai 1782, par lequel le Parlement ordonne qu'il seroit fait au roi de très humbles remontrances et sursis à l'exécution de l'arrêt du Conseil du 5 juillet 1781. — 31 octobre 1782. — Arrêt du Conseil qui casse cet arrêt. — Le Parlement délibère qu'il sera fait au Roi d'effectives remontrances et ordonne l'exécutiou de son arrêt du 3 mai 1782. — Mémoires secrets de Bachaumont, tome XXVI, 14 juin 1786. — Lettres-patentes données à Versailles contre les Arrêts du Parlement de Bordeaux. Nouvelles remuntrances de celui-ci. — 26 juin 1786. — Le Parlement de Toulouse se dispose a s'associer au Parlement de Bordedux, 6 juillet. — Secondes lettres-patentes du Roi expliquant qu'il n'a jamais voulu porter atteinte aux propriétés, qu'il a seulement ordonné au Grand-Maître des eaux et forêts de faire les recherches, levées de plans et arpentages nécessaires pour reconnoître ce qui appartiendroit au Domaine, le tout aux frais de Sa Majesté et en présence des intéressés ou prétendant-droits dûment appelés, etc. Cependant le Parlement, ne s'étant pas rendu, est mandé à Versailles en corps et il s'y rend par subdivisions, pour ne pas surcharger les postes. »

31 juillet 1786. — « Le Roi ayant taire dire à son Parlement de Bordeaux de se rendre à son audience le samedi 29 à onze heures, ces Messieurs ont d'abord trouvé un superbe déjeuner que Sa Majesté avoit fait préparer pour eux; comme on les avoit prévenus que l'audience seroit longue, ils se sont mis à table et se sont préparés à soutenir la séance.

« Introduits devant Sa Majesté, elle les a reçus avec une bonté vraiment paternelle. On ne sait pas encore tous lts détails de la séance qui a duré jusqu'à six heures. Le Roi avoit ordonné que ses équipages de chasse fussent prêts pour trois heures ; mais à cette heure, elle a fait savoir à madame Elisabeth qu'elle pouvoit partir, qu'il n'avoit pas fini et ne vouloit pas retenir plus longtemps soa Parlement de Bordeaux éloigué de son ressort.

« Pendant la séance, comme il fait très chaud, le Roi a fait dire à ces Messieurs qu'ils pouvoienl sortir uu moment et iespirer dans 1 OEil-de-Bœuf consigné exprès pour eux. Le premier Président, le Procureur géuéral et cinq ou six autres, sont les seuN qui soient restés constamment en plice et n'aient pas pi otite de celte permission » {Bachaumont, XXXU, p. 2:jo).

17 septembre 1787, Bach. XXXVI, p. 21. — Arrêté du Parlement de Bordeaux, du 3 septembre, à l'occasion des lettres-patentes qui le transféraient à Libourne.

A Mojisiëur Vergriiaud, rue du Clocher, à Limoges.

Sans date.

Mon cher père,

Notre Parlement arrive en détail comme il étoit parti. Je ne peux pas vous envoyer les bulletins de tout ce qui s'est passé. Mais je vous dirai en gros que le Parlement eut sa seconde audience le vendredi 2!\. Il se rendit et fut introduit avec les mêmes cérémonies dans les mêmes salles que la première fois. On y trouva encore des buffets garnis, et cette fois on y fit honneur. L'audience commença à 11 heures et dura jusqu'à 6 heures du soir, c'est-à-dire 7 heures. Comme tous Messieurs étoient debout, le Roy eut la bonté de leur faire dire à différentes reprises que ceux qui seroient fatigués pouvoient aller se reposer. Personne ne sortit. Il y en a pourtant de bien vieux. Mais, dans cette occasion importante, ils trouvèrent tous des forces. L'audience n'eut pas seulement pour objet l'affaire des alluvions, mais plusieurs autres encore dans lesquelles le Parlement avoit rendu des arrêts cassés par le Conseil. Je ne vous parlerai que des alluvions, parce que c' étoit l'objet principal. L'arrêt a été cassé. Mais le Roy a bien voulu retirer ses Lettres patentes. Il s'est conduit et à parlé en père. Il a recommandé au Parlement de terminer des discussions qui nuisoient au bien public et d'aviser aux moyens d'expédier les affaires qui étoient en retard. 11 leur a donné jusqu'au 20 de ce mois pour reprendre leurs fonctions. Aucunes défenses de passer par Paris. Vous pouvez aisément vous faire une idée de la joie que cette heu-

