CHAPITRE II
LES ALPHABETS CKI.TI BKKI BN'S ES OlSsÉKAL.
Pour ne pas trop dévier de la marche qu'ont suivie la plupart de mes devanciers, je passe immédiatement à l'examen des alphabets, quoiqu'il eut été préférable , ad captandam benr.volentiam , de commencer par les résultats qu’on peut obtenir de l’étude des types et des symboles empreints sur nos médailles; sujet moins aride, et qui présente d'ailleurs un terrain à peine effleuré jusqu’à présent , puisque l'attention a été fixée presque exclusivement sur l'interprétation des légendes.
Ces immenses alphabets peuvent être partagés d'abord en trois classes, qui formeront autant de chapitres :
i* Les caractères simples , qui ne représentent qu’une seule lettre alphabétique ;
a* Les signes composés, qui en contiennent deux ou plusieurs, appelés monogrammes ou ligatures;
•3 e Les lettres numérales.
Ensuite chacune de ces classes pourra être subdivisée en trois autres, savoir :
o) Les lettres qui se lisent également de gauche à droite et de droite à gauche ; sans aucune altération dans leurs formes, telles que l’A,
1 8 RKCHKRCHES NUMKMATIQUES.
I H, I M, etc. Nous les up|>ellerons caractères invariables ou immuables. Il y a même des légendes entières qui ne varient en rien dans quelque direction qu’on les lise, comme, par exemple, MHM.
h) Iæs caractères qui se dirigent de gauche à droite, tels que b, E. On les reconnaît à la direction des traits obliques ou horizontaux, qui partent de la ligne perpendiculaire vers la droite.
e) Les lettres qu'il faut lire de droite à gauche, et qu'on appelle rétrogrades, comme X , D, 3, où les traits obliques ou horizontaux tendent vers la main gauche. II y a ce|>endant ici, comme toujours, des exceptions ; l'jj et l'R sont employés indifféremment dans quelques légendes, qui partent, sans aucun doute, delà gauche.
Xprès avoir fixé la valeur des lettres simples, il faudra ranger dans le même ordre les monogrammes, qui en contiennent deux ou trois ou davantage. Si l'on s’est trompé souvent sur la signification du petit nombre de ligatures qu'on a cherché à expliquer jusqu'ici , c’est parce qu'on n'avait pas bien établi la valeur des membres alphabétiques dont elles se composent. Souvent il y a double emploi de certains traits, mais pas toujours, il s’en faut de l>eaucoup.
Plusieurs monogrammes appartiennent à la classe des caractères invariables. Tel est le M, contenant, sans double emploi, M et *t\ qu'on le lise de la gauche ou de la droite.
IVautres sont, à la vérité, susceptibles d'être interprétés dans les deux directions, mais n'offrent pas le même résultat. Dans AA nous trouvons MA en partant de la gauche, et AM en commençant par la droite. Dans tous les cas semblables, il faut avoir recours, pour se décider, aux faits qui ressortent de l’ensemble de la légende et de la direction des autres caractères, ainsi que de celle des types figurés. Sur les nombreuses médailles d’Obulco , la charrue et l’épi gardent ordinairement la même direction vers la gauche ou vers la droite, qu’il fant suivre dans l'interprétation des lettres et des ligatures.
Les monogrammes qui partent de la gauche, et qui appartiennent
RECHERCHES NUMISMATIQUKS. I!)
par conséquent à la deuxième classe, sont très-nombreux. H fait évidemment NT ; H* , Hh ; f*, KX, etc.
Les monogrammes qu'il faut lire exclusivement de droite à gauche, et qui retombent dans la troisième classe , sont également assez fréquents. Citons , pour exemples : Vv , où l’on trouve , dans ladite direction, VA ; AA, qui fait AMA.
Les lettres numérales sont de deux espèces, dont l’une se compose en général des caractères de l’ancien alphabet romain A, B, G, D, E, F, G, H, I, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, V, X, comme on les trouve si fréquemment sur les deniers consulaires et sur ceux des familles romaines. 11 parait généralement admis aujourd’hui, comme l’a déjà indiqué Eckliel (i), que ces « literae solitarisc alphabeti » marquent le numéro d’ordre de l’atelier monétaire où l’on a frappé les médailles qui en sont revêtues , de sorte que l’A nous annonce la première officine; B, la seconde, et ainsi de suite jusqu’à l’X, qui fait la vingt-etunième. Les doutes qui pourraient encore exister à cet égard seront complètement dissipés par ^explication des légendes celtibérienrles, où ces numéros d'ordre sont le plus souvent accompagnés du mot officinâ ou monetâ, plus ou moins abrégé. Il serait assez singulier qu'on parvint de la mème manière à fixer la véritable signification des lettres isolées que contiennent les médailles d’Alexandre le Grand (su • jet de tant de controverses), ainsi que celles de Marseille et autres lieux.
Mais comme, suivant toute probabilité, on manquait ici en Espagne du G et du Q, pour les numéros d'ordre y et 16 , on a eu recours à d’autres moyens de les exprimer.
La seconde catégorie des lettres numérales se rapporte aux chiffres romains J, Il , etc., où l'I n'a que la valeur de l'unité, tandis que, dans l'ordre alphabétique,' il aurait celle de 9; le chiffre II pourrait aussi se confondre avec la lettre 1 1, qui est une abréviation de l’H ; de même
(1) Dortriua uuinorum, l. V, pag. 75 et suiv.
le V aurait une double valeur, égale à 5 et à ao ; mais les chiffres romains 1 1 1 et I II I ne sont pas susceptibles d'un doute.
