CHAPITRE PREMIER
Depuis près de trois mille ans cpie les hommes cherchent, par les seules lumières de la raison ^ le principe de leurs con« naissances^ la règle de leurs jugements^ le fondement de leurs devoirs; qu'ils cherchent^ en un mot^ la «cimce et la tagesse, il y a toujours eu sur ces grands objets autant de systèmes que de savants, et autant d'incertitudes que de systèmes. « L'his-
> toire de la philosophie^ dit M. Ancillon^ ne présente^ au pre- » mier coup d'œil^ qu'un véritable chaos ; les notions, lesprin-
> cipes, les systèmes^ s'y succèdent, se combattent et s'effacent » les uns les autres^ sans qu'on sache le point du départ et le
> bat de tous ces mouvements^ et le véritable objet de ces » constructions aussi hardies que peu solides, o
La diversité des doctrines n'a fait^ de siècle en siècle, que s'accroître avec le nombre des maîtres et les progrès des connaissances; et l'Europe^ qui possède aujourd'hui des bibliothèques entières d'écrits philosophiques^ et qui compte presque aataot de philosophes que d'écrivains , pauvre au milieu de tant de richesses^ et incertaine de sa route avec tant de guides; l'Europe, le centre et le foyer de toutes les lumières du monde, attend encore une pbiloêophie.
6 Ma ^m*oTtak,
ie prie le ié«Jtetir> ^m sëilalt tenté de rejeté^ côtnmë t^méwire une assertion qui n'est pas même harcÛe, de vouloir bien^ avant de la condamner^ lire V Histoire comparée des systèmes de philosophie MaHùméni èàl pHnctpe deè éofinaissances hummnes, par M. de Gérando (1).
En présentant cet ouvrage k mes lecteurs comme une démonstration de la proposition qui faille sujet de ce discours^ je crois faire preuve de confiance dans mon opinion^ et; si j'ose le dire^ de génétoÀii ëiiVen cëut qui voudraient la combattre^ puisque Tauteur tire de la comparaison des divers systèmes une conclusion tout opposée. Loin de désespérer de la philosophie^ il appelle par tous ses vœux, il bftte de tous ses efibrts la réforme des erreurs dans lesquelles elle est tombée^ ou le complément des vérités qu'elle a entrevues, et il parait convaincu que les philosophes découvriront un iour le principe des connaissances humaines et le vrai sy^tènié aë la philosophie, au même instant qu'il nous apprend Tinutilité des efforts qu'ils ont faits jasqu'ici pour y pàrVeriir, et tnêrtie qu'il prouve, jusqu'à l'évidence, l'impossibilité où ils sont d'y arriver jamais, tant qu'ils s'obstineront à marcher dans les mêmes voies. Je ne m'occupe pas de savoir si l'Histoire comparée des systèmes de philosophie laisse ou non quelque chose à désirer du côté de la profondeur des vues, de l'enchalnemôni dds idées, de la précision des résultats 9 je n'en ai pas besoin; Quand même l'auteur aurait pénétré plus avant dans l'examen critique des divers systèmes de philosophie, qu'il aurait suivi dans leur ex* position un ordre plus méthodic|ue> ou déduit de leur compa* raison desconolusiona {dus franches et plus fermes, il n'aurait que mieux prouvé la thèse (}uâ j'ai avancée; mais il a traité son sujet avec autant d'impartialité qu'on en peut attendre d'un écrivain qui ti'a pas prétendu demeurer neutre entre toutes les opinionsi Son ouvrage est aussi clair que les matières l'ont permis : il e6t éorit dans notre langue, et il est bieh écrit} il est même plus complet qu'aucun de ceux qui otit paru en France su^ les divers systtoes de philosophie, puisqu'il présente l'exposé du système le plus réoenl^ et qui sera sans doute le dernier du même genres le systte» de Kant^ encore peu connu en Firanee, et qui a fait tant de bruit en Alle^
(1) S vbi. iït^i Chei Ittarichli, Hie de U L6I, H» 1^1. (râvèrtis une l'ois iMW totttesi que^ datai la Dlsèbort préUidiaàiM, toutes les éitsUons (^ui sont distinguées par des guillemeU seal piMs de est oavMiei)
BE LA. ràltOSbPHIB. 7
magne; et tel ^ en un mot^ qu'est cet ouvrage, je le crois plus qne siillisant poulr autoriser tout lecteur de bon sens et de boone foi à conveniif de la proposition par laquelle j'ai commencé ce discourS; et que je vais essayer de développer.
J'ose sondei* une des grandes plaies de la société, la diversité, rincertitude, la contradiction même des doctrines philosophiques. Les palliatifs sont épuisés depuis longtemps, et il n'est plus possible de dissimuler la gravité du mal ; mais, pour en connaître l'étendue et en juger le danger, il faut remonter à son origine.
Le premier peuple qui nous soit connu par des monuihents historiques, religieux, littéraires, et par le plus durable et le plus authentique des monuments, par lui-même, le peuple Juif, ne connut jamais le nom de philosophie. Certain que Dieu avait parlé à ses ancêtres et ^cnV pour ses descendants, ce peuple n'avait garde de chercher ailleurs que dans ses traditions et ses livres le principe de ses connaissances morales, te fondement du pouvoir, la règle des devoirs, le type, en un mot, de toutes les vérités sociales. Il y lisait ses lois et ses mœurs, seuls besoins d*un peuple, et il ne demandait pas aux vaines opinions de Thomme ce qu'il trouvait dans tous les monuments, dans tous les souvenirs, dans la constitution même de sa société.
Et il ne faut pas, sur la foi de quelques écrivaixis prévenus, en rejeter la cause sur l'ignorance et la grossièreté dont ils l'accusent. Si les premiers philosophes ont été partout des poètes et des moralistes, certes il avait le droit de prendre place parmi les nations les plus éclairées, ce peuple qui nous oSte dans les écrits de ceux qu'il appelle ses prophètes et ses docteurs, des modèles de la plus sublime poésie, et sous la fonne de proverbes et de maximes, les leçons à la fois les plus hautes et les plus naïves de morale et de politique, et les règles les plus sages pour la conduite de la vie ; et si c'est là la philosophie, sans doute il y en a bien autant dans Isaîe, David ou Salomon, que dans Homère ou Hésiode.
11 n'était pas non plus étranger à cette philosophie qui s'occupe des phénomènes de la nature ou des productions des arts, ce peuple qui, mieux que les Grecs et les Romains, sut régler son année sur le cours des astres (1), chez lequel le plus
(1) Scaliger donné le dompul dt Tannée judalqua pour ce qu^il y a 4e plus parfait et de plus exact en ce genre.
8 DE LA FHIiOSOFHIE.
sage des rois fut le plus savant des naturalistes; qui déploya^ dans la construction du temple^ le plus majestueux que le soleil ait éclairé^ toute la science des arts^ et même toute leur magnificence^ et dont il parait même que les vaisseaux se frayèrent à travers TOcéan une route qui devait^ tant de siècles après^ immortaliser des nations modernes.
Partout où ces connaissances primitives de vérités morales ne furent pas fixées par l'Écriture, elles ne tardèrent pas à s'altérer autant par les passions des hommes que par l'éloignement des temps et la dispersion des peuples; mais elles ne purent jamais s'effacer entièrement. La grande idée de la cause première et de l'origine des choses ne sortit jamais de la société^ et toujours le genre humain fut tourmenté du désir ou plutôt du besoin de connaître ce principe de toute vérité, premier objet de toute philosophie.
Les premiers peuples qui vivaient en société de famille ne pouvaient faire de ces notions confuses un système raisonné ; Us les surchargèrent de leurs vaines imaginations, et, dans leur ignorante simplicité, ils transportèrent à l'Être suprême et à sa nature toutes les images tirées de la nature humaine, de la génération des hommes, de leurs occupations, de leurs vertus^ et surtout de leurs passions. Chaque famille, et bientôt chaque peuplade, eut ses dieux, et fit leur histoire, et de là la diversité des noms, des aventures et des caractères attribués chez les divers peuples à la même divinité. Les premiers qui sentirent rinspiration du génie poétique recueillirent ces traditions populaires et les embellirent. Ils y mirent plus d'art sans y mettre plus de raison, et les firent passer à la faveur du rhythme poétique, du chant, et même de la danse; et ce fut ainsi que se formèrent insensiblement et se répandirent ces bizarres et monstrueuses théogonies, cosmogonies, mythologies, ridicules travestissements des vérités primitives , que nous avons mal à propos honorés du nom ô'allégoriesl et qui défiguraient, par la licence de leurs images ou l'absurdité de leurs récits, les dogmes les plus graves et les plus importants.
Aussi les premiers sages qui voulurent s'élever à la connaissance d'eux-mêmes et de la nature morale, rejetèrent ce vain amis de puérilités, et cherchèrent dans la raison de l'homme ce qu'ils ne pouvaient plus reconnaître dans les croyances de la 'société.
Ces recherches, qu'on décora du nom de philosophie, commencèrent chez les peuples de l'Orient. C'est, je crois, une er-
n LÀ raiLOBoran. 9
reor d'en chercher la nûson dans le climat; le climat ne donne àl'eq[)rit ni force^ ni justesse, et il ne parle qu'aux sens et à Hinagination. Je ne sais pas même si, toutes choses égaies, les eEmats tempérés, les pays fertiles et d'un aspect riant, ne sont pas moins favorables à la contemplation que les conti*ées arides et sauvages, les pays tristes et nébuleux. Là, l'homme vit plus isolédes autres hommes, plus renfermé en lui-même, et ses pensées comme ses habitudes ont quelque chose de plus grave et de plus moral. Si donc la philosophie se montra d'abord en Orient, c'est que, née à la fois du besoin et de l'ignorance des doc* trines reli^^eiises, elle dut conmiencer à côté de la religion^ pour ainsi dire dians son berceau, et retenbr , en se séparant, quelque idée confuse de ses premiers dogmes. C'est le roman qui naît de l'histoire, et, au défaut de la vérité, en conserve la vraisemblance; ainsi la philosophie et en particulier le dogmatisme, qui est à la philosophie ce que la foi est à la religion, prit naissance chez les Phéniciens et les Égyptiens, les premiers voisins du peuple juif; les autres, longtemps ses alliés ou ses maîtres. Ainsi, les systèmes les plus anciens de philosophie forent des genèses et des cosmogonies, et la philosophie commença ses systèmes par où la religion avait commencé son en* sdgnement et ses Uvres.
Thaïes de Milet, fondateur de l'école ionique (1), commença chez les Grecs cette longue suite de philosophes ou de raisonneurs qui s'est étendue jusqu'à nous : il chercha dans la matière le principe des choses, et il est remarquable que cette première erreur de la philosophie soit aussi celle de ses derniers jours. L'eau fut l'élément auquel il accorda le privilège d'avoir produit les autres substances.
L'école italique, dont Py thagore fut le chef, suivit de près celle de Thaïes; elle s'enveloppa de silence et de mystères, et fut la première de toutes les sectes occultes. Leurs secrets ne peuvent être que dangereux, aujourd'hui que toutes les vérités morales sont connues; alors, ils n'étaient peut-être que ridicules, et la métempsycose, dont Pythagore fut l'inventeur, et ces combinaisons de nombres où il plaçait le principe des choses, confirment assez ce soupçon. Cette école, cependant, plus occupée de morale que celle d'Ionie, conseillait de se dégagerdes pensées terrestres pour s'élever jusqu'à la nature divine.
(1) Voyez le Tableau des écol09 de philoeophie cha les Grecs ^ par M. Adry. Chez DupratrDuirerger, me des Grands-AugusUns, ii« 21.
10 m LA PHILOSOTEIE.
Socrate trouva dans se^ méditationS| ou peut-ét^ claps les livres des tlébreux déjà répandus en Orient . les notions des vérités importantes dont la philosophie chercne depuis si long* temps les preuves^ Tunité de Dieu créateur, conservateur et rémunérateur, et TimmortaUté de Tftme. Le premier des philosophes grecs, il fit descendre |a morale du ciel; et, sans dpute^ il l'aurait affermie sur la terre, si le génie d'un hoifiime, quel qu'il soit, pouvait être une autorité pour rhoipme et ^ne garantie pour la société.
Socrate n'aspira pas ^ Thonneur de faire secte ; il se contenfii de léguer sa doctr{ne à ses disciples, et Platon, le plus célèbre de tous, recueillit la meilleure paft dp ce noble héritage,
Platon, fondateur de la première académie, réyéla au mopde la doctrine de son piattre, la 4éveloppa et rembelHt. Il proclama les idées innées ^ ou des idées universelles eippreintes dans notre esprit par l'intelligeqce suprénie, et chercha à mè)er ensemble les opinions de Socrate, quelques-unes de Pythagore, la doctrine élevée des prêtres de Memp|iis, et peut-être quelques rayons de lumière emprtintés des jfuifs. L'âme, selon ce philosophe, doit juger, et non les sens; et nos idées sont des réminiscences dont le prototype est en Diei;, Il a<]n)ettait deui causes. Dieu et la matière; celle-ci cause 4u niai, et dont l'auteur de tout bien n*a pu entièrement triompher, etc.
Doué des plus sublin^es qualités de l'esprit et des don^ les plus heureux de l'imagination, poète, orateur, géornètre, philosophe, Platon, qui eut des idées si élevées sur I)ieu 0t sur l'homme, ne sut pas en faire l'application ^ 1^ société : il aperçut, si l'on me permet cette expres^iqii, les deux termes extrêmes du monde moral, mais il ne lui fut pas donné de voir le rapport qui les unit.
L'antiquité, ravie d'admiration pour la beauté de soi) génie et l'élévation de sa doctrine, le nomma le d?V«n/*/afon; et no^s verrons plus d'une fois ses ppipions r^par^tre dans no§ systèmes modernes de philosophie les plus accrédités, et toujours exciter le même enthousiasme.
Les esprits ne purent rester longtemps à 1^ hauteur à laquelle Platon les avait élevés. Aristote les en f)t desc^pdi'P* U humilia l'intelligence humaine en rejetant les iidées innées, et en pelas faisant venir à l'esprit que par Jlntermédiaire des seps. Il enseigna trois principes, quatre causes, l'éternité du monde, la matière première et sa forme constituante, l'être existant et réel, moteur des iBtellip[encesinférieure9,9eulesdivit^ités,etc.^etc«
P)a(oQa8seistdeetcré^iAl^totedépQn(i)f^ dl^e^ifen^d^Bal^ B dispositioa des fpripes; U est souvent o))4PW ^| hW^]^ P^ !• > fond des choses.,. Lestai artqu^il aitQég)ig^4en|ie)gnerast • celui de décou>Tîr )a vérité; p mais |}'i) n'enseigne pi|8 à I4 découvrir, il 4onne les moyens de la coml)ftttrp. Non-seulement Aristote fournit comme Platon la matière du comb^^, mftis il fournit encore les anoeS| ^t sa dialectique, miimt|e)ise 6t presque mécanique, pe|it être regardée coff\ime I9 li^tjque dp li| disputa,
Ce philosopl^e traç^ dl^ règles à réiomieoae, ^ lu poésje> k U grammaire; ^1 fut moins heureux pour la politique pi h métar physique, oréjugé fl^cheux contre son systèn^p qe phi)p^pi||Q, parce que |a politique et 1^ métaphysique iippartieupeut bien plus à la philosophie que les beaux arts^ PlatPff ^ QO|i)q)e nous ravons déjà dit, n'avait pas eu des idées plus justes sU^ la politique ; les philosophes anciens, mén>e ceu^ qui rtM^iu^èp^i^t le mieux sur FboRime, ne comprirent jamais \f^ sopiété.
Le stoïcisme vint à sop tour, âjénon, sou fou^jat^ur, cherchu à réunir des systèmes opposés. Il adu^ijt la Divinité cop^me principe efficient, mais il la |K)uiuit qu destiq ; potre 4m^ est une particule de la Pivinité; elle p'acquiert de certitudp que parTexpérience, et toutes ses notiops lui viennent des sens; il faut agir conforpiémept à s^ nature; )e ^gp ^ suffit ^ luimême, etc., etc.
Hais si, parleurs opipipps» les stoïciens inclinaient davan* tage au péripatéticisme, ils étaient pl^tqniques par leur moitié ; aussi leurs vertus furent toujours plus remarquées quQ leqr doctrine.
On voit daps pet e^pos^ rapide des prjpoipaux systèmes de philosophie chez Jes apcieps, de ces systèmes qu'on peut regarder comme la source de tous les autres, ^ue, sur Texistenpe de la première pause et le principe des coppaissances hunudues, les philosophes anciens flottèrent entre Vinteiligence suprême et la matière éternelle^ comme entre l'esprit dp Thomme et ses sens^tantôt mélantquplqup chose de ipatériel à la Pivinité, tantôt quelque chosp d'intelligept h la matière; mais du moins cette direction forcée des systèmes philosophiques était up hommage solennel rendu à la distinction des deux substanpes qui existent dans l'univers^ et des deux êtres qui constituept Thomme; distinction au'on s'efforce aujourd'hui d'effacer^ en faisant Dieu de la matière^ et Tftme de rhomme de ses orgapes.
Qui pourrait cependant compter les spptes qui sortirent de ces cinq écoles çon^pe des rpjetops 4'une tige fécopdeT Saps
parler des disciples de Thaïes qui eurent des opinions particulières, différentes de celles de leurs maîtres, tels qu'Anaximène, qui plaçait dans quelque chose d'aérien le principe créateur que Thaïes avait attribué à Teau, et qu'Heraclite, autre disciple de la même école, chercha dans le feu, ou Anaxagoras que son théisme et des notions plus exactes sur la suprême intelligence firent mettre au rang des athées, il sortit quatre sectes de récole de Pythagore, dont la dernière fut le pyrrhonisme ; cinq de celle de Socrate, qui aboutirent au cynisme : l'académie de Platon donna naissance à quatre autres académies ^ sans y compter le syncrétisme, qui voulut tout réunir ou tout confondre, et Téclectisme, qui prétendit choisir dans toutes les opinions^ et faire un système unique des débris de tous les autres.
