‹ Recherches historiques sur les Girondins, Vergniaud (volume 2)Chapitre 91 sur 106 · AFFAIRE VANIER · texte numérisé non relu

AFFAIRE VANIER

Je suis encore indécis sur le parti que je prendrai. Je vais faire mes réflexions à la campagne où je demeurerai quinze ours. Adressez votre argent à Petitniaud, qui demeure chez

Gouetavec moi. Il se charge de le' remettre à M. Vanier

Vergniaud.

A Monsieur Vergniaud, au Cap.

Bordeaux, 17 juillet 1788 (sur une copie conservée par la famille).

Vous êtes, mon cher ami, un homme mort, un homme noyé dans la Gironde. Vous ignoriez ce petit accident qui vous est

(1) C'est en eftet le 8 mai qu'eut lieu, à Versailles, le lit de justice qui suivit l'enlèvement de M. d'Espréménil et de M. Goislard de Mousaberl. Dinsce lit de justice, le Roi fit enregistrer d'autorité l'édit portant création d'une Cour Plénière, composée comme Vergniaud l'a dit ci-dessus, à l'imitation des anciennps Cours Plénières, tenues du xie au xvi8 siècle par les rois de la troisième race. {V. Cheruel, Institutions de la France, à ce mot).

arrivé à votre départ de Bordeaux. Je l'ignorois aussi, mais il faut bien qu'il en soit quelque chose, puisqu'on me l'écrit de Limoges. Je vous avoue que je n'en suis pas trop fâché. Comme j'espère que vous m'écrirez avec quelques détails, je saurai enfin ce qui se passe dans l'autre monde. Quoiqu'en ail dit le grand David, je pourrai faire le savant. Il est vrai que ce sera un peu à vos dépens, puisque c'est en votre qualité de mort que vous m'instruirez. Mais dans une bagatelle comme celle-là, il n'y a que le premier pas qui coûte. Vous l'avez lait, et maintenant vous devez être assez accoutumé à votre nouvel état pour ne plus regarder comme un malheur l'événement qui vous a tué. Je ferai ces réflexions consolantes à votre cher beau-frère Fournier qui se désole.

La nouvelle de la perte du navire, sur lequel vous vous êtes embarqué avec M. Dumesnil, est si publique à Limoges, qu'il tremble à chaque instant qu'elle ne parvienne aux oreilles de sa femme et qu'il n'ose pas lui parler du pauvre Henri. L'abbé Vergniaud a écrit à l'abbé Laboissière pour lui demander des détails sur ce tragique événement. Mon père, qui ne sait jamais aucune nouvelle, me fait cependant des questions à cet égard sur votre compte et sur celui de M. Dumesnil. Tous ceux qui ne doivent pas partager votre succession actuelle, ou qui espéroient partager la fortune que vous alliez faire en Amérique, se désolent que vous soyez mort si jeune. Enlin, l'on s'est arrangé pour vous regretter ; Arrangez-vous pour être mort pour tout de bon. Vous sentez combien tous ces regrets seroient une farce ridicule si vous étiez encore en vie ; combien on seroit piqué contre vous de la fausse démarche que vous auriez fait faire à tant de monde et vous sentez aussi à merveille que, d'après une aventure semblable, vous pourriez mourir à l'avenir dix fois pour une, que, pour n'être plus attrapé, on ne vous honoreroit pas du plus petit regret.

Rien de nouveau dans Bordeaux depuis votre départ ou depuis votre mort. Laine joue et fait foule. Les femmes hon-

nêtes, qui le trouvent beau, se mettent pour le voir partout où elles peuvent trouver de la place, mêuie dans les loges des filles; des méchantes disent qu'elles sont là très déplacées; d'autres méchantes disent qu'elles y sont à merveille. Vous en penserez ce qu'il vous plaira (1).

Je compte assez sur votre amitié pour m'attendre à recevoir de vos nouvelles le plus tôt possible. Si vous avez été accueilli de quelque tempête, faites-m'en une description bien terrible qui me fasse frémir. Mais surtout dites-moi si votre pacotille vous a produit de grands bénéfices. Enfin, parlezmoi de vos succès ou de vos malheurs. Vous ne trouverez personne qui s'intéresse plus vivement à votre sort, non-seument comme parent, mais encore comme ami.

Les affaires sont toujours dans le même désordre.

Vergniaud.

Sans date.

Enfin, mon cher frère, nous touchons aux vacances et bientôt j'irai vous rendre la visite que vous m'avez faite cette année. Si vous avez quelque commission à me donner, écrivez-moi par le premier courieiv, parceque je compte partir du 15 au 20. Je vous envoie, en attendant, un exemplaire de mon plaidoyer contre la Religieuse. Il ne me convient pas trop de vous dire que j'ai été applaudi plusieurs fois; mais je vous le dis, parce qu'on parle volontiers de ses succès à ceux qu'on aime ; d'ailleurs, je vous le dis tout bas, afin que personne ne l'entende et ne m'accuse de vanité. Le procès sera jugé lundy ; c'est le dernier arrêt que rendra le Parle-

(i) Lainez, chanteur de l'Opira, distingué parla chaleur de sa déclamation. (Dictionnaire biographique, Leipsig).

ment. J'ai eu les plus fortes préventions à combattre et je crains bien qu'elles ne l'emportent sur tous mes efforts et sur les vrais principes.

Nous nous consolerons en buvant du Saint-Emilion.

Je vous laisse pour recevoir ma compagnie, ce soir je suis de patrouille.

Vergniaud.

Cette lettre ne porte pas de date, contrairement à l'habitude constante de Vercniaud ; elle est classée dans ta cote qui renferme les Mires de 1788, mais il y a là une erreur que la découverte récente de l'arrêt rendu dans l'affaire dire de la Religieuse nous permet de rectifier. Cet arrêt étant du 9 septembre 1769 (Voyez t. II. p. 60); la lettre doit être replacée en 1789 entre le n° 117 et le n° 118.

Bordeaux, 20 décembre 1788.

Samedy dernier, j'ai gardé, mon cher frère, toutes mes lettres dans ma poche. Ce trait d'esprit est la seule cause que vous n'avez pas eu de mes nouvelles. Je suis enfin pleinement installé dans mon nouvel hôtel, rue du Hà. Je n'y couche que depuis avant -hier. Ainsi, vous voyez que c'est très récent ; mon logement est très joli pour un garçon. Vous, qui commissiez mes fonds, vous imaginez bien que je ne l'ai pas meublé pour m'endetter, mais la Providence et puis le travail y pourvoiront. Les affaires prennent une assez bonne tournure au Palais, et, s'il ne survient pas de nouveaux troubles, j'espère dans deux ans être pleinement au-dessus de mes affaires.

Priez mademoiselle Lapeyre de m' indiquer une...

voie pour lui faire passer son paquet qui est tout prêt et qui lui coûte d'achai 7i5 livres 1 sol suivant la quitt ance que j'ai retirée et que j'enverrai avec le ballot. J'ai mis le café à part. Elle n'en a pas demandé une grande quantité, il sera facile

de le porter dans les poches jusqu'au bateau et d'éviter ainsi les droits de sortie qui sont de h sols par livre. Bien entendu qu'elle se chargera du péché de contrebande quelle me fait commettre.

Je vous prie de vouloir bien donner au papa deux

louis. Je vous les rendrai quand vous viendrez à Bordeaux ou en commission à votre choix. Ça n'aura rien de commun avec notre compté et ce petit secours est indépendant de ce que ma sœur doit donner à la tantantre (sic).

Vergmaud.

Bordeaux, 27 décembre 1788.

Je vous envoie, mon cher frère, le reçu de M. Vanier. Il lui tarde beaucoup que le froid cesse pour vous voir. Vous imaginez bien que j'attends votre arrivée avec impatience ; tout mon regret est de n'avoir pas un lit à vous offrir dans mon hôtel. Je dis dans mon hôtel, car, dans ce moment, j'y suis seul. Il n'y a qu'un locataire qui est à la campagne ; tout le reste, et ce reste est très vaste, est à louer. Je vous remercie de ce que vous avez donné au papa. Hier il a dégelé, mais cette nuit le froid a été plus vif que jamais. On attend ici les Notables (1) incessamment. Comme le peuple n'est pas très content de ce qui s'est passé à cette fameuse assemblée, ils ne seront probablement pas aussi fêtés à leur arrivée, qu'ils l'ont été à la rentrée du Parlement. M. l'Archevêque, qui étoit généralement détesté, a, dit-on, parlé beaucoup en faveur du Tiers-Etat, et, en conséquence, l'on parle d'une réjouissance

(1) La' date de la lettre montre qu'il s'agit ici de la seconde Assemblée des Notables, qui eut lieu pour régler la convocation des Etats- Gjnéraux et dura du 12 octobre au \1 décembre 1788.

quand il reviendra à Bordeaux. Ainsi va le monde. Mille complimens à votre famille. J'attends de Franchi une lettre en latin, par laquelle il me souhaitera la bonne année. Permettez que je vous la souhaite en françois, ainsi qu'à ma

sœur et à mes nièces qui n'entendent pas le latin

Vergniatjd.

Bordeaux, 17 janvier 1789.

