PRISE DU CHATEAU DE VAAS
Du Guesclin faisait la guerre aux Anglais en Espagne , quand Charles V le rappela et lui donna Fépée de connétable de France, la première et la plus importante dignité militaire à cette époque.
Les anglais ayant appris son arrivée dans la capitale, se jettent en fuyant dans les provinces de la Picardie, de l'Orléanais, de la Touraine, du Maine..., etc. Ils ravagent toutes ces contrées et y font d'horribles dégâts.
Du Guesclin publie qu'il a besoin de soldats , et bientôt il a une armée. Après avoir réuni les principaux chefs dans un grand dîner, il part pour défendre la ville du Mans que les Anglais menaçaient d'assiéger; il est reçu par les cris de joie de la population, qui remplissait les rues; de là, il se rend au château de Viré , qu'il habite.
Quelques jours après, le 10 ou le H novembre au soir, malgré une pluie battante , im vent épouvantable et une obscurité profonde , au milieu de chemins impraticables , bas , marécageux , et rompus par les pluies continuelles, il fait marcher son armée toute la nn.it , fait près de 12 lieues et arrive
avant le soleil levé dans la lande de Rigalet (entre Mayet et Pontvallain), où se trouvait l'arme'e anglaise, composée de 2,000 hommes.
La bataille s'engagea, elle tut des plus sanglantes; les Anglais furent taillés en pièces et le reste de l'armée ennemie se sauva, les ans à St.-Maur-sur- Loir, les autres au Pont-de-Cé, etc.. et une autre partie dans le château de Vaas.
Du Guesclin, après la bataille de Rigalet, fit élever une cabane sous un ormeau pour y déposer les blessés ; ensuite il fit inhumer ses morts et planter une croix en bois dans ce lieu qui porte , depuis cette époque, le nom de Croix-Brette1', puis, suivant les historiens Froissart, Lobineau, Claude JMenard, Fontenelle de Vaudoré, etc., il conduisit son armée victorieuse avec les prisonniers «Thomas Grandson, messire Gilbert Giffart, messire Geoffroy Ourcellay, messire Guillaume de Mesnille, messire Philippe de Gourthenoy, messire Hue le Dépensier et autres chevaliers, écuyers et seigneurs » dans la ville du Mans, et Glisson les conduisit de là en « la cité de Paris. » L'armée de du Guesclin, d'après ces auteurs, se reposa trois jours au Mans; ensuite elle se rendit à Vaas pour en chasser les fuyards qui s'étaient réfugiés dans le château, le donjon et les tours; suivant d'autres écrivains, du Guesclin, en quittant la lande de Rigalet, se serait immédiate-
1 Voy. Rec/i. hist. sur Mayet et ses env. lre part. pag. 142.
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ment rendu avec son armée à Yaas pour en faire le siège. C'est, ajoute M. Pesche, cette dernière version qui est la plus probable, « car c'est en grande partie à la rapidité avec laquelle le connétable s'est présenté devant la place de Yaas 1 qu'il a dû son prompt succès sur ce point. » Quoi qu'il en soit , du Guesclin, arrivé à Yaas, s'approcha des bords du fossé, fit appeler le capitaine anglais, qui parut au haut de la muraille , et le dialogue suivant s'établit entre eux 2.
Gaulthier ou Waltier (capitaine). — «Que me voulez-vous? et pourquoi vous approchez-vous d'un lieu où vous n'avez aucun ami ?
Du Guesclin. — «Ma qualité de chef de l'armée française m'oblige à vous faire une visite pour vous sommer de me rendre ce château avec tout ce qui est dedans.
Gauthier. — « Il faut parler de rn affaiblir avant de me le faire rendre; quand vous auriez fait périr les plus fiers de vos ennemis, abattu cette muraille, et que vous m'auriez percé de mille coups, vous ne l'auriez pas encore.
1 « Forte ville, bien fermée et autour de laquelle avoit main vivier.» (Cl.Menard.)Guvelier,dansson Roumant de B.du Guesclin, appelle Yaas une ville de prix.
2 D'après Froissart, « ce ne fust que des pages et des varlels, ou tels garçons , qui , estant montez sur les coursiers de leurs maîtres, se sauvèrent, et se partirent quand ils virent la déconfiture » qui eut lieu dans la lande de Rigalet.
Du Guesclin. — « Mais, mon cher ami, songez donc bien que vous ne pouvez résister aux troupes qui m'accompagnent ; vous savez qu'il s'y trouve ce que la France et la Bretagne ont de plus noble et de plus vaillant. Regardez nos bannières, distinguez celles des maréchaux d'Andrehan et de Blainville, des comtes du Perche et de Saint-Pol, des seigneurs de Rohan, de Retz, de la Hunaudaie, de Maulny, de Launoy, de Guillaume le Baveux, d'Y vain de Galles, de Beauvin (ou Beauvau), ce fameux héros d'amour, et de tant d'autres dont vous ne pouvez méconnaître les armes.
