DEUXIÈME LETTRE A LA CONVENTION
(Républicain Français du G juin 1793)
Un secrétaire commence la lecture d'une lettre de Vergniaud.
Levasseur s'oppose à ce que cette lecture soit continuée en réclamant l'exécution d'un décret qui ordonne
ISS VKlUiNl.u l> i;n ETAT D'ARRESTATION CHEZ LUI.
le renvoi au Comité de Salut public, de toutes les pièces relatives aux détenus.
Un secrétaire fait lecture du décret.
Doulcel{. — La Convention ne doit pas, ne peut pas être tyran; or le décret qu'on invoque scroit un véritable acte de tyrannie. Que demandent les détenus? Un rapport après lequel la Convention prononcera ce qu'elle voudra. Mais qiVarrive-t-il ? C'est que le Comité de Salut public qui, sans doute, a l'envie de faire son rapport, ne le peut pas, parce que les autorités constituées de Paris et autres, qui ont des preuves contre les trente-deux scélérats, car c'est ainsi qu'ils les appellent, ne les fournissent pas. J'ai lu dans les papiers publics qu'on laisse circuler et que je suis fondé par là môme à croire dans le sens de ceux qui gouvernent, que le Procureur de la Commune avoit dit que c'étoit une perfidie atroce de la part du Comité de Salut public, de demander des preuves contre trente-deux Représentants du peuple, qui n'appartiennent, qui ne sont comptables qu'à la République entière : il a dit que depuis longtemps il avoit sollicité la faveur de dénoncer sur pièces ; mais que, puisqu'il falloit céder à la perfidie du Comité de Salut public, il offrait d'aller, un papier et un crayon à la main, recueillir dans les groupes les preuves de leur crime. (On murmure.) Je réclame contre l'oppression ; citoyens, chercheroit-on à étouffer ma voix? Ma voix dans ces circonstances désastreuses prendra de nouvelles forces, et je défie qu'on me réponde autrement que par un décret d'arrestation.
Il est facile à ceux qui suivent les séances de ces autorités de voir qu'elles ne reconnoissent pour le peuple que quelques individus partiels et payés... (De nouveaux murmures
1 Nous insérons ici ce discours de Doulcet de Pontécoulant, que l'on ne trouve que dans le Républicain français. Nous ne connaissons pas d'acte plus courageux, et certes, si Charlotte de Corday eût connu ce journal, elle n'aurait pas dit que Doulcet était de la Montagne, et elle ne l'aurait pas traité de lâche. C'était au contraire un homme d'une intrépidité remarquable. (V. Dossiers de Charlotte de Corday, p. 104, et Mémoires de Buzot, p. 311.)
VERGXIAUD EN ETAT D ARRESTATIOX CHEZ LUI. 189
s'élèvent.) Je me résume en disant que la Convention n'a pu vouloir étouffer les réclamations de ceux qu'elle a mis en arrestation sans les avoir entendus.
On m'observe que ce n'est pas la Convention .
Je le disois par amour do la paix. Non, certes, le plus féroce tyran ne peut refuser d'entendre la réclamation d'un accusé qui sollicite son jugement. Je demande donc que l'on entende la lecture, et que demain, à midi, le Comité de Salut public fasse son rapport et sur les dénoncés et sur les dénonciateurs.
Je demande qu'alors on n'étouffe pas la voix de ceux qui voudront prouver les crimes de cinq ou six bandits qui, depuis six mois, désolent Paris.
Thuriot répond comme membre du Comité de Salut public. Dans un discours long et violent, il s'attache à prouver qu'il faut du temps pour recueillir les preuves, les pièces, et saisir les fils de la conspiration sanguinaire ourdie par les Girondins. Il termine par cette phrase brutale :
Si vous lisiez tous les jours à cette tribune les lettres des trente-deux députés arrêtés, vous perdriez toutes vos séances, et après vous avoir, pendant sept mois, occupés de disputes et de déclamations, ils vous assiégeraient de plaintes continuelles pour vous détourner de vos travaux.
L'Assemblée, moins dure que le futur juge d'instruction de l'empire, ordonne la lecture de la lettre.