M. de Régnier est très impatient de vous voir.

Nous avons raisonné plusieurs fois de la grande affaire. Je dois être, comme vous l'imaginez, un personnage très important dans le Conseil. Mais on vous regarde comme nécessaire et les millions ne sont que des bagatelles. Un arrêt du Conseil lèvera toutes les difficultés que j'ai vues ou que vous pourrez voir. Dépêchez-vous donc, à défaut des millions sur le château, vous ferez des spéculations sur la porcelaine. Un négociant de mes amis ne m'a pas paru éloigné d'y prendre un intérêt; je vous aboucherai ensemble. Adieu en attendant le plaisir de vous voir. Je vais travailler à gagner de l'argent et à guérir mon rhume.

Je suis, etc.

Votre frère, Vergniaud.

J'embrasse ma sœur, ses enfans et l'écrivain latin.

21 Février 1789.

Voici, mon cher frère, la quittance du sieur Vanier ; il trouve votre dernière terre superbe et il est toujours content de sa fabrique. Il me tarde que vous veniez lui faire votre vi-

avivée 1789. 133

site. J'aurois bien mieux aimé que vous l'eussiez faite l'année dernière. J'aurois pu jouir à mon aise du plaisir de vous voir et de courir avec vous pendant votre séjour. Le travail ne me laissera pas aussi libre cette année. La close augmente chaque jour et je dois m'en réjouir ; car vous imaginez bien

que j'ai grand besoin de gagner de l'argent Mille com-

plimens à ma sœur et à vos enfans, je me réserve de vous en faire à vous-même en vous embrassant à Bordeaux.

Vergniaud.

28 Mars 1789.

Je vous attends avec impatience, mon cher frère. Devarney m'a dit que vous seriez ici ces fêtes. Je suis charmé que vous ayez choisi ce tems-là, parce que je serai un peu plus libre. Nos assemblées ne sout pas encore finies, ni je crois prêtes à se terminer. Il y a une grande fermentation et des cabales en proportion. Le Parlement n'a rien fait ce carême. Jugez si l'on a crié après lui. Puisqu'on s'est fâché souvent sans raison, jugez si l'on a laissé échapper ce motif légitime de

plainte, etc

Vergniaud.

16 Mai 1789.

Vous êtes heureux, mon cher frère, d'avoir été assiégé par des femmes. J'imagine que cette attaque imprévue vous aura causé plus de plaisir que de frayeur. Dans les environs de Bordeaux, il y a eu une émeute plus sérieuse et qui auroit

134 C0RRESP0XDAXCE DE VERGM.VUD.

pu avoir d'autres suites si l'on n'eût pas arrêté ses progrès. Quinze ou seize paysans, excités par des garçons compagnons, s'étoient attroupés et courroient de maison en maison demandant du blé ou de l'argent, se contentant, il est vrai, de très peu de chose. On envoya une escouade de maréchaussée qui a dispersé tous les tapageurs et en a arrêté seize. On craint fort que pour en imposer, par un exemple de sévérité, on en expédie deux ou trois, etc

Bordeaux, ce 22 mai 1789.

J'ai eu hier, mon cher frère, la visite de madame Vanier, qui vint encore me crier misère pour le paiement des ouvriers. Je Jui ai promis de lui prêter aujourd'huy dix louis. Je lui en prêtai six samedy dernier, elle n'est pas encore venue. N'oubliez pas, je vous en prie, de leur donner de vos nouvelles par le retour du courier. Ils seroient, je crois, désespérés.

Je vous dirai que lundy dernier j'eus un moment très flatteur. Je devois plaider une affaire très ennuyeuse en ellemême, mais dans laquelle M. Devignes (1) s'étoit permis des injures et un mémoire atroce contre les négocians pour qui je plai.dois. Cette affaire, et une autre qui devoit se plaider le même jour, attirèrent beaucoup de monde, soit dans la salle, soit aux jalousies (probablement des tribunes grillées ?) Je

(1) « Né à Rions en 1756, Devigncs appartenait à une fimille de paysans aisés. Api es de brillants succès au collège de Guyenne, il prit place au barreau en 1777 et fut syndic de l'ordre à trente-deux ans. Aucun de ses devanciers n'était arrivé aussi jeune à ce poste d'honneur. « (Le Dan eau de Bordeaux, p. 130).

M. Chauvot le représente comme admirablement dmié pour l'éloquence et le met pre;-que sur li même ligne que Guadet. Comme lui, il monta sur L'échafaud lévolutionnaire, le 29 prairial an IL Mais il appai tenait au parti opposé à la Révolution. De là peut-être le ton de la lettre de Vergniaud, qui, on le sait, professait des idées toutes contraires.

vȐe 1789. 133

plaidai. J'eus le bonheur de réussir au-delà de mes espérances; il est vrai que j'étois échauffé autant par l'aspect d'une assemblée aussi nombreuse que par le zèle pour mes cliens. On applaudit contre l'usage avec force. Toute la Cour m'a fait faire les complimens les plus flatteurs. Ce plaidoyer m'a plus fait connoître dans la ville que toutes les affaires que j'ai plaidéos jusqu'à présent. J'en ai cependant travaillé de beaucoup plus intéressantes, auxquelles j'ai donné beaucoup p'us de soins ; mais tout dépend du hazard et une vilaine cause aura plus fait pour ma réputation que les causes les plus majeures : c'est un malheur dont on peut se consoler

aisément, etc

Vergniaud.

Ce 30 mai 1789.

Nous voilà maintenant en vacances pour huit jours.

Mais je n'en profiterai guerre {sic). Je me trouve écrasé pour toutes les audiences au moins pendant six semaines, car il me semble que tout vienne à la fois. Je vous serai obligé de remettre deux louis au papa et autant à la tantante, sans qu'il le sache. Ce sera autant de payé sur votre vin qui est prêt à partir et est peut-être même parti.

Il est de 178/i. C'est un des meilleurs crus de Saint-Eoiilion et je suis sûr qu'il n'y en aura pas dans Limoges qui vale (sic) mieux, ni peut-être autant. Je vous prie de m'en réserver trente bouteilles pour mon compte ou de les envoyer dans notre cave, e'est comme vous voudrez. Je vous souhaite les bonnes fêtes ainsi qu'à ma sœur et à toute la famille.

Je suis, etc.

Vergniaud.

136 CORRESPONDANCE DE VER<i\IAlD.

Bordeaux, ce 27 juin 1789.

J'ai remis, mon cher frère, votre sac à Vanier et je vous envoie son reçu. Il est certain qu'il est toujours affammé d'argent. Je lui ai rappelé en termes très clairs vos intentions et l'ai très fortement exhorté à régler sa dépense en conséquence. Il parle beaucoup de commandes et je lui en connois une d'un service de 2,000 francs. Il dit que ce sont des avances qu'il faut faire : qu'on ne peut pas travailler sans ouvriers, ni demander d'argent avant d'avoir livré ; enfin, il ne manque pas de bonnes raisons, mais comme il manque de fonds, je l'ai engagé à marcher suivant ses forces. Le vin de Saint- Emilion est parti depuis plusieurs jours ; donnez-moi de ses nouvelles. Il aura besoin de prendre un peu la cave avant d'être goûté. J'espère que vous n'oublierez de m'en garder une trentaine de bouteilles pour que vous en trouviez à la maison quand vous y viendrez. Je vous ai prié dans une lettre de donner deux louis au papa et à la tantante. Faites-moi le plaisir de me mander si vous vous en êtes souvenu. La tentante a dit à ma sœur que nous n'avions plus de vin et que nous buvions la dernière barrique. Voudriez-vous bien, s'il vous plaît, y pourvoir, en payant celui qui est dû. Je pourrai vous rembourser sur celui de Saint-Emilion dont je ne sais pas encore le prix et sur le premier envoi que vous ferez à Vanier.

Rien de nouveau dans notre ville que beaucoup d'orages et de pluie et beaucoup d'affaires. Je n'ai pas le temps de respirer ; je me suis emparé de toutes les audiences.

Je vous embrasse vous et ma sœur, etc.

Vergmadd.

anxée 1789. 137

Je ne crois pas, mon cher frère, que les chemins de l'enfer puissent être plus mauvais que ceux du Périgord. Après des cahotements qui m'ont secoué les entrailles et tout meurtri, je suis enfin arrivé sans autre accident à Bordeaux. J'ai trouvé la ville en activité pour la nomination des officiers municipaux, pour la rédaction d'une adresse au Roi, pour faire chanter des Te Deum publics et particuliers dans chaque district. J'ai trouvé là comme à Limoges beaucoup d'aristocrates, mais j'y ai trouvé aussi, et en plus grand nombre, des patriotes ardents. J'ai appris que pendant mon absence j'avais eu un certain nombre de voix pour être écheviné, ce qui m'a flatté beaucoup plus que l'échevinement même, dont je ne serois pas jaloux quand je pourrois y aspirer. Ce n'est pas là ce qui me convient. Enfin, et pour passer à ce qui vous concerne, j'ai vu madame Vanier. Son mari a la fièvre et se désole. Je lui ai dit que vous ne pouviez plus fournir de fonds. Suivant elle, la manufacture est quant aux marchandises dans un état florissant ; les circonstances seules qui retardent les ventes la réduisent à une pauvreté de numéraire que son extérieur ne permet pas de soupçonner. Il y a des matières préparées pour dix-huit fournées et du charbon de terre acheté. Si l'on ferme boutique et qu'on renvoie les ouvriers," c'est une perte immense. Il y a des pièces dorées et peintes. Mais il faut du charbon de bois pour les mettre à la mouflle et, si on ferme boutique, c'est encore une perte immense.

Conseil de venir à Bordeaux, etc. , etc.

Vergniaud.

Ce 25 juillet 1789.

