‹ Recherches historiques sur les Girondins, VergniaudChapitre 9 sur 135 · MÉMOIRE POUR MARIE BÉRIGAUD · texte numérisé non relu

MÉMOIRE POUR MARIE BÉRIGAUD

par la dépravation de mes mœurs. On m'accuse d'avoir cédé au désir de devenir mère avant qu'un nœud sacré eût légitimé ce désir et que la religion l'eût épuré aux autels de l'hyménée. Je ne suis pas seulement une marâtre injuste, cruelle : je suis un monstre, l'horreur de l'humanité. On m'accuse d'avoir porté des mains parricides sur le fruit de mes débauches, de lui avoir donné pour sépulture des lieux immondes qu'on ose à peine nommer, d'où il a été tiré ensuite par les animaux que leur voracité attiroit dans ce cloaque pour y chercher leur pâture.

Je frissonne en traçant le tableau de cette horrible accusation. Je frissonne surtout en pensant à mon accusateur. Oh! mon oncle, que vous avois-je fait? Qu'avoisje fait à Anne Petit, votre servante, cette femme sans pudeur qui, dans un mémoire môme où elle cherche à prouver qu'elle ne m'a jamais calomniée, a poussé la diffamation jusqu'à dire : « Marie Bérigaud! Eh! qui peut connoitre le père de l'enfant qu'elle a eu? Elle étoit hantée par toute la jeunesse de Lainière.»

A la vérité, l'innocence a prévalu, la calomnie a été confondue. Oh ! mon oncle, vous avez été frappé de la foudre que vous aviez fait gronder un instant sur ma tête. Puisse le sang que vous m'accusiez d'avoir versé ne pas solliciter la main de la Justice de s'appesantir encore davantage sur vous ! Puisse-t-on réformer la sentence contre laquelle vous implorez à grands cris le tribunal auguste qui doit prononcer sur votre sort, non pas pour l'aggraver, mais pour l'adoucir. Mon intérêt n'est pas que vous soyez criminel, et je ne vous appliquerai point ce que vous avez écrit en parlant de moi : « Vous ne sentez pas combien il est nécessaire que Marie Bérigaud soit coupable. »

li'J MÉMOIRES JUDICIAIRES DE VERGNIAUD.

Ohl lutin oncle, encore une lois, que vous avois-je fait ? Si l'aspecl de l'enfant don! les mânes demandoient vengeance, ne causoil aucun trouble à votre âme ; si votre conscience étoii assez pure pour soutenir la clarté ilu flambeau de la justice; si vous pouviez considérer sans pâlir l'échafaud qu'elle faisoil dresser, ne deviezvous pas frémir de me présenter comme la victime que son glaive devoit y sacrifier? Qu'Anne Petit ait mérité d'être flétrie comme une calomniatrice née clans la bassesse et ravalée au-dessous de son rang par l'indignité de sa conduite, elle a bien pu couronner tous ses vices par un crime : mais vous, tenant à l'honneur par une profession dont il est le mobile et la plus noble récompense, tenant à moi par les liens du sang !...

Je défendrai cependant, la sentence qui m'a rendu l'estime publique, qui vous a puni d'avoir cherché à me la ravir. Mais, satisfaite de prouver mon innocence et de lui assurer la juste réparation qui lui est due, j'éviterai autant que je le pourrai d'entrer dans une discussion concernant le grand intérêt que vous avez à démêler avec la vindicte publique. Vous paroissez avoir oublié depuis longtemps que ma mère est. votre sœur... Je ne veux point affaiblir ma justification. Je m'abandonnerai sans réserve au zèle de mon défenseur, lorsqu'il faudra citer la loi, que je ne connois pas, et lorsque je parlerai moi-même, peut-être serai-je quelquefois entraînée par les élans d'une sensibilité que vous avez bien cruellement outragée. Mais je tâcherai du moins de me souvenir que vous êtes mon oncle.

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