Gauthier. — « Regardez-moi, vous verrez réunie en moi seul toute la valeur de ces seigneurs ensemble dont vous venez de me faire l'énumération; tous ces beaux noms que vous venez de me citer ne sont que des fantômes capables de faire peur à des enfants ou à des lâches; et le plus grand seigneur, l'épée à la main , n'est pas plus dangereux que le plus pauvre gentilhomme ou le plus simple soldat; je "vous dis donc que j'ai du cœur et des hommes pleins de hardiesse; les murailles de ce château ne peuvent être à vous, tant que je serai là pour les défendre; ainsi, mon cher ami , retirez- vous, ou je vous ferai assommer à coups de pierres. »
Du Guesclin était assez accoutumé aux forfanteries des Anglais , mais il n'en avait point encore rencontré d'assez effronté pour lui parler avec aussi
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peu de convenance et l'appeler mon cher ami. Ce langage le blessa vivement; il répondit au capitaine : « Vous vous fiez vainement à la force de vos remparts et à la hauteur de vos tours; sachez que, dans une heure, vous me parlerez avec plus de respect. » Après ces mots, du Guesclin s'éloigna et raconta à ses soldats ce qui venait de se passer; il n'en fallut pas davantage pour les préparer à l'assaut.
« Allons, camarades, dit-il, dépèchons-nous d'entrer dans ce château, le diner s'apprête, si nous tardons les viandes seront froides : il y a de quoi fane bonne chère, de bons lits pour nous coucher, et des étoffes en abondance pour nous habiller. » 11 fit placer les archers près des murailles et les fit tirer constamment dans cette direction, afin d'en rendre la défense plus difficile et de garantir les soldats qui étaient occupés les mis à saper l'édifice, les autres à poser des échelles, à enfoncer des couteaux et des poignards pour escalader le haut des murs. Le connétable était au milieu d'eux, monté lui-même sur une échelle, d'où il donnait ses ordres. TJn des seigneurs bretons, Rouquelin de Rayueval, saisit ce moment pour demander à du Guesclin de le faire chevalier, promettant de s'en montrer digne; cette faveur lui ayant été accordée, il plante aussitôt son échelle et escalade la muraille; mais les ennemis le reçoivent en lui lançant parles créneaux une grosse
pierre qui l'atteint, le renverse et brise son échelle. L'attaque devientplus vive; les Français, animés par la présence et la voix de leur chef, redoublent d'efforts; ils sont sans cesse repousses, et les chutes qu'ils font par suite des « grands caillouz cornuz et tonneaux remplis de pierres » qu'on jette sur eux et qui en atteignent plusieurs, semblent leur donner une nouvelle ardeur pour retournera l'assaut; enfin un soldat breton, dont l'histoi re aurait dû conserver le nom, parvint le premier sur le haut du rempart, et combattit seul les Anglais qui s'y trouvaient; dans ce moment il fut soutenu par Jean de Beaumont et un autre gentilhomme ; en sorte que ces trois hommes poussèrent les ennemis jusque dans une tourelle, ce qui donna moyen aux Français d'escalader de toutes parts et d'atteindre le sommet des murailles. Le capitaine Anglais, sur le point d'être pris, court vers une porte de derrière dont il possédait les clefs, et l'ouvre pour s'enfuir ; les soldats de du Guesclin, profitant de cette issue, pénètrent dans Je château et tuent ou font prisonniers tous ceux qui s'y étaient réfugiés; ils s'emparent de tout le butin, ainsi que des vivres et des munitions. Claude Menard dit qu'ils trouvèrent « dans la ville et dans l'abbaye, vivres, bons vins du Poitou, joyaux et argent; » Hyacinthe Morice ajoute « que la ville fut abandonnée au pillage des soldats. »
Le château de la ville de Vaas, libre, du Guesclin
le donne à garder aux religieux, dont les Anglais avaient brûlé le monastère, puis chasse les ennemis de Saint-Maur-sur-Loir, du Pont-de-Cé, etc., et les pousse de ville en ville, de bourg en bourg jusqu'au fond de la Guienne i.
On lit dans Ménage qu'Amaury de Graon, seigneur de Sablé, assistait à la prise de Yaas; ce passage est ainsi conçu : « Qu'il a esté chef de guerre et capitaine souverain (sénéchal) pour leroi,èspaïs de Touraine , d'Anjou et du Maine : qu'il a esté à la prise des forteresses de Vaas, de RiLté et de Loroux : et qu'il a servi à Saumur , dans la compagnie de B. du Guesclin, connétable. » Ces quelques ligues sont extraites d'une lettre qu'Amaury de Craon avait adressée au roi Charles V; seulement elle porte la date de 1351 ; c'est une erreur, c'est 1371 , car la prise de Vaas, d'après tous les historiens que nous avons consultés, a eu lieu au cours de l'année 1370.