Ce serait se donner, à peu de frais, le mérite d*une érudition qu'on trouve dans tous les livi*es, que d'entrer dans le détail des opinions particulières à chaque secte , ou personnelles à chacun de leurs disciples. Nous renvoyons à Y Histoire com^ parie. On y verra toutes ces opinions se combattre, se modifier Tune etTautre, ou se mêler et se confondre. Les sophistes , ces gladiateurs de la philosophie, espèce d'hommes qui, pour amuser le public, faisaient un jeu du raisonnement, et un métier de la dispute, achevèrent de ruiner toute certitude , en soutenant à volonté le pour et le contre de tous les systèmes ; et telle était la confusion introduite'seulementpar les deux premières écoles ioniques et italiques, et les sectes qu'elles avaient engendrées, que déjà du temps de Socrate a une réforme D était devenue nécessaire, toutes les idées étaient confondues, X» on avait abusé de tous les principes; des questions téméraires » résolues par des hypothèses gratuites, une dialectique cap- » tieuse employée à établir à volonté le paradoxe, la phiion Sophie dépourvue à la fois de certitude dans ses maximes, D d'utilité dans ses résultats , de dignité dans son caractère : 9 tels étaient les maux auxquels il fallait porter remède, b
Il n'y aurait à changer que les dates, et ce tableau du premier ftge de la philosophie conviendrait parfaitement au dernier. Je continue.
Mais les écoles qui devaient remédier à de si grands maux, et réfonner les abus qui s'étaient glissés dans la philosophie, ne purent elles-mêmes se soutenir longtemps sur leur propre terrain. Le platonisme, qui croyait aux idées empreintes dans nos ftmesj dégénéra en idéalisme, qui ne peuplait Tunivers
m Là FHILOSOÏHIS. 43
que (fintelligences, et ridéalisme aboutit aux rêveries de la Âéorgie et des mystagogues. Tandis que le péripatéticisme, qui tirait toutes nos idées des sens , menait à l'empirisme qui ne voyait rien au delà des sensations et de leur expérience, et finissait dans le matérialisme le plus grossier^ toutes ces écoles et toutes ces sectes anciennes et nouvelles allèrent enfin se précipiter dans Tabîme sans fond du scepticisme et du pyrrhonisme , qui cherchait toujours pour ne pas trouver^ et disputait sans fin de peur de conclure : triste , mais inévitable résultat de tant de systèmes opposés et d'opinions contradictoires.
Si une réforme de h philosophie avait été nécessaire à la première époque^ elle l'était devenue bien davantage à la derni^^ depuis que les nouvelles écoles et les sectes diverses qui en étaient sorties avaient multiplié les systèmes et les incertitudes. Ces incertitudes et ces interminables divisions avaient même dégoûté les esprits de toute recherche philosophique. Les dernières convulsions du monde païen, et la longue oppression qui pesa sur la société pendant toute la durée de Tempire romain^ avaient flétri les courages et éteint même Tintelligence (i) ; et en philosophie comme dans tout le reste « l'esprit » humain cvait perdu ses facultés hardies et créatrices qui avaient » illustré les beaux siècles de la Grèce. » Les éclectiques, parti de modérés en philosophie, voulurent faire profit de cette lassitude des esprits, et de la contradiction des doctrines, en com-
(1) On ne parle jamais qae de la barbarie des onzième et douzième siècles de notre ère; on ne dit rien de celle des deuxième et troisième siècles, et qui même avait commencé au premier, de cette époque de décadence, et bientôt de corruption Uttéraire, qui succéda si promptement U celle qQ^avaient illustrée Cicéron, Tlte-Live et VirgUe. Sénèque, Lucain et même Tacite furent les derniers de l'une ou les premiers de l'autre, poisqu*avec de grandes beautés qui appartiennent à la première, ils se ressentent déjk plus ou moins, ou dans leurs pensées, ou dans leur style, âe U dégénéraUon de la seconde. Après eux, il n*y a plus rien. Quels orateurs, quels historiens, quels poêles, que ceux des derniers temps de Tempire, oU Claudien, le moins mauvais de tous ces versificateurs, parut im phénomène! Et cependant leur langue naturelle était celle de Cicéron et d'Horace, et ils avaient sous les yeux tous les grands modèles, et même une foule d'autres que nous avons perdus. Il taut, pour retrouver de la raison, et même de Tesprit, attendre que le christianisme, devenu société publique, ait aussi sa littérature. De cette littérature chrétienne date l'époque de la renaissance de l'esprit, qui commence, si l'on veut, ^ TertulUen, saint AugusUn et saint Ambroise, et se prolonge jusqu'h Mim Bernard, le dernier des Pères doot les ouvrages nous soient parvenus écrits en latin. Les Pères de l'Église ont été aussi les pères de la liltérature; mais au onzième et douzième siècles, les progrès de l'esprit
posant un système moyen qui laissait ce qu'il y avait de fort et d'absolu dans les diverses opinions^ et ne prenait guère que ce qu'il y avait de faible. Tout système est d'un seul jet : c^st un corps et un ensemble de vérités ou d'erreurs liées les unes aux autres dans l'esprit de celui qui les a conçues; on ne fait pas un système avec d'autres systèmes, comme on fait une histoire avec d'autres histoires, et les éclectiques achevèrent de ruiner les anciennes opinions sans en établir de nouvelles au! pussent prendre quelque crédit sur les esprits. Du débris de tous ces systèmes il ne se forma qu'un chaos, et c'est alors que le premier interprète du christianisme, au milieu de cette confusion de doctrines, et après que tous l^s systèmes avaient été successivement soutenus et abandonnés^ écrivait aux premiers chrétiens : a Les Grecs cherchent encore la science et la san gesse que nous venons vous annoncer; o Grœci sapientiam qwBmnt... nos autem prœdtccmus.
Quand le christianisme se leva sur l'univers alors presque entièrement soumis aux Romains, si l'on disputait encore dans les écoles sur le platonisme ou le péripatéticisme^ on ne voyait presque plus dans la société que des épicuriens et des stoïciens^ et, par des effets contraires ae la même cause, ces deux systèmes opposés entre eux avaient survécu à tous les autres. Les faibles, abattus par les malheurs publics, avaient cherché dans l'épicurisme l'oubli des maux; les forts, aigris par l'oppression,
parurent suspendus, parce qu*il fallait que la société formM sa lan^e, instrument nécessaire de toute culture Intellectuelle, et qn'e\ïe bésitàt longtemps entre la langue polie de ses anciens ipa|tres,et les jargons barbares de ses derniers conquérants. La barbarie des c|euxlème et troisième siècles é^it Tétat d'un homme fait qui sait parler, et qui u*a point d'esprit ; la barbarie des onzième et douzième siècles était Tétat p*i|n enfant qui annonce de Tesprit et de la pénétration , et ne peut pas encore se faire entendre. Aussi 2i mesure que 1^ langue se forme, Tesprit se montre d*abord naïf, parce que la société sortait de ^enfance , bientôt grand* noble, élevé, comme il convient k Tàge mAf, Qn attribue pos progrès dans les lettres U Tétude de l'antiquité, je le yeux bien ; mais crojt^n que les faibles écrivains de l'histoire 4'Auguste , i^e cponu^scnt pas T|tc- Live ou que Claudien n'eût pas lu Virgile! Np ()evaiept-i|s pas trouver dans ces écrivains, dont ils parlaient la langue, une foule de heautés de style qui sont perdues pour nous, et les rhéteurs de profession leur manquèrent-ils pour les leur faire remarquer, e{c,1,.,,.
Si les modernes doivent tous leurs progrès k l'étude de Tantiquilé, comment des anciens eux-mêmes ne pouvaient-ils ^ppreiidrq, dans cette même étude, k imiter leurs compatriotes et presque leufs contemporains? Et nous-mémeâ n'avons-nous pas vu dans notre révolution la littérature dégénérer malgré l'étude assidue de l'antiquité, et même des plus beaux modèles du $|ècle de ^ouis ^{Y t
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s'étaient jetés daps )e stoïcisme comme dans un dernier retranchement. Celui-ci exaltait les ftmes jusqu'à l'impassibilité; celui-là, en les amollissant par les jouissances, én^onssait le sentiment des peines. Ainsi, les sectateurs d'Epicure par amour excessif du plaisir^ les disciples du Portique par mépris exagéré desmaux^ voyaient les événements publics avec une égale indifférence^ et tandis que les doctrines d'Épicm'e^ ^ien ou mal entendues, en plongeant l'honime dans la volupté, avilissait jusqu'à la servitude, et ruinajt tout l'esprit public, le stoïcien, s'envelqppant dans son orgueilleuse constance, même lorsqu'il aurait eu besoin d'énergie^ et plus fort pour souffrir que pour agir^ pensait bien moins à illustrer sa vie qu'à honorer sa mort.
Cependant les premiers (|octeurs du christianisme, élevés k Alexandrie dans les systèmes de Platon, cherchèrent à les concilier avec leurs dogmes, autant par \me suite dp la direction que leur esprit avait reçue, que pour gagner ^U chinstianis|ne les partisans du système philosophique qui en étaient les moin^ éloignés : en effet, les idées de PJaton se rapprochaient de quelques vérités fondamentales de )a religion chréti9pne. comme le stoïcisme de sa morale sévère ; et Platon avait trouvé dans son génie, et Zenon dans son caractère, quelque chose des dogmes ou des pratiques que la nouvelle philosophie venait enseigner^ prescrb*e ou conseiller. Mais les docteurs chrétiens ne s'attachèrent pas $i exclusivement à un seul philosophe, qu'ils ne prissent dans les opinions des autres ce qui pourrait s'accorder avec leurs doctrines, et leur concilier un plus grand nombre d'esprits.
« Ce que j'appelle la philosophie, dit saint Clément d'Alexan- 0 drie, n'est pas celle des stoïciens, de Platon, d'Epicure ou > d'Aristote; mais le choix formé de ce que chacune de çi^ » sectes a pu dire de vrai, de favorable aux mœurs, de con- 0 forme à la religion, b Sorte d'éclectisme qui n'avait pas l'inconvénient de l'éclectisme purement philosophique, puisqu'il ne faisait que rallier des vérités éparses et particulières à une doctrine toute formée, et à un système général de vérités, ^t rapprocher aipsi les conséquences de leurs principes.
Cependant la philosophie platonicienne domina presque exclusivement dans la première école chrétienne, jusqu au temps où l'inondation des barbares et les guerres sanglantes des nouveaux conquérants entre eux, et avec les anciens peuples, firent ceaser tout ensei^ement public, en détruisant tout état politique dg §Qçiét^.
46 DE LA PHILOSOraiB.
Lorsque TEurope commença à respirer de ses longs malheurs, et que la religion, qui avait survécu à la dévastation universelle, put s'occuper île Téducation des nouvelles sociétés et de la restauration des études, les écrits d'Aristote, portés dans rOccident par les Arabes, furent les premiers offerts è Tavidité des esprits, et au besoin qu'ils éprouvaient de se polir. Des esprits incultes, et qui n'avaient pas même, dans leur langue demi-formée, dinstruments suffisants de la pensée, devinrent subtils avec Aristote, plutôt qu'ils n'auraient été éloquents avec Platon; et peut-être aussi la nature de l'esprit humain exigeait-elle qu'il se pliftt aux procédés rigoureux d'une philosophie logique, avant de s'élancer dans les hauteurs de la métaphysique. Malheureusement on prit pour de la métaphysique une idéologie obscure et litigieuse ; des règles mécaniques de l'art de raisonner tinrent lieu de raison, et l'on crut trouver dans les univenaux et les catégories l'universalité des connaissances humaines.
La métaphysique d' Aristote fournit un aliment inépuisable aux disputes ; sa dialectique était un arsenal ouvert à tous les combattants, et la guerre, cette première passion des peuples enfants, ne fit que changer d'objet. Mais les questions fondamentales de la science morale, que la philosophie de nos jours a si audacieusement portées à son tribunal, étaient alors décidées par la religion, ou traitées dans l'esprit de son enseignement. Il y avait, dans toute l'Europe, uniformité de doctrine sur les points importants, et unité de sentiments; les docteurs des différentes universités, ou même des diverses nations, faisaient assaut d'arguments plutôt qu'ils ne luttaient d'opinions, et la philosophie avait aussi ses tournois qui ressemblaient à des combats, et qui n'étaient qu'un exercice pour l'esprit. Cependant cette manière de traiter la philosophie n'était pas sans dangers, même lorsque la philosophie ellemême était exempte d'erreurs, et l'habitude de la dispute sur des questions inutiles ou ridicules rendait les savants pointilleux et querelleurs. Toutefois il est juste de reconnaître que la scolastique a donné de la sagacité aux esprits, de la précision aux idées, de la concision aux langues modernes, surtout à la nôtre; et Leibnitz, juste appréciateur de tout mérite, déclare qu'tV y a de l'or caché dans le fumier de V école.
Au quinzième siècle , de grandes découvertes préparèrent pour les ftges suivants de grands événements. La poudre à canou; la boussole, un nouvel hémisphère, changèrent la face
DE Lk PHILOSOPHIE. il
da monde politique. Le monde moral eut aussi ses découvertes. La réforme vint révéler à l'Europe sa nouvelle doctrine^ et ils formèrent un nouveau monde dans le monde chrétien^ ces peuples qui, sur la parole de quelques novateurs^ se crurent les arbitres de leurs constitutions politiques et les juges de leur croyance religieuse. L'imprimerie, puissant moyen de combat pour les esprits, fournit de nouvelles annes à la guerre des opinions; mais il manqua la boussole, que d'imprudents navigateurs ne voulurent plus consulter, et dont cependant les esprits, livrés désormais à tout vent de doctrine , auraient eu plus besoin que jamais pour se diriger sur cette mer semée d'écueils et fameuse par ses naufrages.
Les premiers réformateurs ne furent ni de grands philosophes ni de forts théologiens. Au fond, ils avaient, pour étendre leurs conquêtes, des moyens plus sûrs que des syllogianes, et des arguments d'un autre poids que ceux de Técole aux yeux des princes et des peuples. Cependant, à juger la direction générale que la réforme devait faire prendre insensiblement à l'enseignement purement philosophique, il était naturel qu'une doctrine religieuse ou théologique qui, dans Texplication des dogmes de la religion chrétienne, se tenait au rapport des sens et ne voyait rien au delà, fît incliner la philosophie au péripatéticisme qui n*admet d'idées que celles qui viennent par les sens, et c'est aussi ce qui arriva, tandis que, par la raison contraire, les écoles catholiques et même luthériennes penchaient davantage vers les idées de Platon (i). On peut croire aussi que la langue vulgaire, introduite par la réforme dans la liturgie d'une grande partie de l'Europe^ devait à la longue pénétrer aussi dans les livres de philosophie; c'était, surtout à cette époque, un moyen de séparer l'enseignement de la philosophie et de la religion de l'étude des belles-lettres, et de faire un sujet vulgaire de conversation de ces doctrines élevées qui doivent être l'entretien des savants.
Enfin les beaux esprits, chassés de Constantinople, s'étaient répandus en France et en Italie; et si, selon Condillac, les Grecs ne portèrent aucune connaissofice dans la philosophie , ils y portèrent du moins leurs subtilités, a Ce fut alors, dit l'^it- > toire comparée , que la philosophie commença à se séparer
(1) MeUncblon en particulier était platonicien. On sait qull était le plus OMMléré et presque le plus catholique des docteurs lutliéfieos.
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» de la théologie^ et eut le bonheur^ en vertu de de divorce , B de redevenir und étude profane. » La suite nous apprendra que la religion et même la philosophie ont gagné k ce divorce ; maiS; en attendant les heureux effets de cette séparation , la philosophie fUt rejeiée dans toutes les questions qui avaient Occupé et divisé les philosophes de l'antiquité ^ sur la cause première de l'univers^ sur l'origine des choses^ la distinction de Tesprit et des sens^ les fondements de la morale et de la société ; sans avoir plus de moyens^ ni d'autres données qu'ils li*en avaient eu pour les résoudre^ et redevenue étude profane^ et peut-ét^e' étude païenne^ elle fut condamnée à recommencer tous les système^ du paganisme, et à renouveler des Grecs toutes leurs écoles, toutes leurs sectes et toutes leurs disputes. Ainsi, nous avons eu dans nos temps modetnes de nouveaux platoniciens^ dé nouveaux péripatéticiens, de nouveaux académiciens, de houveaux épicuriens, suttout de nouveaux sceptiques. Nous avons eu nos idéalistes, nos èmpyriques, nos matérialistes, nos dogmatlstes, même nos théosophes et nos illuminés, des sophistes en grand nombre, et il ne nous a manqué que des stoïciens t aujourd'hui noiis devenons éclectiques pour être quelque chose ^ iliais n'anticipons pas sur l'ordre des temps.