reuse nouvelle à causé (sic) ici. On étoit toujours dans les allarmes. Je ne sais s'il y aura prorogation de séance. Le Roy n'en a pas parlé. Je suis extrêmement pressé dans ce moment. Je vous donnerai de nouveaux détails par le premier couder. Communiquez, s'il vous plaît, ma lettre à mon beau-frère....

J'ai l'honneur d'être avec respect, Mon cher père,

Votre très obéissant et très soumis fils, Vergniaud.

Ce 19 aoust 1786.

Je vois arriver avec bien du plaisir, mon cher frère, l'époque ou je pourrai vous embrasser et toute la famille. Nous approchons, Dieu merci, des vacances et il n'y a pas d'apparence d'une prorogation de séance. Je vous ai écrit ou à mon père tout ce qu'on savoit d intéressant sur le Parlement. Il a repris ses fonctions lundy. Ce jour-là, j'ai un peu joué de malheur ou de maladresse. Vous présumez bien que chaque avocat qui espéroit plaider à cette première audience avoit préparé un compliment, et j'avois fait comme beaucoup d'autres. La première affaire qu'on appelle, c'est moi qui en suis chargé. Je me lève ; le procureur adverse demande une remise, en exceptant que son avocat étoit malade. Je n'insiste pas et je me rassieds. On appelle une autre affaire. Il n'y avoit pas de contradicteur. Mais Martignac, qui en étoit chargé, plus adroit ou plus hardi que moi, enfile son compliment, Il s'en débita autres deux dans le cours de l'audience. M. le premier Président fait rappeller le premier cartel, et à peine suis-je levé qu'il me dit de me couvrir. Le procureur adverse

insiste encore. J'étois peu jaloux de faire un quatrième compliment qui n'auroit pu sentir que le réchauffé. Je n'usai donc pas de la bonne volonté du premier Président et je demandai qu'on fixât la cause à lundy prochain. J'ai eu hier une petite consolation au Sénéchal. Je plaidai une affaire extrêmement importante dans laquelle est intéressé le Lieutenant général de Saint-Yrieix. Il s'agit d'une succession de près de trois millions. Contre l'usage du barreau Bordelois, il y eût des claquemens de mains quand je finis et le Tribunal m'a fait témoigner combien il étoit satisfait. Je vous ai rendu compte de mes succès, parceque vous y avez contribué

par les services essentiels que vous m'avez rendus

Madame la duchesse de Bourbon est ici. Elle va aux eaux.

Vergniaud.

Eyrand, ce 5 avril 1787.

Je vous écris, mon frère, d'une fort jolie maison de campagne où je suis venu passer mes fêtes. Les bords de la Garonne et la verdure renoissantenie feroient préférer ce séjour à celui de mon cabinet où je n'ai pour perspective que des sacs et des bouquins. Mais, parmi les hommes,, les uns sont nés pour le plaisir, les autres pour la peine; il faut remplir sa destinée. Dans huit jours je reviendrai aux bouquins, non pas sans regrets, mais du moins sans murmure.

Je suis chez M. le comte de Raymond, un de mes cliens (i). Il a une femme fort jeune et fort aimable. En attendant que je me renfonce dans le travail, je jouis des plaisirs d'une charmante société et de tout ce que le printems peut avoir de plus agréable. (Détails étendus sur sa propre famille.) Rien

(1) Voyez ci-dessus, p. 10, 2e partie.