Ce n'est pas simplement un avocat qui vous écrit, mon cher frère, c'est un capitaine d'infanterie. Ce n'est plus seulement un homme en robe et en cheveux longs, c'est un homme portant la cocarde et l'épée. Toute la ville est sous les armes. Vous voyez par le ton dont je vous parle qu'il n'y a pas de danger et que notre enrollement n'aura pas de suites funestes. Les bonnes nouvelles qui viennent de Paris ont ramené les esprits à des dipositions pacifiques et le spectacle de la milice bourgeoise qui vient de se former ici semble plutôt annoncer une fête qu'une guerre. 11 en résulte cependant une grande perte de tems, voilà dix ou douze jours les plus précieux de la séance où Ton ne fait rien. C'est une grêle qui emporte une partie de notre moisson. Mais les événemens publics sont si importans, qu'il est impossible de ne pas perdre de vue ses intérêts particuliers. Il faudra se consoler par le bonheur général des malheurs individuels.

Mille choses, etc..

Vergniaud.

Ce 15 août 1789.

Je vous fais compliment, mon cher frère, sur le nouveau venu et sur votre grade de canonier. Il paroit que le bien vous vient de tous côtés. Vous aurez probablement été en fonctions lorsqu'on a été au-devant de l'ennemi à Saint-Junien (1) ; la terreur panique n'a pas été si grande à Bor-

(1) Petite ville à 30 kilom. 0. de Limoges, sur la Vienne, 5,900 habitants, jadis Chapitre.

awée 1789. 139

deaux, mais elle a été extrême dans les petites villes des environs, et il est mort deux dames de frayeur. La ville est d'ailleurs assez tranquille, grâce aux milices bourgeoises. Il y a quinze jours que j'étois de patrouille, je pris trois voleurs. Je serai encore de garde demain. Je ne sais pas si je ferai un aussi brillant exploit. Vous imaginez bien que le Palais et la bourse des. avocats souffrent de tous ces dérangements, mais il faut bien que je paye les impôts de quelque façon.

Mille complimens à ma sœur, qui, je l'espère, aura fait sa première sortie aujourd'huy, jour de sa fête. C'est ce que je lui souhaite pour son bouquet. J'embrasse vos enfans et même mademoiselle Lapeyre. Je vous aime de tout mon cœur.

Vergniaud.

Ce 24 novembre 1789.

. Maintenant, mon cher frère, je me reconnois dans les rues de Paris et je sais par cœur mon Palais-Royal, aux filles près, bien entendu, dontje ne connoisqueles figures. On nous avoit furieusement exagéré la dépopulation de Paris. Il y a sans doute beaucoup d'aristocrates en fuite, mais, malgré leur absence, il y a foule dans tous les endroits publics. On nous avoit menacé d'une grande révolution pour le 25; aujourd'huy l'on répand qu'elle est différée par l'indisposition d'un acteur. Néantmoins on se tient sur ses gardes contre l'accomplissement de la prophétie; à juger par les apparences, ces craintes sont bien chimériques. Le calme le plus profond semble régner dans Paris. Seulement quelques mauvais sujets se sont un peu remués à l'occasion de la détermination prise par l'Assemblée Nationale de faire présent de ses boucles d'argent. Plusieurs personnes qui en portoient encore le len-

demain, ont été insultées, d'autres ont trouvé des gens assez officieux pour vouloir les en débarrasser.

Une ordonnance de Police a appaisé le bel enthousiasme, et la précaution que tout le monde a prise de ne porter que des boccles jaunes, lui a ôté toute occasion de se développer. Il est inutile que je vous parle de l'Assemblée Nationale. Votre Point du jour (1) vous instruit de tout ce qui s'y passe. D'ailleurs, je n'y ai assisté que très rarement. L'affaire qui m'amène à Paris (2) a absorbé jusqu'à présent mes matinées. J'ai vu madame Bachelier et M. d'Arcet, etc.

Vergniaud.

29 Novembre 1789.

Vous êtes avide de nouvelles, mon cher frère, je n'en suis pas étonné, parce que vous êtes patriote zélé, mais depuis la liberté indéfinie dont jouit la presse, les papiers publics enlèvent aux amateurs le plaisir d'être le premier à instruire leurs correspondans. On ne peut que les répéter et ce seroit

(1) Journal in-8°, par Barere, du 19 juin 1789 au 20 octobre 1791. Ce fut dans la séance du 20 novembre (n° 92 du Moniteur), que la

ville d'issoudun offrit, par une députation, 115 marcs d'argent, provenant des boucles et effets d'argent comme contribution patriotique

u Cet acte de générosité excite les plus grands applaudissements, dit le Moniteur, ils redoublent à la proposition que fait M. Dailly, unanimement appuyée, que tous ses membies donneraent leurs boucles d'argent. »l/tionorab!e membie en donne le premier l'exemple en ôtant les siennes et un décret conforme à la proposition est rendu sur-lechamp (a).

(2) Nous ignorons quelle était cette affaire.

{a) Le Rôdeur français publia à ce sujet la note suivante : « Le décret de l'Assemblée nationale sur les boucles, met à Paris dans l'inaction environ 24,000 ouvriers, qui n'avaient d'autre état que celui de faiseurs de boucles. On dit que ce sont les entrepreneurs d'une nouvelle manufacture de boucles de cuivre qui ont provoqué ce décret. Au reste, on nous assure qu'avant quinze jours les Analais nous enverront pour un million sterling de boucles patriotiques, etc. (N* 5 du 6 décembre 1789.)

prendre une peine fort ennuyeuse. L'Assemblée Nationale travaille sans relâche et avec le plus grand zèle. Les honorables membres se combattent souvent avec un peu de malhonnêteté, mais malgré les nuages qui nous cachent parfois la beauté du soleil, ce n'est pas moins de lui que nous recevons la lumière.

Le projet de M. Necker trouve presque autant de censeurs dans les cercles de Paris que dans l'Assemblée Nationale (1). On a su cependant mauvais gré au génie du comte de Mirabeau de n'avoir apposé à ce projet que des phrases déclamatoires. On a dit à ce célèbre orateur, on a dit à tous les critiques : Vous ne voulez pas du plan de Necker? A la bonne heure. Vous le trouvez défectueux ? A la bonne heure encore. Mais il faut tant de millions pour le mois de janvier. Mettez quelque chose à la place du projet que vous rejetez, et satisfaites aux besoins de la nation. On a senti enfin la justesse de cette observation. Plusieurs députés ont en conséquence proposé des plans de banque nationale (2), mais aucun encore n'a fait une certaine fortune dans l'opinion publique.

Les districts de Paris font un peu et même beaucoup comme ceux de Limoges. On s'y chamaille tant que l'on peut. Ils ont été en dispute avec la Commune, laquelle est en partie composée de députés qu'ils y ont envoyés et qu'ils ont ensuite voulu révoquer. Leurs députés ont prétendu qu'on ne pouvoit les destituer sans instruire leur procès. La discussion a été portée à l'Assemblée nationale, qui, ne voulant pas faire

(1) V. ce plan présenté à l'Assemblée constituante le 14 novembre 1789. (Moni'eur du 17 novembre, n° 90, p. 187). Il consistait à convertir la Ca^se d'escompte m Banque nationa'.e. C'était, en d'autres termes, la création de la Bmque de France. — « La somme totale des billets ^era^t fixée à 240,000,000, la nation, par un nouveau décret, les garantirait } ils porteraient un timbre aux aimes de France et auraient

pour légende : garan'ie nationale » La Banque, ainsi reconstituée,

aurait prêté à l'Etal 170 millions, dont il avait besoin, etc..

Mirabeau combattit ce projet dans la séance du 26 novembre. (Moniteur, p. 208.)

(2) MM.de Gouy d'Arcy, de Macaye, de Laborde.

142 CORRESPONDANCE DE VERGNIAUJ).

de mécontens, a prudemment éludé la décision, en disant que la contestation seroit terminée par le travail sur les municipalités qui alloit bientôt paroître.

La journée du 15 qui devoit êire signalée par une grande révolution, a été on ne peut plus tranquille. On craint quelque projet sinistre contre M. de La Fayette (1), lui-même prend pour s'en garantir les précautions convenables : il est toujours armé, de même que les aides de camp qui l'accompagnent et tous ses gens. Sa place est enviée et vous sentez combien elle pourroit un jour devenir dangereuse entre les mains d'un mauvais patriote. Le procès contre M. de Bezenval ("2) et le Prince de Lambesc n'avance pas faute de preuves (3) ;

(1) Le mat.quis de Favras et un M. Morel, intendant de la maison de Monsieur, frère du roi, étaient accusés de projets d'assassinats contre M. de La Fayette {Moniteur du 9 janvier 1790).

De là peut-être ces bruits de mauvais desseins contre le commandant de la garde nationale.

(2) M. de Bezenval, lieutenant-général, lieutenant-colonel du régiment des gardes suisses, etc., commandait le régiment posté au Champ de-Mars le 14 juillet, lors de la prise de la Bastide. Il fut arrêté d'abord pour avoir voulu faire tirer sur le peuple, ensuite accusé d'un compiot contre Paris et l'Assemblée, traduit devant le Cliàtelet et acquitté.

Le dossier de l'affaire de Bezenval manque aux archives ainsi que celui de Favras. On dit qu'ils ont été soustraits par un auguste personnage qui se transporta en personne aux archives pour s'assurer, par lui-même, de l'enlèvement ne ces papiers compromettants. Ou n'a conservé <i,ue l'inventaire dont nous reproduisons l'intitulé, encore intéressant pour l'histoire.