« Après la chute de \û philosophie Scolastique , la raison » humaine était préparée à reconstruire enfin son ouvrage. 9 Trois grands réformateurs Voulurent successivement, dans » le cours du dix-septième siècle, exécuter cette entreprise (i ), 1^ Bacon en Angleterre, Descartes en France, Leibnltî en Alle- » magne ; toQs trois doués du génie le plus Vaste et le plus » fécond, tous trois concevant un système complet et métho* » diquement ordonné, tous trois exerçant tin puissant empire, » et se partageant entre eux le siècle qui va suivre, ils viennent • chercher également, dans le principe de nos connaissances^ » le fil qui va les diriger; mais se divisant entre eux au point de » départ, ils s^ engagent dans des routes diverses. )> Nous eri savons assez. Ces trois réformateurs, qui se divisent aU point de départ, ne se rejoindront plus; ils réformeront la philoso-
(1) L^auteur de VHistoire comparée dit que Bacon enseigne k mieux savoir, Descartes à mieux peuser, Leibnitz k mieux déduire; mais bien savoir, n^est-ce pas bien penser et bien déduire? Bien penser n'est autre chose que bien savoir, et peutron bien penser et bien savoir sans bien déduire t 11 mè semble que cette distinction est plus ingénieuse que solide.
fêle chacun sur un plan particulier, et en se partageant le aède qui \A les suivre, ils partageront les esprits. Cette philosophie tju'on réforme sans cesse et qui ne se forme ja* hm, û'^ aura gagné à la iin que d'avoir élargi le champ de bataille : le besoin d*une autre réforme se fera bientôt sentir, et Uoiis pouvons d*avance compter sur un nouveau réformateur.
fiacdtl sentit le premier ta nécessité de reconstruire cet édifice^ comme s^il avait jamais été construit. Il étudia la nature, rappela tout à l'expérience 6t à Tobservation des faits, plaça dans les setis l'origine des idées et mérita ainsi d'être surnommé l'Arlslote des temps modernes. Il est digne de remarqtie que la philosophie morale ait commencé chez les païens par le système de Platon, et recommencé dans le monde chrétien par le système d'Aristote, Ce fut au sein de la féforme, et j'en al donné la raison, que parut le nouveau péripatéticisnië. Comme l'ancien Aristote, Bacon donna des méthodes, établit des classiÔcations, inventa des terminologies, et même subtiles et im peu vagues. Son goût particulier et la direction qu^il donne à ses recherches, auraient dû le placer
IMAi parmi les pères de la philosophie physique que parmi es réformateurs de la philosophie morale, et il inclinait même pour cette raison au système d^Épicure, plus occupé de physique, même dans sa morale, que tous les autres philosophes de l'antiquité.
Bacon dispose pliitM quHl n'invente, et ce genre d'esprit^ et^ s'il faut le dire, les fautes graves qu'on reproche ^ son caraotère public, s'accordent mieux, ce me semble, avec l'idée que nous nous formons d^un homme de beaucoup d'esprit qu'aveo l'idée d'un homme de génie i le génie est plus fort pour créer quliabile à disposer; et, lorsqu'il passe de la sphère des spé* ctilations à celle des devoirs, il est autant ou plus dans le cœur que dans la tête, et il pèche par exagération de vertu plutôt que par bassesse. Quoi qu'il en soit, comme les systèmes péripatéticiens n'ont jamais excité ces sentiments d'admiration et d'enthousiasme que réveillent toujours les idées platoniqueSi ^ qui longtemps ferment les yeux sur les défauts d'un syslime, on aperçut bientât les vides que J9acon avait laissés dan$ sa doctrine : chacun les combla avec sas idéesi et le réforma* t^ur fut réformé par ses disciples.
L'attachement de Bacon au christianisme ne lui avait pas permis de voir ou de redouter les dernières conséquences de
iO DB LA !»HIL0S0PHI£.
ses principes. Locke^ le plus célèbre de ses sectateurs^ les fit pencher vers l'empirisme, et peut-être vers le matérialisme^ et il douta si la matière pouvait recevoir la faculté de penser. Leibnitz avait trouvé Touvrage de Locke mince sur la nature de l'âme; Voltaire en jugea autrement et mit Locke à la mode en France, conrnie il y avait mis Shakspeare et les Anglais, et Condillac le naturalisa parmi nous. Celui-ci ne vit dans nos idées que des sensations transformées : il supposa Thomme une statue, pour mieux expliquer le développement de ses organes et l'activité de son esprit; il accorda au tact le singulier privilège de faire en quelque sorte Téducation des autres sens, et de transmettre à l'esprit les idées les plus distinctes. Condillac est ou parait être clair et méthodique; mais il faut prendre garde que la clarté des pensées, comme la transparence des objets physiques, peut venir d'un défaut de profondeur, et que la méthode dans les écrits, qui suppose la patience de l'esprit, n'en prouve pas toujours la justesse, et moins encore la fécondité. Il y a aussi une clarté de style en quelque sorte toute matérielle, qui n'est pas incompatible avec l'obscurité des idées. Rien de plus facile à entendre que les mots de sensations transformées dont Condillac s'est servi, parce que ces mots ne parlent qu'à l'imagination, qui se tigure à volonté des transformations et des changements; mais cette transformation, appliquée aux opérations de l'esprit, n'est qu'un mot vide de sens, et Condillac lui-même aurait été bien embarrassé d'en donner une application satisfaisante. Ce philosophe me parait plus heureux dans ses aperçus que dans ses démonstrations : la route de la vérité semble quelquefois s'ouvrir devant lui; mais, retenu par la circonspection naturelle & un esprit sans chaleur, et intimidé par la faiblesse de son propre système, il n'ose s'y engager. Locke avait été faux et superficiel dans sa politique, Condillac fut quelquefois ridicule dans l'application de ses principes à la littérature; préjugé fâcheux contre la justesse de leurs opinions philosophiques. Le péripatéticisme de Bacon dégénérait de plus en plus; Hobbes en avait fait le matérialisme. Hume en fit son scepticisme. Quelques philosophes du dix-huitième siècle, en France ou en Angleterre, l'ont mêlé à des opinions plus hardies. Helvétius a renchéri sur tous. Bacon, Locke, Condillac, cherchaient dans nos sens l'origine de nos idées, Helvétius y a trouvé nos idées elles-mêmes. Juger , selon ce philosophe, n'est autre chose que sentir^ et il a fondé sur ce principe la morale de l'intérêt, de l'égolsme et de la volupté.
Aujourd'hui les bons esprits^ éclairés par les événements snr la secrète tendance de toutes ces opinions, les ont soumises à un examen plus sévère, et après les avoir si longtemps défendues, on commence à apercevoir le danger de les admettre, m même l'impossibilité de les expliquer. La transformation des saisations en idées ne parait plus qu'un mot vide de sens. On trouve que Vhofnme^tatue ressemble un peu trop à l'hommemachine, et Condillac est modifié ou même combattu sur quelques points par tous ceux qui s'en servent encore dans renseignement philosophique.
Le réformateur de la philosophie en France fut Descartes, le seul pent^^tre des trois qui mérite le titre de réformateur. En effet. Bacon avait réformé le langage barbare de la philosophie scolastique, plutôt qu'il n'avait changé l'esprit des écoles où régnait Ârîstote, puisqu'il était lui-même d'accord avec ce philosophe sur le point fondamental de sa doctrine, l'origine des idées, et que, dans l'empire du péripatéticisme, il était à bon droit regardé comme un second Aristote. Descartes, en détrônant Aristote, réforma donc Bacon, et il ne fut pas lui-même réformé par Leibnitz, qui fit son système indépendant de celui de Descartes, et ne fut ni son antagoniste ni son disciple; c*étaient deux grandes puissances qui s'observent sans se combattre, et se ménagent sans s'unir.
Descartés, pour réformer la philosophie, commença par réformer les habitudes de son esprit, et partit du doute universel dont on a combattu la sincérité, l'utilité ou la possibilité, pour arriver à son évidence, dont on lui a contesté la certitude. II rejeta l'opinion d'Aristote sur l'origine des idées, et emprunta de Platon les idées innées que Locke, et après lut nos philosophes du dernier siècle, ont afiecté de ne pas entendre dans le sens de Descartes pour le combattre avec plus d'avantage. Bacon, qui n'admettait d'idées que celles qui Tiennent de l'expérience des faits extérieurs et des impressions reçues par les sens, avait fait ou préparé d'heureuses découvertes en physique expérimentale; Descartes, qui croyait aux idées générales, généralisa aussi en géométrie, et avec un grand succès. Mais, si la doctrine de Bacon tendait à l'empirisme, celle de Descartes pouvait dégénérer en idéalisme. Il eut des disciples parmi les hommes les plus célèbres de son temps, mais des disciples éclairés qui le réformèrent sur plusieurs points. Il en eut d'autres qui outrèrent ses principes, et dont les sentiments décréditèrent peut-être plus sa doctrine
3S DK LA. muwoPHn.
que ne Tavaient fait les objections de ses adversaires^ aujourd'hui peu connus. Malebrancfae, le philosophe le plus méditatif de récole cartésienne^ et qui possédait l'airt d'embeliir la métaphysique même la plus abstruse^ portant à ses derniers confins la dor4rine des idées empreintes dans nos ftmes par la Divinité, vit tout en Dieu^ tandis que Spinosa> penseur opiniâtre plutôt que profond, abusant de quelques principes dpnt Descartes aurait désavoué les conséquences, fit son Dieu de tout (1 j.
La philosophie de Locke et la physique de Newton firent abandonner, dans le dernier siècle, )a doctrine de Descartes. L'anat)^ème lancé coptre son système de pl^ysique s'étendit jl^squ'à sa philosophie morale, beaucoup trop morM^ pom* cette époque, et CopdiU&ç osa dire que a le cartésianisme 9 n'avait dû ses succès qu'^ ses erreurs, m Cependant les méthodes de Descartes n'en ont pas moins conservé une influence secrète sur l'éducation de l'esprit, et, comme lo remarque Terrasson > a l'éloquence anglaise ne s*est pas per- » fectionnée depuis Newton , comme l'éloquence française » s'est perfectionnée depuis Descartes. »
Le restaurateur de la philosophie en Allemagne fut Leibnitz, le génie peut-être le plus universel qui ait paru, et qui se présenta pour cette haute mission avec l'ascendant que lui donnaient sur les esprits sa prodigieuse érudition dans tous les genres de oonpaissances, et ses découvertes fécondes en géométrie.
Leibnitz ne chercha pas plus que Descartes, dans nos sens, l'origine de nos idées^ parce qu'il remarqua très-bien que nos idées sont simples et nos sensations complexes; il ne fit pas, comme Aristote et Bacon, de notre entendement une table rase, sur laquelle les impressions faites par (es objets extérieurs venaient graver des idées et des connaissances. Les idées générales et mnées, qui ont quelque chose de l'inspiration, convenaient mieux au caractère de son esprit. Il renouvela dope le platonisme; mais un platonisme plus épi^ré^ plus savant, plus profond, plus méthodique que celui du disciple de Socrate, et tel qu'il pouvait sortir du géqie de Lejbnitz, éclairé de toutes les lumières que le christianisme a répa|âdues sur les plus hautes questions de la philosophie n^orale; car le système de Leibnitz est, si l'on yjprend garde, pon-^ulemen^ le système
' (1 ) Ou vient de proposer à TAcadémie de Berlin, pour Wjei de concours : « Quels sont les pofnts de contact du cartésianisme et du système de SpinosaT »
m LA PilIUWOPHlE. 33
le pins vaste et le plus complet de tous les systknes philosophiques^ meis encore le plus religieux (1).
Le mouvement que ce Platoi) du Nord avait donné aux esprits ne tarda pas à te tourner contre son système. Wolff^ le plus célèbre de ses disciples^ réunit les opinions de son maître en corps de doctrine, les développa et y ajouta les siennes, a II a a fait quelques pas de plus dans la direction de Leibnitz,
> mats il n'a pas songé à le redresser dans ce qu'il pouvait B avoir de défectueux. » D'autres y songèrent. Wolff fut combattu à son tour, et les ouvrages qui parurent en Allemagne, pour ou contre Leibnitz et Wolff, formeraient, avec ceux de ces deux philosophes, une vaste bibliothèque. « La philqso- I phie de Leibnitz et de Wolff se partagea en deux classes : I Tune de ceux qui demeurèrent fidèles aux doctrines de leurs
> maîtres, l'autre de ceux qui les ont modifiées ou réformées
> avec i^us ou moins d'indépendance ; a en sprte que la phi-losophie de Leibnitz n'a pas conservé, en Allemagne, une ftur torité plus universelle que celle de Descartes en France, ou de Bacon en Angleterre; et ces trois systèmes, qui devaient re- Bouveler la philosophie, vieillis comme les autres, ne sont plus que des époques de son histoire.
Cependant l'Allemagne restait, depuis un siècle, sur cette philosophie leibnitzienne, arrangée, modifiée, réformée de mille manières par Wolff et par une foule d'autres. C'était beaucoup pour un peuple plus constant dans ses habitudes que dans ses opinions. Des esprits ouverts, depuis trois siècles, à toutes les nouveautés, et impatients d'un si long repos, semblaient appeler une nouvelle impulsion et attendre un autre réformateur. H parut dans le nord de TEurope, et cette ré formation philotophiqw commença dans les mêmes lieux qui avaient été, trois siècles auparavant, le théâtre de la réformation religieuse.
Kant annonça qu'il venait faire une révolution totale dans I4 philosophie. C'était, en Allemagne surtout, un moyen infaillible d\ faire croire.; et qu'il y eût ou non du génie dans ses systèiBes, cette affiche prouvait beaucoup d'esprit et une grande connaissance des hommes.
Le philosophe prussien commença, len effet, par rejeter
(i; Il existe un traité autograptje de Leibnitz sur les points coiitrovorî^îi enire les différentes communions chrétiennes, dans ItHiucl il appelle VEiposiïion de la foi catholique^ par Bossaet, opus vere aureum, et ii eud'accerd avec lui sor tùw les points.
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comme erroné ou insuffisant tout ce qui avait été enseigné jusqu'à lui depuis trois mille ans. Il renversa l'un sur l'autre le lycée^ l'académie^ le portique, et, après avoir fait aussi table rase en philosophie^ il promit d'établir, sur les débris de tous les systèmes, le règne de la raison pure et de la philosophie transcendantale, et d'asseoir enfin sur des bases inébranlables le fondement de toutes nos connaissances. Cette nouvelle doctrine, dont l'exposé le plus sérieux ressemble un peu, pour nous autres Français, à de la plaisanterie, devint, dans l'Allemagne lettrée, l'objet d'un engouement universel, et dont nousmêmes, assez vifs dans nos premiers mouvements d'admiration, pouvons à peine nous former une idée. Kant fut proclamé l'oracle de la raison, l'interprète de la nature, le messie promis à la philosophie : depuis Luther, on n'avait pas vu d'exemple d'un pareil fanatisme, et il fut heureux, sans doute, pour la tranquillité des peuples, que cette doctrine, venue trop tai'd, ne trouvât plus rien dans la société qu'elle pût livrer aux passions de l'homme et qu'elle ne parlftt qu'à son esprit. Quand on fut rassasié d'admiration pour ce nouveau système, on songea à l'étudier, et l'on se vit arrêté au premier abord par k difficulté de le comprendre. Les divisions commencèrent entre les disciples eux-mêmes, ou entre le maître et ses disciples, moins encore sur l'erreur ou la vérité des opinions que sur l'intelligence des traités où elles étaient exposées, et l'aigreur des disputes fut proportionnée à la vivacité de l'enthousiasme.La prodigieuse multiplicité des détails, la nouveauté des définitions, la bizarrerie des termes, la complication des résultats, toutes choses qui sont un moyen de succès chez les Allemands, lesquels ont plus de simplicité dans le caractère que dans les idées, faisaient broncher à chaque pas l'adepte le plus fervent et le plus dévoué. C'était un pays inconnu où l'on ne pouvait pénétrer qu'à Taide d'une langue inintelligible, un inunense [édifice où l'architecte vous égarait dans les distributions intérieures, sans jamais vous permettre de saisir Tensemble. A la fin et à force de commentaires, de bons esprits commencèrent à soupçonner que cette impénétrable obscurité pouvait déguiser le vide des idées, comme en cacher la profondeur. Ils y portèrent la lumière et découvrirent bientét les côtés faibles .dii système. Alors, et comme il arrive toujours, chacun voulut en reprendre en sous-œuvre les fondements ou en réparer les brèches, c'est-à-dire le refaire d'après ses idées et sur un autre plan. Kant désavoua ces indiscrets amis, et les accusa de ne pas l'en-
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tendre; reproche adressée tous ceux qui tentaient de l'expliquer. Enfin le système de Kant^ tourmenté^ déflguré, de mille manières, et devenu plus obscur par la multitude des commeutaires, transformé successivement en plusieurs autres systèmes tout opposés, et dont quelques-uns des plus récents présentent les idées les plus étranges, a eu, presque du vivant de son auteur, le sort de tous les autres. On compte à peine en Allemagne quelques kantiens purs, mais beaucoup de demi-kantiens ou ffanti^antiens^ et de sectateurs d'autres systèmes formés des débris de celui de Kant. Le criticisme de ce philosophe annoncé avec emphase, reçu avec fanatisme, débattu avec fureur, aprës.avoir achevé de ruiner la doctrine de Leibnitz et de Wolff, n'a pu se soutenir sur ses fondements, et n'a produit, IKHir dernier résultat, que des divisions ou même des haines, et un dégoût général de toute doctrine ; et, s'il faut le dire^ il a tué la philosophie, et peut-être tout nouveau système est désormais impossible.
Nous placerons ici, avant d'aller plus loin^ quelques observations générales sur les doctrines philosophiques anciennes et modernes, dont nous venons d'esquisser le tableau.
La question fondamentale de tous les systèmes philosophiques, le point précis de leur opposition réciproque, est la • question de Vorigine des idées, puisque c'est dans nos idées, quelle qu'en soit d'ailleurs la source, que l'on doit chercher le principe de nos connaissances, problème le plus important que la philosophie ait pu se proposer.