116 C0RRESP0NDA1VCE DE VERGNIAUD.

de nouveau ici que l'arrivée des actrices de Limoges qui vont

déroger au point de jouer aux Variétés amusantes. Adieu,

souvenez- vous de moi. Je vous embrasse avec les sentimens

du plus affectionné des frères.

Vergniaud.

5 Mai 1787.

Vous êtes bien fier, mon cher frère, de pouvoir maintenant donner un bal complet sans être obligé d'inviter personne. Quatre garçons et quatre filles, c'est vraiment une partie on ne peut mieux entendue. Vous avez même en ce moment un autre avantage. C'est que le plus jeune des garçons pourra se charger de la musique. Comment se porte la mère de ce beau quadrille? Il n'y a ici rien de nouveau; on parle à force de l'assemblée des Notables. Mais, probablement, vous en savez autant que nous. Je vous souhaite bon pied, bon œil et bon appétit.

Je suis, avec la plus vive amitié,

Votre frère, Vergniaud.

Sans date.

Mon cher père,

Je suis charmé que vous soyez enfin de retour à Limoges. Si vos affaires vous permettent d'y avoir quelque tranquillité, ce séjour vous vaudra mieux que celui d'Emoutiers. Je ne vous écrivis pas samedy dernier, parceque je suis encore tout

axnée 1787. 117

abasourdi par un événement qui me fait la plus grande peine. Une demoiselle de 17 ans, jolie, fille unique, pleine de talens, voulut arroser des fleurs qu'elle avoit sur sa fenêtre. Elle monte sur une chaise ; le parquet étoit ciré ; la chaise glisse ; elle tombe en avant ; la tête emporte le reste du corps : elle s'écrase sur le pavé. J'allois quelquefois dans la maison. C'est samedy dernier, sur les 9 heures, qu'est arrivé cet accident qui a fait beaucoup de bruit dans la ville. Demi-heure après, je passe devant la porte : j'allois entrer. Je vois sortir une chaise à porteurs. Une femme évanouie étoit dedans. G' étoit la mère. Je demande à quelqu'un ce que c'est, on me raconte cette tragique histoire.

Celle des Avocats et des Procureurs, sans être aussi triste, est néantmoins fort désagréable, surtout pour le public qui est toujours dans ces affaires la victime principale. Voici ce que c'est :

Un des Syndics des Avocats vient se placer au premier barreau en habit bourgeois. Les Conseillers, qui sont sur le siège, murmurent que c'est indécent ; ils pressent le Président. Alors il appelle un huissier et lui ordonne tout bas d'aller dire à l'avocat que la Cour ne trouve pas convenable qu'il demeure là en habit bourgeois. C'est là-dessus que les esprits se sont échauffés. Les ennemis de M. Dupaty ont soufflé le feu. On a regardé cet envoi de l'huissier comme une insulte faite aux avocats, et, quoiqu'il n'y ait pas eu délibération de l'ordre et qu'aucun des anciens n'ait voulu tenir l'Assemblée, cependant on n'entre pas. Ce qu'il y a de plus injuste dans cette conduite, c'est qu'on fait tout retomber sur la tête du Président qui n'a fait que se rendre au vœu de la Chambre. Quant aux procureurs, il y en avoit un qui tourmentoit depuis plus d'un mois le Président pour lui accorder l'audience dans une ampliation. Ces affaires sont toujours privilégiées. Le Président se défendit de l'accorder en lui disant : On vous a déjà refusé l'ampliation que vous demandez parceque l'état de la procédure n'a pas permis de vous l'accorder. Cet état

i i8 CORRESPONDANCE DE VERGMAUD.