Le Moniteur en donne l'extrait suivant (n° du 8 juin 1793, p. 575). Mais pour avoir la pièce entière, il faut encore recourir au Républicain français, qui a respecté l'intégralité du texte.
Nous guillemetons tout ce que le Moniteur a supprimé. Il est facile de se rendre compte de la nature et de l'importance des passages retranchés.
190 VBRGNIAUD EN ETAT D ABRI ÏS1 a i ION CHB2 LUI,
Citoyen Président,
Je demande que le Comité de Salut public, qui devoit faire dans huis jours son rapport sur les complots, dont trente Représentants du peuple onl été accusés, soit tenu de le taire aujourd'hui.
« Je le demande, non pour moi, j'ai dans ma conscience « le sentiment consolateur que les persécutions que j'é- « prouve ne peuvent que m'honorer el flétrir mes eune- » mis; » je demande ce rapport pour la- Convention ellemême, qui ne peut tolérer que plusieurs de ses membres soient plus longtemps opprimés « sans se couvrir d'une « honte ineffaçable ou par sa foiblesse, si, reconnoissant leur « innocence, elle n'a pas le courage de la proclamer, ou par <( sa tyrannie si elle n'en a pas la volonté. » Lhuillier et Hassenfratz et les hommes qui sont venus avec eux reproduire à votre barre une pétition déjà jugée calomnieuse, ont promis les preuves de leurs nouvelles dénonciations. S'ils les produisent, je me suis mis volontairement en état d'arrestation pour offrir ma tête en expiation des trahisons dont je serai convaincu. S'ils ne les produisent pas, « s'il demeure « prouvé qu'ils sont des imposteurs, qu'ils ont trompé le « peuple, quand ils ont eu l'audace de lui affirmer et de lui « faire dire, par leurs satellites et leurs calomniateurs à « gage, que nous étions des traîtres, » je demande à mon tour qu'ils aillent à l'échafaud.
1° Pour avoir fait assiéger la Convention par une armée qui, ignorant la cause du grand mouvement qu'on lui faisoit faire, a failli, par des excès de patriotisme, servir la contrerévolution.
2° Pour avoir mis à la tête de cette armée un commandant « qui a outragé la représentation nationale et violé sa « liberté par des consignes criminelles. »
3° Pour avoir obtenu par violence l'arrestation de plusieurs Représentants du peuple, la dispersion d'un grand nombre d'autres, « et rompu ainsi l'unité de la Convention. »
4° « Poi.r avoir, par une insurrection, dont on ne sauroit
VERf.XI.UD EN ETAT I) ARRESTATION CHEZ LUI. 101
« trop répéter, que Paris n'a pas connu les motifs, dont il « commence déjà à s'étonner et dont bientôt il témoignera « son indignation, pour avoir, » dis-je, par l'impulsion terrible donnée au peuple de cette grande cité, jeté dans tous 1rs départements le germe des discordes les plus funestes et les brandons de guerre civile, « suivant la diversité des opi- « nions et des partis qu'ils vont embrasser, et le plus ou « moins de chaleur avec laquelle ils les soutiendront. »
5° Enfin pour avoir retenu à Paris « et fait servir contre •« la représentation nationale » les bataillons qui dévoient aller dans la Vendée a combattre les rebelles, et s'être par « là rendus coupables de notre dernière défaite à Fontenay- « le-Peuple.
« Tandis que les hommes, je ne dirai pas prévenus, mais « convaincus de crimes aussi graves, promènent librement « leurs calomnies de groupe en groupe, de section en sec- « tion, et préparent le bouleversement général de la Répu- « blique, la Convention nationale souffrira-t-elle que je sois « privé de ma liberté? »
Citoyens mes collègues , je m'en rapporte à vos consciences.
Votre décision sera jugée par la nation entière et par la postérité.
Signé : Vergniaud.
On demande l'impression et l'insertion au Bulletin.
Legendre. — C'est pour que les lettres soient mises dans les journaux qu'on vous les envoie ici. Il n'y a point de discussion. Je demande l'ordre du jour.