Cette question, diversement résolue, a donné naissance au platonisme et au péripatéticisme,ces deux systèmes principaux autour desquels sont venus se placer, chacun à son rang, les systèmes dérivés et secondaires.
En effet, ces deux systèmes correspondent et aux deux substances qui constituent Tunivers, l'intelligence et la matière, et aux deux facultés qui constituent l'homme, l'esprit et les sens, c'estrà-<iire aux seules choses qui puissent être l'objet de nos idées, et aux seules facultés où nous puissions en trouver l'origine ; et entre ces deux opinions, il n'y en a qu'une autre qu*on puisse imaginer, celle qui, dans l'univers, confond l'intelligence et la matière, et dans Thomme l'esprit et les organes, soit que dans l'univers comme dans l'homme tout soit esprit ou tout soit matière.
Platon qui croyait à l'existence d'une suprême intelligence, admit les idées innées, il les supposa en nous à notre propre
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insu, et antérieures à toute connaissance explicite. Il eh fit même des réminiscences, dont rexemplaire an le prototype était en Dieu. Aristote qui admettait l'éternité dé la matière, se déclara pour les idées acquises et venues de Fesprit par les sens.
La doctrine de Platon excita radmiratiod de l'antiquité, et toutes les fois qu'elle a paru dans la société sous une forme ou sous une autre, elle a été accueillie arec ces sentiments viffe et profonds que les froids raisonneurs prennent pour un enthousiasme peu réfléchi ; que d'autres, dans des intentions différentes, taxent de fanatisme, mais dans le^uels une autre philosophie ne voit que l'expression franche et involontaire du rapport nécessaire de ces nobles idées avec la nature de notre intelligence et là constitution de la société. La doctrine opposée a toujours été reçue avec plus de calme; l'esprit de parti l'a répandue à force d'obstination, et souvent à l'aide d'opinions moins innocentes. aLeibnitz et Descartes, dit l'auteur de a V Histoire comparée, produisirent une sensation bien plus » vive que Bacon. Ceux-là firent des enthousiastes, tandis que » Bacon n'eut que des partisans. »
Il est même digne de remarque que les génies les plus brillants dont s'honorent la philosophie et les lettres, Platon, saiht Augustin, Descartes, Malebranche,Bossuet,Fénelon, Leibnitz, ont tous été partisans des idées «nn^^s, ou venues à l'esprit d'ailleurs que des sens, et il n'est peut-être pas difficile d'en donner la raison.
Les hommes dans l'esprit desquels naissent de grandes pensées, et qui reçoivent, pour parler avec Bossuet, des illumina^ fions soudaines et presque toujours inattendues, doivent être naturellement disposés à se ranger dti côté d'un système qui semble donner à nos idées une origine presque surnaturelle, et en faire une sorte d'inspiration; et ceux, au contraire, qui font leurs idées avec les idées d'autrui, et à force d'entretiens et de lectures, doivent s\iccommoder davantage du système des idées acquises par les sens.
Le platonisme aussi est éminemment religieux, moyen assuré de défaveur passagère et de succès constants, au Heu que le système opposé s'allie naturellement au matérialisme, qui n'a garde de nier les sensations transfoi^mées , et rhommestatue. Le platonisme est pour cette raison plus ami des choses morales, comme le péripatéticisme des choses physiques ; et c'est ce qui explique les progrès de la littérature et des beaux arts en France dans le dix-septième siècle, et le ï>rogrès des sciences physiques dans le siècle suivant.
ni LA ran/MOMte. Tl
On a dit ^ k Phonneur de la philosophie d'Aristote et de ses snceesseurSy qu'elle donne la raison de ce qni est, et celle de Platon la raison de ce qui doit être. Cette remarque n'est ill traie ni assez philosophique; car si ce qm est est mauvais, Il n'a pas de raison^ parce qu'il ne peut y aroir de raison au mal; et SI ce cm est est bon^ la raison de ce qui est bon se trouve dans ce qui doit être : car qu'est-ce que le bon et le beau^ sinon ce qui doit ôtret
Enfin , le platonisme est plus absolu et plus simple que le pMpatétiûisme : c'est encore par ce côté qu'il plaît aux esprits supérieurs^ naturellement portés vers l'absolu , et qui tendent toujours à simplifier leurs Idées pour généraliser leurs connaissances. Le doute, où les esprits médiocres se reposent si volontiers, est pour les esprits forts ce que l'indécision est pour les forts caractères , un état d'inquiétude et de malaise, dans lequel ils ne sauraient se fixer.
A présent, si nous jetons un coup d'œil général sur l'état actuel de la philosophie chez les nations modernes qui Tout cultivée avec le plus d'ardeur, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, où trouverons-nous une philosophie? Sera-ce en France ? et pourrait-on nous dire quel est le système de philosophie qui y est, je ne dis pas absolument universel , mais seulement dominant? Sera-ce dans l'Angleterre, «partagée » à peu près entre quatre doctrines, celle de Hume, celle de o Berckley, celle de Heid , celle de Hartley? et quoique nous » Usions dans le même ouvrage que la philosophie de Bacon D et de Locke est devenue, sans délai comme sans efforts, » à peu près dominante en Angleterre, » tous cesk peu près ne font pas disparaître les difiërences importantes qui se trouvent entre les opinions de Huhie et celles de Bacon, ou entre celles de Berckley et celles de Locke. Peut-on, sans faire violence à leur doctrine, voir dans Bacon un sceptique comme Hume, ou dans Locke un pur idéaliste comme Berckley? et si l'Angleterre est partagée (entre autres opinions) entre la doctrine de Hume et celle de Reid, n'est-elle pas partagée entre deux doctrines contradictoires , au moins sur des points importants t Mais il faut entendre les Anglais eux-mêmes sur le cas qu'ils font de Locke, de ce philosophe qui a fait en France une si brillante fortune. « Un temps considérable s'est déjà écoulé, » dit M. Duguald-Stéwart, depuis que le principe fondamènlaî » du système de Locke a commencé à perdre de sa considé- B ration en Angleterre. Lorsque la théorie de Locke, sur
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» Torigine de nos idées , était généralement admise dans la » Grande-Bretagne , elle était à peu près ignorée en France; » et aujourd'hui qu'après une longue discussion , nos meilleurs » esprits la réduisent à sa juste valeur, on Texagère en France » à tel points qu'aucun philosophe anglais^ de la moindre 2> réputation y n'a jamais rien imaginé de semblable. »
Sera-ce enfin en Allemagne, où la philosophie leibnitzienne, déjà chancelante^ a été renversée par celle de Kant^ qui lui* même a passé à son tour, et n'a laissé qu'une succession litigieuse dont chacun s'est approprié un Fambeau (1) ?
Ne voit-on pas reparaître des opinions qu'on avait crues abandonnées, tandis que d'autres, qui avaient joui d'une grande vogue, commencent à perdre de leur crédit? et ne pourrait-on pas, en philosophie comme en morale et en politique, faire un tableau d'opinions, et même de philosofàiie au rabaiSy seulement depuis cinquante à soixante ans, tel à peu près que ces catalogues de livres qui se vendent au tiers, au quart, à la moitié de leur valeur primitive, selon le plus ou le moins de faveur qu'ils ont conservé dans le commerce ?
Et pour appliquer cette pensée à la question fondamentale de toute philosophie , celle qui a le plus exercé les esprits, que n'a-t-on pas dit contre les idées innées, soutenues cependant par les plus beaux génies qui aient honoré la philosophie ancienne et moderne? Jamais opinion a-t-elle été l'objet de plus de critiques et de sarcasmes ? Ouvrez V Histoire comparée, et vous y verrez que « ce serait bien à tort que l'on supposerait
(1) M. Ancillon me parait avoir caractérisé avec beaucoup de justesse les doux systèmes de philosophie suivis en France et en Allemagne, Vempirisme de l'un, le raliomàisme de Tautre. « Dans i*empirisnie fran- » çais, la faculté de sentir est la seule faculté de connalU'e. Dans la nou- » velle philosophie allemande, la seule faculté de couualtre est la raison. » Dans la première, en partant de ce quMl y a de plus individuel, on s'élève » par degrés aux idées, aux notions générales, aux principes; dans la » seconde, on commence par ce qu'il y a de plus général, par l'universel » même, et Ton descend aux êtres individuels et aux cas particuliers. » La, tout ce (ju'on voit, ce qu'on louche, ce qu'on seniy est le seul réel; » ici, il n'y a de réel que ce qui est invisible et purement intellectuel. » Le défaut de ces deux systèmes excessifs est de n'avoir, ni l'un ni l'autre, de point d'appui que dans l'homme, et de vouloir tout faire avec l'homme seul. L*un veut tout composer, et même le monde physique, avec la raison : l'autre tout composer, et même le monde moral, avec des sensations. C'est, sous d'autres noms , Tidéalisme et le matérialisme. Et cependant, il est 'a remarquer que l'Allemand, avec son rationalisme, est plus dépendant que le Français dos .sensations et des besoins.
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» k question élevée au sujet des idéeÈ innées, une question > oiseuse ou indifférente, qu*on supposerait^ avec quelques I autres, que c'est un procès jugé; i> et par conséquent Topi* iijûn que toutes les idées viennent des sens , dont il n'était pas même permis de douter, est encore une cause à revoir.
Le privilège que Condillac, après un philosophe de l'antiquité, donne au tact d'être l'instituteur et le régulateur des autres sens , a été regardé comme la découverte la plus heu* reuse, et seule capable d'expliquer tout ce qu'il y a de réel dans nos sensations. Un autie philosophe avait attribué la même prérogative à r odorat, et aujourd'hui il s'élève des doutes sur la prééminence accordée à des sens aussi passifs ou aussi obtus.
Je ne parle pas des questions sur la substance et l'accident, sur les notions du temps, de l'espace, de l'étendue, sur l'instinct, le sens intime, les connaissances intuitives, et sur mille autres qui sont un objet de dispute entre les diverses écoles de philosophie; mais la grande question de l'existence de la cause première, cette question qui travaille le genre humain depuis son origine, et sur laquelle les hommes ne peuvent pas plus se taire que s'accorder, a-t-elle été résolue par la philosophie, de manière à satisfaire tous les philosophes? Quelques-uns s'imaginent l'avoir prouvée, parce qu'ils y croyaient; mais aucune preuve a-t-elle trouvé grftceaux yeux des partisans du système opposé ? Condillac combat la preuve de Descartes, qui la croyait aussi démonstrative qu'un théorème de géométrie. Hume attaque celle de Locke, et il est à son tour combattu par Reid, qui lui-même , ne sachant sur quoi s'appuyer, invoque pour dernière ressource le sens commun, et abaisse ainsi l'orgueil de la philosophie jusqu'à interroger les sentiments du vulgaire, pour savoir si elle doit croire en Dieu. Glarke, avec sa preuve de l'être nécessaire, a contre lui l'école péripatéticienne; et Kant, enfin, qui blftme Locke d'avoir essayé de démontrer l'existence de Dieu, et combat toutes les preuves qu'on en a données , qui va jusqu'à affirmer qu'on ne peut démontrer ni la certitude, ni même la possibilité de cette existence; Kant qui y croit cependant, et veut y faire croire, rétablit sur un argument si faible, que l'athéisme ne lui ferait pas l'honneur de le réfuter.
Et le critérium de la philosophie, objet des vœux et des efforts de tous les philosophes; ce signe auquel on puisse distinguer l'erreur de la vérité; cette première vérité qui puisse servir de point de départ pour la recherche de toutes lesautres;
30 DB LA FR1L090l»Hn.
ce premier fait qui puisse légitirilemenl explic^er tous les autres faits , est-il encof e trôuté ? L'un place ce critérium dans Texpérience , Tailtre dans Tévident^e; celui-ci dans la raison suffisante, Pinstinct et Thabitude; celui-là dans la connaissance réfléchie ou intuitive : le sehs mot^l, le sens naturel, le sens commun, le sens interne, la raisoti iiaturelle, la sociabilité, l'identité , le principe de là contradiction, etc., etc., ont chacun leUftj partisans. La maxime point d* effet sttns cause, parait évidente à quelques-unà ; Hutne ri'y voit qu'un prestige que la raison dissipe, et 11 doute du principe même de la causalité. Berkley élève des doutes insolubles sur l'existence des corps, et ne découvre qu'un sotige, de vaihes apparences dans tout ce que nous appelons matière, moiide, univers. L'un ôte tout caractère représentatif à nos Idées, l'autre tout caractère représentatif à nos sensations. Celui-ci ne voit dans Tutiivers que de l'intelligence; celui-là n'y voit que de la matière : un pyrrbonîen conséquent ni verra rien, et noiis retomberons dans la question, pourquoi y d-t-il plut(^t quelque chose que rien? et même sans pouvoir la résoudre.
Mais ces doctrines sans point d'arrêt, parce qu'elles sont sans point de départ, tendent d'elles-mêmes et toutes seules à une exagération de leurs principes que les auteurs n'ont pas prévue, et qui finit par corrompre la doctrine et ruiner le système, même quand il ne serait pas attaqué. Ainsi l'école de Bacon est poussée, sans s'en douter, vers l'empirisme et le matérialisme, tandis que celles de Descartes et de Leibnitt Inclinent à l'idéalisme ou au rationalisme, et peut-être, quoique de très-loin, à l'illuminisme. Haut, qui se flatte, avec son criticisme de la raison pure et ses méthodes transcendantales, d'avoir échappé à tous les excès, heurte contre tous lesécueils, et il est accusé d'être à la fols empiriste et idéaliste, matérialiste et rationaliste, dogmatique et sceptique. La philosophie, décréditée par tant d'inconsistances, perd peu à peu dans l'opinion son acception primitive. Elle ne signifie plus la sagesse, et la science des choses morales et générales, mais toute manière généralisée de considérer les objets, quels qu'ils soient. Nous avons la philosophie des animaux ou la philosophie zoologique, la philosophie des plantes ou botanique : nous pourrions de même avoir la philosophie des pierres et des métaux; et lorsqu'enfin on cherche à cette expression un sens un peu moins matériel, on est tout étonné de voir qu'elle ne signifie, pour le plus grand nombre, que l'art de se passer de la religion.
m lA raiiiOsoPBis. 31
Et si Fon vent se convaincre de l'insuffisance de ton» ces sfstèmes^ ïl s'agit de lire le chap. Tit du vol. !•' de VMiitoire cmpfwêê, et l\m y verra avec étemiiement les dêàiderata, ou les vides qui restent encore à combler en philosophie après freote siècles de travaux philosophiques, riu sujet du principe des eonnaissances humaines. L'auteur y pose dix-huit problèmes sans y cotnpreiîdre le premier de toUs, q\^ est-ce que la ftieneef sur lequel on n'est pas encore d'accord. Les dix-huit problèmes, dont chacun remue à lui seul toutes les questions de la philosophie, sont développés dans une série d'environ cent soixante questions auxquelles on pourrait en ajouter tout autant, et qui même résolues d'une manière par les uns, le seraient bientôt d'une manière contraire par les autres. « Car B l'un demande que l'on prouve l'expérience, un autre que ï Ton proiive l'évidence; ce dernier veut même qu'on lui dé- » montre la possibilité d'une connaissance quelconque. Chaque • fois qu'un philosophe croit poser une basé plus proibndeque » ses prédécesseurs > il survient à l'instant même un penseur, » qui creuse encote plus avant, et place un nouveau doute sur > cette base, b
Ainsi, pour ne parler que des temps modernes, Bacon, au seizième siècle, û réformé la philosophie ; Descartes, au dix-septième , a réformé Bacon ; quelques années plus tard, Leibnitz a réformé Descartes : l'Angleterre, la France, l'Allemagne, ont eu chacune leur réformateur, réformé lui-même snr quelques points par ses disciples; Kant enfin, venu le dernier, a réformé ceux qui avaient paru avatit lui, maîtres et disciples; et voilà qu'aujourd'hui l'auteur de V Histoire comparée annonce comme urgente, comme inévitable une autre réforme delà philosophie générale ou de la métaphysique, et l'horrible confusion où les débats sur le système de Kant ont plongé la philosophie dans une grande partie de l'Europe, en démontrerait seule la nécessité.
Ainsi {'Histoire comparée des systèmes de philosophie n'est, en dernière analyse, qu'une nnite/ histoire des variations des écoles philosophiques, qui ne laisse pour tout résultat qu'un découragement absolu, un dégoftt insurmontable de toutes recherches philosophiques, et l'impossibilité démontrée d'élever désormais aucun édifice, que dîs-je? de hasarder aucune construction sur ces terres sans consistance, pour me servir d'une belle expression de Bossuet, et qui ne laissent voir partout que i effroyables précipices. Sur quoi donc sont d'accoid les philo-
sopbes? Sur rien. Quel point a-t-on mis hors de dispute? que) établissement, comme dit Leibnitz, a-t-on formé? Aucun, Platon et Aristote se demandaient. Qu'est-ce que la science? qîi estce que connaitref et nous, tant de siècles après ces pères de la philosophie, après tant d'observations et d'expériences, après tant de systèmes et de disputes, de philosophie et dephilosophes, nous si fiers des progrès de la raison "humaine, nous demandons encore, Qu^est-ce que la science? qt^est-cequeconncdtre ? Et l'on peut dure de nous que nous cherchons encore la science et la sagesse y que les Grecs cherchaient il y a deux mille ans.