n'a pas changé depuis votre première demande. C'est donc encore une démarche inutile que vous faites qui n'aboutira qu'à une perte de tems. Cependant le Procureur murmure, le Président se rend ; il appelle le cartel et il ne se trouve à l'audience ni Procureur, ni substitut pour lui, ni avocat constitué. Le Président renvoie chercher le Procureur par un huissier. Le Procureur vient, on lui demande pourquoi il présente des placets quand il n'est pas prêt. Il répond assez insolemment. Le Président lui dit de se taire. Il réplique encore. Le Président lui ordonne de se retirer. Alors il s' appuyé le coude sur le barreau, le menton sur sa main, et, dans cette attitude, il fixe la Cour. Le Président lui répète : Retirezvous,, la Cour vous l'ordonne ; il s'en va. Le lendemain, assemblée des procureurs. Délibération de ne plus présenter de cartels. Le mardi suivant, on en interroge un certain nombre sur le résultat de cette délibération. Ils se contredisent. La Cour ordonne que les deux syndics passeront le guichet; elle les fait sortir. Le lendemain, elle leur fait une mercuriale, mais qui n'a produit aucun effet. Les choses en sont là. On ne poursuit aucune affaire. On a affiché des placards aux portes des Conseillers de Tournelle ; on les a chansonnés ; on a débité mille horreurs. Pour moi, je suis très tranquille. M. Dupaty est certainement bien éloigné de désirer que je me fasse une affaire avec ma compagnie. Je demeure chez moi. Mes jeunes confrères me regardoient déjà d'un mauvais œil, parcequ'ils pensoient que j'entrerois avec quelques autres avocats, amis de M. Dupaty. Mais ils sont revenus sur mon compte. Ils se contentent de ne pas m'ouvrir la bouche sur cette affaire, bien persuadés que je ne serois pas de leur avis.

Je ne pourrai travailler pour Dé qu'à la fin de la semaine prochaine. Un autre mémoire, que je fais dans une affaire majeure de Tournelle, et qui presse, à pris tout mon tems depuis la dernière fois que je vous ai écrit.

Je vous parlerai des vacances par le premier courrier. Je

ne sais pas encore si je pourrai ou si je ne pourrai pas aller vous voir.

Bien des assurances de respect à la maman ; mille complimens, je vous prie, à la tantante, à la sœur et à toute la maison.

J'ai l'honneur d'être, avec respect, Mon cher père, Votre très humble et obéissant serviteur,

J'écris à mon beau -frère, mais je ne lui parle pas de ces histoires. Faites-lui en part si vous voulez, mais ne montrez ma lettre à personne du palais.

Sans date.

Envoi à M. Alluaud de 10 louis d'or pour la créance Gacate. Prière d'envoyer la quittance et de remettre les deux louis d'excédant à la tantante

On dit que l'Assemblée des Notables (1) a dû se séparer

hier, j'ignore si la nouvelle est vraie ou fausse. On dit aussi

que si vous voulez boire du vin de Bordeaux, vous le payerez

cher. Le mois de mai a été détestable jusqu'à présent et

surtout très froid. Les vignes s'en sont ressenties, etc.

Votre frère,

Vergniaud.

Les dix louis sont dans un mémoire que j'ai fait contre

(i) L'ouverture de l'Assemblée des Notables est du 22 janvier 1787, et sa clôture du 25 mai de la même année. Cette lettre est donc de la fin de mai 1787. Voyez dans les Mémoires secrets de Bachaumont, à la date du 2i février 1786, la liste des Notables avec les notes qu'on a pu rassembler sur leur compte.

120 CORRESPONDA>CE DE VEÏIGMAUD.

Breuil. Le mémoire est à l'adresse de M. Estier père. C'est à lui et non au courier qu'il faudra les demander.

4 Aoust 1787.

Je vous écrivis samedi dernier, mon cher frère, mais très adroitement je serrai ma lettre dans ma poche et je l'y ai gardée. Comme elle ne contenoit rien d'intéressant, je ne vous la renverrai point. — Détails sur des affaires Lafaye et Lavergne.