Thuriot. — C'est pour attiser la guerre civile. L'Assemblée passe à l'ordre du jour et renvoie la lettre au Comité de Salut public (p. 830).
On voit que les passages les plus énergiques avaient été supprimés. On avait soigneusement effacé ce qui contenait une inculpation directe contre les auteurs du 2 juin, un appel à l'opinion publique, capable de faire
l'.U VHlGlfLkUD iv i. r \ i d'aSRBSTATIOM CBBZ LUI.
une impression sur les esprits encore incertains, fluctuans. Ce que disail Vergniaud de l'atteinte portée à Y unité de la Convention Nationale, par dos hommes qui reprochaient si sévèrement h leurs adversaires d'attaquer L'unité de la République, ce mot ingénieux et embarrassant a disparu...
La comparaison que l'on peut faire ainsi entre la lettre originale et l'extrait qui en est donné, montre comment le Moniteur pratiquait les théories qu'il professait avec cynisme. Aussi nous n'hésitons pas à reproduire la pièce qui a été retrouvée dans les papiers de Robespierre, quoiqu'elle ait été citée bien souvent. Elle est ici à sa place, par sa date, par son contenu, par sa relation directe avec le journal le Républicain, qui est mis en scène.
Lettre du citoyen G..., rédacteur en chef de l'article Convention Nationale du Moniteur, au citoyen Robespierre.
Paris, le 18 juin, au II de la République.
11 n'y a que deux mois qu'on avait l'opinion qu'un journal devait également publier tout ce qui s'est dit dans une séance, pour et contre, en sorte que nous étions forcés, sous peine d'être dénoncés et de perdre la confiance de nos abonnés, de publier les diatribes les plus absurdes des imbéciles ou des intrigants du côté droit.
Cependant vous devez avoir remarqué que toujours le Moniteur a rapporté avec beaucoup plus d'étendue les discours de la Montagne que les autres. Je n'ai donné qu'un court extrait de la première accusation qui fut faite contre vous par Louvet, tandis que j'ai inséré en entier votre réponse.
J'ai rapporté presque en entier tous les discours qui ont été prononcés pour la mort du roi, et je ne citais quelques extraits des autres, qu'autant que j'y étais indispensablement obligé pour conserver quelque caractère d'impartialité.
Je puis dire avec assurance que la publicité que j'ai donnée à
vos deux discours et à celui do Barere en entier, n'a pas pou contribué à déterminer l'opinion de l'Assemblée et celle des départemens. Nous avons publié l'appel nominal de cette délibération avec la plus grande étendue. 11 nous a occasionné 0,000 francs de frais et vous avez dû remarquer que ce travail, fruit de mes veilles, a été rédigé dans le sens le plus pur, et que toutes les opinions qui concluaient à la mort du tyran ont été mises dans leur intégrité.
G... dit ensuite que, grâce à ses efforts pour culbuter les intrigants (les Girondins), il a déjà perdu 1,000 abonnés dans le Midi et la Normandie; qu'à Marseille, le Moniteur a été arrêté à la poste, puis brûlé, et il termine par ces paroles :
Depuis plusieurs mois, je fais les plus grands efforts pour détruire les préventions qu'auraient pu exciter contre nous quelques séances retouebées par llabaut Saint -Etienne, l'hiver dernier et pendant mon absence. 11 est connu que ce Rabaut n'a été attaché que pendant trois semaines au Moniteur. Nous l'en avons exclu ainsi qu'un nommé His, qui rédige actuellement le Républicain, et nous allons changer de rédacteur pour la partie politique. Au reste, il suffit de jeter un coup d'œil sur nos feuilles, depuis un mois, pour voir qu'il n'est aucun journal qui n'ait plus contribué à culbuter les intrigues dont le peuple va faire justice.
Aussi avons-nous déjà perdu 1,000 abonnés dans le Midi et dans la Normandie ; aussi à Marseille a-t-on d'abord arrêté à la poste, puis brûlé le Moniteur en place publique.
D'après cela, nous croyons avoir quelque droit à l'indulgence et même à la protection des patriotes.
Signé : G...
(Papiers inédits trouvés chez Robespierre, vol. II, p. 131.)