Aussi, lorsque l'auteur de VIfistoire comparée, qui a étudié le fort et le faible de tous les systèmes, qui ne donne pas d'éloges à un philosophe ou à une opinion, qu'il ne soit aussitôt forcé de les reprendre en détail ; lorsque^ dis-je, cet auteur, observateur impartial de la mobilité] de tous les systèmes^ de l'incertitude de toutes les opinions, de l'incohérence de toutes les doctrines, invoque pour dernier moyen de salut, et comme le système le seul raisonnable, le mieux prouvé et le plus conséquent, la philosophie de r expérience (i), j*ose le rappeler et rappeler tous les bons esprits à Inexpérience ^e la philosophie. Enfin, et cette preuve aurait pu me dispenser d'en donner d'autres, le corps chargé de la direction et de la surveillance générale de l'instruction publique, V Université de France, dans les méthodes d'enseignement qu'elle a prescrites pour chaque degré d'instniction, s'est contentée, pour la philosophie, d'indiquer aux maîtres les meilleurs ouvrages de toutes les écoles indifféremment, les traités de Bacon comme ceux de Descartes, de Locke comme de Malebranche, de Condillac comme de Leibnitz, parce qu'elle a jugé avec raison qu'il n'y avait aujourd'hui en France ni même en Europe, aucun système de philosophie qui fût assez universellement accrédité, pour être adopté dans l'enseignement public à l'exclusion de tout autre. C'est encore ce qui fait que l'Histoire de la philosophie forme aujourd'hui un cours spécial et même une partie intéressante de l'instruction philosophique, pai'ce que cette histoire, comme celle des États populaires, n'est qu'une histoire de guerres et de révolutions; et s'il n'y avait jamais eu qu'une philosophie dans le monde, nous pourrions avoir les vies des philosophes, mais nous n'aurions pas d'histoire de la philosophie.
Et non-seulement il n'y a jamais eu de système de philoso-
(1) Voyez le dernier chapitre de V Histoire comparée.
pbie qui ait pu réunir tous les esprits dans une doctrine commune; mais il n'est pas même possible qu'avec la manière de [^losopher suivie jusqu'à présent^ il y en ait jamais aucun.
Les hommes naturellement indépendants les uns des autres se gouvernent dans leurs actions par leur volonté^ dans leurs pensées par leur raison , et la raison humaine ne peut céder qu'à r autorité de l'évidence, au à l'évidence de l'autorité, Ov, il 0 va jamais eu dans notre philosophie ni autorité ni évidence.
Nous avons certainement des idées et des sensations; n'importe d'où viennent nosidées^ ou ce que deviennent nos sensations. Sur les sensations ^ il y a^ moyennant certaines conditions évidence^ sinon absolue et universelle^ du moins commune et suffisante. S'il était possible de dicter un même discours à un million de personnes à la fois, ou de placer devant elles le même modèle de dessin, un million de personnes fenut chacune une copie semblable du discours, ou un dessin semblable du modèle. Les philosophes qui ont voulu nier la réalité des objets extérieurs ont exagéré au delà de toute mesure la diversité et l'incertitude de nos sensations. Tous les hommes sains de corps et d'esprit reçoivent, à de très-petites dijOTérences près, les mêmes impressions des objets extérieurs ; c'est même sur cette identité de sensations et d'impressions que sont fondées, et la certitude des sciences physiques, et même toute réconomie de la vie et delà société.
Mais lorsque nous voulons passer de la sphère des sensations à celle des idées, que nos idées ne soient que des sensations transformées, ou qu'elles soient des idées générales, essentielles et à priori, \\ n'y a plus à cette élévation d'évidence commune, ni relative, ni absolue, parce que, duis cet espace sans bornes du monde des intelligences, les esprits, suivant leiir portée, ou même leur caractère, s'élèvent plus ou moins haut, et que, dans la région intellectuelle comme dans celle de l'air, il y a des aigles et d'hiunbles passereaux, et une infinité de degrés différents entre les deux extrêmes. Cette identité dans nos sensations, malgré la prodigieuse diversité de nos esprits, est mtoe une preuve que notre âme n'est pas notre organisation, et que nos idées viennent d'ailleurs que des sens. Les faits, les faits extérieurs sont donc, ou peuvent être, au moyen de certaines conditions, évidents pour tous les esprits, tandis que les systèmes des philosophes qui prétendent nous instruire de faits intellectuels et purement intérieurs, évidents, si l'on veut, pour ceux qui les font, ne le sont jamais pour ceux qui
34 DG LA PHILOSOPHIfi.
les reçoivent. Platon^ Descartes, et Leibnita trouv^îmt certainement évidentes leurs idéee innées^ leur évidence^ leur raison suffisante ; si Bacon^ Locke ou i^ant les eussent trouvées de la même évidence^ nous n'aurions pas deuK systèmes opposés de philosophie^ et il ne s'est élevé différentes opinions au sujet du même système^ ou diverses sectes dans la même école^ que parce que chaque esprit^ suivant sa force, sa pénétration, ou le caractère de ses procédés^ a pris ou laissé du système qu'il avait embrassé ce qui lui a paru évident ou incertain.
a En vain vous dira votre élève, vous prétendes m'expliquer, D en quelque sorte, mon propre esprit, en me développant les » coins et les recoins du vôtre, et vous croyez avec votre idéo- 1» logie, dérouler sous mes yeux ce livre mystérieux fermé de » sept sceaux ; en vain vous me dites : Vous commencez par D l'analyse, et vous vous élevez de vos sensations et de l'expé- » rence des faits aux idées abstraites ; vous associez les idées, 9 vous les classez, vous les liez, vous les généralisez, et vous 0 avez des idées directes et réfléchies, adéquates et inadéquates, 9 des connaissances intuitives, des perceptions médiates et im- » médiates, lesens moral, l'instinct et la conscience de tout cela.» L'élève vous répondra : a Je commence, moi, par la synthèse, » ^t les idées générales se présentent plus naturellement à mon » esprit que vos idées généralisées ; mes pensées, quand j'en ai » d'heureuses, naissent dans mon esprit je ne sais comment, 9 et sans que je les attende ou même sans que je les cherche; » elles se suivent et s^enchainent Tune à l'autre, sans que je » m'occupe de les lier ou de les associer : que si, trop pressées » de paraître, elles ne se rangent pas dans leur ordre naturel, » ou ne se montrent pas revêtues de l'expression convenable, le » jugement et le goût, dont je ne suis pas plus le maître que » de mes idées, mettent chacune à sa place, ou lui donnent » son expression propre ; et toute cette dissection de l'intelli- B gence, cette décomposition (}e Tesprit, qui n'a jamais servi » au génie dans ses compositions, et n'a inspiré ni un discours » éloquent, ni une belle œuvre poétique, ne sert pour un es- » prit médiocre que comme des étiquettes sur des cases vides.»
Hais cette idéologie, dont on est si fort occupé, est*elle, je ne dis pas utile au progrès de l'esprit ou de la science, mais peut-elle même être Tobjet d'une étude raisonnable, et faire partie de l'enseignement philosopbique?
Nous cherchons le principe de nos connaissances dans nos iëées et dans nos sensations; mais ces idés et ces sensations
DB UL PHIIiOflOPHIE. 3K
soot jioi]&4néine$ qui 'peDi^ons 0i qui sentons, Noifs jugeons dooc de nos idées 0t de nos sensations avec nos idé^s et nps sensations^ et nous n'avons pour «^perçevoir^ distinguer et classer les diverses opérations de notre esprit sur les idées et les sensations, que notre ftme^ notre esprit qui les reçoit^ ou plur tôt qui est lui-même les unes et les autres; n^ais notre esprit ti'est qu'un instrument qui nous a été donné pour connî^itre ce qui est bprs de nous, et lorsque nous Remployons à s'étudier lui-môme, nous le faisons servir tout à 1^ fois, et d'instrument pour opérer, et de matière même de notre opération : labeur iagrat, et sans résultat possible, qui n'est autre chose que frapper sur le marteau, et qui ressemble tout à fait à l'occupation d'un artisan qui, pour tout ouvrage, et dépourvu de toute matière, se bornerait à examiner, compter, disposer ses outils, et psfiieiait son temps k les polir.
Au lieu d'attacher le premier anneau de la chaîne de nos connaiâsaiices k quelque point Axe placé hors de Thomme, cet aaneau nous le tenons d'une main, et nous étendons la chaîne de l'autn&p et nous croyons la suivre lorsqu'elle nous suit. Nous prenons en nQUSrmémes le point d'appui sur lequel nous vouions nous enlever ; en un mot, nous nous pensons nous-mêmes, ce qui BOUS met dans la position d'un homme qui voudrait se peser lui-mènie sans balance et sans contre-poids. Jouets de DOS propre illusions , nous nous interrogeons nous-mêmes , et nous prenons Yécho de notre propre voix pour la réponse de la véhté : je le répète, notre esprit n'est qu'un moyen de connaître, un instrument pour opérer hors de nous. Religion, morale, politique, littérature, sciences, arts, la société, l'univers, tout est à sa disposition : ce sont de riches et d'inépuisables matériaux qui attendent que la pensée de l'homme les mette en œuvre; c'est là, c'est au dehors qu'il faut diriger nos recherches, et la connaissance de nous-mêmes n'est que la connaissance de nos rapports avec les êtres semblables, et de nos devoirs envers eux. Selon le caractère de notre ei^prit , nous penserons le simple ou le composé, le général ou le partieur lier; nous nqus placerons d'abord à la hauteur des principes, et nous y verrons, comme dans leur germe, toutes les consé** quences, où nous nous arrêterons aux détails, et nous voudrons quelquefois y retenir les autres , et ne pas leur permettre de voir an delà : nous serons, en un mot, arobiteotes ou n^a^ons; mais Us objets se présenteront d'eux-mêmes à notre attMtîon, ^ notre réflWion, à nos méditations, apos que nous ayons eu
besoin de réfléchir sur notre réflexion , ou de méditer sur nos méditations; et si Fon peut comparer à quelque chose cet incomparable instrument de nos connaissances^ nos idées sortiront de notre esprit frappées à son coin^ comme les monnaies sortent avec leur empreinte de dessous le balancier. L'esprit même sera fécondé par cet exercice légitime de ses forces : ainsi un instrument^ manié par un ouvrier adroit^ devient^ par Tusage, plus propre à Tobjet auquel il est employé. Mais , si nous nous obstinions à creuser nos idées pour y chercher nos idées ^ à vouloir connaître notre esprit au lieu de chercher à connaître avec notre esprit et par notre esprit^ ne risquons-nous pas de faire comme ces insensés du mont Athos^ qui, les journées entières, les yeux fixés sur leur nombril^ prenaient pour la Iikmiëre incréée des éblouissements de vue que leur causait cette situation? L'esprit s'épuise, se dessèche, se consume dans cette stérile contemplation de lui-même ; triste jouissance d'un esprit timide que je n'oserais appeler étude, et qui le rend inhabile à se porter au dehors, et infécond à produire, a On ne » peut s'empêcher de rire un peu, dit M. Duguald-Stewart, » dans ses Essais de philosophie , quand on voit que , dans le » choix d'une dénomination nouvelle pour cette branche de D nos études (la science de l'esprit humain ), Tétymologie de » celle qu'on a hautement préférée (idéologie), semble empor- » ter la vérité d'une hypothèse, complètement détruite depuis » plus de cinquante ans, et de laquelle il est démontré qu'elle B a été la mère féconde de la moitié des absurdités de la mé- » taphysique ancienne et moderne. »
Non-seulement la philosophie manque d'évidence pour convaincre les esprits, mais les philosophes manquent bien plus d'autorité pour les soumettre. Si l'homme me parle au nom de la Divinité, et que je croie qu'elle a dû donner des lois à la société pour en transmettre la connaissance à l'homme, je sus^ pends mon jugement, et j'examine si les caractères intrinsèques ou extérieurs de cette révélation prétendue sont tels que je doive en croire les dogmes ou en suivre les préceptes, parce que ma raison ne peut s'empêcher de reconnaître, dans l'intelligence suprême, le pouvoir et les moyens d'éclairer ma raison particulière, et de diriger mes actions.
Hais si l'homme me parle en son nom, s'il vient imposer à mon esprit ses propres pensées, je suis en droit de lui demander quelle est son autorité sur moi, et d'où il tient sa mission. De son génie, dira-t-on; mais tout chef de secte, tout fondateur
BB LA PHILOSOraiS. 37
de noavelle doctrine, est un homme de génie pour ses partisans; mais chacun peut à volonté s'attribuer le génie; mais toQte manière inusitée, extraordinaire^ quelquefois extravagante, de considérer les objets, a passé souvent pour du génie aux yeux de certains esprits, a Voulez-vous, dit Fénelon, que • je croie quelque proposition en matière de philosophie, lais- » sons à part les grands noms; venons aux preuves, donnez- B moi des idées claires, et non des citations d'auteurs qui ont » pn se tromper. i> Et en leffet, s'il ne fallait que des noms, qnelle autorité ne devrait pas avoir sur les esprits l'opinion philosophique que nous voyons en Dieu des idées générales, défendues par Platon, saint Augustin, Descartes, Malebranche, Bossuet, Fénelon et Leibnitz I et jamais cependant opinion futelle plus universellement décréditée, et l'objet de plus de contradicticMas (1)? Et quelle autorité encore pouvons-nous trou- Ter'dans les philosophes, lorsque nous les voyons tous, même les plus célèbres, occupés à se combattre réciproquement, et que platon lui-même, que l'antiquité appela le divin Piatan, a été traité de rêveur, et presque d'extravagant, dans des ouvrages couronnés par nos sociétés littéraires (^)?
Il fiiut le dire, l'esprit de tout homme, naturellement indépendant de toute autorité humaine, n'obéit jamais qu'à luimême, \an même qu'il reçoit sa direction d'un autre. Que ce soit Bacon ou Descartes, Leibnitz ou Locke, qui vienne me proposer ses opinions, je n'en reçois jamais que ce que je comprends ou ce que je crois comprendre. Je ne puis même adhérer à ses pensées qu'autant que je les retrouve dans mon esprit, on plutôt qu'elles sont les miennes ; comme je ne puis obéir à an autre homme, ou même à Dieu, qu'autant qu'il me fait vovh loir moi-même ; et nous sommes tous comme les enfants, toujours prêts à obéir, pourvu qu'on ne leur commande que ce qu'ils veulent faire. C'est uniquement cette disposition naturelle, involontaire, nécessaire de l'esprit humain, qui engendre cette diversité d'opinions, cette multitude de sectes qui pul-
(1) On connaît ce vers snr le P. Malebranche :
■ Loi qui Toit tout en Dieu n'y toU pas qu'il est fou. ■
Je sois Aché de le retrouver dans le Cours de Littérature de M. de La Harpe, qui n'aurait dû considérer les écrits de ce profond philosophe que soQs le rapport du style.
(2) Voyez les Rapporté du physique et du moral de l'homme , par M. Cabanis.
3B PB lA fEItOflOraiB.
lilleni au sein de toute réfonne pbUoaoïdiique^ politique et religieuse ; eette mâine indépenduice, Tesprit la porte partout, el nous n'admiroos les beautés oratoires ou poétiques des ouvrages d'un Bossuet ou d'un Corneille, qu'autant que nous retrouvons en noue<méuies les sentiments qu'ils ont si bien e^priniésj ou plutôt parce qu'ils ont e&primé nos sentiments*
Aussi je ne crains pas de le dire, il n'y a pas un disciple éclairé des bommes, môme les plus célèbres > qui adopte en tout les opinions de son mettre t on est lockiste avec Lockci cartésien ou leibnitaien avec Desoartes ou Leibnitz; mais on n'est pas lockiste comme liocke, on n'est pas cartésien ou teibnitzien comme Leibnits ou Descartes* Fénelon était un admirateur et un disciple de DescarteSi et il dit lui-même a qu'il y a dans ce » philosophe des choses qui lui paraissent peu dignes de lui. » Chacun en dit autant, celui-ci rejette un principej celuWlà une oonséqueBoei et quelquefois il ne reste d'un système que le nom de son auteur. Chacun > en un mot, se fait son système particulier de philosophie dans le système générât qu'il a embrassé ; et quels que soient l'autorité d'un système et le nombre de ses partisans, les esprits forts ne s'y rallient qu'à conditkm de marcher sous leurs propres enseignes : Téducation n'y change rien. Aristote, à l'école de Socrate, aurait été Aristote, comme Leibnitz, après Bacon et Descarles, a été Leibnitz.
Mais^ enfin> quels ont été les résultats de cette philosophie tant vantée sur la stabilité et la force des sociétés qui l'ont eukivée? car c'est uniquement dans leur rapport à la société qu'il faut considérer l'homme et ses opinions; el le vrai crite" tium de toutes les doctrines est Tétat cte la société où eUee sont professées.