Ce 9 février 1788.

Mon cher frère, à son arrivée de Limoges, M. Vanier est venu me voir et m'a dit avoir terminé avec vous comme vous me le marquez. Il m'a invité à aller manger dimanche ma part d'un dinde truffé qu'il a porté [sic) de Perigueux et je m'y rendrai, plus par la curiosité et l'intérêt que m'inspire la manufacture, que par gourmandise. M. Lavergne vous aura probablement instruit que je n'ai rien fait pour lui à Perigueux. parceque son oncle ne s'y est pas rendu. J'ai séjourné ensuite à Libourne ou je me suis parfaitement amusé ; et je fais maintenant des réflexions tristes sur la cruelle position ou se se trouvent ceux qui ont besoin ou qui coopèrent à l'administration de la justice; position dont il est impossible de prévoir la fin

Vbrgniaud.

Bordeaux, 29 mars 1788.

Je vous fais compliment, mon cher frère, sur votre nouvelle direction (4). Comme vous allez vous trouvé surchargé d'affaires et que j'en ai fort peu, je vous prierai de me prendre pour commis. Je ne vous ai point écrit à Paris parceque, quand j'ai su votre adresse, j'ai craint que ma lettre n'arrivât trop tard. Je suis charmé que vous y aviez fait de bonnes affaires et surtout que vous vous y soyiez bien porté. C'est une grande sottise que j'ai faite de ne pas vous y suivre, je n'aurois pas plus dépensé qu'à Bordeaux et j'aurois peut-être tiré un meilleur parti de ma dépense. Je n'ai cependant pas tout à fait renoncé au voyage. Je me déciderai en raison des nouvelles que je ne peux guerre (sic) recevoir que dans un mois. Si l'on me dit de partir, mon paquet sera bientôt fait ; si on ne me le dit pas et que le Parlement soit toujours à Libourne, j'irai vous voir à Limoges.

J'ai remis à M. Vanier les 2,000 livres que vous lui destiniez et je vous envoie son reçu. Il se dispose à faire une fournée mardi prochain.

Voici une nouvelle toulousaine que nous avons su (sic) lundi dernier et que vous ignorez peut-être. M. le comte de Périgord a fait enregistrer militairement, au Parlement de Toulouse, l'édit portant prorogation du second vingtième. Après l'enregistrement, le Parlement protesta. M. de Charnbon, premier Président depuis quelques mois seulement, refusa de signer l'arrêté. Les chambres assemblées lui enjoignirent de se retirer. Il sortit. Il s'agissoit ensuite d'envoyer l'arrêté dans les Sénéchaussées du ressort. Cet envoi concerne M. le Procureur général. M. de Resseguier, nommé depuis peu à

(i) Il venait d'être nommé directeur de la Manufacture royale de porcelaines de Limoges.

cette place, dit qu'il ne pouvoit pas envoyer l'arrêté du Parlement, parce qu'il avoit des ordres qui le lui défendoient. M. de Catelan, avocat général, prenant la parole, observa qu'il étoit bien étrange que M. le Procureur général eût des ordres concernant un arrêté qui venoit d'être pris dans l'instant ; qu'il ne les eût pas communiqués au parquet et qu'il ne les produisît pas aux chambres assemblées ; il ajouta que lui, qui n'avoit pas d'ordre, se chargeoit de l'envoi auquel M. le Procureur Général se refusoit. Quelques jours après, M. de

Catelan a été conduit au château de Lourdes

Bordeaux, 20 avril 1788.

Je vous écrivis samedi dernier, mon cher frère, pour vous parler du sieur Vanier. Il est venu savoir si vous m'aviez répondu. Il a été aux champs quand je lui ai dit no?i. Il a ajouté que tous ses ouvriers alloient le quitter, que la manufacture étoit au diable. Il s'est exprimé en termes fort malhonnêtes. J'ai été obligé de le rembarrer un peu et il s'est retiré fort mécontent. Ecrivez-lui vous-même ou mandez-moi ce que vous voulez que je lui dise. Je ne connois point vos conventions et me trouve embarrassé pour lui répondre.