Vaas, comme nous l'avons déjà indiqué et comme on vient de le voir par ce qui précède, était évidemment une place forte qui consistait en un château avec donjon, entouré de hautes et épaisses murailles et défendu par plusieurs tours que protégeait un fossé rempli d'eau, et par la rivière du
i Dans le récit que nous venons de faire, nous avons particulièrement suivi Paul Hay du Chatelet , Guyard de Berville et 01. Menard.
Loir. On entrait dans la ville par trois portes. Nous ignorons à quelle époque le château et les murailles furent construites , serait-ce lorsque cette petite ville fut créée baronnio ? Il nous semble que ce château , au xive siècle , était une dépendance de J'abbaye , que c'était la demeure de l'abbé commendataire ; cependant plusieurs écrivains disent : « Bertrand du Guesclin , après la prise du château de Vaas , le donna à garder aux religieux, les ennemis ayant brûlé l'abbaye, et l'année suivante Charles V confirma cette donation.»
Si le château avait été une dépendance de l'abbaye , du Guesclin n'avait pas à leur en faire don , il n'avait qu'à le leur rendre ; Charles V n'avait pas à confirmer cette donation , et les historiens auraient écrit : « Du Guesclin rendit aux chanoines leur château ; » on dira peut-être : il lui appartenait par droit de conquête; mais on répondra : l'abbaye lui appartenait aussi au même titre; alors il aurait fait don non-seulement du château, mais aussi de l'abbaye; ce qui n'est pas constaté ; enfin les chanoines en furent propriétaires en novembre 1370, il était presque entièrement détruit ainsi que le donjon et les tours ; Jean Leproust et révoque Claude d'Angennes, comme nous l'avons déjà fait observer , passent pour avoir fait réparer ce qui restait du château et de l'abbaye.
Avant de terminer ce chapitre, nous croyons devoir faire remarquer que Choisy et Cabaret racontent autrement que tous les autres historiens la prise de Yaas ; dans le récit qu'ils en font , il n'est pas dit un mot du château , de son donjon, de ses tours , de ses murailles, de son fossé, etc., ils ne parlent que de l'abbaye et ne disent pas qu'elle fut brûlée; il semble, d'après eux, que Vaas ne fût pas fortifié; le contraire est prouvé, puisqu'on voit encore les vestiges des fortifications: aussi presque aucun écrivain n'a pris Choisy et Cabaret pour guides. Nous allons cependant donner les quelques lignes que A. Lobineau leur a empruntées :
« Cabaret, dans son histoire de Louis 111 de Bourbon, attribue la gloire de la prise de Vaz aux gens du duc de Bourbon, commandez par Louis de Sancerre, lesquels étoient arrivez aux environs de cette abbaïe dans le temps que les Anglois, battus à Pontvallain, prenoient la fuite. Selon quelques auteurs, Waltier, maréchal d'Angleterre, qui avoit dessein de se retirer à St.-Maur-sur-Loir, aïant rencontré les gens du duc de Bourbon, se renferma dans l'abbaïe de Yaz et fut aussitôt assiégé par Sancerre. Tous les Anglois furent tuez ou faits prisonniers , et le maréchal d'Angleterre fut pris par messire Jean d'Azay, sénéchal de Toulouse. Le connétable du Guesclin arriva sur ces entrefaites, et fut trèsfâché de ne s'être pas trouvé à l'attaque ; il envoïa
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demander le maréchal d'Angleterre par le seigneur de Mailly, et prétendit que ce prisonnier lui appartenoit à cause de son office de connétable, et à quoi Sancerre répondit que « le maréchal étoit prisonnier d'un très-gentil chevalier, et qu'il croiroit lui faire tort de le lui ôter. » Mailly répondit fièrement que « le connétable auroit le prisonnier à quelque prix que ce fust, en dépit de celui qui l'avoit pris. » Sancerre dit « qu'un chevalier comme Jean d'Azay devoit estre traité autrement. » Cela n'empêcha pas Mailly d'ordonner au chevalier de lui livrer le maréchal ; ce qu'il fit immédiatement pour ne pas offenser le connétable. Suivant la Chronique de Louis de Bourbon et l'historien Choisy (Hist. de Charles V) , le prisonnier ne fut pas rendu. « Le connétable, qui, en tant d'autres occasions, se faisait obéir par les plus grands princes, n'insista pas pour le bien du service et poursuivit ses conquêtes pendant l'hiver..., et poussa les Anglais de quartier en quartier, jusqu'à ce que tout fût dissipé. »