On peut remarquer d'abord que les peuples les plus forts par leurs lois ou par leurs mœurs, les Juifs , les premiers Romains, les Spartiates, ne connurent pas la philosophie ou la ffiéprisèrenté Les sectes philosophiques ne se montrèrent chez les Juifs que vers la fin de leur république, et en précipitèrent la décadence : telles que ces plantes parasites qui croissent sur les murs en ruines et en hâtent la destruction. La philosophie d'Ëpicure, que Fabricius, dès les premiers temps de la république, souhaitait à ses ennemis, gâta l'esprit et le ecbur des Romains, comme l'observe Montesquieu, et fit à Rome plus de mal que tous ses ennemis ensemble «
Chez les Grecs, les disputes pbilosophidttes, ftjodtées aux dissensions politiques, ne firent plus à la fois de cette natio»
DB LA PHlLOiOFHlB. 39
d'atUètes qn'un peuple de rhéteiurs et de sofriiistes. Ils n'eurent rien à opposer aux annes des Roniains^ et oubliés de niistoire^ méprisés de lettn vainqueurs^ ils ne leur servirent phs que de personnages ridicules pour leurs oomédiesi de panst» pour leurs tables^ ou de pédadogues pour leurs enfants* La philosophie n'a produit en Angleterre aucun résultat^ ni boD ni mauvais^ pour la société. Nos écrivains du dix-huitième siècle ont cru faire honneur au peuple anglais en Fappelant un peif>/e philosophe. Un peuple philosophe serait un peupla de chercheurs, et un peuple^ sous peine de périr^ doit savoir et non pas chercher. Au fond^ les Anglais sont» même dans le sens que nos éc^vains donnaient à cette expression» le moins philosophe des peuples^ parce qu'ils sont le plus commerçant^ et qu'une nation mercantile ne s'échauffe guère sur des ques« tions philosophiques» et n'a pas à redouter les abus ou les excès de l'esprit. Les Anglais ont donc cultivé la philosophie^ mais sans chaleur et sans enthousiasme, a L'école anghiise» • dit Tauteur de l'Histoire comparée, a» en général> un carac^ B tère pacifique et réservé» quelquefois même trop aride et » Irop inanimé. » Et o'est> en général» comme nous l'avons déjà remarqué^ le ctt^ctère du péripatéticisme dont Bacon a été le restaurateur en Angleterre» et l'effet qu'il produit sur les esprits. Le nord de l'Allemagne» déjà blessé à mort par la philosophie de Frédéric» n'a pu résister à la secousse violente que la philosophie de Kant a donnée aux esprits. Il ne faut pas croire que» dans des États faiblement constitués» la partie lettrée de la nation» celle qui influe le plus puissamment sur l'écrit public 9 et par Finstruction qu'elle répand au moyen de ses discours ou ses écrits» et par l'éducation qu'elle donne à la jeunesse de toutes les classes» puisse impunément» et sans dan* ger pour la société ^ se passionner pour des axiomes tels que ceux-ci : Chaque objet est soumis aux conditions nécessaires de l'tmité sf/nthétique , des éléments variés de P intention dans Veoèpérience possible... dans la connaissance; P objet est distingué \ la fois de la représentation représentée et du représentant représenté, et mille autres principes aussi inintelligibles» au point d'en faire l'objet d'une véritable idolâtrie» et bientôt le suiet des disputes les plus animées. Les gens instruits» ou plutôt les gens qui lisent» eux dont se bompose le public, partagent cet engouement et prennent parti dans ces querelles. Insensiblement les esprits se placent dans un monde imaginaire» qui les éloigne et les dégoûte du Inonde des réalités. La religion» la
patrie^ les devoirs, les affections, ne sont plus que des objets secondaires pour des hommes a qui se croient une sorte d'êtres » privilégiés entre les philosoi^es de tous les siècles, et qui » traitent surtout avec un profond dédain la philosophie po- » pulaire du sens commun, n d'autant plus orgueilleux de leur esprit, que, ne se comprenant pas entre eux, chacun se croit un esprit supérieur à celui des autres, et que, s'imaginant posséder exclusivement la vérité, ils regardent toutes les choses humaines (celles du moins qui ne sont pas à leur portée) comme des objets indignes de Fattention du sage. Et qu'on ne m'accuse pas d'accorder trop d'influence à des abstractions : ce qu'on croit avec une raison suflSsante de croire, soit que cette raison se trouve dans l'évidence , soit qu'elle se trouve dans l'autorité, produit le zèle et quelquefois l'enthousiasme; mais ce qu'on croit sans raison légitime est la véritable source du fanatisme, La triste influence de ces illusions « s'est étendue en Allemagne sur la morale, la politique, la » jurisprudence, la littérature elle-même, et les choses de D goût, » et tout s'en est ressenti, même les gouvernements. Cet état est pour un peuple le délire de la caducité. Une peut plus ni se gouverner ni se défendre^ et l'on me dispense sans doute d'en fournir les preuves.
La France...; mais j'allais oublier que c'est aujourd'hui un article de foi, et quil faut signer comme on signait jadis le formulaire f que les philosophes du dix-huitième siècle n'ont contribué d'aucune manière à nos malheurs. J'y souscris volontiers; et je croirai, si l'on veut, que Y Encyclopédie n'est pas plus coupable de nos désordres que le Magasin des Enfants, Ainsi, il est reconnu que chez le peuple le plus spirituel^ et celui qui attache le plus de prix aux productions de l'esprit, des écrivains qui en avaient beaucoup, et dont quelques-uns étaient distingués par les pins rares talents, ont pu, pendant soixante ans, vouer au mépris et à la haine toutes les institutions, toutes les croyances politiques et religieuses, employer à la fois la déclamation et le sarcasme, l'érudition et le raisonnement pour rendre odieuses ou ridicules les choses et les personnes qui, jusque-là, avaient été un objet de respect et de considération, et sur qui reposait l'existence politique de la nation, sans que ces écrivains, objet de l'admiration ou plutôt de l'idolâtrie de leur siècle, aient pu être légitimement accusés seulement d'avoir hâté l'épouviintable révolution qui, à la fin de cette époque et du vivant de quelques-uns d'entre
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ma, a détroit^ et les ingtituitons, et les eroyanceb, et les choses» et les personnes. En vérité, on n'écrirait pas plus innocemment pour un peuple qui ne saurait pas lire. Je ne sais cependant si cette opinion charitable ne porte pas un peu trop atteinte et à l'influence qu*on a de tout temps, et plus que jamais dans ce mtoie siècle, attribuée à la philosophie et aux lettres, et plus encore à. la réputation d'activité, d'esprit et d'ardeur pour l'instruction dont jouissait à bon droit la na* tion française. Quoi qu'il en dût arriver, j'aurais mieux aimé, pour l'honneur de la philosophie, et môme de la nation, les faire toutes deux un peu plus coupables, qu'avouer ainsi la nullité de l'une, la légèreté, l'irréflexion, et presque la stupidité de l'autre ; et cette manière de les justifier ressemble un peu trop à celle dont on fait quelquefois usage devant les tribunaux, lorsque, pour sauver un accusé, on le fait passer pour un imbécile.
Mais enfin la philosophie sera-t-elle toujours tin gujei de icmdaleeiun rigne de contradiction? Faudra-t-il que son éternelle inconsistance et ses interminables divisions justifient le dégoût que les gens du monde, et même les savants, ont conçu de toute doctrine philosophique, et le nom de philosophe, jadb si vénéré, ne sera-t-il plus qu'un objet de haine pour les uns ou de noépris pour les autres? La raison humaine ne pourra-trelle jamais jeter l'ancre dans cet océan d'incertitucfes, et a-tpclle été irrévocablement condamnée, comme les Danaides de la fable, à recommencer sans cesse un labeur qui ne finit jamais? Gardons-nous de nous laisser aller à une pensée si pusilhmime. Tant de grands hommes, qui, de siècle en siècle, ont fait de la vérité leur étude la plus assidue, ne se sont pas sans doute accordés à poursuivre un objet qu'il leur fut impossible d'atteindre; et les bons esprits doivent être plus frappés de la constance de leurs recherches que découragés par l'mutilité de leurs efforts. Peut-être même cette sagesse ou cette science ne s'est-elle jusqu'ici dérobée à nos regards que parce que nous Vavons cherchée hors de ses voies et dans des lieux écartés, tandis que, pour se servir de ses propres paroles, elle se tient sur les lieux élevés, le long des chemms, et aux portes de nos villes. En serait-il donc de la philosophie comme des arts, des manières, de la littérature, où ce qui est aisé, simple et naturel, est toujours ce qu'on obtient le plus tard, et souvent après de longues aberrations? Mais c'est assez parler de l'incertitude et des contradictions
4S DE ul rmLosofsis.
des divers systèmes de philosophie ; essayons maintenant tfii ne serait pas possible de trouver^ dans des faits publies^ un fondement aux doctrines philosophiques, plus solide cpie oelui qu'on a cherché jusqu'ici dans des opinions personnellss. C'est sur cette pensée que j'ose appeler l'attention des bons esprits. Je viens les consulter sur mes propres idées ^ bien plus que les proposer : car, lors même qu'un éerivain pourrait porter jusqu'à l'évidence la démonstration de ses opinions, il n'y aurait que l'approbation générale qui pftt leur donner Pautorlté. La philosophie , considérée en général , est lu âcience de Dieu, de P homme et de la société*
Cette définition de la philosophie embrasse même toutes les sciences^ puisque les sciences théotogiques se rapportent à Dieu^ les sciences physiques à l'homme, les selences morales et politiques à la société.
Cette définition de la philosophie s'accorde avec la maxime célèbre d*Arisiote et de son école : a qu'il n'y a de science B que pour les choses absolues et nécessaires; )> de nngtdari non dari scientiam, puisque les choses simplement utiles^ et à plus forte raison des choses superflues^ sont un objet de con* naissance plutôt que la science proprement dite.
Le vœu de tous les philosophes, ou plutôt le premier besoin de la philosophie^ est de trouver une base certaine aux connaissances humaines ^ une vérité première de laquelle on puisse légitimement déduire toutes les vérités subséquentes, un point fixe auquel on puisse attacher le premier anneau de la chaîne de la science, un critérium enfin qui puisse servir à distinguer la vérité de Terreur; et c'est à la détermination de cette base, de cette vérité première, de ce point fixe^ de ce critérium, que commence la divergence de tous les systèmes.
a Les philosophes, dit V Histoire comparée y demandent une » chose qui serait sans doute bien agréable et bien commode » dans l'usage, lorsqu'ils veulent trouver un critérium telle* » ment prompt, tellement simple, qu'il puisse ^ au premier » coup d'oeil, faire distinguer la vérité de l'erreur^ servir de » cachet sensible ^ universel aux connaissances légitimes^ et » dispenser de tout examen ; mais ils demandent une chose » tout à fait impossible , et l'inutilité des tentatives qui ont Si été faites dans tous les temps pour l'obtenir sufihait pour » en démontrer l'impossibilité. La destinée de notre raison 0 serait trop brillante et trop heureuse , s'il existait pour hi s vérité des caractères si apparents qu'ils pussent être reoon-
I DU du pramie» oôQp d'csil ; Il n'est rien qui puisse l*affiran«« B chir da devoir d'une réflexion patiente et méthodique. »
Mais il t'en faut bleo que les hommes aient chevebé à iaf-^ \rmMr du devoir (tune réflexion patiente et méthodique dans Ja pounoite de ee eriteriumf puisqu'il y a trois mille ans qu^ls y réfléchissent avec une patience que rien n'a pu rebuter^ et qu'ils ont, de siècle en sièolè» imaginé da nouvelles méthodes dlnvestigatimi. l/utiUté des tentatifes faites jusqu'à psésent prouve bien moins l'impossibilité da réussir, que la oanatanca dsB rechevehes et des talents de ceui qui s'y sont livrés m prouvait qu'il existe un objet à cet effort opinifttra de l'esprit humain , et qull ne doit pas désespérer de ratteindrâ. Enfin i lliomme n'a aucune rateon de penser que si^ raison ne soi| psi appelée à une deetinée heureuse et brillante; il n'y a rien dans la philosophie, dans la morale, même dans l'histoire do l'esprit humam, qui puisse nous autoriser à borner ainsi là fortune de notre raison.
Cette base, cette vérité primitive, ce point fixe> ce principe^
en un mot, ne peut être un fait qu'il faut admettre comme
certain pour pouvoir aller en avant avec sftreté et sécurité
dans la route de la vérité. « Les faits primitifli> dit M. Ancillon^
» ou les premières conditions de la pensée, sont la base qui
» doit porter l'édifice da nos connaissances... On doit piloter
» jusqu'à ce qu'on arrive à un fond solide. Mais les fhi\o*
» sophes, dit l'auteur que j'ai souvent eité., ont commencé
» par admettre, comme un fait primitif, l'expérience des
i phénomènes intellectuels, et ils ont dit : Le germe de la
B 8cienee de l'homme est renfermé tout entier dans le phénov
> mène de la conscience ; » c'est-à^re qu'ils ont cherché ca
fait primitif dans notre esprit, dans notre âme et ses opéra*»
tiens purement intelleetuelles ; ils l'ont cherché dans l'inté<»
rieur, au lieu de chercher dans l'extérieur. Ainsi les rationa^
listes ont cm le trouver dans Vévidenee, la raison suffisante,
la raison pure, la canemenee, l'intuition, la connaissance ré fié*'
^hii, le sens moral, le sens commun, eio. etc. Us ont done
posé un fait purement intérieur et intellectuel, dont chacun
^jugaet dont personnan'est témoin ; faitaussi obscur que nos
esprits sont impénétrables , aussi varié qu'ils sont différents)
^ait sur lequel il est à peine possible à deux hommes de s'bc**
corder pleinement et entièrement : fait par conséquent insuffi-
WA pour fonder une certitude générale et universellement
coDvemie, et qui même, fùtnl évident pour chacun, ne pourt
44 DS lA PHnX>60FHIS.
rait encore avoir d^autoriié sur tous^ parce que Tévidence serait intellectuelle, et que Tautorité doit être publique ; et de là^ uniquement, sont venus et les systèmes et les incertitudes^ et les disputes.
Ceux-là même, comme les philosophes empiriques, qui cherchent ce fait primitif dans nos sensations, et dans Texpé» rience des impressions que les objets extérieurs font sur nos organes, semblent le placer dans un fait extérieur : mais ils n'en sont pas plus avancés; car, outre que d'autres philosophes nient ou l'identité ou même la réalité de nos sensations, il reste toujours à expliquer comment une sensation matérielle peut devenir une notion intellectuelle, et par quel procédé de l'esprit des impressions reçues du dehors par les organes de nos sens sont transfarmieg en idées ; et par conséquent ils retombent dans les faits intellectuels et tout individuels, dont nous avons fait voir l'insuffisance et l'illusion , et ne font ainsi qu'ajouter à la difficulté d'expliquer Tidée et même la sensation, la difficulté d'expliquer la transformation de la sensation en idée.
Il s'agirait donc de trouver un fait, un fait sensible et extérieur, un fait absolument primitif et à priori, pour parler avec l'école, absolument général, absolument évident, absolument perpétuel dans ses effets ; un fait commun et même usuel, qui pût servir de base k nos connaissances, de principe à nos raisonnements, de point fixe de départ, de critérium enfin de la vérité.
Ce fait existe pour les sciences physiques, spéculatives ou pratiques. Ainsi les unes partent du fait extérieur, primitif, général, évident, usuel; qtâe la ligne droite est la plus courte entre deux points donnés , du mouvement en ligne droite, ou de la tendance des fluides de se mettre en équilibre, etc., etc. Les autres, comme la zoologie, la botanique, la minéralogie, ont pour fait primitif, les corps mêmes soumis à leurs observations, plantes, métaux , animaux, dont les propriétés sont l'objet de leurs recherches ; et c'est uniquement à l'avantage qu'ont toutes ces sciences de commencer par quelque chose d'évident, d'extérieur, et d'universellement convenu , qu'elles doivent la certitude de leurs démonstrations, l'autorité de leur enseignement, et les progrès de leurs découvertes.
Ce fait , pour les sciences morales, doit être nciu-seulement extérieur, et par conséquent sensible ; mais il doit encore éixe moral ou pris dans l'ordre des choses morales, puisqu'il doit
DS hk PHILOSÛPBIE. 4K
sernr de base à la acience des êtres moraux^ et de leurs rapports à la science de Dieuj de l'homme et de la société.
Ce ùài, nous en avons vu la raison, ne peut se trouver dans rbomme intérieur, je veux dire dans Tindividualité morale ou physique de Tbomme ; il faut donc le chercher dans l'homme extérieur ou social, c'est-à-dire, dans la société.
Ce fait est , ou me parait être le don primitif et nécessaire du langage fait au genre humain ; question fondamentale de toutes les questions morales, disait l'auteur de ce discours (i) , ff et qu'on peut comparer à ces postes importants que deux • années se disputent avec opiniâtreté , et dont la possession » décide du succès d'une campagne. »
Examinons-en tous les caractères, pour pouvoir en indiquer toutes les conséquences.
Ce fait est pris dans Thomme social ou la société, puisque la parole n'a été donnée à l'homme que pour la société, et qu'elle D*est nécessaire qu'à l'homme vivant en société.
Ce fait est à la fois moral et physique, intérieur et extérieur, puisque la pmrole est l'expression de l'homme moral, et ide ce qu'il y a de plus intérieur dans Thomme, et qu'elle résulte de Taction des organes de l'homme extérieur et physique.
Ce fait est absolument primitif et à priori, puisqu'on ne saurait remonter plus haut, et qu'il a commencé avec Thomme et avec la société.
Ce fait est absolument général et perpétuel, puisqu'on le retrouve partout où il y a deux créatures humaines, et qu'il ne peut finir qu'avec le genre humain.
Ce fait est absolument conmiun et môme usuel, puisque absolument tous les honunes libres de corps et d'esprit en offirent encore la preuve, les plus ignorants des hommes comme les plus habiles, et les peuples les plus abrutis comme les plus civilisés.
Ce fait, sur lequel il ne s'était pas élevé de contestation, et qu'aujourd'hui il faut défendre avant d'avoir songé à l'établir, peut, je le crois, devenir absolument évident, et être rigoureusement démontré par l'impossibilité physique et morale que rhomme ait pu inventer l'expression de ses idées avant d'avoir aucune idée de leur expression, et encore par des considérations prises dans la nature même du langage et des idées de l'bomme, du temps et des modes de son action, des rapports
(1) Discoara préUmiBaire de la Législation primitive^
46 BB LA PHItOSOYHn.
des penonnei dans la société, de la correspondance de ses or» ganes avec les opérations de son intelligence, etc., etc.