Quoique les lettres numérales jouent un grand rôle sur toutes sortes de médailles antiques, on n’y a pas fait la moindre attention dans l'étude des monuments celtibériens; ce qui s'explique aussi par l'observation que j'ai déjà faite plusieurs fois, que les auteurs se sont bornés presque exclusivement à y rechercher des noms dépeuples et de villes.
Plusieurs autres expédients se présentent, outre les règles générales de la diplomatique, jtour faciliter la réduction à l'alphabet ordinaire de tant de caractères dissemblables entre eux.
I. Ues monétaires ou graveurs ne se contentaient pas, dans leurs formules, d'abréger les phrases et les mots, mais abrégeaient aussi les simples lettres de l'alphabet. Mes devanciers ont bien reconnu que l’b est l’équivalent de l’E, ce qui résulte évidemment de la comparaison entre elles de plusieurs légendes ; mais ils n’en ont pas tiré, que je sache , cette règle féconde, du retranchement d’une portion des parties constitutives d'une lettre alphabétique; règle qui ne s’applique pas seulement à l'b , mais à une foule d'autres caractères. En voici , dès à présent, quelques exemples : l’A est égal à i’fi , où la barre horizontale a été omise ; x> et n sont des O tronqués.
II. Différentes lettres sont quelquefois couchées, comme M. de Saulcy eu a déjà fait l’observation. La lettre tu serait un E couché. D'autres fois il repose sur une espèce de piédestal, comme L’9 et sa forme angulaire l'9 sont également des O et O exhaussés. C’était donc un véritable lit de Procuste que ces graveurs avaient à leur disposition, raccourcissant ou allongeant à leur gré les lettres de l'alphabet, pour obtenir des légendes bien alignées à la même hauteur.
III. C'était probablement aussi pour faciliter l'œuvre des graveurs, que les caractères arrondis dans leur origine recevaient si fréquemment une forme angulaire. La comparaison de ces deux espèces de lettres en facilite souvent l'explication. Ainsi l'0 parait douteux ; mais
. RECHERCHE^ NUMISMATIQUES. 21
en le voyant remplacé par 0, l'on en tire la conséquence que l’un et l’autre représentent des O et non des thêta.
IV. Pour fixer la valeur des caractères celtibériens , il faut avoir recours, en premier lieu , aux lettres identiques grecques et romaines des alphabets ordinaires , qui conservent la même valeur dans les deux langues, comme A, B, E, 1, K, M, N, O, T. On ne peut douter que ces lettres ne répondent à nos A, B, E, I, K, M, N, O, T. Elles formeront donc pour ainsi dire le noyau des recherches ultérieures : lorsqu'on trouvera , dans les légendes identiques pour tout le reste, la lettre A remplacée par un A, un A, un A, l’on en tirera la conséquence que toutes ces lettres sont des A.
V. En second lieu viendront les caractères paléographiques ayant la même valeur en grec et en latin. Tels sont les R, les \ (R et S).
VI. Ensuite il faudra faire un choix entre la signification grecque ou romaine des lettres identiques, mais d’une valeur différente , dans les lieux langues. Ici commencent les difficultés : le C est-il un S grec ou un C romain? le H un êta grec ou une ache latine?
Vil. Les caractères exclusivement grecs ou exclusivement latins des alphabets ordinaires causeront moins d’embarras : le n sera indubitablement un pi; TL un L.
VIII. Les caractères désignés auparavant sous le nom général détrusques, et qui ont été rangés par M. Mionnet (i)en trois classes distinctes : étrusques proprement dits, osques et samnites, se prêtent à des comparaisons fort utiles avec les alphabets celtibériens, qu’il s'agit d’expliquer. Quelques lettres étrusques ont donc été admises dans les chapitres suivants , quoiqu’elles ne se rencontrent pas absolument égales sur les médailles fVappées en Espagne, mais en ayant soin de marquer chaque fois d’où elles proviennent. D’un autre côté , les alphabets celtibériens une fois bien expliqués serviront à leur tour
(I) Description de médailles antiques, Recueil des planches. PI. XIX bit.
n RECHERCHES N 11 iftSM ATIQUES.
pour fixer de plus en plus la véritable valeur des earactère* étrusques encore douteux, malgré tant de savants travaux. Ainsi, d'après Mionnet, les lettres étrusques, osques ou samnites , H', I, A, «ont encore incertaines. Dans le+ il voit un T, tandis qu’Eckhel y trouve un X. Pour moi , tous ces caractères, pour ainsi dire extraordinaires, employés par les plus anciens monétaires romains, semblent devoir rentrer dans un seul et même cadre , comprenant aussi bien les légendes celtibériennes d'Espagne, que celles de même nature qu’on retrouve, quoiqu'en nombre plus restreint, dans les Gaules, en Italie, en Sicile, et jusqu’en Lycie.
Du reste , je suis bien éloigné de prétendre à fixer irrévocablement la valeur de tous ces caractères. Il y en aura encore un certain nombre, surtout parmi ceux qui se présentent rarement, qui resteront aussi indécis que par le passé , ou ne permettront tout au plus que des conjectures plus ou moins fondées, d'après le sens vraisemblable des phrases où on les rencontre. Il y aura donc des lacunes volontaires, plutôt que des interprétations trop hasardées. L'essentiel , en ce moment , parait être de bien établir les bases du nouveau système d'interprétation des médailles celtibériennes , en laissant aux recherches ultérieures le soin de perfectionner les alphabets aussi bien que les formules.
RECHERCHES NUMISMATIQUHS.