Les affaires publiques, et conséquemment celles des avocats, sont toujours dans le même état très déplorable. Les intentions du ministère ne percent pas et il est aussi difficile de prévoir et de fixer l'époque du dénouement de cette discussion, qu'affligeant de la voir durer aussi longtems

Vergniaud.

Bordeaux, ce 26 avril 1780.

Cette lettre est la première de celles qui portent pour suseription : A M. Aliuaud, directeur de la manufacture de porcelaines. Elles avaient jusqu'ici qualifié M. Aliuaud d'entrepreneur des ponts-et-ehaussées ou d'ingénieur-géographe du Roy.

(affaire vanier.)

Je vous félicite de nouveau sur votre installation

à la porcelaine de Limoges. Je me doutois bien que ça feroit la nouvelle du jour. Il en faut moins pour faire bavarder; mais je serois curieux de savoir ce que dit votre d'Ablois (1) et comment, maintenant, vous vous trouvez avec lui. Si une nouvelle qu'on m'a dit (sic) aujourd'huy, se confirme, je crains beaucoup qu'on ne veuille faire quelque coup d'éclat sur les Parlemens. Suivant ce beau dit-on, tous les commandans et intendans ont ordre de se trouver dans leurs provinces au commencement de mai : il n'y a d'ailleurs aucune nouvelle positive sur laquelle on puisse tabler. En tout cas, je passerai encore le mois prochain à Bordeaux, et, ensuite, je verrai ce que la destinée ordonnera de ma personne. Soyez sûr qu'elle ne me rayera jamais de dessus la liste de ceux qui vous aiment. C'est avec ces sentimens que je suis pour la

vie, votre frère,

Vergniaud.

Sans date, classée par la famille dans l'année 1788.

J'ai appris, mon cher frère, par une lettre du papa, la perte que vous veniez de faire. Vous connoissez mes sentimens :

(l) M. Meulan d'Ablois, Intendant de la généralité de Limoges.

124 CORRESPONDANCE DE VERGMAUD.

tout ce qui vous afflige ne peut que m' affliger beaucoup, mais c'est un tribut qu'il faut que chacun paye. Heureusement, vous avez dans votre petite famille de grands motifs de consolation. J'espère la trouver et vous aussi en bonne santé quand j'arriverai à Limoges. Il me semble que cette séance est éternelle et que je n'aurai jamais le plaisir de vous voir. Je compte cependant partir vers le 10 ou le 1*2 du mois prochain, mais ce ne sera jamais aussi tôt que je désirerai

Vergniaud.

Dimanche, arrivée d'un courier extraordinaire.

Lundi, M. le marquis de Caupenne, Commandant de Bayonne, M. l'Intendant de Bordeaux et celui de Limoges travaillent avec AI. le comte de Fumel, Commandant de Bordeaux.

Mardi soir, lettres de cachet au premier Président et au Procureur Général de la Cour des Aides, d'assembler leur compagnie le jeudi matin.

Mercredi, M. de Fumel et l'Intendant de Bordeaux vont à Libourne.

Mercredi matin, à huit heures, les chambres s'assemblent. M. de Fumel et l'Intendant s'y rendent. La séance dure jusqu'au lendemain dix heures.

A Bordeaux, la Cour des Aides refuse de s'assembler sur l'invitation de son chef. M. de Caupenne et l'Intendant de Limoges ne trouvent au Palais que le premier Président et le Procureur Général.

Lettres de cachet distribuées dans la matinée. Assemblée à trois heures de relevée qui dure jusqu'au lendemain sept heures du soir.

année 1788. 125

M. de Caupenne et l'Intendant de Limoges sortent du Palais au milieu des huées de la populace.

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