En exigeant la démonstration de ce fait primitif, Je vais plus loin que plusieurs philosophes même de notre temps, qui, forcés d'admettre des vérités primitives et immédiates, des vérités de fait, où Ton puisse légitimement placer le principe de nos connaissances, veulent que ces vérités n'aient aucun besoin de démonstration, et «qu'elles éclairent les esprits immédiatement et par elles-mêmes.
Si, dans les sciences physiques, on admet des hypothèses souvent gratuites, sauf à examiner si elles satisfont à toutes les conditions du problème qu'on s'est proposé, on ne peut, avec justice, refuser d'admettre sous la même condition dans la science morale, au moins comme une hypothèse, un fait dont on peut, ce me semble, donner la démonstratioti, et auquel même avant toute démonstration des faits usuels et analogues, des opinions respectables ou des inductions plausibles donnent tous les caractères de la probabilité.
Le premier de ces faits, et assurément le .plus usuel et le plus populaire, est qu'un homme ne parle pas s'il n'a pas entendu parler, et qu'il ne parle que les langues qu'il a apprises à parler; que le mutisme ne vient que de surdité, soit que l'homme, par un vice de l'organe de l'ouïe, ne puisse pas entendre la parole de ses semblables, ou qu'il n'ait pu l'entendre par la faute de circonstances qui l'auraient isolé de toute société; et qu'on ne trouve ni dans l'histoire, ni dans la tradition, la trace d'aucun fait qui démente la nécessité de la transmission successive du langage. Pascal aurait inventé la géométrie, un autre homme de génie pourrait inventer la musique ou la poésie : des hommes industrieux inventent tous les jours dans les arts; mais il faut, pour inventer, môme dans les arts, avoir appris à parler, parce que la parole, qui nous sert à nousmêmes pour connaître nos propres pensées, est le moyen et l'instrument de toutes les inventions (4).
Le second fait est que toutes les recherches archéologiques, et surtout les plus récentes , montrent des rapports étonnants entre le plus grand nombre des langues, et même entre les langues des peuples les plus éloignés les uns des autres par les lieux ou par les temps, et peuvent ainsi légitimement nous conduire à supposer Texistence d'une langue primitive, qui
(1) Od ne'vvit pas que les sourds-iqueu aient rien laveQté dam les arts.
M lA PHILOSOPHIE. 4T
n'est peot-étfe plus connue, mais qui aum été la tige, et en quelque sorte le moule de toutes les langues actuellement existantes (i).
l£ différence qu'on remarque entre les mots qui expriment ie même objet, dans les diverses langues , n'est point une raison de rejeter la supposition d'une langue primitive ; car, outre qu'il 7 a beaucoup de ces mots auxquels un examen approfondi assigne une racine commune, le moule du langage ime fois donné, toutes les affections^ tous les hasards, les accidents du climat, des vices accidentels et ensuite héréditaires des organes, la diversité des occupations ou des événements, y ont, pour ains dire, jeté des sons qui sont devenus des expressions pour des hommes qui avaient déjà un langage formé, et qui coin naissaient le rapport de la parole à la pensée; car un son n'a pu devenir expression et parole cpie chez des hommes qui avaient déjà un langage articulé, et qui connaissaient l'usage de la parole, comme un morceau de métal ne devient monnaie et signe d'échange que chez des peuples qui pratiquent le commerce et qui connaissent les échanges. En vain quelques savants, qui craignent de trop refuser à l'homme, ou de trop accorder à Dieu, veulent quil ait donné à l'homme, non le langage, mais la faculté de l'inventer; l'homme, doué primitivement de la connaissance du langage , a reçu la faculté de l'enseigner et de l'apprendre, et non celle de l'inventer, puisque cette faculté d'Invention serait en contradiction formelle avec les lois de sa constitution native et les procédés de son intelligence, et qu'il ne peut pas plus inventer l'art de parler que Vart de penser. Cette opinion de l'invention du langage ne peut pas même être soutenue par ceux qui admettent l'existence de Dieu, sans les faire tomber en contradiction avec leurs propres principes. En effet , ils pensent en même temps qu il a fallu des myriades de siècles pour inventer une langue complète; car toutes les langues le sont, et expriment sufttsam-
(1) M. Scblegel, dans les hecherchts but la Umgue et la philosophie <Um 'ndùM, n*eftt pas éloigné de croire k une languennère. Le traducteur Kmarque que son chapitre sur VOrigine des langues est singulièrement obscur. E& effel, ce savant croit que la langue a été parfaite dès les preniefs moments, et il n'ose pas tout à fait refuser à l'homme de ravoir ioTeotée. Ces deux opinions se contredisent; et si la langue a été d'abord parfaite, Thomme Ta reçue et ne Ta pas inventée, k moins que Tbomme K fùtluÎH&ôme parfait dès ce premier moment de son existence; ce que Itt pirtiiani du langage inventé se garderaient bien d'admettre.
48 DE LA. PUUiOSOPHIS.
ment les idées des peuples qui les parient. Or^ comment admettre Feustence d'un être souverainement bon et puissant, et supposer que^ pendant des milliers d'années, il ait laissé des créatures intelligentes sans intelligence, et dans Tétat le plus misérable qu'on puisse imaginer^ au-dessous des animaux dont elles n'ayaient pas l'instinct, au-dessous de l'homme dont elles n'avaient pas la raison, puisque cette lumière, faute de son expression nécessaire, ne pouvait ni les éclairer, ni se noanifester au dehors? Un peuple qui a une langue articulée, quelque simple qu'elle soit, a en lui-même le moyen et l'instrument de toute invention et même de toute perfection; et, fùt-il dans l'ignorance la plus absolue de tous les autres arts, il possède le premier de tous, Tart par excellence, celui de la parole. Mais des peuples sans langage, s'il pouvait en exister de tels, ne formeraient pas une société, ne seraient pas un peuple, n'appartiendraient à aucune classe d'êtres, et seraient hors de toute nature, parce qu'ils ne seraient ni dans U nature de l'homme, ni dans celle de la société. Ainsi, puisqu*on ne peut refuser à Dieu, lorsqu'on croit à son existence, le pouvoir de créer l'homme parlant aussi facilement qu'avec la seule faculté d'inventer la parole, supposition pour supposition, il faut, ce me semble, préférer celle qui dispense de recourir à une inconséquence si manifeste, et il n'est pas, je pense, absolument nécessaire, en philosophie, d'expliquer tout par l'homme, et même ce qu'on ne peut expliquer que par Dieu.
Enfin, le fait du don primitif du langage, a été admis ou soupçonné par de bons esprits (1), et je ne crains pas de dire que cette vérité est à la portée de la société, et qu'elle y sera tôt ou tard publiquement reconnue (2).
(1) Voyez Beauzée dans V Encyclopédie^ Hugh BUir et Ch. Bonnet, qui disent qu'on n*a fait jusqu'ici que balbuUer sur Torigine du langage.
(3) L'auteur de VHistoire comparée^ dans une note sur ce même sujetf annonce, comme une preuve de la possibilité de Tinvention du langage, qu'un enfant à qui sa mère apprend à parler, invente sa langue avec elle; pas plus, ce me semble qu'il n'invente la géométrie avec son maître, ou le tableau qu'il copie. Il avance encore que l'homme a pu inventer It parole comme il a inventé tous les autres arts. Mais si parler est un art pour lliomme, parler est un besoin de la société, comme pour l'homine le besoin de manger et de dormir, et l'homme n'invente pas plus tes besoins de la société que les siens propres. Enfin , U dit, p. 402, vol. III : « S'il n'existait pas certaines vérités également reamnnws par tous les B hommes, et reconnues d'eux sans le secours de la démonstration^ qui » composent, pour ainsi dire, un sens commun uoiversel, U serait impô&-
m LA PHILOSOPHIE. 49
Ainsi, les nominaux, à qui rancienne école doit ses docteurs les plus célèbres^ avançaient en principe que, pour les choses laîomdksy toute la science est dans les mots; ainsi, Hobbes se Toyait de vérité ou de fausseté que dans f application des termes, et faisait dépendre l'évidence du concours de nos conceptions aoec les mots qui V expriment. Ainsi, Leibnitz appelle les langues le miroir de f entendement ; Condillac lui-même dit que sousne pensons qu'avec des mots ; L-L Rousseau reconnaît que, lorsque rimagination s'arrête , Vesprit ne marche qu'à l'aide du discours; ce qui veut dire que, lorsque nous ne pensons pas par images aux choses sensibles, nous ne pensons qu'à l'aide des expressions qui revêtent les idées intellectuelles. M. Duguald-Stewart, célèbre professeur à l'école de philosophie (fÉdimbourg, dit : a Pour penser, les genres, les universaux, » les mots, sont indispensables; » et ailleurs : « Il est impos- > sible sans langage de s'occuper d'objets et d'événements qui » n'ont point frappé les sens, o Bossuet, dans son Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même^ s'approche au plus près de cette vérité, lorsqu'il avance que a nous ne pensons jamais, » ou presque jamais à quelque objet que ce soit, que le nom B dont nous l'appelons ne nous revienne ; ce qui marque, » ajottte-t-il, la liaison des choses qui frappent nos sens, tels » que sont les noms, avec nos opérations intellectuelles. » Enfin, sans parler d'écrivains plus récents , généralement tous les philosophes qui ont déduit nos connaissances de la génération, de la liaison, de la combinaison, de l'association des idées, ne peuvent sans inconséquence ne pas adopter le même sentiment, parce que les idées, j'entends les idées des choses intellectuelles et morales qui ne peuvent se peindre à l'esprit sous des images, ne sauraient s'engendrer dans notre esprit, se lier, se
1 siUe qu'il se fût étabU entre les bommes des communications réci- ■ proques, qu'on eût même institué un langage; car on ne peut parvenir
> à M'enUndre^ si on ne confient de quelque chose. Il serait impossible de 1 parier, si on ne connaissait pas au moins sa propre pensée; il serait
> impossible d'être compris en parlant^ si une connaissance semblable
> ne «e retrouvait dans Vesprit des autres. » Si l'auteur veut bien médi'* ter ce passage de son propre ouvrage , il trouvera clairement exposée Ilnpossibllité de llnvention du langage, et la nécessité de la parole pour tnoenter la parole. S'il était reçu aiyourd'hui, comme dans le dixseptième siècle, de proposer aux savants des problèmes de philosophie, comioe on en proposait alors de géométrie, on pourrait, en supprimant les données^ demander comment, en supposant l'invenUon arbitraire du langage, il se trouve dans les langues un passé et un futur?
50 DE LA'^PHILOflOPHIE.
combiner, s'associer enfin qu'à l'aide et par l'intemaédiaire de leurs expressions. Mais , dès qu'on reconnaît la nécessité de la simultanéité de la parole et de la pensée, il faut admettre, ou que les idées morales ont été primitivement données à Fhorome avec la parole qui les exprime, ou supposer que les idées et les connaissances morales ont été, dans leur origine, arUtraires et d'invention humaine comme le langage, et c'est à cette extrémité que quelques philosophes, Hobbes entre autres, ont été conduits. A présent que nous avons examiné les caractères du fait primitif de la transmission du langage, et les motifs qui le rendent probable, indépendamment des raisons qui peuvent en prouver la certitude, autorisés à la regarder, au moins hypothétiquement, comme un principe, nous allons en déduire les conséquences > et en considérant la philosophie tout entière comme un grand problème, juger s'il remplit toutes les conditions.
Dieu, l'homme, la société > sont^ comme nous ravoQs dit, l'objet de la philosophie.
Examinons donc si le fait supposé du don primitif du langage donne une raison suffisante des questions élevées en philosophie, sur Dieu, sur l'homme et sur la société.
1<* S'il a été nécessaire, à prendre cette expression dans le sens rigoureux et métaphysique, que l'homme, quelle que soit l'époque de l'origine de l'espèce humaine , ait reçu le langage en même temps que l'existence ; s'il est impossible qu'il se soit élevé de lui-même et avec les facultés que nous lui connais^ sons, jusqu'à cette étonnante propriété de sa nature, il a donc existé de toute nécessité, antérieurement à l'espèce humaine, une cause première de ce merveilleux effet, un être supérieur à l'homme en intelligence, supérieur à tout ce que nous pouvons connaître ou même imaginer, de qui l'homme a positivement reçu le don de la pensée, le don de la parole, et qui a formé l'inexplicable nœud de la parole et de la pensée, de l'esprit et des organes dans cet accord si intime et si prompt qui, mêlant, sans les confondre, des facultés si opposées, met la parole dans l'esprit, et l'esprit sur les lèvres. Cette création de l'homme moral, par une cause supérieure à l'homme, dont rien ne peut nous donnner l'idée ou nous aider à concevoir les moyens, se déduit rigoureusement du fait primitif de la transmission du langage; et coïhnie je crois, avec une entière certitude, que l'homme que j'entends parler a reçu primitivement la parole d'un être supteieur à lui en ftge et en oonnaissances.
DK LA PHlLOfiOPHIi;. 54
je croiS; avec la même certitude^ que le genre humain^ qui partout parle un langage articulé^ a reçu primitivement le lanptge d'an être antérieur à Tespèce humaine et supérieur à IbûiDine en intelligence (1).
[1 semble naturel de chercher la preuve de Texistence de la «prême intelligence dans les opérations de Tintelligence de lliomme, plutôt que dans son organisation corporelle, parce que cette organisation ^ toute merveilleuse qu'elle est, ne le rapproche que des animaux ou même des végétaux ; au lieu quli est, par son esprit^ seul entre tous les êtres fait à limage età la ressemblance de la Divinité , et qu'il doit, sous ce rapport, participer en quelque chose de son modèle.
^ Le fait supposé du don primitif du langage résout d'un« manière satisfaisante les plus grandes questions que la ptûloaophie ait pu élever sur U nature et les procédés de l'esprit humain, je veux dire sur l'origine de nos idées > et sur la distinction des vérités générales et des vérités particulières ; deux questioDs intimement liées l'une à l'autre;
11 faut, avant toat> se faire une notion distincte de ce qu'on entend par vérités générales ^ morales ou sociales, vérités particulières , individuelles ou faits physiques; car tous les faits sont des vérités, mais toutes les vérités ne sont pas des faits.
La cause [vemi^e et ses attributs de pouvoir, d'ordre, de ttgesse, de justice, d'intelligence, Fexistenoe des esprits, la dbtioetion du bien et du mal i sont des vérités gédéralesi univeraelles, morales, sociales, divines, étemelles (ttiots tous sy-« QOD]fmes), parce que notre esprit ne peut s'en figurer l'objet diiectement et en lui-même sous aucune imagé ; qu'il n'en peut recevoir aucune sensation ; que ces vérités ne sont bornées ni par les lieux ni par les temps, et qu'elles sont le fondement de tout ordre et la raison de toute société.
La matière et toutes ses propriétés, et tous ses accidenta ou faits physiques, sont l'objet des vérités locales, temporaires, Ittiticulières, individuelles, physiques, parce que la matière est oomiKMée de parties bornées à un temps et à un lieu, et qu'elle noua est connue par nossensations individuelles, a Toute idée^
(t) Le rédl de la Genèse est tout 2i fait confomie k cette opîDion, puis- <ia'U ) est dit que Dieu s'entreUnt avec les premiers hiimaîDs; et quand ^ supposerait que cette communication n'a eu lieu que par une impres- ^ intérieure excitée dans leur esprit, t>n ne changerait rien à la ques- ^Dt puiiqall ftai des eiiireaaiolis, des paroles, uae langue mentale, ■^aepow penser.
52 DE LA. PfiTLOSOPHtE.
» dit Gassendi^ Irausmise par les sens^ est singulière, et ne » nous fait connattre d'abord que des individus. »
Ainsi y les vérités générales ou notions intellectuelles sont proprement Tobjet de nos idées ^ et les vérités particulières ou faits physiques sont Tobjet de nos images.
Les vérités particulières on les faits physiques et sensibles sont connus de chaque homme par le rapport de ses sens et les impressions (images ou sensations) quil reçoit des objets extérieurs. Il n'a nul besoin de langage pour les percevoir, puisque les animaux, à qui la parole a été refusée, les perçoivent comme lui, et la parole ne lui est nécessaire que lorsqu'il veut combiner et généraliser ces images et ces sensations, et en faire des notions abstraites.
Mais, en supposant le fait du don primitif du langage, nous découvrons facilement l'origine pour chacun de nous des idées de vérités générales, morales ou sociales ; car ces idées n'étant connues de notre esprit que par les expressions qui les lui rendent présentes et perceptibles, nous les retrouvons toutes et naturellement dans la société à laquelle nous appartenons, et qui nous en transmet la connaissance en nous communiquant la langue qu'elle parle, et où se trouvent toutes ses expressions, et par conséquent toutes les idées qu'elle peut avoir relativement à son âge, à sa constitution et à ses progrès; car un peuple, au moral comme au physique, ne peut avoir plus d'idées qu'il n'a de connaissance , ni plus d'expressions qu'il n'a d'idées. Mais tous, et même les plus retardés, ont l'idée de quelque être qui n'est pas l'homme, de quelque existence qui n'est pas la vie présente, comme ils ont des images imparfaites de quelque art grossier ; et, avec ces éléments, ils peuvent, à l'aide du temps et de circonstances favorables, participer un jour à tous les bienfaits de la civilisation, et à tous les progrès de l'industrie.