Inventaire de Pièces et Procédures dans les Procès instruits ou encommencés au Cliàtelet de Paris contre les cy-après nommés, prévenus de crimes de lèze-nation, etc., Doucher d'Argis, rapp.

Procès instruit contre M. de Maranlin, cy-devant Garde des sceaux, le comte de Puisegur, cy-devant Ministre dn la guerre, le maréchal de Broglie, le baron dé Bezenval et le comte d'Autichamp. P ainte du 20 novembre 1789. Archives nat., Y, 10ÔG9. (V. le rapport du Comité des Recherches présenté par Agier le 30 nov. 1789, Moniteur du 10 décembre 1789).

(3) Un décret de prise de corps avait été lancé contre le prince de Lambesc, pour s'être porté à des voies de fait dans les Tuileries envers un vieillaid, le sieur Chauvel, âgé de 64 ans, maître de pension, demeurant pa- sage du Saumon. (Moniteur du 23 novembre, n° 93, p. 216.) Mais, dit le Comité des recherches dans un compte rendu aux représentants de la Commune, celte affaire avait d'abord pris une mauvaise direction. Quinze témoins entendus, tout en déposant de l'événement, dé-

anxée 1781) 143

les pamphlets contre la Reine (1) et les Princes circulent toujours. On répand les bruits les plus extraordinaires sur le duc d'Orléans (2) ; tantôt on le fait revenir d'Angleterre avec des convois de blé évalués à vingt millions ; tantôt on dit qu'il a été tué par le duc de Bourbon ; tantôt on assure qu'il s'est enfui parce qu'il veut faire banqueroute. On s'accorde assez à ne pas l'estimer.

Voici un billet d'enterrement pour le clergé (3).

«Vous êtes prié d'assister- au convoi, service et enterre-

claraient ne pas connaître le prince de Lambesc. » C'est à cette péiiode de l'affaire que Vergniaud fait allusion. Plus tard le Comité découvrit vingt-cinq témoins qui connaissaient antérieurement l'accusé et affirmaient avoir été spectateur du délit... De là une nouvelle impulsion donné au procès [Moniteur du iO décembre, p. 31 S). (lj V. Bibliot. nation., Catalogue de l'Histoire de France, Lb 39.

2401. L'Autrichienne en goguettes, ou l'Orgie royale, etc.

2402. Antoinette d'Autriche, ou Dialogue entre Catherine de Médicis et Fredegonde, etc.

2403. Le Petit Charles IX, ou Médicis justifiée, etc.

2404. Le B... R..., suivi d'un entretien secret entre la Reine et le cardinal Rohan, etc.

Le B... se trouve à Versailles, dans l'appartement de la Reine, etc. Confession générale des Princes du sang royal, auteurs de la cabale

aristocratique.

Confession générale de S. A. Sérénissime M. le comte d'Artois, Roi

de Botany-Bey, etc., etc.

On a fait des pamphlets contre Marie-Antoinette de tout temps, même alors qu'elle n'était encore que dauphine. On voit par un passage de Hardy qu'il existait une fabrique de pamphlets.

Ce jour on apprend qu'une belle nuit dans le courant de la semaine précédente, un commissaire accompagné d'un inspecteur de police s'étant fait ouvrir en vertu d'ordres du Roi les portes de l'enclos du Temple, après y avoir fait d'abord perquisition dans l'appartement des sieur et dame de Malherbe absents, parce qu'ils avaient été avertis d'avance. Passés de suite à une petite maison derrière l'Eglise paroissiale, y avaient découvert et saisit une pelite imprimerie clandestine dans laquelle se fabriquaient des pamphlets et autres libelles contre ia Reine; mais qu'ils n'y avaient arrêté personne, les propriétaires et fabricateurs s'étant soi-disant "esquivés à temps pour pouvoir s'aller réfugier à Londres.

(Hardy, vol. VI, p. 442; V. aussi les Mémoires deMme Campan, vol. vi et vu.)

(2) Voyez le Catalogue de l'Histoire de France, Bibliot. nation., vol. II, p. 558, Lb, 30, n°s 2478 à 2489. Pamphlets contre le duc d'Orléans, se rapportant à la période indiquée ici par Vergniaud, c'est-à-dire aux mois d'octobre et novembre 1789.

(3) Ce billet se trouve, avec quelques variantes et quelques suppressions, dans le journal le Rôdeur français que Vergniaud cite un peu plus loin.

144 CORRESPONDANCE DE VERGNIALP.

ment de très haut, très puissant, très magnifique Seigneur Clergé, décédé en la salle de l'Assemblée nationale le jour des Morts de l'an mdcclxxxix. Son corps sera porté au Trésor Royal, en caisse nationale, par MM. le comte de Mirabeau, Chappelier, Thouret et Alexandre de Lameth, et passera devant la Bourse et la Caisse d'escompte, qui lui jetteront de l'eau bénite.

« M. l'abbé Maury et M. Fabbé d'Eyraard suivront le deuil en grandes pleureuses. M. Fabbé de Montesquiou prononcera l'oraison funèbre. Un De Profundis sera chanté en faux-bourdon par les dames de l'Opéra qui seront revêtues de Fhabit de Veuves.

« Le deuil se rendra chez M. Necker où les créanciers de l'Etat et surtout les agioteurs sont priés de se trouver. »

M. d'Arcet m'a dit qu'il parieroit à M. Barreau.

L'original de cette lettre avait été donné à la fille de M. Odilon Barrot qui formait une collection d'autographes. Mais M. Alluaud en avait conservé copie et c'est d'après cette copie que nous reproduisons cette importante lettre.

(1) L'abbé d'Eymar, prévôt de Neuviller en Alsace, député du clergé des baillages OeHaguenau et Wissembourg aux Etats-Généraux, combattit pour les biens du clergé, émigiaetfut airêté à Eitenheim avec le duc d'Enghien.

(2) M. l'abbé de Montesquiou. — « Agent général du clergé de France, député du clergé de la ville de Paris aux Etats-Généraux, y soutint les droits de son ordre avec une éloquence doure, persuasive et avec une franchise et en même temps une modé<ation qui lui concilièrent FeVtime et on pourrait presque dire l'amitié de tous les partis : aussi fut-il nommé deux fois président de l'Assemblée au commencement de 1790. Ce fut le 31 octobre qu'il parla avec le plus d'éloquence en faveur des 1 ie«s du cleigé... Mirabeau le regardait comme l'adversaire le plus difticile à combattre en cette matière. (Biogr. de Leipsig.)

8 Décembre 1789.

Je voudrois maintenant pouvoir vous apprendre des nouvelles que vous ne sussiez pas par les journaux, mais c'est là choses presque impossibles. En tout cas, voilà mon bulletin.

Dans les Pays-Bas, les habitans d'Ostende ont représenté à leurs Magistrats que si Ton s'exposoit à être assiégé par les patriotes, il en résulteroit une perte de hO millions pour le commerce de la ville. Les magistrats ont présenté cette observation au commandant de la garnison qui n'étoit composée que de deux cent cinquante hommes, lui ajoutant que la ville ne paraissoit pas disposée à courir de si gros risques ; le Commandant a senti la force de ces raisons. Il s'est retiré avec la garnison.

On parle de troubles dans la Hongrie qui me semblent annoncer une nouvelle insurrection. L'amour de la liberté gagne partout. Nos écus sont tombés en Angleterre en discrédit. On ne les prend que pour la valeur intrinsèque de l'argent. On nous les revend ensuite en France pour le prix courant. On assure que cette spéculation, qui n'a rien d'incertain, a déjà produit de gros bénéfices à la banque et à plusieurs maisons de commerce de Londres.

Paris continue à être tranquille. On ne parle plus de disette, mais elle règne toujours à Lion (sic). Les dernières séances de l'Assemblée ont été très tumultueuses ; on s'y est dit beaucoup d'injures. M. de Mirabeau a eu une prise avec M. de Virieu. Mais tout s'est terminé par des paroles. Nos honorables membres font comme ceux du Parlement d'Angleterre. Ces scènes aiïectent d'abord la sensibilité des spectateurs,, mais peut-être cette agitation extraordinaire des esprits est-elle un bien, peut-être est-elle la source des grandes idées d'administration qu'on voit éclore dans l'Assemblée. Il est possible qu'avec plus de calme on ne les eût jamais

conçues. Un particulier avoit imaginé un journal de Tranquillité publique, par lequel il se proposoit défaire connoître le nom de tous ceux qui seroient arrêtés et constitués prisonniers, avec les motifs de leur détention, le précis de leur jugement et la réprimande plus ou moins forte qui leur auroit été faite. Le District des Mathurins ayant eu connoissance du prospectus de ce journal, a cru devoir s'adresser au Comité de Police pour en empêcher la circulation. Il a représenté que ce journal auroit pour objet de donner la plus grande publicité non-seulement aux crimes, mais encore aux fautes qui ne méritoient qu'une détention momentanée ou une [simple réprimande; que cette publicité seroit elle-même une punition de beaucoup trop grave pour les fautes de ce dernier genre; qu'elle pourroit avoir l'influence la plus funeste sur l'état des citoyens qu'un moment d'effervescence, une indiscrétion, quelquefois même la simple inexpérience de la jeunesse auroit égarés, etc. ; que la publication d'un tel journal seroit un abus de la liberté delà presse. Le District a terminé son arrêté en invitant l'auteur du prospectus du journal à arrêter son projet et en priant le Comité de Police de faire défense à tout concierge, greffier, de délivrer aucuns extraits des écrous des prisons des personnes constituées prisonnières, excepté bien entendu aux parties intéressées. Le Comité, comme bien vous pensez, s'est rendu à des représentations aussi sages. Vous voyez que les Districts sont bons à quelque chose.