Gardienne fidèle et perpétuelle du dépôt sacré des vérités fondamentales de l'ordre social, la société, considérée en général, en donne communication à tous ses enfants à mesure qu'ils entrent dans la grande famille. Elle leur en dévoile le secret par la langue qu'elle leur enseigne ; et, chose admirable ! c'est toujours aux plus simples et aux moins instruits, aux mères, aux nourrices, aux compagnons de nos jeux et de notre enfance , qu'elle confie les premières fonctions de cet enseignement ; et c'est aussi à l'époque de la plus grande faiblesse de notre esprit et de nos organes que l'auteur de la nature et de
DE LA vmwBomE. 53
h société a voulu que nous apprissions^ sans aucune peine^ de tous les arts le plus compliqué et de toutes les sciences la plus
Ainsi, la connaissance des vérités sociales, objet des idées générales, se trouve dans la société, et nous est donnée par la société; et la connaissance des vérités ou faits particuliers, in^ dividuels et physiques, objet des images et des sensations, se trouve dans nous-mêmes individus, et nous est transmise par le rapport de nos sens; et cette analogie entre les vérités sociales et la société qui en donne la connaissance aux individus, entre les Tentés individuelles et l'individu qui en trouve la connaissance en lui-même et dans ses sensations, est, ce me semble, une raison très-plausible, et peut-être suffisante, de croire à cette double origine de toutes nos connaissances morales et physiques, générales et individuelles.
3* Si l'hypothèse du don primitif du langage prouve une cause première, si elle explique l'homme et ses idées, et donne un principe certain à ses connaissances, elle ne pose pas sur une base moins solide la société et ses lois.
En effet, on ne peut pas faire la supposition du langage donné à la première famille par une cause [nremière supérieure en intelligence à Fhomme, sans déduire de ce fait primitif, comme nne conséquence naturelle, une transmission ou révélation première , faite à la société, des lois qui devaient en assurer la durée, et de cette législation primitive que Ch. Bonnet appelle Pexpremoii physique de la volonté de Dieu; et sans doute le langage qui exprime aujourd'hui tant d'idées utiles à l'homifae, ou nécessaires à la société, n'a pas été donné aux premiers humains vide de sens.
Il est vrai que plusieurs sociétés particulières allèguent de semblables révélations et des codes de lois consignés dans des livres prétendus inspirés ; mais outre que cet accord de tant de peuples différents dans la croyance d'un même fait , hors de l'ordre commun, est digne de l'attention du philosophe, et peirt faire légitimement présumer un fait primitif dont le sou- Tenir, plus ou moins distinct, s'est conservé dans l'univers, il ) a- encore ici un critérium public et social pour distinguer la ^téde l'erreur. Il suffit de comparer entre eux, dans leur «tat public et extérieur, les divers peuples qui allèguent des révélations. Ainsi le peuple juif et le peuple chrétien nous présentent comme révélées une législation commune et la plus ancienne qui soit connue, donnée au premier comme les élé-
8* DB lA noLoeonmi.
menu de U société (1), pins tard développée pour le second omnme le oompiément de Téducatioa socialei et tous deux, seuls entre tous les peuples anciens et modernes ^ justifient la divinité de cette révélation, Tun par une force indestructible de stabilité et dé durée ^ l'autre par une force infinie d'accroissements religieux et de progrès même politiques.
L'bypothèse qui place dans la société le dép6t des vérités générales^ fondamentales, sociales, comme une conséqu^c« naturelle et légitime du fait primitif de la transmission nécessaire du langage^ et qui suppose que les hommes reçoivent la connaissance de ces vérités avec la langue qu'ils apprennent à parler et ne peuvent la recevoir que par ce moyen, ne peut pas trop se concilier avec Topinion de ces philosophes qui, dans les idées qu'ils se sont faites des droits et de la force de la raison de Thomme, prétendent que Thonune ne doit adraiettre comme oertaine aucune vérité, qu'il n'ait examiné les motifs de k croire ou de la rejeter, et que, s'il est trop tôt à quinze ans ou même à dix-huit pour faire cet examen^ il faut le renvoyer plus loin.
Cette hypothèse ne s'accorde peut-être pas même avec l'opinion plus modeste de Descartes et avec son doute universel, que Voltaire appelle une houue plaùanterie , et qui peut- être est une grande illusion dans le philosophe qui croit pouvoir tenir ainsi à volonté son esprit en suspens sur les notions dont il a été imbu, ou une grande erreur s'il veut en faire> pour tous les esprits^ un principe général de recherches et de misonne- XûéaiB philo60|ànques»
11 est sans doute extrêmement raisonnable de ne recevoir qu'après examen et conviction entière les vérités spéculatives de la physique, telles que le mouvement de la terre autour du soleil, la cause des marées par l'attraction de la lune^ dea tremblements de terre ou de l'éruption des volcans par l'expansion des vapeurs, l'inflammation des gaz et des pyrites« Cet examen préalable, quelle qu'en soit l'issue, ne change rien au cours de la nature ; la terrci en attendant la décision, emporte dans son mouvement celui qui l'affirme, celui qui le nie, celui qui ne sait s'il doit le nier ou l'aHirmer; et le blé et le vin croissent également, et pour le savant qui étudie les mystères de la fructification , et pour l'ignorant qui se borne à en consommer les produits.
(1) Bl$mmUa mmdi. (MntPauli)
m Là naummoE. S5
Dans des choses qui ne sont pas d'un usage journalier, et sur lesquelles nous ne sommes pas instruits par l'exemple des au^ te, ii est sage également de ne se décider qu'après un mùr mm&a ; et on ne pourrait qu'applaudir à la prudence d'un bomme qui^ avant de se lancer du haut des tours de Notre- Dame dans le vague de l'air avec des ailes attachées au dos, ou qui entreprendrait, sans savoir nager^ de traverser la Seine tvec un corselet de liége^ étudierait à fond les lois de la gravité des corps et de la résistance des fluides*
Mais Tusage des choses nécessaires à notre existence phyr sique n'a pas du tout été laissé à la disposition de notre raison particulière. Dans ce genre^ nous n'avons pas à choisir ni même à examiner ^ puisque cet usage précède toujours pour nous la {acuité d'examiner et de choisir. C'est assurément sur la foi d autrui que nous usons exclusivement de certaines substances pour nous nourrir et nous vêtir , ou que nous confions noire fie aux arts qui servent à nous loger ou à nous transporter d'un lieu à un autre, quoique cependant l'usage de ces choses soit pour nous d'une toute autre conséquence que le mouvement de la terre ou l'attraction de la lune. Nous mettons même sou*veut la raison des autres à la place de la nôtre pour des choses moins nécessaires et moins usuelles ; et le géomètre qui entre> lui centième, dans un bateau, ne consulte pas auparavant si la charge ne sera pas trop forte relativement au volume d'eau qu'elle déplace, mais il se fie à l'intérêt et à l'expérience d'un batelier qui n'a d'autre connaissance que sa pratique jouma*lière. Ainsi ^ pour des choses d'où dépend la conservation de notre vie, de cette vie qui nous est si chère, nous nous réglons sur les habitudes que nous trouvons établies dans la société ; nous n'avcms d'autre raison, pour y conformer nos actions, que l'exemple des autres; nous ne faisons aucun unsage de notre raison ; de cette raison dont nous sommes si fiers; nous pensions que la coutume immémoriale de la société doit nous tenir lieu de raison ; et cette opinion est si bien établie , que tout bomme qui s'écarte, dans des choses communes, de Tusage géoéralement adopté, passe pour un homme singulier, un esprit bizarre, et quelquefois pour un fou.
Hais nous avons deux poids et deux mesures : les mêmes bommes qui usent sans examen des aliments qu'on leur serl^ ne veulent pas quelqurfois saoevoir de oonfianoe des vérités qu'ils trouvent établies dans tout l'univers. Cependant lesvéritfs nioiales sont toutes des vérités pratiques, vnûs besoins de la
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société^ comme pour lliomme les aliments et les vétemeDts; et si lliomme physique vit de pain, l'homme moral vit de la parole qui lui révèle la vérité. Rien n'est troublé dans la nature matérielle pendant que Thomme examine^ discute^ approfondit la vérité ou l'erreur des systèmes de physique, parce que le monde physique n'est pas l'homme, et qu'on conçoit quii pourrait même exister sans l'homme ; mais tout périt dans la société, lois et mœurs, pendant que l'homme délibère s'il doit admettre ou rejeter les croyances qu'il trouve établies dans la généralité des sociétés, telles que l'existence de Dieu et la spiritualité de nos ftmes, la dbtinction du bien et du mal, etc., etc., parce que la société est l'homme en tant qu'il soumet son esprit et conforme ses actions aux doctrines et aux préceptes de la société, et qu'on ne conçoit pas que la société puisse exister sans cette obéissance ; en un mot, le monde moral n'a pas été livré à nos diêputeê comme le monde physique, parce que les disputes qui laissent le monde physique tel qu*il est, troublent, houleversent, anéantissent le monde moral.
L*homme qui, en venant au monde, trouve établie dans la généralité des sociétés, sous une forme ou sous une autre, la croyance d'un Dieu créateur, législateur, rémunérateur et vengeur, la distinction du juste et de l'injuste, du bien et du mal moral, lorsqu'il examine avec sa raiscm ce qu'il doit admettre ou rejeter de ces croyances générales, sur lesquelles a été fondée la société universelle du genre humain, et repose fédifîce delà législation générale, écrite ou traditionnelle, se constitue, par cela seul, en état de révolte contre la société ; il s'arroge lui, simple individu, le droit de juger et de réformer le général, et il aspire à détrôner la raison universelle pour faire régner à sa place sa raison particulière, cette raison qu'il doit tout entijnre à la société, puisqu'elle lui a donné dans le langage, dont elle lui a transmis la connaissance, le moyen de toute opération intellectuelle, et le miroir, comme dit Leibnitz, dans lequel il aperçoit ses propes pensées.
Mais si un honmie, quel qu'il soit, a le droit de délibérer après que la société a décidé, tous ont incontestablement le même droit. La société qui enchaîne nos pensées par ses croyances, et notre action par ses lois, et à l'empire de laquelle nous faisons, tous tant que nous sommes, un effort continuel pour nous soustraire; la société sera donc livrée au hasard de nos examens et à la merci de nos discussions, et elle attendra que nous nous soyons accordés sur quelque chose.
BX LA PHILOSOraiB. 51
nous qui, depuis trois mille ans, n'avons pu nous accorder sur rien. Il faudn pour reconnaître dans tous les hommes le droit ibsuide et contradictoire de suspendre la marche de la société dans laquelle ils existent, ou, pour mieux dire, le droit de Faoéantîr ; car, semblable au temps qui en mesure la durée, la société ne pourrait s'arrêter même un instant sans rentrer pour jamais dans le néant.
Et cependant si k raison humaine, la raison de chacun de DOQS est une faculté si noble .et si précieuse, si elle est la lumi^ qui nous éclaire et l'autorité qui nous gouverne, quelle antorité plus imposante, quelle lumière plus éclatante que la raison universelle, la raison de tous les peuples et de toutes les sociétés, la raison de tous les temps et de tous les lieuxt Les philosophes allient des erreurs locales et populaires pour contester la certitude des vérités universelles et sociales. Dans le dessin secret d'imposer aux hommes le joug de leurs propres opinions, ils les représentent comme livrés partout à la plosstupide crédulité, tels que des factieux qur, pour justifier leur révolte, allèguent le prétexte de délivrer les peuples de l'oppression sous laquelle ils gémissent. Ils parlent des préjugés du peuple, et ils se taisent sur leurs passions, source des préjugés les plus incurables; ils lui reprochent son ignorance, et ils se dissimulent à eux-mêmes leur orgueil, cause plus féconde que l'ignorance même d'erreurs invét^ées. a II n'y a
> rien, dit Cîcéron, de si absurde qui n'ait été enseigné par
> quelque philosophe, o et Varron compare leurs systèmes aux rêves d'un malade en délire.
Et remarquez la contradiction dans laquelle tombent ceux qui s'élèvent contre les croyances morales reçues dans la généralité des sociétés. Ils séparent deux choses inséparables Tune de Tautre dans la perception des vérités morales, l'idée et son expreaâon nécessaire ; ils reçoivent de la société les expressions, et rejettent les idées, ou plutôt avec les mêmes expressions que celles dont la société se sert, ils font d'autres idées, et par conséquent un autre Ungage. Dieu est pour eux la nature, ou la nature est Dieu; notre âme est notre organisation, toute croyance une crédulité aveugle ; le pouvoir, ce sont /ei «9eto;nos devoirs sont nos intérêts, nos vertus sont nos pas» siens, nos vices sont des maladies; et comme ils ne s'accordent pas plus entre eux qu'avec les autres hommes, ni dans leurs idées, ni dans leur langage, cet édifice d'orgueil reste imparfait, faute d*une langue commune. Ce sont des conquérants bar*
58 DB Là ranxwoFRis.
bares, qui viennent porter au mîtieu'd'un peuple ciyiliflé leur idionne sauvage : et je ne crains pas d'avancer que ce langage imposteur, cette confection d'idées et d'expressions est .à la fois une source d'erreurs en philosophie^ une cause prochaine de décadence pour la Uttératurci et un prindpe de mort pour la société.
11 ne faut donc pas commencer l'étude de la philosophie morale par dire^e douiêy car alors il faut douter de tout, et même de la langue dont on se sert pour exprimer son doute, ce qui est au fond une illusion de l'esprit, et peut-être une imposture ; mais il est au contraire raisonnable, il est nécessaire, il est surtout philosophique de commencer par dire je eroù. Sans cette eroyanoe préalable des vérités générales qui sont reconnues sous une expression eu sous une autre dans la société hunudne, considérée dans la généralité la plus absolue, et dont la crédi* bilité est fondée sur la plus grande autorité possible, l%utorité de la raison universelle, il n'y a plus de base à U science, plus de principe aux connaissances humaines, plus de point fixe auquel on puisse attacher le premier anneau de la chaîne des vérités, plus de signe auquel on puisse distinguer la vérité de l'erreur, plus de raison en un mot au raisonnement. Il n'y a plus même de philosophie à espérer, et il faut se résigner à er* rer dans le vide des opinions humaines, des contradictions et des incertitudes, pour finir par le dégoût de toute vérité et bientôt par l'oubli de tous les devoirs.
Il faut donc commencer par croire quelque chose, si l'on veut savoir quelque chose; car si dans les choses physiqriies $amr est voir et toucher, savoir en morale est «roire ce qu'on ne peut saisir par le rapport des sens. Ainsi il faut croire, sur la foi du genre humain, les vérités universelles, et par consé* quent nécessaires à la conservation dç la société, comme on croit, sur le témoignage de quelques hommes, les vérités par* ticulières utiles à notre existence individuelle.
Mais ces vérités universelles, telles que l'existence de Dieu et des esprits, la distinction du juste et de l'injuste, etc., ne sont que la base de l'édifice : et tout ce théisme métaphysique, qui peut n'être pas inutile à notre perfectionement individuel, est sans conséquence sur la direction et pour le bonheur de l'espèce humaine, tant qu'il ne reçoit pas une application commune, usuelle et positive dans la société, qui n'est elle*même que l'ordre étemel appliqué dans le temps à la conservation morale et physique du genre humain*
OB LA fHiuMsoran. 89
Ainsi, la géoméMe est Tapplioatloa des notimit Abstraites de quantité et détendue, et les arts mécaniques sont une application de la géométrie : et de même que nous ne pourrions pas, sans la géométrie, appliquer à notre usage les notions d'étendue et de quantité, ni sans la pratique des arts faire servir aux besoins de la vie les démonstrations de la géométrie, ainsi nous ne pourrions pas régler les hommes ni former une société avec la seule connaissance idéale et métaphysique de cause et de pouvoir, sans en faire Tapplication à un ordre extérieur et sensible de dispositions et d'actions, sans les réaliser en dehors dans les personnes et dans les choses et puisqu'il faut vous le dire, sans gouvernement et sans culte.
Mais une fois que Ton admet les vérités universelles, il est plus facile qu^on ne pense d'amener de conséquence en conséquence, un bon esprit, et surtout un cœur droit, à reconnaître dans une réunion d'hommes plutôt que dans une autre, une application plus juste et conséquente de ces hautes vérités ; c'est-à-dire de lui faire trouver dans une société, à l'exclusion de toutes les autres, une autorité suffisante pour exiger une croyance raisonnable à des vérités positives et d'application, mais qui sont tout aussi nécessaires que ces vérités métaphysiques et même d'une nécessité plus sociale, si on peut le dire, et plus immédiatement liées à Tordre public et au bonheur personnel. Je dis une autorité suffisante; car les hommes, pour se décider à croire ou a rejeter des vérités de l'ordre moral, ont à choisir plutôt entre des autorités qu'entie des évidences.
Si l'on veut bien se rappeler l'enchaînement des propositions développées dans ce chapitre, on se convaincra que tous ces principes et toutes leurs conséquences sont fondés sur le fait primitif du don de la parole , enseignée à l'homme par une cause intelligente. La nécessité de cette origine du langage, et par conséquent des idées qu'il sert à exprimer, une fois reconnue^ nous [trouverons sous un petit nombre d'expressions amples les idées des rapports les plus généraux entre les êtres sociaux, rapports qui sont l'objet de toutes les lois et le fondement de tout état public et domestique de société.
Alors nous aurons, je crois, une science de Dieu, de l'homme et de la société, c'est-à-dire une philosophie véritablement sociale, qui enseignera tout ce qu'il est nécessaire de savoir, et prouvera tout ce qu'il est utile et possible de prouver; et tels que ce voyageur qui trouva assise à sa porte la Fortune, qu'il
CO DS LA PHIU)SOPfiIS.
était aUé chercher si loin et au prix de tant de dangers, nous découvrirons nous-mêmes et dans nos habitudes les plus familières, ou nos connaissances les plus élémentaires^ cette science et cette sagesse que nous poursuivons depuis si longtenaps et avec tant d'effort et d'affliction d'e$prit.