L'Assemblée nationale, en finissant le travail des municipalités, va passer à celui des Assemblées provinciales.

On a commencé à entendre les dépositions des témoins contre M. de Bezenval : il n'y a pas encore la moindre charge, on a au contraire produit au procès une lettre qu'il écrivoit le 6 juillet dernier et qui tend à établir son innocence. En voici le contenu.

M. de Saint-Martin a très bien fait d'engager les officiers municipaux à rechercher des grains dans l'arrondissement de la Ferté (sic) Gaucher,

quoique le résultat n'en ait pas été très satisfaisant, le peu qu'on a découvert a soulagé la ville dans une disette aussi fâcheuse. Je n'ai point d'autre nouvelle à vous tracer qu'une surveillance attentive et continuelle pour empêcher l'effet des mauvaises intentions et maintenir la tranquillité publique. Signé : le baron de Bezenval.

On ne parle pas encore du retour de M. d'Angivilliers (1), on parle au contraire d'une reddition de compte qu'on veut lui demander et de l'embarras que lui causeroit cette demande.

Vergniaud.

11 Décembre 1789.

J'étois hier (2), mon cher frère, à F Assemblée Nationale. Il s'agissoit des finances et particulièrement du plan du Comité qui se rapproche infiniment de celui de M. Necker. Vous verrez les détails de cette séance, qui a été extraordinairement tumultueuse, dans votre Point du jour. Cependant, comme je n'ai pas d'autre nouvelle à vous mander, je vous dirai ce qui m'a frappé le plus. M. le baron de Bapst (3) a prononcé

(1) On lit dans le Rôdeur, sous la date du 6 décembre 1789, n° 5, p. 73 :

Qu'est devenu M. le comte d'Ang... ce fameux directeur des Bâtiments ? On dit qu'il est en Espagne où il fait sans doute de fort beaux châteaux. Est-il vrai qu'il ait dépensé pour le comte du Roi 120 millions depuis la paix de 1783? Est-ce lui qui préside encore de loin aux travaux nécessaires qui se font aux Tuileries et à la galerie du Louvre? il faut espérer que l'on épluchera sévèrement les comptes de M. le directeur et que l'Assemblée nationale les prendra tôt ou tard en très grande considération. C'est le vœu de votre, etc.

Un citoyen de Rambouillet.

(2) Vergniaud fait allusion à la séance du samedi 10 décembre 1789 où l'on discuta le plan proposé par le Comité des finances. Tous les orateurs qu'il cite prirent la parole (V. Moniteur du 20 déc, n° 120). Son compte-rendu est très fidèle.

(3) Vergniaud écrit mal le nom qui est Batz.

un discours étemel, où il a parlé des monarchies anciennes et modernes. Ce que j'ai pu comprendre, c'est qu'il posoit pour principe que les banques ne dévoient être admises que dans les petits Etats qui, n'ayant pas de ressources suffisantes dans leur sol, étoient forcés de recourir à l'industrie pour vivre. Il a parlé contre le plan. M. de Cazalès Ta, au contraire, adopté en proposant néantmoins pour amendement que les billets de la caisse d'escompte n'eussent de circulation que dans la capitale. M. le Duc du Chatelet a proposé un sous-amendement très adroit. Pour exciter dans les provinces Fenvie de se procurer des billets, il a proposé de décréter que, quant aux provinces, il seroit libre d'y payer les impositions en billets de caisse. M. le Camus a crié comme un aveugle pour qu'on ne restreignît pas la circulation desbillets à la capitale ; il prétendoit que c'étoit ruiner Paris. M. Dupont, membre du comité des finances, a dit qu'on avoit agité longuement cette question dans des conférences tenues chez M. Necker ; qu'on avoit jugé à propos de laisser la question indécise jusqu'à ce qu'on auroit écrit aux villes de commerce pour les engager à délibérer sur le danger ou l'utilité qu'il v auroit à admettre ces billets sur la place ; qu'en conséquence on avoit cru devoir exprimer ainsi le projet du décret : Les billets de la caisse d'escompte continueront à être reçus pour argent dans les caisses publiques et particulières. M. de Cazalès a dit avec raison que le plus grand inconvénient d'une loi étoit d'être obscure. M. de Custine est monté à la tribune. Plusieurs membres dévoient encore parler sur le plan. Mais ce M. de Custine est, dit-on, en possession d'ennuyer. On a crié aux voix. Là-dessus, grand tapage. Les uns vouloient qu'on discutât, les autres qu'on ne discutât plus. Le président a consulté l'Assemblée. La discussion a été fermée à la majorité des voix, et, quoique dans le fait on n'eût pas discuté, ainsi le plan s'est trouvé admis. Il ne s'agissoit plus que de statuer sur les amendemens. Ils étoient réduits à trois. .M. le Président a proposé d'aller aux voix sur chacun séparé-

ment. Cet avis a été adopté. Mais M. de Beauharnois a jette une petite pierre de discorde. Il a dit qu'il n'entendoit rien en finances, et, qu'avant de donner son opinion sur ces amendemens, il vouloit savoir celle du comité. Les membres de ce comité ont répondu qu'ils adoptoient l'amendement de M. de Cazalès, mais l'un d'eux a ajouté qu'il ne l'adoptoit que comme le moins contraire au projet du décret arrêté dans le comité, projet auquel il donnoit la préférence et sur lequel il a réclamé la priorité dans les opinions. Alors il n'a plus été possible de s'entendre. Plusieurs réclamoient aussi cette prioriorité. D'autres vouloient qu'on opinât séparément. Ceux-ci crioient la question préalable ! Au milieu de ces débats, l'abbé Mauri est monté deux fois à la tribune et deux fois est parvenu à se faire entendre et à obtenir quelques instans de silence. Il a dit que les billets de la caisse d'escompte avoient favorisé l'exportation de l'argent de Paris ; que cette exportation avoit servi de prétexte à beaucoup de calomnies, mais qu'il savoit où avoit passé cet argent et qu'il alloit indiquer la route qu'il avoit suivie. Consultez, a-t-il dit, les registres des messageries depuis 1783. Vous verrez les sommes énormes qui ont passé chez l'étranger et qui les a envoyées? Les banquiers. Les banquiers ont deux patries : l'une, celle où ils peuvent acheter l'argent à bon marché, l'autre, celle où ils peuvent le vendre cher. Il est parti de là pour dire que si l'on introduisoit les billets de caisse dans les provinces, on y introduiroit l'agiotage, qui en chasseroit le numéraire, etc. Il n'a parlé que sept à huit minutes. On l'a beaucoup applaudi et il est sûr qu'il a bien parlé. iMais après lui le tumulte a recommencé. Trois heures ont sonné. Je n'avois pas dîné. La faim m'a chassé. C'est un rude métier que celui d'être président : il faut avoir d'abord un esprit doux et conciliant, et, néantmoins, de la fermeté; il faut un poignet infatigable pour agiter sans cesse une cloche qui, comme les huissiers, réclame le silence ; il faut accompagner le son de la cloche, qu'on ne respecte pas, de celui de la voix et crier de toutes

150 CORRESPOXDAXCE DE VERGNIAUD.

ses forces pour ramener à l'ordre ; il faut relire vingt fois

l'objet mis en délibération et faire cette lecture à la moitié

de la salle pendant que l'autre moitié étouffe par ses cris la

voix du lecteur.

Adieu, je n'ai plus de papier. J'ai votre argent. Je vous

aime de tout mon cœur.

Vergniaud.

Mille choses chez vous et au papa. Le vicomte de Mirabeau s'est fait tancer comme vous le savez. Je l'ai vu, il étoit soûl comme un cochon.

Ce 16 Janvier 1790.

Vous avez lu les relations de la séance que l'abbé Maury a rendu si orageuse (1). Croyez qu'elles ont dû être extrême-

(1) Nous ne trouvons de séance orageuse dans laquelle l'abbé Maury ait pris la parole autre que celle du 1 1 janvier. La discussion portait sur l'aftaire du parlement de Rennes et durait depuis le 9. Les deux Mirabeau, Chapelier, Barnave, Cazalès, Desprémenil s'étaient succédé à la tribune. L'abbé Maury y monta à son tour à la fin de la séance du 11. Le Moniteur ne donna, comme le dit Vergniaud, qu'un compte-rendu sommaire de son discours, et il termina de la manière suivante. «L'orateur continue dans de longs développements historiques, de fréquentes apostrophes aux opinants qui avaient parlé avant lui, de violentes réclamations contre les décrets de l'Assemblée le font plusieurs fois rappeler à l'ordre : quelques inexactitudes dans ses citations excitent également des rumeurs. » (Moniteur, n° 14, p. 113, 1790.)

Sur l'aftaire du parlement de Rennes, voyez Histoire de l'Assemblée Constituante, par Alexandre de Lameth, 1828, t. I, p. 278-297. La chambre des vacations avait refusé d'enregistrer le décret de l'Assemblée Constituante qui prorogeait les vacances. L'Assemblée avait mandé les membres de cette chambre. Le président de La Houssayene craignit pas de soutenir que la Bretagne était une nation associée à la nation française, que dans le contrat de cette association, renouvelé tous les deux ans, depuis les deux mariages successifs d'Anne de Bretagne avec Charles VIII et Louis XII, il était stipulé expressément que tous les changements dans l'ordre public de cette province, devraient

ment affoiblies par les journalistes. Il est vraiment impossible de se faire une idée de l'audace ou plutôt de l'effronterie de l'abbé à laquelle ce malheureux joint un talent rare et la force de poumons nécessaire pour le mettre au jour dans une grande assemblée. Il est impossible de se faire une idée des cris qui se sont élevés contre lui. C'étoit un tapage qui croissoit d'autant plus qu'il avoit l'air de s'en moquer. J'ai sous la main une feuille intitulée le Rôdeur (1). J'imagine qu'elle ne rôde pas en province ; j'y trouve une plaisanterie qui me fait rire. La voici : dans un village du Périgord, les paysans ont obligé leur curé à mettre une cocarde nationale à leur Saint- Sacrement ; ils ont de plus exigé que le curé laissât la porte du Tabernacle ouverte, parce qu'ils vouloient que leur Bon Dieu fût libre.

Lettre publiée par M. Colin de Verdière avec cette seule indication : Bordeaux.

Lundy commencent nos assemblées primaires. Nous avons ici formé une société appelée : La Société des Amis de la Révolution ; elle est très intéressante

Vous avez entendu parler des troubles de Montauban.

être consentis par ses Etats.... que le parlement avait dû refuser l'enregistrement d'un décret qui changeait tout l'ordre judiciaire et ainsi sous cette simple question, s'agitaient les intérêts les plus graves, et l'on comprend que la discussion eût soulevé des orages et mis aux prises les plus grands orateurs de l'Assemblée.

(1) Le Rôdeur Français. — Bibl. nat., L2., c. 267-268, le n° 16 correspondant au 16 janvier, manque à la collection, c'est dans ce numéro que devait se trouver l'anecdote dont parle Vergniaud. D'après Deschiens, ce journal aurait 36 numéros, du 20 octobre 1789 au 26 février

152 CORRESPONDANCE DE VERGNIALD.

Lundy dernier il est parti de Bordeaux 1,300 hommes pour y porter la paix en donnant la chasse aux Aristocrates (1).

Vergniaud.

Février 1790.

Lettre relative à l'enregistrement de la Société que formait M. Alluaud.

9 Mars 1790.

Mort de Vanier. — Vergniaud dit : il m'a fallu par humanité lui donner 12 livres... J'ai encore fait les frais de l'enterrement du malheureux Vanier... Nécessité d'un voyage de M. Alluaud à Bordeaux, Embarras de la manufacture. Vergniaud y fait face le mieux qu'il peut.

20 Mars 1790.

Même sujet. — La dernière fournée a été très belle, quoique la maladie de Vanier l'ait empêché d'y veiller : il reste quel-

(1) On trouve un passage relatif à cette affaire de Montauban, dans le projet de défense que Ducos avait rédigé pour le Tribunal Révolutionnaire :

C'est encore Fonfrède et moi qui avons fortement contribué à diriger vers Montauban un détachement de la Garde nationale de Bordeaux (mai 1790),

ques pâtes; il y avoit un grand nombre de tasses en biscuit sans soucoupe. Adieu. Dépêchez-vous de venir. Je ne suis pas expert en porcelaine. Je ne peux pas y donner tout le tems que je voudrois. Votre arrivée fera cesser une foule de dépenses inutiles et, quand vous aurez vu par vous-même, je serai plus tranquille sur vos intérêts. Je vous embrasse et suis avec la plus tendre amitié,

Votre frère, Vergniaud.

29 Mars. — 10 Avril. — 17 Avril 1790.

Même sujet. — Vergniaud en avance de 15 louis.

23 Avril.

Je ne suis pas bien content de la fournée... Mon œil a cru voir que celui du maître n'était plus là... Il n'y a pas de charbon, mais on m'en offre à crédit, et comme il en faut nécessairement, j'en prendrai (1).

Vergniaud.

30 Avril.

Nécessité d'une liquidation avec la dame Vanier et de la présence de M. Alluaud à Bordeaux, etc.

pour y délivrer des patriotes qui, après avoir échappé au fer des royalistes, gémissoient dans les cachots. On se rappelle l'influence prodigieuse de cette première marche des soldats de la Liberté sur l'esprit public. A cette époque, la terreur que ce mouvement inspira aux aristocrates, enfin les éclatans témoignages qu'en reçurent les Bordelois, de l'Assemblée Constituante et des Parisiens. Fonfrède et moi abandonnâmes le grade, d'officier pour marcher comme volontaires avec ce détachement dont j'ai fait toute la correspondance.

Notes sur les principales époques de ma vie politique, Arch. nat., W, 292, n°204, 3e partie, pièce 32.

(i) On croyait l'emploi du charbon de terre pour cuire la porcelaine tout récent. Ce passage démontre que la solution du problème remonte à 1790.

8 Mai. — 1G Mai. — 14 Août. — 21 Août.

Mêmes instances.

LETTRE Ny 128.

16 Mai 1790.

Ma position est si pénible qu'à peine puis-je me livrer au peu de travail que me fournit le Palais. Je vous prie donc, si ce n'est pour vous, au moins pour moi, pour mon repos, de vous rendre à Bordeaux aussitôt que vous serez revenu de

Brive C'est avec une véritable douleur que je vous parle

d'une manière aussi pressante. Mais à qui confierait-on ses chagrins et son embarras, si ce n'est à un frère dont on a déjà reçu des services et que l'on aime de tout son cœur.

Je suis tout à vous,

Vergniaud.

Bordeaux, 19 mai 1790.

J'ai eu recours, mon cher frère, a un usurier pour payer mes billets On a commencé ici lesélectionspour le Département : je crois que je suis nommé.

Vergniaud.

Lettre publiée par M. Colin de Verdière, p. 101.

Bordeaux, 10 juillet 1790.

Je suis, mon cher frère, honorable membre du Département de la Gironde... Tout pauvre que je sois, je voudrois payer

anxée 179!. 155

assez d'impositions pour me trouver éligible en cas d'événemens. Je paye 13 francs à Bordeaux. Veuillez bien veiller à ce que je sois complété pour le marc d'argent lors de la confection du rôle.

Lettre publiée par M. Colin de Verdière, p. 102.

La loi d'élection votée par l' Assemblée Constituante avait fixé au prix de trois journées de travail le cens nécessaire pour être admis dans les assemblées primaires, à dix francs le cens exigé pour pouvoir devenir électeur de district, à cinquante-quatre francs la valeur du marc, d'argent qui rendait éligible à la législature.

Vergniaud ne perdit son père que le 25 octobre 1790, mais sa mère était décédée dès le 26 mars 1786, il pouvait donc posséder de son chef des biens à Limoges. C'est ce qui explique la recommandation qu'il lait à M. Alluaud.

• Bordeaux (sans date) 1791.

. . . 11 y a eu un mouvement populaire relatif à l'augmentation du pain, mais il a été étouffé dans la matinée. On a volé quelques pains chez un boulanger. Ces excès n'ont été suivis d'aucun malheur. Pas un coup de poing n'a été donné. On a cependant dénoncé à l'Accusateur public les instigateurs de cette fermentation ou du moins de ceux qui ont eu la maladresse ne se laisser prendre et qui pouvoient bien n'être pas les plus coupables. Heureusement que nos loix pénales sont adoucies et que nous n'aurons la douleur de pendre personne jour une faute qui, quoique très grave, n'a pas eu de suites funestes et n'a peut-être pour cause qu'une inquiétude irréfléchie ou l'augmentation des subsistances.

Colin de Verdière, p. 102.

loi» CORRESPONDANCE OK VERGNIAUD.

27 Mars 1791.

J'avoue, mon cher frère, que j'ai oublié votre commission, mais je suis bien excusable, car j'oublie mes propres affaires. Je me trouve entraîné dans un tourbillon aussi irrésistible qu'il m'est funeste dans la position où je suis. On m'a nommé Président de rassemblée électorale du District, et c'est une dizaine de jours qu'il me faut entièrement sacrifier. Notre District est, j'imagine, comme celui de Limoges, c'est-à-dire un de ceux où la coalition ecclésiastique à eu le plus d'influence...

J'écris à Estier pour qu'il presse Devarnet de hâter mes affaires. Il me tarde autant qu'à vous de retirer les fonds que j'ai entre les mains de M. Gauthier. Dans le dérangement général dont je me ressens plus que personne, j'ai besoin du peu de ressources qu'il me procureroit. Dimanche dernier, nous avons eu une cérémonie magnifique : c'est celle du pavillon national. La plus grande harmonie règne entre tous les corps, et plus heureux que vous ne l'êtes à Limoges, il ne paroit pas que nous ayons aucun trouble à craindre, etc.

Votre frère,

Vergniaud.

Ce 21 juin 1791.

J'ai appris avec bien du regret, mon cher frère, la perte de la pauvre Claire (1). La bonté de son cœur me la rendoit aussi chère que vous deviez l'aimer vous-même par les rap-

(1) Une fille de M. Alluaud.

année 1791. 157

ports qui l'unissoient à vous. Puissent ses autres frères et sœurs vous consoler de l'avoir perdue. Il m'est encore impossible de vous envoyer aujourd'huy ni procuration, ni pouvoir. Je suis écrasé par le travail. L'affaire de Tulle et Brive m'est revenue (1), elle est immense ; le rapport commence lundy, et j'ai à peine commencé à travailler. Je vous laisse donc pour m'enfoncer dans ce chaos où, avec des fautes et des imprudences, on découvre vraiment des iniquités de la barbarie et beaucoup de passion de la part de ceux qui y sont entrés, soit comme témoins, soit comme juges.

Adieu, j'embrasse votre famille, etc.

Vergniaud.

Sans date, juin 1791 (2).

La nouvelle de l'évasion du Roy n'a pas troublé notre tranquillité. On a pris seulement toutes les mesures de prudence; on s'est emparé de tous les fonds. Nous avons appris cette nuit par un courrier extraordinaire l'arrestation du Roy.

Colin de Verdière, p. 101.

Bordeaux, juin 1791.

Je quitte le corps de garde, mon cher frère, pour venir vous écrire deux mots...

(1) L'affaire de Pierre Durrieu. V. p. 555, 2e partie.

(2) Le départ de Louis XVI pour Yarennes et Montme'dy est du 20 juin 1791. La nouvelle de L'événement put parvenir à Bordeaux, vers le 23 eu le 24.

158 CORRESPONDAXCE DE VERGMAUD.

Le service se fait à Bordeaux avec un zèle admirable. Nous sûmes avant-hier, à quatre heures, que les Espagnols avoient violé notre territoire. Deux heures après, quatre canons étoient en marche et mille hommes dévoient partir le lendemain matin. A dix heures du soir arriva la dépêche que les Espagnols étoient rentrés chez eux. Nous apprenons aujourd'huy par un ouvrier de Saintes qu'on a signalé sur la côte du Poitou une escadre angloise de vingt-six voiles, qui probablement disparoîtra aussi subitement que les Espagnols. Il est évident que ces manœuvres étoient combinées d'avance avec le départ du Roy et que son arrestation, en les dérangeant, nous a préservés des horreurs de la guerre.

Bordeaux, 3 septembre 1*91.

Je vous écris, cher frère, de l'Assemblée électorale où je suis collé depuis dimanche matin comme scrutateur, métier le plus ennuyeux possible ; dix députés sont déjà nommés. Ce soir nous en nommons un et demain matin le dernier. En général, je suis content des élections. Il n'y a que les Aristocrates qui en gémissent ; c'est vous dire assez qu'elles ne sont pas mauvaises. Je vous en donne une note dans l'ordre qu'elles ont été faites. Je ne vous parlerai pas d'autres nouvelles, car je n'ai pas même le temps de lire le Moniteur. Portez-vous bien.

Barennes, procureur général syndic;

Ducos fils ;

Servière (l) ;

(1) Membre du Tribunal de district de Bazas.

année 1701. 159

Vergniaud (1) ;

Lafond Ladebat ;

Guadet ;

Journet Aubert ;

Lacombe, curé constitutionnel ;

Sers, négociant ;

Jay deSainte-Foy. Vergniaud.

LETTRE N° 137, à madame Alluaud

Paris, ce 27 septembre 1791.

Me voilà arrivé, ma chère sœur, dans la grande ville ; je suis dans tous les embarras de notre installation en ménage. Nous sommes quatre qui voudrions demeurer ensemble et qui courons de tous côté pour trouver des logemens. Nous n'en avons qu'un provisoire et encore l'avons^ nous cherché longtems : tous les hôtels sont remplis. J'ai déjà assisté à une séance de l'Assemblée Nationale mourante ; nous lui succédons le 1er du mois ; c'est une mission qui me flatte et m'effraye.

Je pense qu Alluaud est maintenant de retour à Limoges, embrasse-le pour moi. Si Cadet veut rester avec lui et qu'il croie pouvoir en tirer parti, je te prie de m' écrire sur-le-champ à cet égard, parce que j'ai absolument besoin de quelqu'un. Si ton mari ne le garde pas, envoie-le moi, sans retard par la voie la plus économique. Je vais savoir aujourd'huy si mon

(1) L'élection de Vergniaud est du 31 août, comme on le verra plus loin.

Grangeneuve fut nommé le onzième et Gensonné le douzième. La lettre de Vergniaud se place donc entre l'élection de Jay. qui est du 2 septembre, et celle de Gensonné qui est du 4; dès lors elle est du 3 (1792).

linge est arrivé. Je te remercierai de tout à la fois. Adieu, je

suis, etc..

Ton frère, Vergniaud.

Ecris-moi chez MM. Senn-Bidermann, négociants, rue des Jeûneurs.

10 Octobre 1791.

J'ai reçu votre lettre, mon cher frère, et j'ai écrit sur-lechamp à M Cette commission étoit facile à faire. Il n'en

est pas de même de l'autre, et je vous avoue franchement que je suis fort embarrassé pour la faire. Je doute que j'aie assez de relations avec les Ministres ; je n'en aurai jamais d'assez intimes pour demander des grâces, et dans ce momentci je ne connois pas même leurs visages. Si Mme Dupaty étoit ici, j'aurois tâché de la faire agir. Mais elle est à la campagne pour deux mois. A tout événement je hasarderai de voir M. Laporte et de lui communiquer vos observations. Je vous rendrai compte de sa réponse, et nous verrons qu'elles seront les démarches ultérieures qu'il conviendra de faire.

Je vous remercie d'avoir embarqué Cadet. Je vois que son voyage me coûtera plus que si je l'avois fait venir directement. La différence ne sera pas assez grande pour que je m'en affecte. J'ai reçu le linge que ma sœur m'a envoyé. Je joindrai à vos fonds la petite somme que je lui dois et vos avances pour Cadet afin de ne pas embrouiller notre compte. Je vous prie de le faire à vos premiers instans perclus. Je vous prie aussi de m' envoyer une quittance des quatre mille deux cents livres que j'ai payées à ma sœur. Je ne vous parle pas de l'Assemblée Nationale, nous n'avons encore fait que du bruit. J'espère que nos travaux pourront commencer à la fin de la semaine. Je vous embrasse et toute la famille...

Vergniaud.

Sans date.

Quand vous m'écrirez, ne mettez pas d'autre adresse que mon nom et ma qualité de député, la lettre sera portée à l'Assemblée Nationale et je ne payerai pas de port. Je crois, du moins, qu'il n'y a pas d'autres précautions à prendre. S'il y en a, je vous en instruirai... (F. à la fin de l'Appendice.)

Vergniaud.

LETTRE No 140.

18 Octobre 1791.

Je voudrois pouvoir donner des nouvelles de M. Laporte, mais il est comme les Ministres de l'ancien régime, invisible. Il est vrai qu'un travail que je fais journellement aux Archives et les autres occupations de l'Assemblée ne m'ont laissé que le tems d'y aller deux fois. Je ne vous dissimule point que s'il n'est pas de bonne volonté pour vous, il me sera impossible de vous être utile par moi-même. Comme je ne veux pas qu'on puisse jamais m' accuser d'avoir eu une opinion qui fût le prix d'une faveur, je me suis fait un devoir de n'en solliciter aucune, quand je parviendrois à acquérir assez de crédit pour en obtenir. Je crois que cette profession de foi doit me rendre plus digne encore de votre estime et de votre amitié. Je viens de recevoir un témoignage de la bienveillauce de l'Assemblée : j'ai été nommé Vice-Président. Je serois plus flatté de mon élévation si j'avois fait quelque chose pour la mériter ; mais je sais que je ne la dois qu'à une espèce de hazard qui dirige les élections tant qu'on ne se connoît pas. Nous n'avons encore rien fait, mais je pense qu'avant la fin

162 CORRESPONDANCE DE VERGMALD.

de la semaine, l'Assemblée aura pris l'aplomb convenable et qu'elle se montrera digne des fonctions qui lui sont confiées.

Vergniaud.

Envoi d'une somme en assignats. — Il manque J00 livres. — Vergniaud prend cette erreur à son compte.

Paris, ce 28 novembre 1791.

Je réponds aujourd'buy à l'oncle, qui m'a écrit sur sa séparation d'avec vous. Je lui mande qu'on peut penser différemment et rester bons amis, qu'en conséquence j'espère que la diversité de vos opinions n'altérera pas votre amitié mutuelle, et qu'en tout cas elle n'aflbiblira point mes sentimens pour lui... J'ai tardé à répondre comme à vous écrire. Je suis bien excusable : pendant ma présidence je n'avois pas un instant à moi, et j'étois si horriblement fatigué en quittant le fauteuil que j'ai été plus de huit jours hors d'état de rien faire. Je suis encore prodigieusement échauffé, et mes yeux, qui jamais de ma vie n'ont été malades, se ressentent de cet échauffement. L'Assemblée prend de l'aplomb, il y a des talens, mais il y a trop de bavards.

Ce 1er janvier H92.

Je vous souhaite, mon cher frère, une bonne année ; je la souhaite à ma sœur, à l'oncle et à toute la famille et à tous les amis, le tout accompagné de plusieurs autres. Vous

la souhaitez vous-même aux Parisiens en leur procurant le plaisir de vous voir. Vous aurez l'avantage de terminer vos affaires. J'en ai causé avec M. Durand de Laborde qui m'a promis d'en parler à MM. de la Liste civile. Ne me sachez pas mauvais gré si je ne leur en ai pas parlé moi-môme ; vous verrez par la lettre-circulaire que je renvoie à ceux qui m'écrivent pour des demandes à faire et dont je joins une copie à ma lettre, que je suis tout à la fois enchaîné par la délicatesse et par un décret (1).

Je vous envoie en même temps un exemplaire d'un projet d'adresse que j'ai présenté à l'Assemblée et dont elle a ordonné l'impression avant de l'adopter (2). Nous fesons toujours un peu de bruit; cependant à proportion que nous approchons des grands événemens, l'Assemblée prend du caractère, de la dignité. Ce ne sont pas les talens qui lui manquent, ce sont des bavards qu'elle a de trop. Heureusement ceux-ci, dont plusieurs ont des intentions pures, commencent à sentir leur impuissance et la nécessité de laisser la tribune à d'autres. Au reste, ce qui nous est arrivé arriva à l'Assemblée Constituante, et, les trois premiers mois, elle fit plus de bruit que de besogne...

J'ai passé bien du tems sans vous écrire, mais j'ai été hicommodé ; j'ai eu mal aux yeux pendant près de quinze jours, et le tems s'écoule pour nous avec une inconcevable rapidité.

Je vous embrasse, etc. . .

Votre frère, Vergniaud.

(1) Un décret de l'Assemblée Constituante, du 7 avril 1791, rendu sur la proposition de M. Dandré, portait que ses membres et ceux des législatures à venir ne pourraient recevoir du pouvoir exécutif aucuns emplois, places, dons, grititicalions et commissions d'aucun genre, que quatre ans. après la durée de leur session, ni les solliciter pour d'autres personnes.

(2) Voyez Vergniaud, Dlpaté à l'Assemblée Législative, ci-dessous, vol. Il, p". 99.

Mai 1792 (1).

Ménagez- vous davantage afin de ne pas me donner ce genre d'inquiétudes. C'est bien assez de celles qui tiennent à notre position politique; elle n'est pas cependant si mauvaise que nos premiers échecs ont pu le faire craindre ; l'ordre se rétablit dans les armées, et à l'exception de quelques régimens étrangers qui pourroient fort bien encore déserter, nous avons lieu d'attendre tout du courage de nos troupes. Paris est inondé d'Aristocrates émigrés revenus, et d'Aristocrates qui ont quitté leurs départemens pour se réunir à eux. Leur rassemblement a donné quelques inquiétudes; mais avec des précautions de police on en viendra à bout. J'avois remis à l'ancien Ministre de la guerre (2) les mémoires dont vous m'aviez chargé ; le nouveau (3), qui les a trouvés dans ses bureaux, m'a répondu hier qu'il s'occuperoit et de M. Aubert et de M. Auvray.

Il pourroit survenir avant peu quelque changement dans le Ministère. La Cour est un foyer d'intrigues continuelles, et ce qu'il y a de particulier est qu'on rejette tout sur la députation de la Gironde; c'est elle qui fait et défait à son gré les Ministres, qui gouverne despotiquement l'empire. Depuis les décrets d'accusations contre M. de Lessart, tous les jours on l'attaque dans quelque libelle et dans quelque journal. Heureusement qu'avec un profond mépris pour toutes ces plates

(t) Le décret de mise en eccusatiou rendu contre M. de Lessart, est du 10 mars 1792; la déclaration de guerre du 20 avril; l'aflairede Mons, où Théobald Dillon fut massacré, est du 28 avril, et la désertion du régiment Royal Allemand, du 6 mai. Le remplacement de M. de Grave, par Servan, est du 8 mai. La lettre de Vergniaud, qui fait allusion à ces deinieis événements, est donc probablement de mai 1792.

(2) M. de Grave.

(3) M. Servan. — Ce changement, survenu dans le ministère de la guerre, est du 8 mai 1792.

calomnies, on va son train en fesant de son mieux sa besogne et tâchant de sauver le vaisseau de l'Etat au milieu de la tempête. Adieu, etc..

Vergniaud.

31 Juillet 1792.

Je n'ai point répondu à votre dernière lettre, mon cher frère, je n'y répondrai même pas car je l'ai égarée, mais nous vivons dansuneagitation continuelleet extrêmement fatiguante pour la santé. J'ai été incommodé quelques jours. Il y a continuellement des scènes au Palais-Royal ou ailleurs. La plus grande fermentation règne dans les têtes, et nous ne savons trop où elle s'arrêtera : nous entrons dans le mois où doivent, dit-on, se passer de grands événemens, où les armées étrangères entreront sur notre territoire. Jamais les patriotes n'eurent besoin de plus d'union, de plus de courage. La conduite toujours équivoque du Roy augmente nos dangers et préparera peut-être, s'il ne se prononce pas d'une manière décidée, quelque grande catastrophe ; on assure qu'il vient aujourd'huy à l'Assemblée. Il a maintenant des efforts bien extraordinaires à faire pour précipiter dans l'oubli toutes les fausses démarches qui ont irrité contre lui, parce qu'on les regarde comme autant de trahisons, et qui oseroit affirmer qu'en effet nous ne sommes pas trahis ?

Je vous prie de me rendre un service, Garreau, le boulanger, à qui je fis un billet l'année dernière, me l'a fait présenter. Je n'ai point d'argent, car mes anciens créanciers de Paris m'ont fait des visites, je les paye chaque mois ; si avec les loyers échus il y a de quoi le. payer, je vous prie de l'envoyer chercher et de le satisfaire ou de lui donner un à-compte, s'il n'est pas possible de payer le tout.

LETTRE Nu 145.

16 Septembre 1702.

J'ai été si tourmenté, si accablé, si malade, mon cher frère, depuis le commencement du mois, et en même tems si occupé à la Commission extraordinaire (1) que je n'ai pu écrire une seule lettre. J'apprends avec plaisir que vos concitoyens \ous ont donné un témoignage éclatant de leur estime. Quant à ma nomination, je vous avoue que l'épuisement de mes forces morales me la rend aussi pénible que flatteuse; et si les tems eussent été calmes, si l'horizon de Paris ne parai ssoit pas encore chargé d'orage, s'il n'y avoit eu aucun danger à courir en restant, si je n'avois pas cru que je pourrois être utile pour lutter contre quelques scélérats dont je connois ou je soupçonne les projets., je n'aurois pas hésité à refuser. Mais dans les circonstances actuelles, c'eût été une lâcheté et un crime, et je reste.

Je ne verrai qu'aujourd'huy ou demain matin le Ministre de l'Intérieur. Je lui parlerai de la situation de notre ville et nous verrons s'il est possible de la secourir efficacement. Je vous souhaite du courage : votre poste est beau, maispérilleux. Je vous embrasse, etc..

Paris, janvier 1793.

Je te remercie, ma chère sœur, du tendre intérêt que tu me témoignes. Je suis très fatigué, malade même encore pour

(1) Voy. ci-dessous, vol. II, p. 128 à 141, les travaux de Vergniaud à la Commission extraordinaire.

deux ou trois jours des suites de ma présidence (1), mais je ne sache pas d'ailleurs avoir couru aucune espèce de risque pour ma vie. À la vérité le bruit se répandoit à Paris, le dimanche où Saint-Fargeau fut assassiné (2), que je l'avois été aussi au ci-devant Palais-Royal, et rentrant chez moi le soir, je lus tout étonné d'apprendre ma mort par les gens de la maison. Je me pressai de leur donner un démenti, et je suis obligé de renoncer aux honneurs du Panthéon. Au reste, je me tiens sur mes gardes. Je sais que j'ai beaucoup d'ennemis, et parmi les Aristocrates et parmi les faux patriotes, et je prends mes précautions en conséquence.

Je t'envoie la réponse de Clavière au mémoire d'Alluaud, qu'il me fasse passer de nouvelles observations et je les remettrai.

11 y a plusieurs jours que ton fils n'est venu me voir, et il ne m'est guerre possible d'y aller ; je m'arrangerai cependant de manière à ce que nous pussions nous voir une fois par semaine. Adieu, chère Marie, mille complimens à la famille, je t'embrasse en gros et en détail. Mes respects à l'oncle. Aime-moi toujours comme je t'aime.

Vergniaud à François Alluaud, son neveu.

Sans date.

Je te remercie, mon cher Francis, de m'appreedre que ton

(1) Vergniaud fut élu président de la Convention le 10 janvier 1793, et présida du 1 1 au 25. Voy. ci-dessous, t. II, p. 147.

(2) Le meurtie de Le Pelelier de Saint-Fargeau par Taris, est du 20 janvier 1793.

papa se porte bien. Il est inutile que tu viennes encore (1), car tu ne pourrois pas me voir. Ménage ta santé, la mienne est bonne. Fais passer ce petit billet à ton père.

L'original du billet ci-dessus ne se trouve plus dans les papiers de M. Victor Alluaud. Son père, M. Alluaud, en avait été privé dans les circonstances qu'indique la note suivante :

Un libraire de Paris, M. Hygonet, avait demandé, il y a environ vingt-cinq ans, à M. Alluaud, un billet de Vergniaud pour en faire autographier un facsimile qu'il devait joindre à sa biographie. M. Alluaud remit, en cédant à de vives instances, le billet ci-dessus à M. Hygonet dont il n'a plus entendu parler.

Heureusement, M. Alluaud en avait conservé la copie.

Dernières lignes de Vergniaud à son beau-frère et à sa famille.

Malgré les persécutions, je me porte bien. Il est glorieux de souffrir pour son pays et pour la liberté. Je ne suis inquiet que pour la chose publique ; puissent mes persécuteurs la sauver ! Je leur pardonne tout le mal qu'ils me font. Je vous écris de la Force, où je suis aussi bien qu'on peut l'être en prison. Adieu, mon frère, embrassez ma sœur, les enfans et l'oncle. Je vous embrasse vous-même de tout mon cœur.

(1) Sur la visite de Francis Alluaud à son oncle détenu à La Force, voyez ce que dit M. Alluaud lui-même, ci-dessus, p. 7 et 13.

Page 1